LUI
Mais, à mesure que M. de Marcellus avançait en âge, il s'élevait plus haut que ses travaux pittoresques sur la Grèce moderne et populaire. L'âme totalement dégagée de l'esprit de parti, et se remettant entièrement à la Providence du sort de sa cause, il se contentait de rester fidèle pour lui-même, et ne s'inquiétait plus des fidélités ou des infidélités des autres. Il vivait hors du monde des événements, et se plongeait de plus en plus dans les études et dans les spéculations de la haute philosophie de l'ancienne Grèce.
C'est alors qu'il publia ses six volumes de la traduction de NonnoSy travail obstiné, mais malheureux. Qu'importait au monde actuel un poème épîqu(3 déplus sur les exploits
de Bacchus, chanté après coup par un Grec chrétien, comme un écho mort que chanterait une croyance finie ? Travail pour l'Académie des inscriptions plus que pour son temps.
Mais, peu d'années avant sa mort, il s'éleva, comme helléniste, comme savant et comme poète, à des œuvres plus utiles et infiniment plus belles que tout ce qu'il avait fait jusque-là en littérature. Nous voulons parler de son dernier ouvrage, à peine publié, non encore connu, saisi par la mort sur le seuil de sa publicité : les Grecs anciens ^t les Grecs modames; ouvrage très-neuf, très-original et très-philosophique en même temps que très-poétique; trésor véritable découvert par lui dans les littératures presque fabuleuses de l'arrière-Grècc.
Une traduction des poésies d'Eschyle, cette élégie nationale des vaincus de Salamine, écrite et chantée sjir le théâtre d'Athènes pour grandir les vainqueurs, termine cette belle étude sur la poésie des Grecs. C'est une véritable encyclopédie hellénique, sans prix pour les savants «et pour les poètes.
Huit jours après avoir publié ce volume, qui devait lui ouvrir les portes de l'Académie française, but mondain de sa vie d'étude, il n'était plus. Il s'était éteint sans souffrahce et sans angoisse, plein de confiance dans les promesses de la religion, qu'il avait toujours admise sans contrôle dans ses dogmes pour la pratiquer dans ses vertus.
Il mourut comme Pétrarque, à Arqua, les mains jointes, le front couché sur les pages de son Virgile^ chargé en marges de notes pour la seule femme qu'il ait aimée,
en lui recommandant ses amis, et en la recommandaDt à ceux qu'il laissait après lui sur cette terre.
Ayant appris trop tard sa fm, j'assistai à ses obsèques à Paris. Il y avait là tout ce qui cultive les lettres pour ellesmêmes, sans exception d'opinion, de parti, de dynastie.
Tout le monde pleurait du fond du cœur : ainsi la France perdait un homme de goût, un homme d'étude, un homme d'honneur, un homme religieux, et ceux qui chérissent la haute littérature, — moi... j'avais perdn un ami !
En ce temps-ià vivaient, tantôt à Florence, tantôt à Rome, tantôt en Suisse, au bord du lac de Constance, de» familles exilées, dont les prodigieuses vicissitudes d'élévation et de chute seront Tétonnement de l'histoire. Elle* étaient alors le spectacle de l'Italie : c'étaient des branches de la famille des Bonaparte. Plusieurs de ces branches, détachées du tronc par l'exil de Napoléon à Sainte-Hélène, s'étaient réfugiées en Italie, terre des ruines et patrie de leurs ancêtres. C'était d'abord la mère de Napoléon, Hécuhe de cette race, vivant à l'ombre, avec ses orgueils et ses mémoires d'aïeule^ dans le palais du cardinal son frère. C'était Lucien Bonaparte, dont le nom répondait autant à la république qu'à l'empire, caractère à deux aspects des hommes de deux dates, la république et l'empire. Il avait dédaigné un trône offert au prix de la répudiation d'une épouse de son choix; il élevait une belle et nombreuse famille dé fils et de filles qui portent tous, dans un coin de leur nature, le sceau d'une étrange puissance d'originalité et de volonté. Parent de la femme de Lucien
par ma mère, j'ai eu moi-même Toccasion de connaître «ette femme, que son mari avait préférée à un sceptre. Ceux de ses enfants que j'ai connus par elle avaient une empreinte de son énergie : Romains, Corses, Toscans, natures granitiques.
C'était ensuite Louis Bonaparte, roi volontairement descendu du trône de Hollande, homme né pour être le -contraste avec le chef de sa maison, fait pour la vie privée, ambitieux de repos, de mérite littéraire, et non de puis* âance. Je l'ai connu mystérieusement à Florence, pendant plusieurs années, sans que le public soupçonnât nos rapports, que les convenances politiques de ma situation m'empêchaient d'ébruiter. Je n'allais jamais dans son palais; il venait chez moi, la nuit, dans une voiture sans armoiries, suivi d'un seul valet de chambré qui aidait ses pas infirmes à monter l'escalier de ma villa, hors des murs de Florence. Nous passions de longues soirées, tête à tête, «dans des entretiens purement littéraires ou philosophiques qu'M avait la complaisance de rechercher. Je servais les ' Bourbons, il était Bonaparte : il y avait cette incompatibilité entre nous; mais il était avant tout philosophe et poëte ; il me lisait ses compositions , j'oubliais qu'il était roi d'une dynastie que je ne reconnaissais pas : les lettres nivellent tout pendant qu'on en parle. L'entretien terminé, bien avant dans la nuit, je le reconduisais respectueusement jusqu'à sa voiture; il laissait après lui dans ma pensée un parfum d'honnêteté que je crois respirer ^encore.
