MURGER
consista (rabord en fragments d'historiettes qu'un petit journal payait quinze francs pièce. Publiées tout d'abord sans retentissement, ces scènes seraient restées peut-être inconnues si un auteur dramatique n'en avait enchâssé les perles dans le collier en clinquant du théâtre. Le théâtre poussa à la fortune du livre, le livre servit de remorqueur aux œuvres moins accentuées que Murger donna jusqu'à sa mort.
Il restera deux volumes, la Vie de Bohème et les Poésies, pour témoigner quelles aspirations tourmentèrent cette poétique nature partie de si bas, qui s'était affirmée par sa propre volonté et ne put résister aux flammes dévorantes de la vie parisienne.
Une page de prose coûtait autant à Murger qu'une pièce de poésie. Une page, c'était une nuit, et combien furent déchirées de ces pages qui ne satisfaisaient pas son esprit? Dans les dernières années de son existence difficile, Murger eut l'imprudence de livrer aux journaux des œuvres commencées, espérant que l'avance de quelques feuilletons le stimulerait et forcerait son cerveau à se rompre à ce rude métier. Le journal est un chemin de fer et ils sont rares les voyageurs en retard qui rattrapent le train en marche.
Il en arriva ainsi à Murger qui, brisé par la fatigue, se labourant la tête et le cœur, cherchait à en tirer quelques pages et arrivait, haletant, à terminer brusquement des
MURGER. lOl
œuvres précipitées auxquelles sa nature se refusait. On compte peu de Lope de Véga qui écrivent une comédie avant de déjeuner, et l'Espagnol était plein d'observations longtemps accumulées. Miirger n'était plein que de son cœur; il le pressa légèrement, les gouttes donnèrent naissance à la Vie de Bohème. Il fallut encore le pressurer, le serrer dans un étau plus tard. Ce sont ces terribles étreintes qui rendaient si douloureuses les nuits du poète.
Son œil ne le portait pas à l'observation des choses extérieures. Peut-être Miirger n'eut-il pas remarqué sur le trottoir, en face de lui, la figure d'un homme à nez crochu, le crâne recouvert d'une perruque de chiendent ! Toute la curiosité du poète était tournée au-dedans de luimême ; et il ramona si souvent la même cheminée qu'à la longue le plâtre s'enleva et les briques tombèrent.
Miirger, jeune encore, ayant expérimenté que sa nature n'était pas de granit, montra une certaine politique vis-àvis de ses confrères et, par là, s'attira de nombreuses sympathies qui le suivirent jusqu'à sa tombe. Cependant, lors de ses débuts, il sentit pousser quelques gritïes qu'il rentra prudemment. On n'a pas donné au public ses articles de critique dramatique, enfouis dans le Corsaire- Satan. Là, se voit une des faces d'un Miirger inconnu, accablant de sarcasmes la tragédie, Vécole du bon sens et les socialistes. S'il n'a pas réimprimé plus tard ces articles, lui qui par d'impérieux besoins d'argent cherchait des volumes