ET LE PROFESSEUR DE BONNE HUMEUR
('pidémique à laquelle n'avait pu se soustraire aucuu esprit du siècle ?
Cet enseignement joyeux qu'admettent difficilement les ilélicats, ne m'empêchait pas de m'intéresser aux courants plus sérieux qui s'échappaient de chaque cahier du Magasin pilloresque. Et du professeur de Bonne humeur j'allais au professeur de Morale attrayante avec le même plaisir.
LA VILLE DES FLUTES
Une troupe d'opéra-comique qui survint à quelques anées de là me permit de mettre mes talents musicaux a lumière. Des chanteurs osaient se confier à un orlestre où douze flûtes, pour le moins, se présentaient jdacieusement pour remplacer les clarinettes, les autbois, les trombones et les contrebasses. Ces flûtes )rtaient par, enchantement de partout : des bureaux 3 la poste, des bureaux des contributions directes et indi- 3ctes qui mettaient réellement le pauvre directeur à mtribution. On en trouvait aussi dans les bureaux de la ecette, qui ne grossissaient guère celles du théâtre. 11 y
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avait des boiteux, des bègues et des borgnes qui jouaient de la tlùte. C'était une épidémie .
Laon semblait une école de flûtes comme La Fère est une école d'artillerie.
Lyon est renommé par ses saucissons, Troyes par ses andouilles, Chartres par ses pâtés. Bar par ses confitures, Le Mans par ses chapons, Marolles par ses fromages. L'orchestre du théâtre de Laon pouvait être cité pour ses flûtes dans le Guide du voyageur en France. Encore je ne parle pas d'une petite flûte qui remplaçait les premiers violons, en cas d'absence. Et les premiers violons étaient toujours empêchés !
La partie d'alto était confiée à un maître de danse qui gravement jouait de la pochette, émerveillé des sons merveilleux qui s'échappaient de l'étroite poitrine de son instrument. De temps en temps le basson toussottait une pauvre note mélancolique dans un long tuyau efilanqué.
Vaincu par les prières des dilettantes, le curé de Saint- Martin permettait au serpent de l'église de venir cracher quelques graves prout dans sa large embouchure d'ivoire. Au pupitre du second violon, un collégien qui ne jouait pas une traître note, ouvrait de grands yeux plongés dans l'admiration que lui causaient les splendides costumes du Calife de Bagdad ; aussi le chef d'orchestre lui adjoignait-il deux flûtes de renfort.
Si un commis voyageur s'oubliait dans les délices du
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Café de la Comédie, le directeur du théâtre s'emparait de lui afin d'obtenir quelques notes de ce séduisant cornet à pistons qu'alors la plupart des voyageurs de commerce emportaient dans leurs bagages.
Une gothique et lourde contrebasse, dont le manche contourné oftVait une silhouette étrange aux yeux du parterre, reposait inactive dans un carcan de fer; personne n'en jouait. C'était encore une flûte qui remplaçait la contrebasse.
Singulier orchestre qui donnait plus de mal à conduire qu'une armée.
— i( A vous la flûte! » était l'unique cri du chef d'orchestre.
Alors tout le bataillon portait le trou aux lèvres, ému d'un tel avertissement. La plupart de ces flûtes n'auraient pu distinguer un dièze d'un bémol ; mais il était économique d'entrer au théâtre sans payer, un étui vert sous le bras.
Quelquefois, honteuses de leur inaction, les flûtes se livraient à divers roucoulements pendant les entr'actes. Quand on ne leur demandait rien, ces vaniteux instrumentistes remplissaient la salle de brillants préludes, pour faire admirer au public leur doigté agile et leur merveilleux coup de langue.
Jaloux, un violon partait alors en arpèges compliqués, se lançait dans des démanchés extravagants, et penchait sa
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tête vers les ff comme s'il eût voulu avaler l'âme de son instrument.
Enlevé à sa torpeur, le serpent tirait des replis du monstre de cuir, appuyé sur ses genoux, de gros vents pleins de brutalité, pendant que glapissait l'orgueilleuse petite flûte qui avait juré de se faire remarquer parmi tous ses camarades.