C'était la famille de Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne, réfugié en Amérique avec d'opulents débris de ses royautés.
C'était la princesse Borghèse, sœur de Napoléon. Je vivais familièrement avec son heau-frère, le prince Aldo* brandini, et je voyais habituellement son mari, le prince Borghèse, le Grassus de Tltalie moderne. Il était né pour jouir et pour faire jouir, non pour gouverner; homme féminin, mari indulgent, prince nul. Il habitait ses palais de Toscane ; sa femme habitait son palais et ses villas impériales de Rome. Je ne l'ai jamais connue, mais je l'ai entrevue quelquefois dans ses promenades en voiture sous les pins parasols, à travers les statues, moins belles qu'elle, des jardins Borghèse. C'était dans les dernières années de sa courte vie ; elle resplendissait encore des reflets de son soleil couchant, comme une tête de Vénus grecque effleurée, dans un musée, par un dernier rayon du soir. Je ne sais par quel caprice, dans une femme où tout était caprice, jusqu'à la mort, elle menait ordinairement avec elle un pauvre capucin, assis à ses côtés dans sa voiture. Le contraste de ce capuchon de laine brune, de cette tète de l'ascétisme chrétien, à côté de ces cheveux semés de fleurs et de ce visage de beauté mourante après tant d'éclat, faisait monter le sourire aux lèvres ou les larmes aux yeux. Charmante créature qui mourait enfant!
C'était la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en temps à Rome ou en Toscane voir
ses fils, et qui retournait vite à sa solitude de Suisse. J'étais déjà prématurément connu littérairement alors; elle était illustre par son rang, ses malheurs, son goût pour les lettres, son talent pour la musique : elle voulait me voir. Elle me fit témoigner le désir de me rencontrer, comme par hasard, dans une allée des Cascine, où j'avais rhabitude de me promener à cheval ; elle m'assigna plusieurs fois la place et l'heure. J'y manquai toujours : j'avais contre elle les préventions vives d'un partisan de Louis XYIII ; j'accusais cette reine d'avoir trempé dans le retour de l'île d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un grand plaisir pour ne pas faire une infidéhté de simple politesse aux rois que je servais.
C'était enfin le prince Napoléon, fils aîné du roi de Hollande et de la reine Hortense, frère du prince, alors inconnu, à qui les versatilités du peuple, les inexpériences de la liberté, les impatiences de la multitude et les péri- 'pétiesdusort préparaient de loin, dans l'ombre, un second empire.
Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), était un des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de l'éducation avaient façonnés pour toutes les fortunes. On venait, par un mariage de famille, de lui donner pour épouse sa cousine, la princesse Charlotte, fille aînée de Joseph Bonaparte. Cette faniille, impériale par le souvenir, proscrite par le présent, ne pouvait guère s'unir qu'avec elle-même. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause innocente ou fatale de la mort de Léopold Robert. J'en dirai peu. Quant à son mari, le prince Napoléon, l'attrait empressé qu'il témoignait pour moi établit entre nous des rapports gênés par la politique, mais bizarres, qui ressemblaient à ces indinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on se dissimule des lèvres.
, Il avait l'extérieur d'un héros de roman, mais tempéré par la modestie, ce voile du vrai mérite. Sa taille était élégante; sa tête, dégagée de ses épaules minces, semblait s!incUner de peur d'humilier la foule; son œil était lim- |)i(ic, sa bouche ferme. Sa physionomie intéressait avant <{u'on eut appris son nom ; il y avait dans ses traits cette dignité qui survit aux éclipses du sort. Il n'y avait pas de mère qui n'eût désiré l'avoir pour époux de sa fille, pas (l'homme qui n'eût voulu en faire son ami. Je n'ai connu que le duc d'Orléans, en France, qui représentât si bien l'espérance d'une dynastie; mais le duc d'Orléans avait trop d'intention dans l'attitude : on voyait qu'il posait involontairement pour * un trône populaire. Le prince Napoléon ne posait pas, il primait et il charmait. S'il n'avait été Bonaparte, je l'aurais aimé avec plus de liberté.
Nous nous rencontrions souvent à la cour : les convenances politiques ne nous permettaient pas de nous voir Hiilleurs ; même à la cour, et confondus par le mouvement du salon dans les mêmes groupes, nous ne pouvions pas, sans éveiller les ombrages de la diplomatie, nous adresser directement la parole. Il avait donc été convenu entre nous, par l'intermédiaire d'un ami commun, que nos conversations seraient à double entente; que nous ne nous regarderions jamais face à face en causant ensemble, mais que nous aurions l'air de nous adresser à un troisième interlocuteur dans la confidence des deux; que chacun de nous paraîtrait adresser à ce tiers complaisant ce que nous avions à nous dire; que nous nous entretiendrions obliquement, par ricochet, et que nos paroles, insaisissables ainsi à la foule, ressembleraient à ces pro-
jectiles qu'on dirige d'un côté pour frapper ailleurs. Nous observâmes longtemps, avec une égale adresse, cette convention diplomatique de salon. La conversation y perdait en abandon, mais elle y gagnait en piquant; la gène inspire, et Fattrait d'esprit que nous éprouvions l'un pour l'autre s'en accrut encore. Il n'espérait pas me ramener à ses opinions de famille; je n'avais rien à flatter en lui que la proscription : il y avait entre nous toute une dvnastie.
Un jour, cependant, et sans avoir concerté la rencontre, nous nous trouvâmes inopinément .rapprochés par un de ces accidents de voyage qui ont l'air de préméditation et qui sont des hasards.
