UNE PETITE VILLE SOUS LA UEST A U R ATI ON
Site conservés dans les musées avec la sacramentelle pancarte : Ne louchez pas. C'est pourquoi un utilitaire aurait raison de dire que les larges voies, les constructions aérées, le soleil et Tair qui traversent les grands espaces font oublier la pauvreté de lignes des habitations modernes : il pourrait ajouter également que c'est un signe de décrépitude que de pleurer sur le passé, si on met en regard les bienfaits du présent, Taccroissement de la durée moyenne de la vie et du bien-être. De telles raisons ont leur poids; mais je parle de ce que je voyais dans ma jeunesse avec des- yeux d'enfant, sans préoccupation d'utilitarisme.
Une ancienne église dont les délicates trouées ogivales étaient remplies de plâtre, servait de boutique à un marchand de vaisselle; dans les meneaux brillait l'émail des Taïences au fond desquelles picoraient des coqs rouges liomphants. C'était un des côtés du décor. Une boutique l'épicerie, couleur vert-pomme, faisait l'angle de la rue Châtelaine, avec un cœur pour enseigne et d'immenses 'artes à jouer peintes au centre. Les armuriers, les marhands de bonneterie, les chapeliers ornaient leurs deantures de symboles de leur industrie : arquebuses lautes comme la maison, bas qui auraient pu servir à iargantua, chapeaux de « larbins » peints en rouge, le oui d'une dimension excessive et stupéfiante.
Sur une montée escarpée plantée d'arbres, s'étageait
16 i:ne petite ville sous la restai ration .
la mairie, tlanquée de la tour Louis d'Outremer, qui semblait un factionnaire-géant pour la garder. D'anciens bâtiments faisant face, étaient percés de voûtes qui communiquaient à une petite place appelée placelle : là se voyait la vieille maison d'un maître de danse dont le pignon, peint à fresque, représentait une balustrade de jardin d'où un gros chat noir s'élançait sur des souris.
Aujourd'hui, plus de traversées, plus de placette, plus d'arbres! Une médiocre statue de général, un monument municipal d'une forme sans formes remplacent la prison de Louis d'Outremer. J'aime mieux me rappeler les masures, la vieille tour, les enseignes monumentales, les faïences à coq et le chat noir de la maison du maître de danse.
Il reste d'ailleurs à la ville un décor que rien ne peut modifier.
De quelque côté que vienne le voyageur, de Paris, du Soissonnais, de la Flandre française ou des Ardennes, la montagne de Laon et sa gothique cathédrale apparaissent à l'extrémité de longues avenues de peupliers. La montagne semble inséparable de la cathédrale comme la cathédrale Test de la montagne : l'une ne saurait se passer de l'autre. L'architecte a trouvé dans la nature un majestueux piédestal qui donne du relief aux principales lignes de la statue.
Du Nord, qui est la principale voie ouverte aux voyageurs, Laon semble un hameau situé sur une montagne, avec un monument hors de proportions pour le peu de maisons qu'il abrite. La ville se blottit derrière de vieilles murailles et des charmilles d'ormes : comme un lézard, elle s'étale au soleil du côté du Midi et préfère regarder les coteaux accidentés de Bruyères, de Vorges, de Presles, de Nouvion-le-Vineux, plutôt que le plat territoire qui conduit d'un côté à Saint-Quentin, de l'autre à la Champagne pouilleuse.
Mais la cathédrale n'a pas tout dit dans sa première rencontre avec le touriste. A mesure qu'il approche, des profils étranges d'animaux à cornes se détachent, posés sur la dernière marche des escaliers à jour des hautes tourelles de l'église. Ces grands bœufs impassibles sontils la symbolisation du concours qu'ils prêtèrent à l'érection de la cathédrale ou témoignent-ils que déjà au xie siècle le pays fût consacré à la culture? Fantastiques dans leur immobilité et regardant l'horizon à dix lieues à la ronde, ces bœufs arrêtent longuement les yeux du voyageur qui ne se reportent que plus tard sur les jardins accrochés aux flancs de la montagne, les méandres d'une longue roule blanche se détachant sur la verdure des gazons, les grimpettes escarpées semblables à des chemins de chèvres et les vieilles murailles qui enserrent la ville.
