DEBURAU
des actes habituels. Il était naturel et convaincu. Qu'on joigne à cette conviction Tamour qu'il portait à son public qui le lui rendait centuplé, la confiance qu'il puisait dans les coui:ants sympathiques qui franchissent la rampe et on aura une idée de la certitude avec laquelle le mime pouvait tout oser, recouvrant ses bizarreries et ses audaces d'une délicatesse qui écartait toute grossièreté.
Une telle nature exerçait une vive influence sur les gens qui lui apportaient des canevas. A Taide du geste, Deburau brodait mille dessins capricieux qui faisaient oublier le peu de valeur de Tétolfe.
Certains comédiens à la mode sont atteints de la manie dictatoriale à laquelle sont obligés de plier les auteurs dramatiques ; sur les planches de ce théâtre à quatre sous où trônait la libre fantaisie, Deburau ne succomba pas à cet appât de part de lion : s'il taillait en plein drap, il donnait de bonnes rognures aux camarades qui s'associaient complaisamment à ses imaginations singulières ; et tous puisaient dans l'honneur de recevoir des leçons d'un tel homme, un orgueil et une soumission absolue.
La passion fait les véritables acteurs. Une vie difficile, un appareil nerveux délicat sont les meilleurs maîtres. Deburau étudia à cette école. Il conquit la plus rare des qualités, l'exquise simplicité, cette fleur dont les natures vulgaires ne connaissent pas le parfum.
De tout art jaillit un enseignement. La simplicité du mime me frappa comme les charmantes déductions qu'un Haydn tire d'un thème de quelques phrases. La musique, la peinture, Tart dramatique valent une grammaire et Técrivain y puise des leçons qui valent bien celles des traités d'esthétique.
Le lendemain de ce gai spectacle, le hasard me conduisit dans un taudis où donnait des représentations Tabbé Châtel; mais récurie du faubourg Saint-Martin, qui servait de temple au nouveau cuUe,ne me séduisit pas. J'avais trop présentes à la mémoire les cérémonies de la Fête-Dieu, les vieilles tapisseries masquant les portes, les tentures blanches ornées de feuillage recouvrant les murs, les rues jonchées de coquelicots et de bleuets, les feuilles de roses traversant la fumée de Tencens pour retomber sur la tête des fidèles.
Quoi qu'il arrive plus tard, ces fêtes ne s'oublient pas. En
province, pendant huit jours, chacun travaille aux reposoirs : les garçons et les filles, les mères et les vieillards.] Les uns se font charpentiers, les autres tapissiers; ceuxci tressent des couronnes , de verdure, celles-là de! guirlandes. Le jour de la Fête-Dieu, de grand matin tous] partent aux champs : c'est à qui ramassera la plus grossf gerbée de fleurs pour semer sur le passage de la prc cession. Les pauvres cachent les fenêtres de leurs mansardes avec des linges blancs rehaussés de bouquets ai roses. Les scènes bibliques, d'après les cartons des maîtres, se déroulent à la porte des riches sur de belles tapisseries. Sous un dais en velours, le prêtre porte la croix ; les jeunes filles habillées de blanc chantent des cantiques et les enfants de chœur tirent de grandes mannes garnies de dentelles, des gerbes de fleurs qui sillonnent Tair.
Le souvenir de ces chants, de ces parfums, de ce printemps, me faisait trouver horrible l'écurie dont le méchant autel ne se soutenait que par les mêmes quêtes tant reprochées aux catholiques par l'abbé Châtel.
Il y a dans la sonore et mystérieuse langue latine, dans Tampleur du chant grégorien une majesté qui emplit le cœur. Le français misérable des Eucologes de l'abbé Châtel fait pitié.
Je sortis emportant de cette messe un sentiment pénible.
La vieille cathédrale de Laon se représentait à mes yeux :
en entrant dans Téglise-hangar du faubourg Saint-Martin dont la porte était masquée par un mauvais calicot rouge, on croyait pénétrer dans la baraque d'un phoque appiivoisé.
Comédien pour comédien , Deburau était plus amusant...
LA LIBRAIRIE
Quelques jours plus tard, un parent chez lequel je m'étais réfugié^ me conduisit chez un gros libraire du quai des Augustins; mais dès mon entrée dans le magasin, la désillusion fut complète. Ayant été présenté comme un jeune garçon qui aimait passionnément la lecture : — On ne lit jamais chez moi, dit le libraire d'un ton bourru.
Si la liberté parisienne ne me fut apparue avec le masque de Deburau dans un lointain rayonnement, peut-être eussé-je repris immédiatement la route de ma province. Pourtant je me demandais avec étonnement ce qu'on faisait dans ce singulier commerce, si on ne lisait pas les livres.
LA LIBRAIRIE
On les portait sur le dos, je l'appris trop vite.
La maison où j'entrais avait pour enseigne « Librairie de commission » ; en effet, les malheureux employés n'étaient que de simples commissionnaires.
Pour me former, on me donna, le même jour, un gros paquet à porter aux Messageries, et le garçon de magasin ayant placé sur mon dos ce qu'il appelait le baluchon^ je partis, la tête basse, écrasé sous son poids. Je n'avais pas franchi les premières marches du Pont-Neuf, que je laissai^ tomber le paquet sur le parapet, me demandant, les larmes] aux yeux, comment j'arriverais à la rue du Bouloi avec ui si lourd fardeau.