C'était dans une chaude semaine du mois de juillet, en Italie. Nous allions chercher, ma jetmc femme et moi, les sites pittoresques et la fraîcheur des eaux et des bois dans les hautes gorges du groupe des Apennins, à Vallombrose et aux Camaldules, deux célèbres abbayes presque inaccessibles, comme la Grande-Chartreuse de Grenoble.
Après avoir passé là quelques-uns de ces jours qui ressemblent à des haltes du temps, où la vie cesse de fuir, dans les vastes cellules, dans les longs corridors frais, au bord des bassins glacés et sous les sapins aux murmures lyriques de Vallombrose, nous redescendîmes dans la profonde vallée qui sépare de la Toscane habitée cette oasis de paix, et nous reprîmes à cheval la route d'une autre oasis encore plus enfoncée dansJe ciel au delà des nuages : les Camaldules.
La saison était caniculaire, malgré les haleines du torrent presque desséché dont nous suivipns les bords et qui montrait ses blocs roulés à nu dans son Ht, comme Job
montrait ses os à Dieu dans sa nudité sur sa couche. La réverbération du soleil contre les parois de marbre de la vallée incendiait l'air respirable ; nous cherchâmes, ver» le milieu du jour, un abri sous un vaste caroubier^ espèce, d'oranger sauvage et gigantesque qui affecte la régularité immobile de l'oranger taillé par la main de l'homme, qui porte des fèves succulentes pour les chevaux du désert, et qui verse, de son dôme touiïu et toujours vert, uner ombre imperméable au soleil de midi.
Nous nous oubliâmes trop longtemps, sur la foi de nos guides, dans cette sieste sous l'arbre. Quand nous remontâmes sur nos vigoureux petits chevaux de Corse pour gravir le plateau rocheux qui monte aux Camaldules, la nuit en descendait à grandes ombres.
Avant d'atteindre la cime du plateau et de tourner à gauche dans la gorge sombre de pâturages, de torrents,, de grands bois qui servent d'avenues à l'abbaye, la nuit était faite : on ne voyait plus le chemin sous les pas de son cheval ; quelques rares lueurs, â travers les branches d'arbres, indiquaient seules une ou deux chaumières éparses, chalets des pasteurs de l'Apennin plaqués sur les flancs de la montagne, à notre gauche; à droite, le murmure d'un torrent invisible et profondément encaissé montait comme une terreur dans la nuit.
Après avoir suivi longtemps à tâtons le sentier ténébreux qui mène à l'abbaye, nos guides arrêtèrent nos chevaux; ils sonnèrent aux grilles pour demander l'hospif talité habituelle aux pèlerins et aux voyageurs. On leur répondit rudement des fenêtres que l'heure était indue» qu'on n'ouvrait plus à de nouveaux hôtes, et que d'ailleui^
aa SOUVENIRS et portraits.
le monastère était plein de visiteurs, arrivés avant nous. Les guides eurent beau répliquer qu'ils conduisaient le ministre de France et sa famille, que nous avions des lettres, du tout-puissant ministre d'État Fossombroni qui nous recommandait au prieur, lesTenêtres se refermèrent, les lueurs des flambeaux s'éteignirent dans le monastère, et il nous fallut reprendre, pour trouver un abri, le sentier par lequel nous étions venus.
Pendant que nous vaguions ainsi, à la froide rosée de la nuit, de chalet en chalet, sans qu'une porte voulût s'ouvrir à la voix des guides, les frissons qui sortaient des sapins et des cascades nous saisissaient; la faim et le sommeil, après une journée de marche, faisaient transir et grelotter les femmes : une nuit sans foyer, sans toit et sans nourriture, sur une couche d'herbe humide de neige, au sommet de l'Apennin, alarmait ma tendresse pour des santés chères et délicates. Je commençais à maudire ma curiosité, quand un bruit de pas à travers le feuillage, sous les arbres sur notre droite, appela notre attention.
C'était un pâtre d'un chalet voisin qui accourait, envoyé vers nous par deux étrangers abrités, comme nous cherchions à nous abriter nous-mêmes, sous son toit de feuilles. Ces deux jeunes et aimables étrangers, nous dit le pâtre, étaient le prince Napoléon et la princesse Charlotte, sa femme, arrivés un peu avant nous au monastère, et, comme nous, repoussés du seuil par l'affluence des pèlerins aux Camaldules. Ils venaient d'apprendre que le ministre de France et sa suite avaient été renvoyés comme eux, sans égards, des portes du couvent, et qu'ils cherchaient en vain un toit de berger pour y reposer leur tète.
Bien que le chalet où ils nous avaient devancés fût étroit, ' ils nous en offraient avec empressement la moitié. Le prince avait chargé son envoyé d'ajouter de sa part que, si nous avions quelque scrupule à loger ainsi les représentants de deux dynasties opposées dans la même chaumière, nous serions libres de ne pas nou3 voir, et qu'il âe retirerait avec la princesse dans la partie séparée du chalet où les montagnards gardent le foin des vaches pour rhiver.
Nous acceptâmes, avec les expressions d'une vive reconnaissance, Tobligeante proposition; seulement nous insistâmes pour que rien ne fut dérangé a l'établissement nocturne dans le chalet intérieur, et nous ne consentîmes â accepter que le logement du fenil. Nos hôtes ajoutèrent, à cette exquise politesse, l'envoi de la moitié de leur souper ; mais les frontières furent fidèlement respectées de part et d'autre, et, malgré le désir de nous voir plus intimement a cette hauteur, au-dessus des petites convenances diplomatiques, nous ne franchîmes, ni l'un ni l'autre, la palissade de branches de châtaignier qui séparait le fenil du chalet.
