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SILHOUETTES DE RAPINS D'UNE AUTRE ÉPOQUE

Vers 1839, la rue Gît-le-Cœur n'offrait pas Taspect noir et humide que les grandes voies ouvertes dans Paris font paraître bizarre aujourd'hui. Au miheu de la rue pleine d'imprimeries, d'ateliers de brochure, de hangars et de remises, une sombre petite laiterie occupait un étroit espace. Cette laiterie était fréquentée par les ouvriers du voisinage auxquels se mêlaient de singuliers êtres barbus, coiffés de feutres pointus ou de bérets bleus. A cette époque il était de bon ton et presque de rigueur de se promener dans le quartier latin avec de semblables coiffures.

A l'intérieur de la laiterie se détachait même un bonnet

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phrygien rouge, porté par un personnage maigre, jaune, aux pommettes saillantes et aux cheveux gras flottant sur les épaules.

J'étais tombé dans une étrange société. Les noms des personnages eux-mêmes répondaient à leurs habits : l'un s'appelait Gothique et Tautre Christ. Je fus quelques jouis à me familiariser avec ces êtres dont certains tranchaient sur la pauvreté générale par un luxe superlatif. Deux grands gaillards, la barbe soigneusement peignée, portaient de larges paletots bleu de ciel, doublés de satin rose;. il ne faut pas oublier, pour attache à ces paletots, des boutons de nacre, larges comme des pièces de cent sous. Ces deux êtres fastueux n'en discutaient pas moins avec les gens en blouse.

Peu à peu je me rapprochai de la table de mes voisins, dont la conversation m'avait frappé. Il n'était question que d'art et de république : certains des habitués de la laiterie sortaient de prison pour délits politiques, entre autres l'homme maigre en bonnet rouge, aux longs cheveux flottant sur la blouse. Les dieux invoqués étaient Arago, Lamennais, Barbes, Rude, Lagrange, David d'Angers, et dans la pièce du fond, où bientôt je fus admis aux mystérieux conciliabules du soir, une statuette de la Liberté, de David; flanquée de médaillons des principaux condamnés politiques d'alors, formait une sorte d'autel sur la cheminée. Quoique modelés sous une influence révolutionnaire,

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ces médaillons n'en étaient pas meilleurs ; mais renlhousiasme que me causa ma réception dans un monde si nouveau^ fit que j'admirai profondément ces sculptures dont j'avais l'honneur de connaître les auteurs.

Ayant échangé quelques paroles avec le Gothique et le Christ, les plus jeunes (Je la bande, je me liai avec les deux frères, qui étaient à peu près de mon âge ; avec eux la conversation roulait exclusivement sur l'art. Combien de fois, au sortir de la laiterie, pour parler encore peinture, les accompagnai-je, après minuit, à une lieue de là, à la barrière d'Enfer, dans une maison qui, le jour, offrait tout le pittoresque d'une ferme.

Une grande porte charretière donnait sur une cour pleine de fumier où picoraient des poules et des canards ; des ouvriers et des blanchisseurs habitaient une grande bâtisse irrégulière, flanquée de petites constructions ajoutées successivement au corps de bâtiment principal. Des escaliers de bois escarpés conduisaient de la cour à ces diverses habitations qui faisaient penser à un pauvre hameau ; mais combien je fus ravi en pénétrant pour la première fois dans le sanctuaire où vivaient les deux frères ! C'était une suite de mansardes encombrées de moulages, de gravures, de débris antiques qui me parassaient un splendide musée dont les deux frères étaient les heureux conservateurs.

Malgré la pauvreté de ce taudis et la misère qui y soufflait

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en compagnie des quatre vents cardinaux^ dans cette maison entraient, rayonnants, des jeunes gens qui ne rêvaient qu'à la gloire.

Mûrger, alors, croyant à sa destinée de peintre, peignait des aquarelles où

Sara, pleine d'indolence, Se balance

dans un hamac formé de lianes fantastiques se détachant sur des horizons de vert el de pourpre ; mais c'était une vocation malheureuse que celle de Murger, et ses pinceaux ne révélaient pas sa nature poétique.

Le Gothique et le Christ dont il est parlé incidemment dans la Vie de Bohême, étaient les chefs du cénacle, surtout chefs par la misère. Un être qui arrivait dans la mansarde avec cinq francs dans sa poche était regardé comme plus riche que M. de Rothschild lui-même.