PAYSAGE ET HOUIZONS. K>
Tout est verdure et tranquillité sur le plateau. La jolie situation ! On croirait que La Bruyère Ta voulu peindre : a J'approche d'une petite ville et je la vois dans un jour si favorable que je compte ses tours et ses clochers. Elle me paraît peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie et je dis : Quel plaisir de vivre sous un beau ciel et dans un séjour si délicieux ! Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits que je ressemble à ceux qui
l'habitent : j'en veux sortir 11 y a une chose qu'on n'a
point vue sous le ciel et^que selon toutes les apparences on ne verra jamais : c'est une petite ville qui n'est divisée en aucun parti ; où les familles sont unies et où les cousins se voient avec confiance; rù un mariage n'engendre point une guerre civile ; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tout moment pour l'offrande, l'encens et le pain bénit^ pour les processions et pour les obsèques ; d'où l'on a banni les caquets, le mensonge et la médisance. »
Ces misères de la vie de société qui s'appliquent à toutes les villes, aux grandes aussi bien qu'aux petites, ne sauraient gâter la vue du paysage. En face de ces beautés naturelles, l'esprit oublie vite et s'élargit avec l'horizon. Plus de souvenirs de mesquineries bourgeoises ! Tout est bon pour les yeux : le nuage qui passe, le rayon de soleil, l'ombre transparente s'allongeant sur le gazon. Plus de ces laideurs dont la civilisation marque le masque de l'homme !
Tout dans la nature offre de belles lignes : les bouquets d'arbre, les vallons, les collines.
Au bas de ces coteaux fécondés par le travail, la vie doit être facile : la verdure claire et légère pousse sans les efforts que demande la lourde et compacte verdure de contrées moins favorisées.
On a plus d'attachement, je le crois, pour la montagne que pour la plaine : cette mère grave et affectueuse n'offre-t-elle pas plus de beautés variées et n'appelle- t-elle pas des yeux plus respectueux ?
Je songe à un peintre de paysage qui vivrait sans cesse avec la montagne et ne se lasserait pas d'en noter les divers aspects. Une vie bien remplie y suffirait à peine. La montagne fournirait des motifs toujours nouveaux, car ombres et lumières sont inépuisables dans leurs jeux.
Plus d'une fois, j'ai oublié les fatigues de la vie parisienne ^ en faisant, solitaire, le tour de la ville, sous les vieux ormes, dont un air vif agite le feuillage : verdures salutaires à l'esprit aussi bien qu'à la vue, bains de fraîcheur et de lumière pour le corps et le cerveau. A l'horizon, tout est riant, vivace et plantureux : le frisson des peupliers encadrant de grands prés, de gais villages adossés à la lisière de petits bois, des blés jaunissants s'inclinant et se relevant suivant le souffle du vent, des hameaux aux toits d'ardoises et incelantes et, dans la zone qui regarde le Soissonnais, un assemblage de verts de
toutes nuances que la nature s'est plu à prodiguer, comme une symphonie harmonieuse.
Il est une autre partie du plateau qui forme davantage tableau pour ceux qu'éblouiraient ces luxuriants massifs d'arbres et deprairies. Du côté de la promenade Saint- Jean, la montagne ouvre ses flancs à des vignes que baigne le soleil. C'est la cuve qui forme? fauteuil avec deux ondulations de terrains pour bras. D'un côté se pressent les maisons de la ville, de l'autre une ancienne abbaye, qui regardent cette bienheureuse vigne assise comme dans le giron de sa nourrice : au pied s'étale la petite propriété morcelée, offrant mille combinaisons de couleurs et de formes, certains terrains allongés, certains autres trapus, ceux-ci taillés en languettes, ceux-là en pointes et s'insinuant dans une prairie voisine, quelques-uns ondulés, coupés par des fossés, bordés de longs peupliers ou de saules rabougris, d'autres encadrés dans des haies de sureaux; l'ensemble faisant penser à un iavis d'architecte aux tendres nuances qui se confondent doucement avec l'horizon.
Dans l'été, alors que la floraison s'épanouit, il faut voir, lu haut de la montagne, ces vastes terrains où le seigle ;uccède à l'avoine et au blé. Tout pousse à la fois dans es clos, tout pousse à l'aventure. De grandes nappes aunissantes tranchent sur les verdures voisines : le séné nend ses ébats dans les champs où pointe la jeune
avoine; à côté, le rose sainfoin lance une note gaie à laquelle succèdent les tons discrets et mélancoliques des pavots en fleurs.
Pour cadre à ce panorama : des collines boisées, les clochers des villages situés sur des coteaux, des moulins à rhorizon, des massifs de verdures succédant à d'autres verdures et toujours la note verte dominant, profonde, immense et lointaine.