JX
Nous passâmes une nuit délicieuse, sous les couvertures de nos mules, étendus sur le foin embaumé par les fleurs (lu thé de montagnes, au bruissement des feuilles de sapins et de châtaigniers, qui faisaient chanter sur des modes différents les brises de la nuit. Le torrent des Camaldules i^rondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif de la terre qui fait mieux goûter l'immobile sérénité du ciel; les aigles jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande étoile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune â
82 SODVENIRÇ ET PORTRAITS.
rhorizon de la mer Adriatique annonça le jour. Le prince et la princesse, qui voulaient poursuivre leur voyage plu* loin que nous, sortirent, couverts de leur manteau, du chalet, au premier crépuscule du matin. Nous les saluâmes respectueusement du geste par la fenêtre sans vitres du fenil, et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir.
La princesse Charlotte, jeune, mince, grêle, flexible comme un roseau qui n'a pas encore ses nœuds, était plu» semblable à un enfant qu'à une jeune femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu'à l'extrême fmesse de sa physionomie et à la profondeur précoce de son regard ; la passion encore absente pouvait un jour se répandre de là sur les traits pour tout animer. C'était un visage qui ne charmait pas au premier regard, mais qui saisissait l'œil et qui forçait à y revenir. La beauté de son mari jetait encore une ombre de plus sur elle. A cette époque, cette femme était quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser, selon le sort. Telle était cette princesse; elle devait tuer un jour, bien involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphaël de son siècle et qui ne fut que Léopold Robert.
J'ai passé souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, à contempler cette naïve et opulente figure de la belle Fornarina, dont l'attrait consuma Raphaël. Quelle diflérence entre ces doux visages ! Mais l'amour se cache sous la laideur comme sous la beauté : ce n'est, pas le regard qui aime, c'est le cœur. '
Quand parut le Génie du Christianisme, j'étais au collège chez les Jésuites. Je fus ébloui, mais non convaincu. Tout jeune que j'étais, cela me fit l'effet d'un beau thème de rhétorique (1).
Qu'était-ce donc que ce génie inconnu qui se révélait tout à co.up aux hommes ? Voici ce que nous entendîmes murmurer çà et là par nos maîtres, en rentrant curieux des bords escarpés du Rhône à la ville :
C'était un jeune gentilhomme qui ne sortait d'aucune école que de celle de la mer, des forêts vierges du nouveau monde. On le disait jeune comme les prodiges, qui n'ont point d'ancêtres, sauvage . comme les prophètes, qui ne ressortent que d'eux-mêmes et de Dieu, triste comme les immensités. Il avait paru tout à coup à son siècle, un livre à la main.
Ce livre était bien plus qu'un chef-d'œuvre, c'était un mystère; c'était bien plus encore, c'était un sentiment,
(1) Voyez tome !•% Comment je c^evins poète, p. 92.
84 SOCVENIRS ET PORTRAITS.
une résurrection, un passé évoqué de toutes les tombes, (le tous les cœurs. On ne lui demandait pas d*où il venait; mais on. pleurait en le revoyant comme en revoyant une ombre.
Quel ascendant un pareil livre ne devait-il pas prendre au premier pas sur un monde renversé, bouleversé, dépouillé, égorgé, qui ne savait plus que croire, gue sentir, que dire, et qui attendait une voix d'en haut pour reprendre haleine? Jamais une pareille réaction n'avait été mieux préparée ici -bas.
L'énigme de l'auteur se mêlait à l'énigme de l'ou-
vrage.
Ce jeune homme, disait-on, était né sur les écueils de la Bretagne, au milieu des forêts et des lacs, dans im vieux château, demeure d'une vieille race.
Son père était sévère comme le temps ; sa mère, tendre (!omme la soumission ; ses sœurs, belles comme la modestie; lui, sauvage et insoumis comme la solitude.
Ils avaient été tous persécutés, emprisonnés, exilés pendant la longue Terreur. Ils étaient parents des grands proscrits du Sylla du peuple, entre autres de M. de Malesherbes qu'il rappela trop souvent pour un bon chrétien, car Malesherbes était le Socrate des philosophes.
Avant d'émigrer, Chateaubriand avait osé faire une rapide excursion en Amérique. Son imagination précoce en avait, en peu de. mois, absorbé les sites, les mœurs, les noms; il en était revenu en 1790, comme s'il n'avait cherché qu'un prétexte d'écrire. Il avait émigré alors et quelque peu marché et guerroyé avec l'armée des jiriiices.
Il s'était marié légèrement avec une de ses parentes, et
avait oublié promptement ses nouveaux liens. Puis, il avait été chercher à Londres le licenciement et le subside des émigrés.
Il ne faut pas de longues résidences à ces hommes d'imagination. Quelques mois leur valent un siècle.
11 avait employé son temps à la fréquentation de quelques émigrés comme lui et à la rédaction d'une œuvre sérieuse inspirée par la révolution française, et intitulée : Es$ai sur les révolutions. C'était un tâtonnement de son génie. Il ne savait pas bien ce qu'il voulait écrire : une théorie du scepticisme où il y a de tout ce qui fermente dans la tète d'un homme ; le dé jeté à la tète de tous les partis. Cela n'était ni chrétien ni impie. C'était souvent beau de forme et très-aventuré de fond. Cela pouvait servir de base a un écrivain, mais nullement à un philosopl\e.
A peine eut-il terminé ce livre, qu'il l'apporta à Paris et le communiqua à quelques amis de son premier temps, les uns mûris par les vicissitudes de la Révolution, les autres restés jeunes parmi tant de tombeaux. Les uns et les autres lui déconseillèrent cette publication qui allait l'engager avec les morts de la Révolution. Il fallait prendre garde : c'était un de ces moments où l'on ne s'engage pas impunément.
