‹ Souvenirs et portraits de jeunesseChapitre 26 sur 46 · MUR G EH · texte numérisé non relu

MUR G EH

On a exagéré les « souillures de son corps. » 11 résulte des longs séjours de Mùrger à la campagne qu'il cherchait depuis longtemps le repos, si la culture des lettres à l'époque actuelle donnait des loisirs. N'ai-je pas dit que ftlùrger, né à Paris, dans la loge d'un pauvre tailleur, devait sans doute à une morbide hérédité parisienne^ cet appauvrissement de sang que le travail de cabinet produit chez les natures les plus robustes ?

Un commerçant se relire après quinze ans de travaux. Dans la littérature on ne se retire jamais, non pas que le désir ne se soit emparé de quelques-uns, même des vaillants ; mais la plus modeste aisance manque à ceux qui labourent leur intelligence, et Mûrger, s'il eut su qu'après sa mort une souscription publique servirait à lui élever un monument, se serait écrié certainement : « Avancez-moi l'argent de mon tombeau. »

D'autres ont répété en chœur : « Mùrger n'a pas su organiser sa vie. »

Ils en parlent à leur aise, ceux qui n'ont que la peine de naître pour trouver dans leur berceau une douzaine de mille livres de rentes. Économes et pleins de gloriole, quelques-uns faisant tourner leurs revenus au profit d'une réputation factice, se disent un beau matin : — « Pourquoi ne ferais -je pas des romans? Ce pauvre diable qui n'a pas ,1e sou en fait bien. » Alors ils insinuent que leur connaissance du monde, la politesse, le bon ton qu'ils ont con-

tractés dans la bonne compagnie donnent à leurs œuvres ce cachet suprême qui manque aux écrivains de profession. Ils avancent avec M. Joubert, qui s'est fortenient trompé ce jour-là, que « Gil Blas est un livre écrit sur une table de café, entre deux parties de dominos. »

Le public qui veut être amusé ne s'inquiète pas de tous ces raffinements. Peu lui importe que Le Sage ait écrit son livre au café; le public n'a d'égards ni pour la position considérable dans le monde, ni pour la tenue des écrivainsgentilshommes dont au fond la suprême aspiration est de devenir marguilliers de leur paroisse. Ce public sceptique n'exige pas non plus que le peintre de M'^^ Musette professe les opinions politiques qu'un Proudhon attend de tout écrivain. Et voilà ce qui confond les écrivains-gentilshommes !

La Vie de Bohème^ à proprement parler, n'était pas un livre à mettre dans la corbeille de noces d'une jeune fille. Et pourtant Mûrger eût été trop heureux d'échapper à la Bohème. Le monde du Café des Variétés et de la Brasserie des Martyrs le poussait médiocrement à la vie régulière.

Il sonda le néant de ces endroits, et alla demander aux bois de le retremper dans un isolement de verdures.

Telle fut sa vie, telle fut sa fm. Et comme le chantre de l'amour et de la jeunesse n'avait pas été récompensé matériellement de ses veilles et de ses travaux, sa mort fut pour

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Paris un événement plus considérable que celle d'un maréchal de France.

Tout jeune, Miirger dut rêver à la gloire : il croyait fortement en lui. Je me souviens d'un poëme académique qu'il composait dans la rue de Yaugirard et dont le thème était ^'éternel débat entie un fils et son père : le fils brûlé par la flamme de la poésie, le père répondant comme les raisonneurs de Colin d'Harleville; mais le dramatique manquait absolument à cette œuvre.

Mûrger invitait des poètes-ouvriers à entendre ses élucubrations de la nuit; nécessairement ceux-ci récitaient les leurs, et je me sauvais pour échapper aux flots d'alexandrins de braves gens que le socialisme avait mis à la mode et qui s'ils n'étaient plus ouvriers, étaient moins poètes encore. Voyant ma médiocre admiration pour ces beaux morceaux, Mûrger changea dès lors de voie ; et comme certaines aspirations le poussaient à étudier les élégances de la vie parisienne, il cessa de fréquenter les poètes-ouvriers.

Avec sa petite bibliothèque, son mobilier se composait de gants blancs flétris, d'un loup en velours, d'un bouquet fané accrochés aux murs.

Toute l'œuvre de Miirger est dans ces souvenirs.

Des fleurs desséchées, une liaison au bal do l'Opéra, une tristesse au cœur.

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