A l'opposé de ce beau panorama, se trouve la promenade Sainl-Just qui en forme l'antithèse. Saint-Jean est une petite Provence, Saint-Just l'hiver semble une Sibérie. La lumière, le soleil, ont fait élection du côté de la a Cuve » ; l'humidité, la tristesse, régnent en souveraines dans le voisinage du cimetière. Là souffle la bise dans toute sa rigueur: à la fin de l'automne, quand viennent les froids noirs , la neige amassée y fond difficilement et je ne sais quelle flamme parcourt les veines des amoureux qui, le soir, s'y donnent rendez-vous.
Peut-être le cimetière, qui du plateau se déroule en
étages sur le versant accidenté de la montagne, comniunique-t-il à la promenade Saint-Just une couleur mélancolique? Ce n'est point toutefois l'imagination qui fait que les rochers sur lesquels s'appuient les remparts sont plus sauvages, les murs plus ébréchés qu'ailleurs, qui empêche les oiseaux de chanter sous l'épaisse verdure des ormes !
On y rencontre rarement les petits rentiers, qui un parapluie sous le bras, sont les seuls êtres animés des promenades voisines.
Pour ceux qui n'ont pas abusé des passions, la vie se prolonge sur la montagne de Laon, si escarpée que les épidémies semblent ne pouvoir y grimper. A chacun de mes voyages, je retrouve de petits vieillards proprets, en houppelande , la tête couverte d'une perruque, que déjà en 1830 je voyais avec les mêmes allures, les mêmes habits, et portant sous le bras le même grand parapluie et sur la tête la même perruque. D'habitude ils se promènent seuls, arpentant la m.ontagne, la jambe sèche, le teint coloré : quelquefois on les rencontre deux sur un banc de pierre, faisant des trous en terre avec la pointe de leurs grands parapluies et coupant ce travail par des conversations sur le beau temps.
La province a marqué de son cachet ces petits réTitiers, ces anciens officiers, ces marchands retirés qui
trouvent le bonheur dans l'habitude et se sentent vivre quand tant de gens inquiets s'agitent et se jettent dans le tourbillon des vains plaisirs. Que sont les spectacles et les toiles d'Opéra en regard des décors sans cesse renouvelés que la nature déroule pour ces vieillards?
Je pense à mon père, qui, lui aussi, fut longtemps rhôte de ces promenades; mais il ne ressemblait en rien à ces bonshommes si tranquilles. Une flamme active était son partage. Sans cesse pensant et monologuant, cherchant à calmer la pensée par l'agitation du corps, n'ayant pas trouvé dans la petite ville carrière à son imagination, trop sincère pour vivre au milieu des hommes, mon père, vers l'âge de quarante ans, s'était jeté dans les bras de la nature.
— Viens voir ma salle de spectacle, disait-il, en m'en- Iraînapt au bas» de la montagne. La salle de spectacle était un grand pré vert entouré de peupliers.
Jules César, dans ses Commentaires, parle de Gaulois curieux, avides de savoir ce qui se passe à l'étranger, interrogeant chacun. — Quelles nouvelles? — Que sepasset-il dans le monde? — Quoi, vous arrivez du dehors et vous ne savez rien 1 — A quoi êles-vous bon ?
Mon père ressemblait à ces anciens Gaulois : curieux, questionneur, il voulait tout savoir, tout connaître. A peine assis pendant cinq minutes dans un wagon, il eût certainement connu Thistoire de tous les voyageurs.
Un archéologue de mes amis était venu un jour à I.aon pour étudier la cathédrale.
— J'ai rencontré au pied de la montagne, me dit-il, un vieillard à qui je demandai la route la plus courte, et qui en échange a voulu savoir quels motifs m'appelaient dans la ville, qui j'étais, le lieu de ma naissance, le nombre de mes enfants... Est-ce que tous vos gens de Laon sont aussi curieux?... Mais voilà l'homme! s'écrie l'érudit, en apercevant mon père qui, d'un pas alerte, rentrait chez lui avec sa provision de nouvelles.
Une sorte d'occupation pour celte nature condamnée à broyer à vide ses pensées.
