‹ Souvenirs et portraits de jeunesseChapitre 32 sur 46 · ILLUSIONS PERDUES · texte numérisé non relu

ILLUSIONS PERDUES

L'amour me sauva. Une aimable fille, qui s'associa à ma destinée, avait horreur des dettes, du vagabondage en matière de logements, et elle me fit aimer T intérieur. Peu à peu je me détachai de mes camarades pour être à tout instant près de celle que j'aimais. Chacune de ses paroles était une musique; ses caprices me semblaient couleur de rose; il n'y avait pas d'autre femme au monde ; il y avait elle, seulement elle. Elle était ma vie, mon avenir. En s'associant à ma destinée , mon amie n' avait été séduite Il ni par le luxe ni par la fortune. Je n'avais rien, elle n'avait rien non plus et je ne me doutais pas qu'il est peu de

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femmes qui ne se lassent un jour des petites robes d'indienne : aussi les désillusions frappèrent-elles à coups redoublés sur mon cœur comme sur une enclume.

Longtemps je n'ai pu passer sans émotion devant les maisons qu'autrefois j'habitais avec elle. Je croyais les blessures de mon cœur cicatrisées; la vue de certaine petite fenêtre les faisait saigner.

Depuis^ le vieux Paris a fait peau neuve; d'anciens quartiers tortueux ont fait place à de verts squares, et le soleil envoie sa carte de visite d'or dans les réduits où un rayon avait jadis peine à se glisser ; mais où sont les maisons dans lesquelles furent si heureux ceux qui aimaient ?

Je me souviens d'une petite rue escarpée du quartier latin, dans laquelle un instinct particulier me conduisit un jour à la sortie d'un cours du Collège de France. L'ancienne rue était en proie à une bande de maçons. D'énormes cordes étaient attachées aux pans de muraille qui craquaient et tombaient lourdement, enveloppant les curieux d'un nuage de poussière. Quelle émotion s'empara de moi ! L'intérieur de la mansarde que j'habitais jadis venait d'apparaître comme au coup de sifflet d'un machiniste. La cheminée de bois, peinte en marbre, je la retrouvais, le même papier à fleurs roses, et, près de la cheminée je croyais voir mon amie d'autrefois.

Au-dessus du foyer de cette mansarde au papier rose, de

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longues bandes noires de suie sillonnaient la muraille. Le cœur de celui qui a aimé est sillonné de semblables bandes désolées. Sur le mur le feu a passé ; dans le cœur les désillusions laissent des traces plus tristes que la suie.

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