QUELLE ROUTE PRENDRE
ces copies entreprises à Tépoque où un parfait contentement de soi-même envahit Tesprit et le remplit trop souvent de vaniteuses satisfactions; déjà j'éprouvais certaines inquiétudes dues à la fréquentation d'un être qu'on n'approchait qu'avec un certain trouble.
Si on excepte quelques natures fortement trempées qui se tirèrent des impasses de la Bohème , le reste fut condamné à vivre difficilement en face d'un idéal borné et sans avenir. Ni études, ni loisirs, ni aisance ne permettaient à ces aspirants à l'art de s'élever et de conquérir un nom : aussi suis-je eCTrayé des montagnes que durent soulever Miirger et le paysagiste Chintreuil pour tirer Tout de ce Rien qu'ils avaient trouvé dans leur berceau.
Un peu plus tard se fondit, avec quelques intrépides de cette première bande, un autre groupe de jeunes gens plus réellement doués, à la tête duquel se faisait remarquer
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Baudelaire, d'une bizarrerie déjà caractéristique. Les poètes et les peintres qui formaient ce second groupe n'avaient rien de commun avec les rapins de la barrière d'Enfer. La vie se passait encore dans le quartier latin, mais non plus dans les gargotes, les goguettes et les taudis. C'était sur les divans de cafés que la Bohème trônait, presque en face du monstre Odéon, qui avalait mensuellement une demi-douzaine de drames, de comédies, bourrés d'une excessive quantité de bon sens.
Baudelaire et ses amis ne tenaient pas absolument pour ces fanatiques du bon sens, choquants par l'étalage d'une qualité qu'il est de bon goût de ne pas faire graver sur sa carte de visite.
Le tempérament provincial et notarié de ces auteurs si raisonnables dans leurs conceptions versifiées, ne répondait en rien à celui qui plus tard devait livrer au public les tortures de son âme, les Fleurs du mal.
De longues fréquentations avec le poète me firent passer pardes admirations saugrenues et des hébétements naïfs . dont je n'avais pas le sens. Quelquefois les enthousiasmes de Baudelaire me paraissaient des mystifications ; mais, comme j'étais plein de docilité, je laissais aller le poète, me promettant de revoir les peintures et de rehre certains livres qu'alors je n'étais pas en état de juger.
Un jour Baudelaire se montrait avec un volume de Swedenborg sous le bras ; rien dans aucune littérature ne
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pouvait, suivant lui, tenir à côté de Swedenborg. Dans nos promenades au Louvre, il me donnait le Bronzino, un maître maniéré, comme le plus grand peintre de toutes les écoles.
On rencontrait le poète avec un gros volume d'aigèbre; il n'y avait plus de littérature, c'était l'algèbre qu'il fallait étudier et le polonais Wronski faisait oublier Swedenborg. Tantôt le vin devenait une liqueur misérable; seul le porter avait été brassé pour développer les facultés intellectuelles. Une autre fois Van Eyck et les peintres primitifs remplaçaient ce <r coquin » de Bronzino. Une femme à la tournure masculine devenait l'être le plus parfait de la création, et mille autres singularités.
Montaigne^ La Fontaine, Molière, étaient trois hommes pour lesquels le poète manifestait volontiers son antipathie. Il les disait trop sa^c5. Esprit névralgique, Baudelaire ne trouvait pas de résonnance à ses inquiétudes dans les œuvres des écrivains du dix-septième siècle (1). Les intelligences dévoyées, maladives, sombres, violemment grotes-
( 1 ) 11 faut noter toutefois la vive sympathie du poêle pour Boileau : ces bizarreries sont rendues compréhensibles dans les études sur Baudelaire de Ch. Asselineauet de Th. Gautier. J'aurais poutant désiré qu'un biographe insistât sur le côlé particulièrement rhéteur de Baudelaire. Dans l'amphithéâtre mystérieux où le poète préparait ses cadavres, c'est en rhéteur qu'il accomplit sa besogne. Il parle souvent d'un certain art de décadence, mais qui n'en a pas moins ses lois, ses Manuels, ses Dictioimaires et sa rhétorique.
ques ou terribles répondaient en lui. Avant de se plonger dans Edgard Poë, il parlait fréquemment de Mathudn, Fauteur de Melmoth, de Lewis, d'Hoffmann j deFantiquité que Baudelaire possédait en lettré, il ne citait guère que Lucain et Apulée, les enchantements et les transformations jouant un certain rôle dans les Contes et la Pharsale.