Le charme des entretiens nocturnes amenait habituellement une demi-douzaine de gais compagnons qui s'étendaient comme ils pouvaient dans deux hamacs. Le jour, la bande tenait ses assises sur les toits, les uns paresseusement accroupis dans les gouttières, les autres à cheval sur la crête des tuiles, les plus ambitieux juchés sur les cheminées qui envoyaient dans l'air moins de fumée qu'eux. De vastes jardins entouraient la maison, et de grands arbres jetaient de l'ombre sur un certain petit toit que les privilégiés n'eussent pas troqué pour un Edcn.

d'une autre époque. 85

Si la fortune permettait, vers les six heures du soir, d'étaler sur la chaise où s'improvisait le repas des buveurs d'eau, quelques cornets de pommes de terre frites, la joie ne connaissait plus de bornes. Je parle des rares beaux jours de la barrière d'Enfer, sans m'appesanlir sur les fréquents jeûnes forcés que ne recommande pas l'Eglise.

Les projets remplaçaient le travail qui faisait souvent défaut à ces mains pleines de bonne volonté mais inhabiles; aussi la bande se nourrissait-elle d'aspirations et se grisaitelle d'espérances dans le lendemain. Le lendemiain se changeait en semaines, les semaines en mois, les mois^en années, sans que la fortune daignât frapper à la porte des rapins pleins d'une inaltérable confiance.

Ceux qui ont résisté à cette vie furent des corps à répreuve, car il en est mort plus d'un qui n'a pu réaliser les rêves de gloire auxquels tout était sacrifié.

Il était écrit que je passerais par tous les métiers qui forment Tenvers delà littérature. Mon père, las de son inaction, avait acheté une imprimerie à Laon et me rappelait de Paris que je quittai sans trop de regrets. La librairie n'avait pas répondu à mes aspirations et je n'emportai avec moi que le souvenir de mes amis les rapins. Du même^coup, je devins teneur de livres, correcteur, un peu compositeur; toutefois, je n'apportai qu'une médiocre attention à ces diverses occupations.

L'enfcint avait fait place au jeune homme; mais la vie de plaisir me préoccupait plus que la vie de travail. Les bals, le jeu, les amourettes prenaient toutes mes nuits.

A Paris, les fatigues de la vie de librairie, les relations que j'entretenais avec des camarades qui poursuivaient Tart sans être détournés par les chimères amoureuses, m'avaient empêché de tomber dans ces faciles liaisons qui attendent tout jeune homme débarquant au quartier latin . îl n'en fut pas de même en province. Le rôle bruyant que je jouais dans les bals fit qu'une petite couturière fut tentée de partager ma gloire.

J'étais hardi, ne reculant devant aucune folie, bravant l'opinion bourgeoise et remplissant la ville du bruit de mes excentricités. Un petit malheur fit de moi un soupirant timide qui dans le tête-à-tête perdait la parole : en public, le diable s'emparait de tout mon être; en particulier, la grisette ne put jamais tirer que des soupirs d'un garçon qui menait le branle au bal, jetait après souper les assiettes et les tables par les fenêtres, et qui parce qu'il se trouvait en présence d'une femme, semblait perdre la tête.

Ce singulier état d'un être plein de flamme, qui la sent en lui, craint de la laisser paraître, se révolte intérieurement contre sa timidité, ne parvient pas à la vaincre et rougit de sa propre honte, était dû à une fâcheuse mésa- i venture. J'avais obtenu de la grisette un rendez-vous dans les environs d'un petit bois, et pendant deux jours j'attendis avec transport que l'heure fût sonnée de mon bonheur.

Une ancienne abbaye, aux murailles couvertes de lierre, l)orde la lisière de ce bois planté sur le versant d'un coteau, autour duquel circulent de petits sentiers étroits, chers aux amoureux. Un bras passé autour de la taille de mon amie, j'écartais de la main les branches qui gênaient notre marche. Nous nous arrêtions sans parler, pleins d'émotion, coupant la route par un baiser, et si notre marche nous amenait à la lisière du taillis, bien vite nous nous glissions sous le feuillage. Un épais gazon étouffant le bruit de nos pas et les oiseaux endormis ne troublaient pas le silence de ces épaisses verdures. Un joli massif se présenta, dont les branches entrelacées formaient voûte et cachaient le ciel. L'endroit était frais, vert et parfumé , le feuillage épais ; le silence invitait à s'y reposer. Mon amie se piaillait de la fatigue et s'assit sur le gazon, moi à ses côtés, mes mains dans les siennes. Elle fermait à demi les yeux, laissant couler un tendre regard à travers ses cils rapprochés. Nous ne disions rien; mais quatre mains entrelacées sont plus éloquentes que la parole !

Une douce moiteur courait dans l'air et la nature se faisait complice de notre amour. Hélas I combien l'amour se montra cruel !

La lune qui tout-à-coup perça le feuillage, put voir la honte peinte sur ma figure. Ainsi demeure accablé le chercheur de pierre philosophale qui. ayant exposé à un trop vif foyer ses cornues et ses matras, entend une explo-

sion soudaine qui fait que les onguents précieux sont perdus.

