LE LIVRE ET LE JOURNAL
L'application de la littérature au journal étant aussi nouvelle que celle de la vapeur à Tindustrie, le journalisme changea la nature du roman. Il fallut des aventures extraordinaires^ des plumets et des sauces à Timprévu pour satisfaire tant d'appétits si divers. Ce fut un coup sensible porté au roman.
Don QaichoUe et Gil-Blas n'auraient certainement obtenu aucun succès sous forme de feuilleton. Trop de portraits, trop de réflexions, trop longs !
Candide^ Ceci n'est pas un conle^ la Chaumière indienne, l' Lépreux de la cité d'Aoste, trop courts ' Manque absolu d'intérêt !
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Le journal ne fut pas favorable aux romanciers qui avaient le malheur de penser. Une chose absolument inutile préoccupait ces écrivains, Tidée et son développement. C'étaient surtout des natures pleines d'entêtement qui, loin de se plier aux exigences de Tinflexible : « La suite à demain^ » poussaient la méchanceté jusqu'à remplir un feuilleton sans avoir encore introduit le plus petit personnage.
Qu'on pense à la situation d'un Balzac, d'un Stendhal vis-à-vis du feuilleton quand déjà les cabinets de lecture se montraient hostiles à leurs œuvres. Je vis publier divers romans nouveaux de Balzac pendant mon séjour sur le quai des Augustins ; l'accueil qu'ils recevaient du public n'était pas encourageant.
Balzac se vendait médiocrement, Stendhal pas du tout.
Les sinistres ballots qui revenaient de province contenaient toujours des quantités de volumes de Balzac. Pour Stendhal, il était aussi inutile de pousser ses livres que ceux de M. Hippolyte Fortoul. En 1838, personne dans le Paris lettré ne prononçait le nom de l'auteur de la Chartreuse de Parme. Si plus tard ses œuvres et celles de Balzac se sont c( enlevées » à des milliers d'exemplaires, il ne faut pas se lier au progrès subit des intelligences. La mort de ces deux hommes, la foi et la volonté qui ne leur firent jamais défaut, les réactions soudaines d'une nation qui adore aujourd'hui *ce qu'elle injuriait hier, qui élève tout-
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à-coup des statues à ses écrivains morts, essayant de faire oublier son indifférence pour les intelligences vivantes, les acclamations du vulgaire troupeau qui se pose en admirateur de la veille, les rancunes éteintes de la médiocrité pleurant sur le cadavre de celui qu'elle traînait de son vivant dans la boue, expliquent ces singuliers retours de l'opinion publique.
Tous les hypocrites, les jaloux et les impuissants dansèrent à la mort de Tauteur de la Comédie humaine une immense sarabande en criant : « Balzac, Balzac, le grand Balzac ! » Quand il vivait, le romancier les trouvait tons ligués contre lui . Pour Stendhal, le journalisme semblait avoir organisé la conspiration du silence. Je me rappelle particulièrement les Mémoires d'un touriste, dans lesquels récrivain a noté ses impressions sur les arts, les monuments, les mœurs des pays qu'il traverse : Téditeur n'en vendit pas deux cents exemplaires.
Frédéric Soulié était alors l'écrivain à la mode des cabinets de lecture et du feuilleton, du livre et de la tranche de galette que le journal du soir vend trois sous.
Pourquoi fus-je entraîné vers Balzac plutôt que vers Soulié si célèbre à cette époque ? Qui me poussa à lire ce misérable Stendhal^ dont les œuvres étaient entassées en ballots dans le fond du magasin? Quel instinct m'inspira une indifférence absolue pour les livres brillants, mais vides quand j'étais entraîné vers les études âpres, mais nourris-
santés? Cela, on ne me l'enseignait pas certainement dans une maison de commerce où le respect est attaché particulièrement au livre qui se vend.
Au bout d'un an de travail assidu, mon patron voulut bien m'octroyer vingt francs par mois ; mais en cachette je lisais certainement pour cent francs de livres, elles courses à travers Paris développaient en moi le goût des arts.
Un incendie qui eut lieu quelques années auparavant rue du Pot-de-Fer, dans des magasins remplis de volumes en feuilles, favorisa encore ce développement artistique.
Un commis libraire, flâneur ou paresseux, e'crivait sur son carnet de service en regard du livre demandé : Brûlé dans la rue du Pot-de-Fer. Cette mention suffisait à lui épargner de longues courses; c'en était assez pour procurer d'agréables moments de loisir.
Une telle rubrique nous fut d'une grande utilité , à Chintreuil et à moi, pour courir aux devantures des marchands de couleurs où étaient exposés de nouveaux tableaux. En compagnie de Chintreuil, grâce à ce bienheureux incendie dans les flammes duquel nous jetions tous les ouvrages qu'il fallait aller chercher trop loin, nous dévorions chaque jour tous les journaux et nous\enions autant que possible au courant du mouvement intellectuel : le dimanche, libres l'après-midi, nous devisions dans les musées et ne finissions de discuter qu'à minuit.