Ce ne fut pas moins pour moi une source féconde d'enseignements que les conversations de Baudelaire, car j'écoutais attentivement Thomme qui avait beaucoup lu, beaucoup cherché et, grâce à un estomac intellectuel de vingt ans, je digérais sans peine ces fruits singuliers. D'ailleurs, nous nous entendions sur le comique et le grotesque.
Au début de la vie, Baudelaire m'enleva à l'admiration des choses de convention et me força souvent à raisonner, quelquefois à déraisonner.
Baudelaire était en 1846 une sorte de dandy, vivant avec un peintre qui ne le quittait pas et qui a laissé du poëte un fantastique portrait où se remarquent les agitations de cette nature préoccupée de bizarrerie.
Le costume jouait alors un grand rôle dans la vie de Baudelaire qui fatiguait son tailleur pour en obtenir des habits pleins de plis. La régularité faisait horreur à cette nature pleine d'irrégularités. Vivant au cœur de l'île Saint- Louis, Baudelaire étonnait les paisibles habitants de ce quartier par des toilettes singulières que remplaçait le lendemain une blouse recouvrant un élégant pantalon noir à pieds.
Suivi de son peintre, tous deux nu-tete, Baudelaire poussait des pointes dans le faubourg Saint-Germain et surprenait ses amis par des opinions excessives et tourmentées dont il ne se débarrassa jamais entièrement.
Ses adversaires Taccusaient de chercher à ne pas paraître naturel; en effet il ne parlait guère que de choses surnaturelles.
Un mot de Courbet qui plus tard peignit son portrait^ fera connaître la nature extérieure du poète. — « Je ne sais, disait le peintre, comment a aboutir » au portrait de Baudelaire; tous les jours il change de figure.» Il est vrai que Baudelaire avait Tari de transformer son masque comme un forçat en rupture de ban. Tantôt sa chevelure ondoyait sur son col en boucles élégantes et parfumées; le lendemain, son crâne nu se teintait de nuances bleuâtres dues au rasoir d'un barbier. Un matin il apparaissait souriant, avec un gros bouquet à la main, semblable à Robespierre se rendant à la fête de l'Être suprême; deux jours après , la tête penchée , les épaules voûtées, on Teût pris pour un chartreux creusant sa fosse.
Ceux qui ne connaissaient pas le poëte Taccusaient de toutes sortes de vices; et peut-être n'était-il pas fâché de passer pour un caco-démoniaque tant il craignait d'être pris pour une, nature vulgaire. A la recherche d'un idéal étrange qui devait se traduit-e plus tard par le poème des Fleurs du mal, Baudelaire goûta aux divers poisons qui
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s'infiltrent dans le corps et l'esprit. Ainsi que le médecin qui se pique avec une flèche javanaise pour chercher un contre-poison, c'était en savant que Baudelaire étudiait les passions ; mais sa conversation et son enthousiasme pour ses études faisaient que les gens naïfs, prenant le poète au pied de la lettre, le tenaient pour un être choquant.