Bonaparte venait d'apparaître et d'hériter de tout le monde. On était las d'anarchie ; il venait de rentrer d'Egypte et de tenter le 18 brumaire à demi réussie Son parti était composé des dégoûts de tout le monde ; de là à uife puissante réaction contre tous les partis il n'y avait pas loin.
86 SOCVENIKS ET PORTRAITS.
La Révolution sérieuse, dont la France était incapable, devait aboutir à la monarchie ; Tarmée, enorgueillie de ses victoires et lasse d'attendre, allait transférer l'empire à l'un de ses chefs.
La France réunit toutes ses mains en une pour applaudir. Les courtisans, comme à l'ordinaire, donnèrent le signal.
Il fallait des doctrines au nouveau régime, ils les firent. C'est alors que la Providence, complice, fit signe à Chateaubriand. Il venait de rentrer. Un autre courtisan en fut l'interprète : c'était M. de Fontanes.
M. de Fontanes était un littérateur d'un talent réel et hardi. Il avait contesté aux révolutionnaires non-seulement leurs excès, mais leurs principes.
Émigré à Genève pendant la Terreur, il avait conservé de cette époque une antipathie qu'il ne cherchait point à déguiser. Lié avec André Chénier, la dernière victime de Robespierre, et avec quelques hommes alors modérés du parti thermidorien, il accueillit Chateaubriand comme un élève que l'Angleterre lui renvoyait pour le consoler de tant de pertes.
Les premières lectures qu'il entendit de l'auteur A*Ataia lui révélèrent un monde nouveau. Il fut atterré d'enthousiasme comme Horace la première fois qu'il entendit Virgile à la table d'Auguste, après les proscriptions de Rome. Cette admiration désintéressée fait le plus grand éloge du caractère de M. de Fontanes.
Il faut être très-grand pour proclamer la grandeur d'un rival; il reconnut tout de suite, dans V Essai sur
ies révolutions, le germe d'un talent informe, mais magistral.
— Laissez cela, dit-il à son jeune disciple, vous portez secours au vainqueur; faites le contraire pour être juste et surtout pour être applaudi. Le monde a soif dé justice ; l'engouement nécessaire à toute vérité en Europe passe enfin du côté des persécutés. Allez au-devant de lui, vous serez plus vrai et surtout vous serez plus fort. La Providence vous a doué des magnificences du talent ; consacrez-les aux larmes et aux dieux de la patrie ; soyez le grand-prêtre du passé : le monde vous attend, et Tesprit nouveau se tournera vers vous comme le pieux regret qui <;mbrasse passionnément une ombre. Vous avez ce bonheur que les trois quarts de la France et de l'Europe ^ous devancent dans la voie des expiations et qu'un héros vous précède ; vous ne pouvez douter que Bonaparte ne veuille s'allier à la religion tôt ou tard, pour rendre au peuple l'obéissance et pour mettre sous la sanction <]u Dieu des armées l'autorité dont il s'empare. Vous lui plairez donc, et, s'il n'ose encore vous le dire, il vous te prouvera par ses faveurs.
Chateaubriand écoutait en silence; il fut convaincu, il retira son Essai de chez les libraires.
Il se lia avec Fontanes, et il écrivit le Génie du Christianisme, préambule éloquent et passionné à la restauration religieuse. En l'écrivant, il savait assez que c'était la plus haute adulation qu'il pût adresser au restaurateur du vieux monde, qui pétrissait dans ses mains un monde Jiouveau.
Fontanes amena son jeune ami au futur empereur, i'/était lui amener, dans un même homme, l'imagination
de la jeunesse et des femmes, la religion et la pitié de la France : les trois prestiges de tout pouvoir nouveau. La figure et les manières du jeune homme plurent au futur souverain de Tempire.
Chateaubriand, que je n'ai connu que vieux, était alors dans le modeste éclat de sa jeunesse. Son front était penché comme sous une pensée méditative; ses traits étaient fins, comme ils sont restés depuis, mais nobles et francs; son expression profonde sans double entente, son œil intelligent mais sincère. Il abordait un homme quelconque , de plain-pied ; son tact merveilleux le plaçait juste dans Tattitude, ni trop haut ni trop bas : on voyait
qu'il rendait tout ce qu'il devait rendre à son puissant interlocuteur, mais qu'il se sentait devant lui digne d'étro regardé et respecté à son tour. Mais il n'y avait alors aucun orgueil déplacé dans sa physionomie. Il regardait la gloire avec assurance, en homme qui en connaissait le prix et qui savait qu'on la regarderait bientôt sur son propre front.
Il était petit de taille comme le grand homme du siècle, un peu penché sur l'épaule gauche ; mais la grâce sé>ère du visage rachetait cette imperfection qui s'accrut avec les années.
Il parut plaire à Bonaparte, peu habitué à un coup d'oeil d'égal à égal.
Telle fut sa première entrevue.
Fontanes ne s'y trompa pas.
Quels étaient les amis de France qui eurent sur lui tout d'abord une influence si directe et si heureuse? M. de Chateaubriand avait, nous le savons, un tendre
ami, Fontanes; cet ami était intimement lié avec M. Joubert; M. Joubert Tétait avec M"* de Beaumont, cette charmante fille de M. de Montmorin, qu'il nous a si bien fait connaître. L'initiation entre eux tous fut prompte et vive; la petite société de la rue Neuve-du-Luxembourg naquit à l'instant dans toute sa grâce.
