‹ Souvenirs et portraits de jeunesseChapitre 27 sur 46 · LES AVENTURES D'UN AGENT DE POLICE · texte numérisé non relu

LES AVENTURES D'UN AGENT DE POLICE

Un jour un homme singulier entre comme une empête. —Un louis! il me faut un louis... Avez-vous un louis? s'écrie-t-il. 3Iûrger montra la marmite qui chantait sur le poêle. L'homme rôdait dans la chambre et regardait la bibliothèque. — Vendons les livres! Ce n'étaient pourtant que des volumes usés et décousus^ qu'un éoicier n'eût pas achetés au poids. — Je suis dans l'embarras, fit rêtre bizarre, il faut que je livre aujourd'hui un roman en deux volumes à mon éditeur et la première ligne n'est pas écrite.

Non sans respect je considérais un véritable auteur, le

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premier que je rencontrais. — Aide-moi à bâcler le livre^ dit rhomme à Miirger. — Deux volumes d'ici ce soir, s'écria Mùrger ; moi qui n'ai jamais écrit une ligne de prose! — Bah! si tu voulais... — Voilà le collaborateur qu'il te faut, dit Miirger en me présentant comme arrivant de province avec une forte vocation littéraire. — Bon, je t'emmène dans ma voiture, dit en s'adressant à moi le personnage étrange que je ne me lassais pas de regarder, quoique je fusse étonné de son subit tutoiement.

— Allez-vous feire les volumes en fiacre? demanda Miirger. — Nous causerons en chemin du plan. — Mais, monsieur, dis-je timidement. — Tais-toi, drôle, reprit sur un ton de comique familiarité l'homme singulier qui allait m'initier à la génération spontanée des deux volumes.

Je n'avais plus mot à dire ; je devenais Y ami d'un être qui ne doutait de rien, roulait en fiacre sans argent, demandait à emprunter un louis dans une maison dont le budget était de cinquante francs par mois, faisait deux volumes par jour et m'enlevait sans me donner le temps de me reconnaître.

Les yeux vifs du personnage, sa chevelure ébouriffée, sa haute taille, son ton décidé m'en imposaient.

Dans l'escalier. — Un roman, dit- il, n'est pas si difficile à composer que le vulgaire se l'imagine, tu verras.

Nous voilà dans le fiacre, roulant vers lOdéon. — Charmante î charmante ! s'écrie en faisant des sinnes au dehors

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mon coinpagiion qui avait la tête à la portière. Arrête, cocher !

Il descend, court après une grisette qui passait, lui tire les cheveux de la nuque. La jeune fille étonnée se retourne; mon homme rit aux éclats, lui parle avec volubilité. Elle se sauve sur le trottoir opposé, mon compagnon la suit; la grisette subjuguée, revient vers le fiacre avec mon ami qui lui tient le bras. — A demain, dit-il ; je demanderai Mlle Ernestine, 27, rue Monsieur-le-Prince. — Oui, Monsieur, au troisième.

Ce début d'aventure galante m'émerveillait; Thomme remonte en fiacre, les yeux aux aguets devant chaque créature qui passe. — La jolie pâtissière ! s'écrie-t-il en tournant le bouton pour faire arrêter le cocher. Viens manger des gâteaux !

Comme je le remerciais. — Tu n'as pas faim, tant mieux. Cocher, roule, passage Dauphine ! — Arrivé devant le passage : — Je monte dire un petit bonjour à Augusta... Attends-moi dix minutes, mauvais sujet, et pense au roman !

Quelle stupéfaction ! Penser au roman dont je ne savais pas seulement le titre ! Ces gens de lettres sont singuliers, me disais-je.

Une demi-heure s'était écoulée; mon bizarre ami reparait les yeux brillants. — Cette drôlesse d'Augiista est vraiment très-divertissante. Quelle bouche !... Eh bien ! tu

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ne me parles pas du roman? Et quelle jambe!... As-tu creusé le sujet, libertin?

J'étais tout à fait ahuri. Creuser le sujet de quoi? — Allons, paresseux, nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

A chaque épithète dont il me gratifiait, mon ami faisait toutes sortes de mines comiques prouvant qu'il aimaii à rire. — C'est que tu ne dîneras pas si tu ne travailles pas plus sérieusement.

Voyant l'humeur plaisante du personnage, je commençai à me dérider. — Maintenant, soyons calmes, ajoulat-il, nous allons entamer le premier chapitre.

Le fiacre était arrêté rue Montmartre. — Monte avec moi, intrigant. .. Il s'agit de grimper à un septième étage. — C'est ici la demeure de mon excentrique, pensais-je. Mais je me trompais. Il frappe à la porte avec un roulement de doigts significatif, La porte s'ouvre et je reconnais le poète qui, quelques mois auparavant lisait chez Mùrger son fameux drame en vers. — Mon cher, dit mon compagnon de fiacre, il me faut des Nouvelles que tu n'aies pas encore réimprimées en volumes.

Sans se gêner il furète partout, ouvre les cartons, les tiroirs. — Oh! Le premier baiser d'Alain Chartier, fameux ! s'écrie-t-il en s'emparant d'une liasse de papiers. Et avec ça? — Voilà tq it ce que j'ai publié cette année, dit le poète. — Cela me suffit, je trouverai d'autres Nou-

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velles ailleurs... Vite une ficelle et dépêche-toi, j'ai un rendez-vous à midi avec Céline.

Les feuilletons ficelés, nous continuons à rouler en fiacre, mon ami prodiguant de la main des baisers à toutes les femmes qui passent sur les trottoirs. En chemin nous entrons dans un café pour nous réconforter. — As-tu de Targent? me demande Thomme pendant que nous dévorions quelques côtelettes. — Pas un sou. — Ne f inquiète pas, le cocher paiera.