Il était réellement choquant à première vue, tant le terre-à-terre lui inspirait d'horreur. Toute espèce de mot d'ordre le révoltait, qu'il partît de Tarmée, de la démocratie ou du journalisme. Il eut fait un détour considérable dans Paris pour ne pas rencontrer un soldat, ayant été froissé dans sa jeunesse, disait-on, par le contact de militaires haut placés. Dans le Salon de 1846, Baudelaire, à propos des républicains, montre une étrange férocité.
o: Âvez-vous éprouvé, s'écrie le poète, vous tous que la curiosité du flâneur a souvent fourrés dans une émeute, la même joie que moi à voir un gardien du sommeil public — sergent de ville ou municipal, la véritable armée,— crosser un républicain? Et comme moi, vous avez dit dans votre cœur, « crosse, crosse un peu pius fort, crosse encore, municipal de mon cœur, car en ce moment suprême, je t'adore et te juge semblable à Jupiter, le grand justicier. L'homme que tu crosses est un ennemi des roses et de^ parfums, un fanatique des ustensiles, c'est un ennemi de Wateau, un ennemi de Raphaël, un ennemi aeharné du luxe, des beaux-arts et des belleslettres, iconoclaste juré, bourreau de Vénus et d'Apollon! Il ne veut plus travailler, iiumble et anonyme ouvrier, aux roses et aux parfums publics, il veut être libre, l'ignorant, et il est incapable de fonder )in atelier de fleurs et de parfumeries nouvelles. Crosse religieusement les omoplates de l'anarchiste. »
iMais il ne faut prendre cet amour des roses^ des parfumeries et des coups de crosse, que comm^ une boutade humoristique produite par les agacements que faisaient éprouver au poète, troublé dans ses visions, les démocrates de café et les conspirateurs d'estaminet.
Le manque de personnalité faisait tellement soutfrir Baudelaire que, sans doute par crainte de certains rapports d'idées avec Heine et Stendhal, il détruisit tous les exemplaires qui restaient de sa première brochure sur les arts, un Salon de 1845, qu'il lui coûtait de reconnaître. L'utopie de cet artiste bizarre était de ne se présenter au public que maître de lui-même, dans toute sa force, et il faut Testimer pour le respect qu'il eut de son œuvre.
Baudelaire sentit de bonne heure combien peu d'esprits comprendraient « le parfait comédien, » qui a analysé si subtilement les acres parfums des Fleurs du mal; c'est pourquoi il resta près de quinze ans sans publier ces poésies dont la sensation fut grande.
-Des natures simiesques s'emparaient de ses thèmes favoris (ceux de 1840 à 1844), les vulgarisaient et pouvaient faire paraître comme réchauffé ce qui était la résultante d'une opiniâtre concentration; déjà la réputation dorait les noms de quelques amis du penseur inconnu qui ne se pressait pas, attendant de la maturité de ses efforts le clou qu'il faut enfoncer solidement dans le mur où tant d'oeuvres superficielles sont accrochées fragilement.
Le hasard vint en aide à la publicité. Un jugement correctionnel mit en lumière ce bouquet singulier, dont quelques fleurs furent arrachées par le tribunal comme vénéneuses ; mais Tartiste recueillit dans cette séance jusqu'aux suffrages de ses adversaires. L'avocat impérial, lui-même, prononça, chose nouvelle, un réquisitoire plus enthousiaste qu'accusateur. Le tribunal semblait comprendre qu'il avait affaire à un véritable poète, qui, depuis le silence des maîtres de 1830, s'affirmait nettement et montrait une griffe personnelle.
Je rencontrai Baudelaire avant l'audience. — « Vous serez certainement accusé de réalisme, lui dis-je. »Le poète poussa un cri de colère. Non pas qu'il craignît les horions et les ruades de l'opinion. Il les recherchait, au contraire; mais il voulait recevoir, seul, les coups de bâton. Telle était sa marotte.
A peine levé, le procureur impérial prononçait le mot (ht réalùme et tenait le poète pour un de ses plus ardents sectaires. Baudelaire grimaçait sur son banc, irrité de la réa- 1 sation de mon pronostic.