Il y avait, à cette époque (1800-1803), divers salons renaissants,' les cercles brillants du jour, ceux de M"* de Staël, de M"* Récamier, de M"' Joseph Bonaparte, des reines du moment, non pas toutes éphémères, quelques-unes depuis immortelles! Il y avait des cercles réguliers qui continuaient purement et simplement le dix-huitième siècle, le salon de M"*Suard, le salon de M"* d'Houdetot : les gens de lettres y dominaient , et les philosophes. Il allait y avoir un salon unique qui ressaisirait la fine fleur de l'ancien grand monde revenu de l'émigration, le salon de la princesse de Poix. Si aristocratique qu'il fût, c'était pourtant le plus simple, le plus naturel à beaucoup près de tous ceux que j'ai nommés : on y revenait à la simplicité de ton par l'extrême bon ^oût. Mais le petit salon de M"^ de Beaumont, à peine éclairé, nullement célèbre, fréquenté seulement de cinq ou six fidèles qui s'y réunissaient chaque soir, offrait tout alors : c'était la jeunesse, la liberté, le mouvement, l'esprit [nouveau, comprenant le passé et le réconciliant avec l'avenir.
Tandis que le jeune écrivain travaillait courageusement à corriger son œuvre sous l'œil de ses amis, il débuta dans la publicité en brisant une lance, assez peu courtoise, il faut le dire, contre M"* de Staël, que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du moment.
M. de Fontanes, dans des articles du Meixure qui avaient fait éclat, avait critiqué et railla l'ouvrage de
flO SOUVENIRS ET PORTRAITS.
M"" de Staël sur la Littérature. Celle-ci crut devoir, <»n tête de la seconde édition de son ouvrage, répondre <|uelques mots à cette critique légère et cavalière qui j)rétendait trancher toute la question de la perfectibilité par les vers du Mondain, M. de Chateaubriand s'imagina <|u*il était généreux à lui de venir au secours de Fontanes, lequel n'avait guère besoin d'aide, et aurait eu besoin plutôt de modérateur : dans une Lettre écrite à son ami, mais destinée au public, et qui fut en effet imprimée dans le Mercure^ il prit à partie la doctrine de \di perfectibilité en se déclarant hautement l'adversaire de la philosophie. Sa lettre était signée Y Auteur du Génie du Christianisme,
Ce dernier ouvrage, très-annoncé à l'avance, était déjà connu sous ce titre avant de paraître. J'ai le regret de le dire, mais l'homme de parti se montre à chaque ligne dans cette Lettre.
Nous n'avons plus alTaire à ce jeune et sincère désabusé <|ui a écrit V Essai en toute rêverie et en toute indépendance, y disant des vérités à tout le monde et à luimême, et ne se tenant inféodé à aucune cause : ici il.se |)Ose, il a un but, et le rôle est commencé.
(( Néophyte à cette époque, a-t-on dit spirituellement, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il «existait quelque chose qu'on pût appeler la fatuité religieuse, l'idée en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique : « Vous n'ignorez pas que ma folie à moi (( est de voir Jésus-Christ partout, comme M"* de Staôl <( la perfectibilité... Vous savez ce que les philosophes <( nous reprochent à nous autres gens religieux, ils disent <( que nous n'avons pas la tête forte... On m'appellera « capucin, mais vous savez que Diderot aimait fort les <( capucins... »
Il parle à tout propos de sa solitude; il se donne encore
pour Solitaire et même pour sauvage^ mais on sent qu'il ne Test plus. Il y a même des passages qu'on relit par deux fois, tant ils semblent singuliers à force de personnalité blessante et de maligne insinuation, de la part d'un chevalier, d'un preux s'adressant à une femme.
« En amour, disait-il ironiquement. M"* de Staël a commenté Phèdre : ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du scoliaste qu'il a parfaitement entendu son texte... »
Faut-il ajouter, pour aggraver le tort, qu'à cette époque M"* de Staël commençait à encourir la défaveur ou du moins le déplaisir marqué de celui qui devenait le maître?
Fontanes, V homme aux habiles pressentiments y pouvait deviner ces choses et n'en pas moins pousser sa pointe : il avait ses éperons à gagner, a-t-on dit, contre la nouvelle Glorindc ; et d'ailleurs^ sans chercher tant d'explications, il suivait son instinct de critique en même temps que d'homme du monde, très-décidé à n'aimer les femmes que quand elles étaient moins viriles que cela. Mais il n'était pas de la générosité de M. de Chateaubriand de mettre la main en cette aiTairc et de se tourner du premier jour contre celle que la célébrité n'allait pas garantir de la persécution. Enfin il fut homme de parti, c'est tout dire.
Dans la Préface d'Atala qui parut peu après cette Lettre d'attaque, l'auteur consignait à la fin une sorte de rétractation, mais dont les termes mêmes laissent à désirer.
Ce fut l'époque où M. de Fontanes, ami de la princesse Élisa, l'introduisit dans la familiarité intime de toute
la maison Bonaparte à la ville et à la campagne. Et il fut évidemment le commensal et Tami de tous ces jeunes hommes et de toutes ces jeunes femmes que visitait le premier consul. Sa répugnance n'était pas née.