En ce moment, je me serais enfoncé un couteau dans le cœur. Sous le coup de cette fâcheuse impression, n'osant hasarder de justification à propos d'un événement si délicat, je reconduisis la grisette à la porte de la maison de sa mère. C'était dans une ruelle écartée. Au moment de quitter mon amie, j'essayai de faire passer dans un baiser tout l'amour dont mon cœur était plein ; mais, par une nouvelle fatalité, la porte contre laquelle s'appuyait la petite couturière s'ouvrit tout-à-coup et fit entendre un tintement assez aigu pour réveiller tout le voisinage. — Est-ce toi, ma fille? demanda la mère du fond du corridor, pendant que je m'enfuyais éperdu.

Ainsi se dénoua un premier amour dont je ne fus pas tenté de rattacher les mailles, dans la crainte que quelque diabolique imprévu ne les rompît de nouveau. A vrai dire, je n'étais pas vivement épris de la grisette, m'étant attaché à elle, uniquement pour imiter mes compagnons.

Le jeu, les courses nocturnes à travers la ville me tenaient plus au cœur. Ce fut pendant deux ans une sorte de carnaval perpétuel. Ma mère se plaignait doucement ; mon père s'emportait ; ni plaintes ni reproches ne m'émouvaient. Le manque d'argent eût pu couper court à ces fredaines ; mais les fournisseurs avaient confiance en moi. La fabrication des billets à ordre était établie sur

une grande échelle et à côté la fabrication non moins dani(ereuse des renouvellements et des protêts.

La meule aux plaisirs a ceci d'utile, qu'elle n'use pas les lames bien trempées. J'avais usé la meule aux plaisirs au lieu d'être usé par elle. Je songeai de nouveau à quitter le pays, poussé par deux raisons de nature différente. L'avalanche des billets à ordre allait fondre sur ma bourse, qui n'était nullement préparée à ce cataclysme ; d'un autre côté, l'assouvissement de plaisirs fatigants par leur uniformité m'avait inspiré un certain retour sur moi-même. Cette fois, je ne cachai pas à ma mère que j'étais décidé à partir et elle fondit en larmes. Que me réservait l'avenir si je continuais à Paris celte folle vie ? Ma mère ne comprenait pas que les nobles jouissances d'Haydn, de Mozart et do Beethoven, qui parfois interrompaient ma vie de plaisirs, portaient leurs fruits, qu'une légère pointe d'art et de littérature germait dans mon esprit, et que la misère des gens intelligents à Paris ne peut se comparer à l'oisiveté de province sans idéal et sans horizons.

MURQER

Ma première visite, en arrivant à Paris, fut pour mes amis les rapins auxquels je fis part de mes aspirations. Le bruit s'étant répandu dans labande qu'un futur vaudevilliste venait de débarquer dans un hôtel garni du quartier latin, où il offrait à dîner aux estomacs trop affamés, je connus bientôt plus intimement les nouveaux membres dont le cénacle de la barrière d'Enfer s'était enrichi.

Mûrger était alors dans tout son éclat : à la fois peintre, poète, secrétaire d'un grand personnage russe, il éblouissait ses amis par le faste inouï qui éclatait dans son appartement de la rue de la Tour-d'Auvergne.

9i MURGER.

Cet appartement était une mansarde ; mais là se lisaient de magnifiques drames en vers qui donnaient du relief aux murailles. J'eus Thonneur, pour mes débuts, d'être admis à une de ces lectures qui, toutefois, m'enthousiasma faiblement malgré les chauds admirateurs dont j'étais entouré.

Mûrger ouvrait ses salons à un frère en poésie et en faisait les honneurs avec une grâce parfaite. Les applaudissements remplaçaient les rafraîchissements ; mais la foi était vive parmi les auditeurs qui, tous, se croyaient appelés à jouer le rôle de Victor Hugo, de Musset, d'Alfred de Vigny.

Tels étaient les dieux de cette mansarde, où régnait une tendance à la Chatterton. Les préfaces de M. de Vigny, quelques-unes de ses pages relatives à la situation difficile des lettrés, avaient groupé autour du poète un certain nombre d'ouvriers-poètes auxquels Mûrger se rattachait alors.

Je le perdis de vue pendant quelque temps. Ses occupations de secrétaire intime, ses amourettes, ses nuits passées à travailler, ses journées à reposer l'éloignaient du quartier latin; mais je fis la connaissance d'un poète à cheveux crépus qui, par ses prodigieuses hâbleries, tenait en admiration tous les hôtels garnis de la place Saint- Michel à la rue Mazarine, tirait sa réputation de ses mensonges et jouait dans la vie pour lui-même et pour tous

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