J'ai dit ailleurs que le titre de réaliste serait imposé à tout homme de la nouvelle génération, par la raison que le public a besoin d'une étiquette (1). Le public qui ne craint
(1) « Les Français, dit à ce propos M. Sainte-Beuve, ont toujours un de ces sobriquets commandés à chaque mode nouvelle et que chacun répète comme une injure en se signant. »
i)as d'enrégimenter un mystique parmi ses adversaires, se dit : cdl y a eu pendant trente ans un groupe d'écrivains et d'artistes connus sous le nom de romanliques ; tous cent qui viendront plus tard seront étiquetés réalistes dans un premier classement, sauf à réviser les listes et à procéder au triage des individualités. »
Baudelaire sortira pur de ce triage. Il appartient à la famille des rêveurs inquiets, des chercheurs d'impré-vu, et si ses morceaux de prose, élaborés péniblement, sont comptés pour quelque chose à côté de ses poésies, on trouvera une intelligence singulière qui, en haine du commun, dépassa souvent le but et s'insurgea inutilement contre la sérénité et la santé.
L'Américain Poë, dans lequel Baudelaire s'incarna pendant de longues années, n'est autre qu'une curiosité littéraire qui étonne mais qui ne remuera jamais la foule.
Le public, les masseSy deux mots qui remplissaient d'indignation l'auteur des Fleurs du mal. Parce que certaines natures vulgaires ont le don de tirer des larmes du public et de l'intéresser, s'ensuit-il que l'artiste doive se parquer dans un coin pour répondre aux sensations de quelques délicats et crier à tous : raca ? Ce fut l'erreur de quelques intelligences et plus qu'aucun autre Baudelaire fut victime de cette erreur. Ne voulant ou ne pouvant rendre les sensations de la foule, il s'insurgea contre elle et affecta de se montrer terrible, impitoyable, cruel et féroce.
— Soyons étrange, se dit-il^ comme d'autres s'étaient dit : soyons sublimes !
Et il releva ses compositions par des piments aigus, et il attifa ses héroïnes de clinquant, et la pourriture s'attaqua à de beaux corps.
— Pouah! s'écriaient nombre de gens effarouchés. Ce pouah ravissait le poète dédaigneux de chanter la
jeunesse, Famour pur, les tendresses maternelles, les joies de la famille. îl se montrait en public comme ces idoles chinoises aux yeux blancs effarés qui, une canne menaçante levée en l'air, ont arrêté des armées de Tartares; mais petit à petit le public, tout bonasse qu'il soit, reconnaît que ces féroces dragons, qui gardent l'entrée d'un livre, n'ont été posés là que pour l'épouvantail, et les railleries sont d'autant plus grandes que d'abord la terreur était vive.
Baudelaire, en sa qualité de grand artiste, doit au public un livre dégagé des fumées de l'opium.
Il revient avec complaisance dans ses œuvres sur le titre de i( parfait comédien. »
Le parfait comédien est celui qui joue admirablement le Misanthrope et le mélodrame du Monstre. Shakespeare possède toutes les cordes, et Victor Hugo passe du bégayement des enfants à la Légende des siècles.
J'insiste à dessein sur les faiblesses d'un poète que j'aime, ayant souvent discuté avec lui sur ces points.
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Or Baudelaire s'est trompé en s'habilîant en croquemitaine, croyant frapper plus vivement les yeux de la foule. En ce déguisemeiU il mentait à sa propre nature, qui est cel!e d'un homme intelligent ayant beaucoup vu, beaucoup appris^ beaucoup réfléchi.
Les hommes rougissent d'être naturels î Combien en aije connu qui jouaient toute la vie des comédies à leurs dépens !
Celui-là affecte le dandysme de la débauche : il a une maîtresse uniquement pour le plaisir dessens^ et, dans sa conversation, met à sac toutes les tendresses de cœur. Un jour la femme est prise d'une maladie incurable. A juger des discours habituels de l'homme, c'est une créature à envoyer à l'hôpital ; le prétendu débauché entoure la malade de soins, se ruine en traitements, et dépense sa fortune pour elle comme l'amant le plus tendre. Voilà où le véritable homme reparaît.