On y lisait les premières pages ù*Atala et de René et le beau chapitre àe V Essai mr les révolutions, intitulé:
Aux INFORTUNÉS :
« Je m'imagine que les malheureux qui lisent ce chapitre le parcourent avec cette avidité inquiète que j'ai souvent portée moi-même dans la lecture des moralistes, à l'article des misères humaines, croyant y trouver quelque soulagement. Je m'imagine encore que, trompés comme moi, ils me disent : Vous ne nous apprenez rien; vous ne nous donnez aucun moyen d'adoucir nos peines; au contraire, vous prouvez trop qu'il n'en existe point. O mes compagnons d'infortune ! votre reproche est juste : je voudrais pouvoir sécher vos larmes, mais il vous fant implorer le secours d'une main plus puissante que celle des hommes. Cependant ne vous laissez point abattre ; on trouve encore quelques douceurs parmi beaucoup de calamités. Essayerai -je de montrer le parti qu'on peut tirer de la condition la plus misérable? Peut-être en recueillerez-vous plus de profit que de toute l'enflure d'un discours stoïque. ))
Ce chapitre est le plus beau du livre. Jean-Jacques Rousseau ne le dépasse pas.
Il poursuit :
« Cependant la nuit approche; le bruit commence A cesser au dehors, et le cœur palpite d'avancé du plaisir qu'on s'est préparé. Un livre qu'on a eu bien de la peine
à se procw^er^ un livre qu'on tire précieusement du lieu obscur où on l'avait caché, va remplir ces heures de silence. Auprès d'un humble feu et d'une lumière vacillante, certain de n'être point entendu, on s'attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia. Les romans sont les livres des malheureux : ils nous nourrissent d'illusions, H est vrai; mais en sont-ils plus remplis que la vie ? »
Ces femmes de grande race étaient ravies. Chateaubriand était le Racine futur de leur société. L'adulation qu'il y respirait le préparait mal à la haine.
Une lettre qu'il reçut à peu près à cette époque, de M** de Farcy,- sa sœur, lui annonça la mort de sa mère.
Elle mourut mécontente de son fils et dans l'abandon.
La lettre était cruelle :
(( Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : je t'annonce à regret ce coup funeste... Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vi>Te. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non -seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire. Et si le ciel, touché de nos vœux, permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre ; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être inquiets sur ton sort. »
Cette lettre l'attendrit ; il crut y entendre une voix du ciel. Par quelle bouche Dieu parlerait-il au fils, si ce n'est par celle de sa mère morte ? Il revint à Dieu, et, malgré un scepticisme quelquefois renaissant, il essaya de persévérer.
C'est dans ces dispositions qu'il se résolut d'écrire et de faire paraître Atala^ en attendant le Génie du Christianisme, qu'il achevait.
Silent terrœ^ le monde se tut d'étonnement et d'admiration en lisant.
Un seul homme était capable de comprendre et de sentir : il avait fait mieux ; c'était un vieillard. Bernardin de Saint-Pierre !
M. Joubert, un de ses amis de ce temps, écrivait conlidentiellement à M™*" de Beaumont, son idole :
« Il y a un charme, un talisman qui tient un doigt de l'ouvrier. 11 l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié. »
C'était vrai : l'amour avait tout consacré dans ce premier livre de Chateaubriand. Il éclata comme la foudre du désert ; il ne dura pas autant que Paul et Virginie^ qui dure eacore et qui durera toujours. Ce n'était que le chef-d'œuvre de l'art, Virginie était le chef-d'œuvre de la nature. Cependant c'est encore, avec René, la plus belle apparition du génie après la Révolution.
Les critiques sont comme les mouches qui s'attachent sur les raisins cueillis dans le panier de la vendange,
parce qu'ils sont parfumés et sucrés. Ils se jetèrent sur Atala.
On ne les écouta pas.
Les artistes furent plus désintéressés.
Girodet peignit son immortel tableau, les Funérailles d^Atala, multiplié par la gravure.
Atala, inerte et la tète appuyée sur quelques fleurs, est portée dans la grotte qui va lui servir de tombeau. L(^ vieux prêtre, le père Aubry, marche comme un vieillard expérimenté de la mort. L'amant les accompagne, stupéfié par la douleur. Il partira après la sépulture : il laisse son âme dans le suaire d' Atala.
M. Sainte-Beuve parle avec un juste dédain de ce.s critiques de l'abbé Morellet et de Marie-Joseph Ghénier.
« La même rencontre, dit-il, la même méprise se reproduit presque toutes les fois qu'un homme de génie apparaît en littérature. Il se trouve toujours sur son chemin, à son entrée, quelques hommes de bon esprit d'ailleurs et de sens, mais d'un esprit difficile, négatif, qui le prennent par ses défauts, qui essayent de se mesurer avec lui avec toutes sortes de raisons dont quelques-unes peuvent être bonnes et même solides. Et pourtant ils sont battus, ils sont jetés de côté et à la renverse. D'où vient cela? C'est qu'ils ont affaire à un génie.
« Ils ne s'en doutaient pas, et c'est par là qu'ils sont battus. La première supériorité du critique est de reconnaître l'avènement d'une puissance, la venue d'un génie.
« Jeffrey n'a pas compris Byron. Fontanes a compris Chateaubriand et n'a pas compris Lamartine. »
Je dirais bien pourquoi M. de Fontanes me fut con^ traire :
Premièrement, il écrivait en vers, et moi aussi, de là une involontaire rivalité.
Secondement, il avait été lié avant moi avec la personne que j'idolâtrais. Il dut le savoir et en conserva quelque amertume. Je ne le connus jamais. Cependant j'obtins un jour un billet de faveur pour une séance de l'Institut, où il devait réciter des vers en l'honneur de Chateaubriand.
Je vis un gros homme, carré comme un Limousin, se lever et réciter d'une voix universitaire les strophes suivantes :
Le Tasse errant de ville en ville, etc.