Discuteur politique intrépide, mon père tenait pour Vordre sous tous les gouvernements. Il chanta le règne de Charles X, prêta son concours aux d'Orléans; seule la République de 1848 ne le comptait pas parmi ses enthousiastes. Mais que la bourgeoisie est variable 1
Comme la plupart des enfants d'un pays qui subit l'invasion de i8l4, mon père, sans professer un culte excessif pour Napoléon, n'en était pas moins bonapartiste. Vers la fin de sa vie, fort occupé à rimer, quoique le signe brûlant de la poésie n'apparaisse pas dans ses brochures, mon père célébrait en vers l'élection du Président, s'insurgeait contre les partisans de Cavaignac et s'emportait contre ceux qu'il soupçonnait d'être hostiles à l'Empire. Un jour que la politique était sur le tapis : — Je deviens
\ieux, médit mon père; avant de mourir je voudrais voir autre chose.
Tel est le bourgeois, tels sont la plupart des conservateurs et défenseurs des dynasties, qu'ils soient légitimistes, orléanistes ou napoléoniens. Une moyenne de dix ans écoulée, le bourgeois « ami de l'ordre » se fatigue de la forme gouvernementale : il désire voir autre chose !
Je voudrais peindre mieux encore mon père et sa mobile humeur. Curieux de tout savoir, avide de lectures, clignant d'un œil sceptique à chaque événement, méprisant l'opinion des masses, absolu dans ses jugements, doirtfné par les nerfs, la parole brève, se plaisant dans la société des femmes, ayant conservé dans la vieillesse la verdeur de l'âge mur, aftichant nettement son opinion sur toutes choses sans s'inquiéter du rang de son interlocuteur, et son humeur capricieuse éclatait d'autant plus qu'elle se sentait comprimée, nature vivace à laquelle il fallait l'air de la montagne, s'emportant à la moindre contradiction, fier de sa personnalité et ne prenant pas à tache de la déguiser, mon père, dans d'autres milieux, fût devenu un homme remarquable : la province l'étouffa.
Malgré une certaine insouciance paternelle, dont j'ai porté la peine, je me rappelle avec émotion cet honnête homme, laborieux, an»i du bien, que l'injustice mit hors d'état de rattacher les fils d'une vie brisée.
Philosophe bourgeois, n'aspirant ni aux biens ni aux
honneurs, regardant de tout temps la mort avec assurance, le vieux Picard (ce fut son pseudonyme de poète), repose aujourd'hui dans le cimetière Saint-Just, dont il visitait volontiers les versants, trouvant, disait-il, la place bonne pour voir passer, du fond de sa tombe, le chemin de fer !
Toute la vie l'imprévu fut à peu près mon seul maître ; il joua surtout un grand rôle dans ma jeunesse en ce qui touche particulièrement à Téducation : encore enfant, je fus affamé de lectures à la diable, sans ordre ni méthode, attiré par toute chose imprimée. N'ayant guère appris régulièrement que la lecture, Torthographe et> la musique, le reste entra par aventure dans mon cerveau et s'y logea Dieu sait comme.
Si j'excepte ma mère d'une douce, mélancolique et affectueuse physionomie, tous mes parents étaient âgés, bizarres, ne quittant pas leurs fauteuils et appartenant par
leurs costumes à d'autres époques. Des chambres de ces vieillards s'échappaient de singuliers parfums des quatrefleurs, tièdes et pharmaceutiques; tout bruit à l'intérieur étant exclus, j'en profitais pour courir dans de grands jardins dont les arbres et les plantes poussaient à leur fantaisie, pour arpenter du haut en bas de vastes maisons dont les corridors n'étaient animés que par des profils en pastel de dames et de messieurs d'anciennes générations qui se regardaient sans rire, avec des perruques monumentales et des chignons traversés par de îongues aiguilles à tricoter. Après avoir donné un coup d'œil aux lèvres pincées de ces grands Darents majestueux, j'avais soif de fréquenter des êtres moins imposants et on me trouvait plus souvent à la cuisine qu'au salon.
Ce qui m'attirait particulièrement près de la cuisinière était deux volumes dépareillés d'un Gil Blas crasseux, mais orné de barbares figures. Dans quelle émotion me plongeaient la caverne, le capitaine Rolando et la vieille Barbara !
Singulière révélation d'un beau livre ! Je ne peux relire aujourd'hui Gil Blas sans les émotions du passé; mais il me faut les décors du temps, c'est-à-dire la même édition, la même reliure et les mêmes abominables gravures.
En furetant dans la bibliothèque de mon père, je tombai sur un Molière que vers l'âge de sept ans, je lus et relus et que j'allai récitera ma mère avec des joies sans pareilles.