Celui-là chante l'amour sensuel sur tous les tons ; à l'entendre, c'est Don Juan. Il lui faut vivre avec des princesses et n'habiter que des palais enchantés, où trônent dans l'or et la soie de superbes infantes. Qu'on ne lui parle pas de famille : « Ce sont les bourgeois y s'écrie-t-il, qui aiment leurs magots d'enfants. » Pénétrez chez ce délicat, vous le trouverez entouré de mioches qu'il fait sauter sur ses genoux, et le tapage de toute cette marmaille est plus doux à ses oreilles que la symphonie des Saisons. Il
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att'ecteen toute occasion un calme olympien;je l'appelle un parfait garde national, et il est trop heureux, quoiqu'il ne veuille pas Tavouer, d'avoir conservé en lui la naïveté de sentiment d'un marchand de la rue Tiquetonne.
Ce peintre philosophe, qui méprise l'humanité, a fait fi pendant quarante ans d'honneurs et de décorations. Il estime que, seuls, les ambitieux font parade de tels hochets. Vn jour rhomme est récompensé de ses travaux par un ruban que le directeur des Beaux-Arts lui décerne en assemblée publique, et voilà un philosophe que ses voisins sont obligés de soutenir. 11 s'est quasi trouvé mal de joie!
Trop de brebis veulent paraître des tigres. C'est au point de vue du tigre que j'étudie le poète Baudelaire. S'il était réellement cruel et impitoyable, il eût écrit des niaiseries rimées pour les demoiselles à marier; étant sensible plus qu'il ne veut le paraître, il a exagéré les sombres peintures de ses poëmes.
Baudelaire a la force, la grandeur, l'image puissante, des indignations à lad'Aubigné. Qu'il monte ses cordes et qu'il en tire des sons graves et satiriques : l'époque y prête. Avec la langue savante dont il habille ses pensées, le poète tiendra une belle place, s'il veut oublier les romantiques de l'ornière qui ont imité seulement les défauts du maître, et n'ont pu le suivre dans ses éclatantes aspirations (1).
' 1) Ceci était écrit vers 1863, alors que le poète vivait encore.
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L'excès de bizarrerie de Baudelaire était certainement particulier au poète qui fut singulier en plénitude de toutes ses facultés; une maladie accablante, en mettant ses sensations à nu, le montra sincère dans ses anciens goûts.
L'amour des fleurs tint jusqu'au dernier jour une grande place dans l'esprit de l'ami que je cherche à peindre. Mais les fleurs favorites de Baudelaire n'étaient ni la marguerite, ni l'œillet , ni la rose ; avec de vifs enthousiasmes il s'arrêtait devant des plantes grasses qui semblent des serpents sejetant sur une proie ou des hérissons accroupis. Formes tourmentées, formes accusées, tel fut l'idéal du poète. Il laissa à d'autres les marguerites en face desquelles il me tenait dans les derniers mois de sa vie des discours mimés pleins de mépris, ayant éprouvé sans doute plus d'un haut-le-cœur du fastidieux emploi des m'an?ies-<M/' dont abusent les faiseurs de romances.
Ce qui est rouge, voyant, sonore, dentelé capricieusement, Baudelaire l'accueillait tout d'abord, sans s'inquiéter du parfum à en recueillir. Il préférait le dahlia à la violette. Je ne saurais mieux expliquer l'homme. S'il aimait une fleur dont les dessins me semblent à moi tiop
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géométriques , c'est qu'elle venait d'au delà des mers , qu'elle lui rappelait l'Inde, chère à son imagination.
Il y avait dans le poète du gentleman qui, jeune, ayant beaucoup voyagé, a rapporté d'outre-mer des goûts singuliers. En véritable Anglais, Baudelaire jamais ne se préoccupa du qu'en dira-t-on des masses.