Les représentations ne se passaient pourtant pas sans quelque mésaventure à l'orchestre. Il arrivait que l'archet du violon se trouvait si étrangement savonné que la colophane du diable n'eût pu prendre sur les crins.
Quelquefois le basson, après avoir empli d'air ses joues, renonçait à le faire circuler dans le tube de l'instrument et une cargaison de bouchons en était tirée par l'amateur efTrayé, qui, en démanchant les diverses pièces du basson, cherchait d'où pouvait provenir cette épicerie.
L'une des flûtes avait l'honneur d'appartenir au secrétariat de la Préfecture. C'était merveille de voir «l'amateur» se retourner vers la loge de la préfète, accrocher ses ongles noirs au tuyau d'ébène, avancer des lèvres de lapin et battre des paupières d'une façon tout à fait galante. Il arriva qu'un soir cette flûte voulant, pendant un entr'acle, gratifier la femme du préfet de trilles courtisanesques, s'aperçut avec terreur que l'instrument ne rendait plus aucun son.
LA VILLE DES FLUTES
\ une inquiétude mortelle succéda un profond dégoût, juand une saucisse tout entière fut retirée de l'intérieur le la fïûte.
Mânes de Grétry, de VYeber, deMéhul, vous étiez ven- ,ées !
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LA ^MUNICIPALITE
J'allais perdre une partie de ma chère insouciance pour ire mes premiers pas dans la vie. Mon père un matin l'emmena à la mairie, avec Tintention de m'initier à 3mploi qu'il occupait depuis vingt-neuf ans sans trêve ni lerci. Il était de ces hommes attachés aux administrations ai s'y donnent tout entiers, subissent le système papeissier sans s'y soumettre, ne rêvent que réformes, se indarment contre l'a peu près, et non contents du bien, )ursuivent l'idéal du mieux. Aimant la ville, s'inquiétant ms cesse de ses intérêts, d'un dévouement sans bornes 1 travail, d'une loyauté proverbiale, travaillant la nuit à
des rapports qui devaient contribuer à la prospérité de la cité, allant au-devant d'un service à rendre, cet honnête homme marchait à sa ruine. Le destin joue parfois de ces tours à la probité.
Le G franc Picard» commit la maladresse de tenir tête à un nouvel administrateur, jeune et absolu, qui ne se rendait pas 'compte des besoins de la cité, aussi bien qu'uni homme rompu aux affaires. Mon père s'irritait non pas du l travail, mais par le travail : parfois son loyal caractère était gouverné par un emportement subit dû à des veilles j prolongées (1).
Un soir je quittai la mairie, donnant la main à mon père; nous n'y devions plus renlrer. A la suite d'une discussion avec le nouveau maire, qui prétendait faire plier toute volonté devant la sienne, l'ancien secrétaire de la mairie avait donné sa démission.
Pour la première fois, j'éprouvai une douloureuse sensation en portant à une imprimerie le mémoire par lequel mon père exposait à ses concitoyens les motifs qui le forçaient de quitter son poste après vingt-neuf ans de services. Ce chiffre m'est resté depuis cette époque comme la
(1) Je note dans les Mémoires de Mme Sand le caractère d'un certain Deschartres, de Laon, qui n'est pas sans analogie avec celui démon père. La Picardie donne naissance à ces natures vives, sincères, emportées, naturelles, fermes et franches mais tyrannisées par les nerfs, qui font penser au proverbe breton : « Qui n'est que juste est dur. »
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première marque qu'il m'était donné de comprendre de 'injustice des hommes. Pour un trentième de moins dans ane existence si honorablement remplie par le travail, mon )ère se retirait sans fortune, ayani irois enianis aéleve *•; et 1 ne se trouvait personne parmi ces bourgeois conseillers nunicipaux pour réclamer en faveur d'un loyal serviteur )rivé des fruits de son labeur !
Trop fier pour réclamer une modique pension, mon père aya ce passé et dans les moments difficiles qui depuis raversèrent sa vie, jamais je' ne lui ai entendu parler du îoup qui l'ulcérait non plus que des hommes qui en étaient coupables.
Pour moi, je ne regrettais pas l'administration. Les quesions de grande et de petite voirie, le classement des billets le logement des troupes en passage, les transcriptions des crédits municipaux, les prestations en nature, les débats l'expropriation pour cause d'utilité publique, ceux relatifs lu commodo vel incommodo, manquaient d'attraits pour noi et ne m'attachaient pas singulièrement à la chose nunicipale.