Toute Taprès-midi se passa de la sorte à rouler Paris et à courir après des feuilletons et des grisettes. Enfin nous reprenons le chemin de la rue de Vaugirard en compagnie, pendant quelques minutes, d'un petit chien que mon singulier ami avait enlevé à deux jeunes filles, près du Luxembourg. — « Au pas, cocher ! s'écrie-t-il. » Les deux filles couraient après le fiacre. — Votre adresse ou je garde le chien. — Rendez-nous -le, monsieur. — Comme j'intercédais pour les jeunes filles : — Crois-tu que je veuille garder cette affreuse bête ?

Encore une fois il descend du fiacre et revient bientôt. — Si tu es sage, tu dîneras avec ces drôlesses. — Moi ? — Oui, toi, dit mon ami en contrefaisant ma stupéfaction. Puis il prend un air grave. — Ce roman dont tu ne me parais pas avoir apprécié la portée (il ne m'en avait point encore soufflé mot) a pour titre : Les Aventures d'un Agent de police. Qu'est-ce que tu dis de ça ? Les Aventures d'un

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Agent de police, deux volumes in-octavo, chez Lachapelle, rue Saint-Jacques, seize feuilles par volume, trente lignes à la page, vingt-huit lettres à la ligne, beaucoup de blancs entre les chapitres et une superbe affiche que je dessinerai moi-même. Tu vois ça d'ici, un agent de police entrant dans un bouge où sont réunis des peintres armés jusqu'aux dents et sur le premier plan une grande dame évanouie... Ce sera le succès de Fannée, Lachapelle n'en doute pas. — Mais? — Mais quoi? Tu ne me parais pas fort. Mùrger slllusionnerait-il sur ton compte ? — Nous n'aurons jamais le temps d'écrire ces deux volumes !

Mon ami me met la main sur la bouche.

— Tu es inepte ! Voilà une main de papier blanc... Ose dire que ceci n'est pas une main de papier blanc (et il me tirait les cheveux comme s'il voulait m'épiler). Tu insères délicatement chacune de ces Nouvelles dans une chemise de papier blanc ; sur cette feuille tu inscris de ta plus belle main les titres desdites Nouvelles... M'as-tu compris, crétin ? Ce premier coup de collier donné, tu rédiges la préface. — Une préface ! — Tu as un nez prudent et raisonnable, Fart de la préface ne doit pas t'être inconnu. — Mais que dirai-je dans cette préface? — Tu expliqueras comment l'auteur s'est procuré ces aventures. — Faut-il que je raconte nos courses en fiacre depuis ce matin? — Affreux drôle, je t'accable de ma confiance, ce n'est pas pour en abuser. Lachapelle, s'il a la curiosité de lire la

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préface, doit être alléché par la description des aventures merveilleuses qui remplissent le volume. — Je m'en vais donc lire les Nouvelles ? — Seigneur, s'écrie l'homme en levant les mains au ciel, qui te force à jeter sur mon chemin un être aussi dépourvu de toute capacité...! Tu n'as pas le temps de lire ces platitudes... Pousse ton boniment ! Annonce des aventures plus étranges les unes que les autres. ., Ma parole, c'est moi qui fais la prôface !

Je commençais à être subjugué par ce diable d'homme. Nous arrivons ; il me met une plume en main, je m'assieds. — Et maintenant, s'écrie mon ami se promenant par la chambre, lâche ton venin !

Cette façon de commander, cette familiarité, cet argot, me troublaient autant que Le iwemier baiser d'Alain Chartier. N'était-il pas difficile d'expliquer les rapports entre Alain Chartier et un agent de police ? Le reste était à l'avenant. Une Nouvelle avait pour titre : Ce qu'on rêve en aimant, et pour grossir le paquet, Mûrger avait fourni Les amours d'un grillon et d'une étincelle. Expliquer le lien secret qui rattachait le grillon à Alain Chartier, Tétincelle à un agent de police, l'agent de police à Ce qu'on rêve en aimant, appartenait au domaine du pur fantastique; cependant je le tentai.

Ayant trempé ma plume dans l'encrier, je lâchai un venin de trois pages dans lesquelles j'expliquai de mon mieux comment l'agent de police avait été initié à ces

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aventures. Un grave historien lui avait conté la légende d'Alain Chartier, et un paysan lui fit part de ses observations sur les amours du Grillon et de rEtincelle. « Tout lecteur intelligent, disais-je effrontément, s'apercevra, en lisant avec la profonde attention que méritent ces histoires recueillies par l'auteur lui-même de la bouche d'un fonctionnaire retraité^ du zèle qu'apportait l'agent de police dans ses délicates fonctions. »

Une fois entré dans cette voie de mensonges, je ne me sentis plus de remords, et, ayant lu à mon ami mon éloquent morceau, il se mit à danser, à siffler, à faire le coq.

— Viens que je t'embrasse, scélérat, me dit-il...» Mais je me dérobai à cette preuve d'affection pendant que je m'apprêtais à un nouveau départ. — Hue ! cocher, s'écria mon compagnon^ en route, ventre à terre, rue Saint- Jacques; le sac nous attend, il y aura un rude pourboire... Pourvu que Lachapelle soit à Paris, reprend-il en fronçant le sourcil. » Mais aussitôt il éclate de rire. — Ce serait trop drôle ! — Et pour oublier cette impression, il fredonne Le jeune et beau Dunois qu'il entremêlait du refrain de la Marseillaise.

La nuit tombait lorsque nous arrivâmes rue Saint-Jacques à la porte du libraire, qui demeurait au fond d'une sombre cour.

L'entrée de la maison me parut singulièrement sinistre^

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