Baudelaire fut un bon compagnon de jeunesse, point buveur comme on l'a trop imprimé, mais avide de discussions esthétiques en face d'une bouteille de porter. La farce le ravissait, à condition qu'elle fût excessive, et il ne m'en voulut pas d'avoir répandu le bruit que je l'avais rencontré un jour, appuyé sur la balustrade du pont des Arts, regardant dans l'eau les reflets d'une jolie perruque à frisures couleur bleu de ciel, remplaçant l'élégante chevelure qui, la veille, venait d'être rasée jusqu'à la chair par un coiffeur obéissant.
Une perruque bleu de ciel, Baudelaire l'admettait. Il a bien admis plus tard à son col une sorte de boa violet sur lequel bouclaient de longs cheveux grisonnants, soigneusement entretenus, qui lui donnaient quelque physionomie cléricale.
Un gros cahier sous le bras, en pleins Casinos, l'œil attentif, le poète ne pouvait se rassasier des déhanchements bizarres de jeunes dames que son ami, le peintre Guys, a représentées sombres, froides et abruties, pour l'édification des siècles futurs.
Dans les endroits les plus divers, bals publics, cabarets littéraires ou salons, Baudelaire entrait avec les signes d'une rare distinction. On ne saurait trop insister sur le caractère de parfait gentleman qu'il avait en propre et qui n'est pas sans rapport avec celui d'Edgar Poë. Les êtres vulgaires haïssaient l'homme, les femmes se plaisaient à l'entendre dérouler le chapelet de ses fantaisies, et les esprits distingués se reconnaissaient au cas qu'ils faisaient de cette nature pleine de distinction (I).
L'auteur des Fleurs du mal a laissé quelques amis intimes, — et je me compte au nombre ile ceux-là — qui doivent à sa mémoire de la défendre contre les accusations de démence ou d'excentricité calculée qu'ont pu mettre au compte du poète ceux qui ne l'avaient pas pratiqué pendant de longues années.
Chacun des actes de Baudelaire, si excentrique qu'il fût, me parut toujours marqué au coin de la sincérité; la logique était excessive chez le poète, et j'explique ses aspirations scientifiques par l'horreur que lui inspiraient Vartiskrie, et le thème trop facile de conversation que l'art. jugé à la légère, fournit aux bavards et aux ignorants.
Physiquement et intellectuellement je ne saurais mieux peindre Baudelaire qu'en le comparant à un certain SpriL
(1) Thcopliile Gautier qui, dans rintiraité, a un vif sentiment critique, me disait en 1848 : — Baudelaire est un beau vase qui a une fissure.
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d'une pantomime anglaise que nous vîmes représenter ensemble. Ce Sprit qui traversait le drame et apparaissait d'habitude les jambes en Tair, la tête en bas, était surtout remarquable par une flamme brillante au bout du nez. De temps en temps je regardais la stalle voisine de la mienne, me demandant si Baudelaire ne s'en était pas échappé à mon insu pour remplir le rôle de ce singulier Sprit.
Le poëte, en effet, était d'une bizarrerie particulièrement britannique qui n'enlevait à sa personne ni le charme ni la cordialité.
Il se peut qu'on conclue que les amis de Baudelaire étaient eux-mêmes possédés à divers degrés de ce Spril et jusqu'à un certain point une telle opinion offre quelque apparence de raison ; cependant je vois autour d'Hoffmann un cercle d'artistes dévoués, aimant le fantastique et pourtant sensés, qui admiraient le conteur et se plaisaient dans sa société sans être consumés par la dévorante flamme intérieure qui fait les véritables poètes.
Entre 1844 et 1845, oriyoyait sous les arcades de Tlnstitut de petites aquarelles que les élalagbtes vendaient à de modestes prix.
Ces dessins, qui d'habitude représentaient des enfants, n'a'vaient rien de la manière atfadie chère aux imbéciles, et faisaient penser à des croquis de Granet, un véritable maître qui n'est pas de mode aujourd'hui parmi les fanatiques de Greuze, et qui n'en a pas moins laissé des œuvres pleines de graves et sérieuses qualités.
Ainsi commença par une exposition sur les quais un . modeste employé de TAssistance publique qui voulait se