Qu'on s'imagine un enfant, gâté jusque-là, de frêle cornplexion, et dont on charge les épaules d'un paquet de cinquante kilogrammes : du moins estimai -je à ce poids l'horrible 6a/ ac/ion.
La vue des allant et venant sur le Pont-Neuf me rendit quelque courage. Sur cette grande artère qui sépare les deux rives, circule l'activité parisienne. Les gens alertes chargés de fardeaux, les gamins attelés à des charrettes^ me tirent rougir de moi-même. Hissant, à l'aide d'un passant, mon paquet sur l'épaule, me reposant tous les dix pas, demandant ma route à chaque coin de rue, j'arrivai enfin au] Messageries, d'où je revins, fier de moi-même, les chagrim à peu près envolés.
C'était, à cette époque, une librairie de commission coi
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sidérable que la maison Edouard Legrand et Bergounioux, successeurs de la veuve Béchet.
Au bout de quelques mois, je fus initié aux rouages de la librairie, car déjà j'avais été chargé d'acheter des ouvrages de toute nature; livres classiques et livres de science, livres de droit et de médecine, livres de théologie et livres licencieux, livres utiles et livres inutiles. Je les lisais à peu près comme se nourrissent les gens qui sont chargés de gaver les pigeons au marché de la Vallée. Tous ces ouvrages me passaient par les mains comme le millet passe par la bouche des nourrisseurs avant d'entrer dans le bec des pigeons.
Un commis libraire n'a guère besoin que de mémoire et de jambes; mais quelle mémoire et quelles jambes! Tous les livres publiés depuis une vingtaine d'années, tous ceux qui paraissaient, devaient s'accrocher au cerveau, au moins par grandes divisions, et Paris entier devait être arpenté dans la journée, car la librairie n'est pas seulement circonscrite dans le faubourg Saint-Germain, au Palais-Royal et aux boulevards : il existe des éditeurs au Marais et au faubourg Saint-Honoré, à Montmartre et à Montrouge, à la Bastille et à l'Arc-de-l'Étoile. Combien de livres vendus «chez l'auteur» qui n'en vend pas beaucoup, mais dont la recherche, dans les divers coins de Paris, exerce les jambes des commis libraires!
La lecture des catalogues, vers huit heures du soir nous
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servait de délassement et de repos. Il fallait se fixer dans la mémoire des milliers de titres de livres^ retenir nonseulement le nom de l'éditeur, mais Tannée de la publication, le prix de vente et la remise d'usage.
Un petit cabinet à rideaux verts, protégé par des fils de cuivre, était le tribunal suprême où siégeait le patron. Un teneur de livres qui ne quittait pas la maison, un chef de commission qui dépouillait chaque matin la correspondance et taillait nos courses; un garçon de magasin, qui empaquetait les livres pour la province ; une douzaine de commis, dont Tintelligence principale résidait dans les jambes, tel était le personnel de la maison. Mais nous étions deux qui nous entendions par un certain instinct des lettres et des arts.
A cette librairie était attaché un jeune homme, nommé Chinlreuil, qui devait, après des combats sans nombre contre la pauvreté, devenir le peintre des brumes et des rosées. Peut-être entrevoyait-il déjà les bruyères dans la plaine, les genêts sauvages, les maisons solitaires sur la lisière des grands bois ! Aussi combien lui pesaient les abominables ballots sur les épaules, et les courses haletantes dans cet immense Paris !
Jetés dans la librairie par accident, recueillant de leurs fatigues, aussi dures que celles d'un cheval de fiacre, des appointements dérisoires, la plupart de ces jeunes gens ne pressentaient pas d'avenir dans la maison de commission.
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Seul, un méridional, nommé Forloul, profitait de sa situation pour essayer de servir de trait d'union entre le public et son parent, Fortoul Técrivain.
Les Grandeurs de la vie privée, par M. Hippolyte Fortoul, venaient de paraître chez l'éditeur Gosselin; tout d'abord, ce roman grave fut regardé comme un honteux rossignol. On appelle rossignol en librairie, par renversement d'idée, les livres qui ne chantent pas, c'est-à-dire ceux dont le public ne veut sous aucun prétexte, et qui traînent une vie pénible jusqu'à ce qu'ils finissent, sales de poussière, détrempés par la pluie, sur les quais, dans les boîtes des bouquinistes.
Enveloppés et ficelés dans des maculatures, ces rossignols sont relégués dans un coin du magasin : ce ne sont plus des livres, c'est un paquet. On n'en sait ni le titre ni le nom de l'auteur. Fœtus mal venus, ils rendent le père soucieux, car malgré ses illusions, l'écrivain a parfois conscience de son œuvre.
La plupart des romans de «cette époque étant envoyés en commission aux libraires de province qui avaient la faculté de les retourner, le commis Fortoul, d'accord avec le garçon de magasin, introduisait dans chaque ballot un exemplaire des Grandeurs de la vie privée de son parent; mais les provinciaux ont de l'instinct. Le roman de M. Hippolyte Fortoul revenait en tas.
De ce médiocre romancier l'empire fit plus tard un ministre
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(le la marine et il m'est difficile de le suivre dans cette voie ; mais peut-être plus d'une fois le ministre, en se rappelant avec mélancolie qu'il n'avait pu communiquer par l'imagination avec le public, se dit-il qu'il n'était pas le seul écrivain qui eut alors à lutter contre l'indifférence des lecteurs violemment excités par l'invention du roman-feuile ton .