SINGULli: IlE ÉDUCATION. .? I
Les Fourberies de Scapin, la cérémonie du Malade imaginaire me transportaient dans un monde idéal de coups de bâton, aussi merveilleux pour moi que le paradis. — Allons, fou ! disait ma mère, dont la gravité maladive ne pourrait être rendue que par certains portraits ascétiques de Philippe de Champagne ; mais je n'en continuais pas moins ma lecture et je donnais sans doute un accent si particuliè-. rement grotesque à Tinterprétation de ces « divertissements j>, que mon entrain amenait un pâle sourire sur les lèvres de ma mère.
Aux comédies de Molière il faut joindre les Contes de Perrault, les Mille et une nuits, Robinson, les Voyages de Gulliver, Don Quichotte^ qui formèrent le fonds de mes lectures d'enfance. Ce fut le plus clair de mon éducation.
Il se glissa bien au milieu de ces chefs-d'œuvre une certaine quantité de romans médiocres ; mais les mauvais livres n'ont pas sur le cerveau Taclion malsaine que chaque année, à la Chambre, de graves orateurs se plaisent à leur attribuer.
Deux cabinets de lecture tout entiers s'engouffrèrent en moi sans étoulfer les sensations produites par Molière, Cervantes, Perrault, Swift et de Foë (1).
(1) Les publications dites (/angierewses troublent seules les esprits mal conformés, que ne saurait redresser La vie dévote de François de Sales.
Aux rares heures où les soins de son ménage lui laissaient quelques loisirs, ma mère feuilletait volontiers les pages d'un La Bruyère qui ne quittait guère son panier à ouvrage ; je reculai longtemps devant ce livre dont Tenfant ne peut comprendre le sens. Il faut avoir souffert pour goûter le mysanthrope qui a recouvert les froissements de son cœur d'une phrase étoffée, semblable aux portraits du temps.
Mon père me donna l'hiver quelques leçons : j'écrivais sous sa dictée divers passages des bons auteurs. Si cet enseignement avait continué, j'aurais pu tout apprendre. Ces exercices furent abandonnés, je ne sais pourquoi, et mon instruction fut enrayée.
Il est présumable qu'un mauvais enseignement de mes professeurs développa au collège une indiscipline que ni menaces, ni pensums, ni corrections ne pouvaient vaincre. Mathématiques, latin, ^rec, autant d'objets de terreur! Un condamné à mort qui aperçoit l'échafaud n'offre pas un état de prostration plus complet que celui où je tombais quand, appelé par le professeur devant un sinistre tableau noir, je me trouvais en face d'une formule algébrique.
La musique prit la j)lace de l'instruction classique : familiarisé tout jeune avec les aridités du solfège, je chantais dans les églises; au dehors je soufflais dans toute sorte d'instruments. C'en fut assez pour m'enlever les nombreuses punitions que mon inaptitude en grec,
€11 lalin ft en mathématiques m'attirait jounieliement.
A combien d'embarras dans la vie est exposé un être timide ! Mes études furent arrêtées en outre, dès la classe de sixième, par la disparition de mes grammaires et de mes dictionnaires dont un de mes camarades, qui garda constamment Tanonyme, se chargea de me débarrasser : je n'osai avouer cette perte à mon père et je me trouvai dans la situation d'un menuisier chargé de raboter une planche sans outils.
Privé des livres indispensables à la confection des thèmes et des versions, j'en étais réduit à feuilleter à la hâte les dictionnaires de mes voisins; mais le besoin incessant qu'ils avaient de s'en servir fit que l'impossibilité d'accomplir ma tâche m'enfonça dans une paresse extrême.
J'avais un compagnon, externe comme moi, et presqu'aussi insouciant que moi. Plus ouvert toutefois aux aridités mathématiques, il me venait en aide, arrivait d'habitude un quart-d'heure avant l'ouverture des classes, sur la promenade, vers un gros arbre dans les branches duquel il me trouvait juché, et il m'expliquait d'une façon quelconque les problèmes de la composition du jour, afin que je pusse présenter au professeur une page écrite.
Virgile détermina la catastrophe : Tityre^ tupalulœ recuhans fut ma ruine. En vertu de quelle loi il fallait scander les vers latins d'une certaine manière, c'est ce que mon cerveau se refusait à concevoir. Brèves, longues, césure ,
élisions^ autant de mots de cabale. Les X, les =, les : :, les sinus et les cosinus géométriques ne me semblaient pas plus rébarbatifs que les églogues dont la douceur était cachée par cette damnée prosodie!
Certainement, le pédant ne savait pas présenter dépouillé de sa cire le miel virgilien que je regrette aujourd'hui de ne pas avoii* savouré dans ma jeunesse.