Bien que très-sensible à l'harmonie des vers, cette généreuse déclamation de M. de Fontanes ne m'émut l)as ; le poète ressemblait trop à un homme d'État. Il n'y avaït en lui du poëte que la pompe, aucune grâce. La délicatesse est le symptôme de l'esprit.
On applaudit, mais faiblement. Les vers étaient purs, l'intention honorable, mais Fontanes avait perdu sa popularité par l'enthousiasme déplacé qu'il manifestait en toute occasion pour les Bourbons restaurés, oubliant trop vite qu'il avait saturé d'encens Bonaparte. La décence est la vertu des changements de scène politiques.
Bonaparte avait calculé si juste avec les amis de Chateaubriand, que le Génie du Christianisme parut le soir même du jour où les autels publics furent réinstallés par lui, au milieu d'une pompe militaire, à Notre-Dame.
C'était le commentaire de l'acte. César se faisait chrétien.
On ne peut contester à cet homme d'avoir merveilleusement présumé de la légèreté de la nation.
Le retour au sentiment religieux par la liberté était moins populaire, mais plus réellement pieux. Le sentiment sincère lui importait moins que l'apparence; c'était le souverain des solennités.
Le livre de Chateaubriand était une solennité aussi, la solennité du génie d'apparat. Il avait pour but d'enchanter, non de convaincre. Il enchanta en effet, il ne convertit que l'imagination des hommes. Mais son succès à cet égard fut enivrant.
Jamais, depuis Jean- Jacques Rousseau, le style indépendant du sujet n'avait produit une ivresse si universelle. Ce fut, sous un nouveau Constantin, la renaissance d'un nouveau christianisme : le christianisn^e de l'armée.
Les éditions se multiplièrent comme les étoiles après une longue nuit.
« Allez aux cérémonies de nos pères et croyez ce qui vous paraîtra le plus poétique. »
C'était toute sa morale : l'empire l'adopta; Chateaubriand en devint le grand prêtre. Ces pages reluisent, non de foi, mais d'images. Ce n'était pas fort, mais prestigieux.
98 SOOYENIRS ET PORTRAITS.
C'est ainsi que, de descriptions en descriptions magnifiques, l'auteur arrive à la fin de son livre où la poésie occupe plus d'espace que la religion, et dont le vrai titre serait le Christianisme poétique. Mais le temps voulait cela.
Il s'agissait de charmer et de ramener le cœur. On le ramène par les larmes et non par la logique. La France fut et resta émue. Le christianisme resta vainqueur par l'admiration.
Il voulut mettre le comble à son attendrissement en donnant comme complément René, le Werther de ce Goethe français. Il y réussit mille fois plus encore. Il s'agissait du vague des passions. Le christianisme s'associait divinement à la cure, et, sous un voile transparent qui •laissait conjecturer une passion doublement immorale, il donnait une page suspecte de ses Mémoires personnels, purifiée par la douleur et par la religion. Ce fut le sceau de cet admirable livre.
On avait résisté à l'écrivain, on ne résista plus à l'amant.
Il prit dans ce second roman une situation étrange et mystérieuse qui donna d'avance à Byron le secret de ÏMra.
La curiosité est aussi une passion de l'esprit ; mais, quand on y joint une passion du cœur, alors on emporte tout. Le lecteur devient complice de l'auteur.
(]et épisode eut plus de charme que le poème : la société contemporaine, en retrouvant son pays et ses
itiœurs, sentit mieux la grandeur du peintre et Tuniverj^alité du pinceau.
René resta son premier ouvrage, triste comme la forêt humaine, religieux comme l'infini de la passion, éterneliement retentissant comme la solitude du cœur.
A dater de Bené, Chateaubriand fut grand comme l'inconnu.
L'envie et la haine s'acharnèrent sur lui.' Ce fut alors <iue ses ennemis découvrirent YEssai sur les révolutions, publié et retiré de la publicité par les conseils de ses amis, pour être remplacé par le Génie du Christianisme.
Ils le firent réimprimer et le répandirent avec prôfuliion dans la foule pour faire contraster ses déclamations «chrétiennes avec ses déclamations philosophiques. Ils triomphèrent, mais il n'y avait en vérité pas de quoi.
L'Essai sur les révolutions est, au fond, plus remar- •(juable que le Génie du Christianisme. Rien n'y jurait avec le sentiment religieux de l'auteur que quelques iphrases de scepticisme mal articulées sur le dogme religieux du moment. Quant au talent, il était au m'oins aussi grand, et la logique, plus libre, était plus •conséquente.
Nous venons de le lire tout entier, et il nous parait Impossible que la jeunesse de l'écrivain ne promit pas tine force étonnante quand la pensée l'aurait mûrie. Le style était neuf comme celui de Bernardin de Saint- Pierre.
On y sentait l'homme d'État futur sous les teintes du «îoloriste. On y sentait surtout le cœur sensible de l'homme <io douleur battre dans une grande poitrine, et la mélancolie pensive entraîner l'humanité vaincue dans ce torrent de larmes amassées par les calamités politiques.
100 SOlVËNinS ET PORTRAITS.
Après les deux romans d'Atala et de liené, il en ébaucha un troisième : le Dernier des Abencérages ; mais, à l'exception de l'incomparable romance : .
Combien j'ai douce souvenance,
ce roman, entièrement d'imagination, ne fut qu'un roman français sans vérité et sans succès, très-inférieur aux deux autres.
Atala avait trouvé sa nouveauté et sa Vérité dans les déserts d'Amérique; René y dans l'abîme du cœur du jeune écriyain ; le Dernier des Abencérages ne fut qu'un conte de Marmontel. Il fallait un fond solide à l'invention de Chateaubriand, autrement il s'évanouissait avec les nuages.