‹ Souvenirs et portraits de jeunesseChapitre 23 sur 46 · MURGER · texte numérisé non relu

MURGER

ceux qui consentaient à Técouter la comédie du Menteur. A ces mensonges il joignait quelques poésies, et en toute saison, un mauvais petit paletot de l'épaisseur d'une toile d'ara-ignée.

Le poète voulut bien un jour me faire confidence d'un sonnet qu'il avait adressé le matin à Rachel, Mais les chevelures crespelées et autres beaux mots ronsardiens tombaient mal dans mon oreille et je me débarrassai de ce tVicheux avec un paquet de tabac, qui était sa ration ordinaire quand il récitait un sonnet.

Toujours on rencontre dans le quartier latin de semblables grands hommes à l'affût d'oreilles complaisantes. Ce sont de pauvres producteurs et de grands parleurs.

La jeunesse croit à ceux qui parlent longtemps. Les étudiants de première année se prennent facilement aux improvisations de ces Gongora de carrefour dont la fin est triste. Dépensant toutes leurs forces en paroles, plus férailleurs de la langue que de la plume, ils sont quelquefois amusants à écouter, pénibles à lire, et ils en arrivent, ayant tout dépensé en paroles, à ne plus trouver de mots au bout de leur plume.

C'était l'état du poète au paletot en toile d'araignée, à l'époque où je le connus : vivant au crochet des étudiants, cette pauvre nature devait partager le sort des filles du quartier.

Un jour l'hôpital s'empare de ces êtres qui n'ont

on MURQER

pas su se créer une place au soleil de la vie laborieuse.

La bohème donne à la mort plus de travail qu'aucune autre classe. Je revis Mùrger à l'hôpital. Toujours le terrible hôpital se représenta à mes yeux pendant cette première année de début littéraire ! Il y avait de quoi effrayer un nouveau débarqué : en province le séjour à l'hôpital ne s'applique qu'à de pauvres gens sans famille; mais les sombres réalités de la vie ne se montrent à la jeunesse qu'au travers du prisme merveilleux où toutes choses prennent les couleurs de l'arc-en-ciel.

Mûrger ne souffrait pas. Pourtant ses travaux nocturnes, ses excès de café, son hygiène habituelle altéraient déjà un sang parisien qui, à quinze ans de là, se refusait à amener la vitalité dans les membres et le couchait sur ce lit où il devait trouver le repos éternel.

A l'hôpital, Mûrger composait des poésies religieus pour les sœurs : lié avec les internes, il jouissait de quelques privilèges grâce à sa jeunesse. Ce qui explique pourquoi il avait peur de guérir !

Mùrger débuta dans la vie par le métier de clerc chez un avoué. C'étaient de minces appointements pour son âge ; ne pouvant rester petit clerc toute sa vie, il crut un moment à son génie de peintre ; les terribles productions à l'aquarelle dont on ne parlait qu'en souriant, même dans le cénacle de la barrière d'Enfer, ne le poussaient pas vers la peinture. Le mobilier de la rue de la

SI u r. G E R

Tour-d'Auvergne était saisi et Miirger devenait inquiet.

— Dans quelques jours, lui dis-je, je quitte Thôtel garni. J'attends de la province quelques meubles, et mon père s'engage à me faire pendant six mois une petite pension, voulez- vous partager?

Huit jours après, nous étions installés dans un logement de la rue de Vaugirard, où tout de suite je fus initié aux pratiques de la vie poétique.

Quel est le jeune homme qui, arrivant à Paris, n'a rêvé de faire jouer un vaudeville très-spirituel? Ces projets de théâtre eurent un commencement d'exécution et la faute doit peser sur la tête des directeurs du théâtre, s'ils n'aboutirent pas. Miirger et moi résolûmes d'écrire un vaudeville. En une journée j'écrivis cette pièce a émaillée d'esprit. » Mùrger se prépara par de nombreuses tasses de café à la confection nocturne de couplets non moins spirituels ; mais au bout de huit nuits, Mùrger n'avait rimé que quatre couplets, qui, je peux le dire sans offenser sa mémoire, ne révélaient pas le poète qu'il a fini par trouver en lui, grâce à un travail assidu. Le vaudeville fut d'abord présenté par moi au théâtre du Panthéon, par Mùrger au théâtre de Bobino. Nous nous étions ainsi partagé toute corvée désagréable.

Au cloître Saint- Benoît, dans les combles d'une vieille église convertie en théâtre, le directeur me montra une pile de manuscrits qui, de la base d'une colonne, montait

98 MUIIGER.

aux arceaux et je compris de reste que toutes ces pièces devant être jouées successivement, la nôtre ne pouvait guère aboutir qu'au jugement dernier.

Mûrger porta le vaudeville au théâtre de Bobino ; il en revint avec une autre comédie. Le directeur, assis au contrôle, reçut Mûrger à Tlieure oii le public entrait. — Monsieur, je vous apporte un vaudeville. — Ah ! ah ! ... Un parterre, dit l'impressario qui n'était pas fier et distribuait luimême ses cartons. — Je désirerais en obtenir la lecture. — Tout de suite... Une première galerie!

Les gens qui entraient séparaient quelquefois l'auteur du directeur qui, à travers la foule, lui criait : — De quoi s'agit-il ?... Une entrée. — De quoi il s'agit ! s'écria Mûrger stupéfait. — Faites placer madame dans une bonne baignoire... Votre vaudeville est-il gai? — Je crois que oui, dit timidement Mûrger. — Y a-t-il des mots?... Je ne change pas cette contremarque... — Des mots! — il faut beaucoup de mots dans un vaudeville... Tant pis si vous n'êtes pas bien placé aux secondes galeries !

Mûrger revint troublé : il avait lu le vaudeville en plein air, devant le bureau du contrôleur, à un directeur occupé à recevoir les cartes de trois cents personnes ! On pense si une lecture dans de telles conditions le désarçonna; aussi nous nous jurâmes de ne plus écrire pour le théâtre, persuadés que les réceptions de pièces se faisaient toutes d'une aussi étrange façon.

ML'RGEU. 09

On a beaucoup exagéré la paresse de la Bohème ; en réalité, le travail faisait la base de notre vie. A nous deux, nous avions réuni une sorte de bibliothèque pour laquelle Miirger fournit les poètes, et moi les prosateurs. Dans mes ardeurs de lecture, je me jetai sur les livres qui appartenaient à Mûrger, lisant les poètes tout d'une volée, comme une grisette qui dévore un roman, et cette mauvaise méthode m'écarta longtemps de Victor Hugo et même de Musset dont les pages étaient presque usées, tant Mûrger les avait lues et relues.

Un Shakespeare, traduit par Letourneur, offrait une rangée respectable de volumes in-quarto : malgré l'adouci de la traduction, Mûrger s'en nourrissait régulièrement, et rinfluence des co«ce((î de certaines pièces devait être grande sur lui.

Quoique l'auteur des Poésies d'hiver marchât sous le drapeau de Mimi Pinson, Roméo et les comédies du vieux maître ont donné à Mûrger Tidée des galanteries un peu précieuses de la Vie de Bohème, qui, malgré ses défauts, restera sans doute comme un des curieux livres de la génération qui se fit jour au demi-siècle, un peu avant 1850.

Mimi et Musette, filles de Manon Lescaut, précèdent la Dame aux Camélias et indiquent déjà la carrière d'où pendant une quinzaine d'années, les dramaturges tirèrent un nombre si considérable de filles de marbre.

Singuhers hasards delà vie littéraire ! La Vie de Bohème

Page 1