L'injustice qui venait de frapper mon père non plus ne lie donnait pas un respect considérable pour la bourgeoisie u pouvoir, et quoique je ne fusse pas d'âge à comprendre ncore les soucis qui rongent le cœur d'une mère, je senais qu'elle ne m'accueillait plus avec les mêmes sourires.
Souvent ses yeux étaient voilés de larmes ; elle les
essuyait précipitamment à mon arrivée et cherchait à me donner le change. Mais son cœur était brisé ! Le malheu qui entre dans une maison amène à sa suite de nombre compagnon s.
Par sa nature réfléchie^ ma mère devait s'exagérer le désastre. Bonne, tendre, active, dévouée, allant au-devant de mes moindres désirs, pour me distraire elle me chantait d'anciens airs d'opéras-comiques, ou écoulait avec patience mes lectures quand je descendais de ma petite chambre, poussé par le désir de répandre autour de moi les détails comiques que j'avais trouvés dans un livre. Ces joies innocentes furent désormais voilées par une, mélan colie particulière.
Ma mère menait une sorle d'existence à la flamand Occupée sans cesse de travaux à l'aiguille, levant à pein les yeux, bâtissant des ouvrages de fée avec la patience d'une fourmi, ma mère n'abandonnait ses broderies que pour réparer les brèches de mes habits.
Libre de mon temps et de mes actions, j'étais devenu i'âme de complots terribles contre la propriété. Une guerre à mort avait été déclarée à toutes les maisons bourgeoises. Une servante s'attardait en causant avec une compagne à poser un volet pour fermer une boutique, le volet disparaissait : un tonneau vide stationnait le soir à la porte d'un épicier, le tonneau s'évanouissait. Toute enseigne qui formait angle avec la façade d'un magasin était condamnée à
la destruction. J'étais devenu le conservateur d'un nuisce iconoclastique que chaque jour des mains audacieuses enrichissaient de plats-à-barbe de cuivre, de sonnettes et dé marteaux de porte. Les tables du marché roulaient comme par enchantement au bas de la montagne. Une fissure dans un mur amenait un trou : le lendemain le trou devenait béant ; deux jours après un régiment de cavalerie eut passé par la brèche.
Singulière manie de destruction dont est affolée la jeunesse ! Nous aurions fait, mes amis et moi, une ruine de la ville, si la police ne se fut inquiétée de ces dévastations.
Comment se fit-ii qu'un enfant qui jusque-là n'avait guères songé qu'à décrocher des réverbères, prit tout à coup une ferme résolution ? L'homme est gouverné par certains instincts qui le conduisent là et non ailleurs et le lancent au cœur de la vie réelle sans réflexions apparentes.
Par l'ensemble de la vie de mon père, il m'est démontré que cette intelligence déraillée ne connut plus la volonté. L'injustice avait brisé le grand ressort.
— Que fera-t-on de toi, pauvre enfant? s'écriait souvent ma mère en pleurant.
Devant ces larmes s'enfuirent ma légèreté et mon insouciance. A diverses reprises iUavait été question de me placer chez un banquier, chez un avoué, chez un architecte : projets aussi vite abandonnés que formés. Je n'avais
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ni penchants, ni répulsion pour ces diverses professions et pourtant mon père ne se décidait à rien.
J'avais fini, lisant sans cesse,, par dévorer complètement les deux cabinets de lecture de la ville. Une idée me traversa Tesprit. Entrer chez un libraire, à Paris ! On devait y lire toute la journée. Ma soif de lecture s'augmentait: lire et toujours lire, tel était mon rêve. J'entrevoyais un immense magasin de librairie où jusqu'à la fin des siècles je lirais sans cesse des livres nouveaux. C'était une idée fixe, et pourtant je n'osais m'en ouvrir à ma mère.
Un voyage à Paris était à cette époque une atfaire si extraordinaire qu'il m'en eût trop coûté de voir mes rêves brisés par un refus. Cependant l'aspiration gagnant du terrain me poussa à m'enfuir sans prévenir personne.