‹ Souvenirs et portraits de jeunesseChapitre 40 sur 46 · HISTOIRE DE MADEMOISELLE M... ET DE MADEMOISELLE P · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE MADEMOISELLE M... ET DE MADEMOISELLE P

De 1844 à 4850, quelques femmes jouèrent un rôle important dans le drame réel delà vie de Bohème. C'étaient de singulières créatures, attirées plutôt par la curiosité que par l'argent ; du moins celles qui savaient compter ne faisaient que poser le pied dans le cénacle, et on ne s'en inquiétait guère plus que de l'oiseau qui passe.

Les bals, les théâtres, les brouilles, les raccommodements, les discussions poétiques entre poètes, artistiques avec les peintres, sociales avec les apôtres de religions nouvelles, la pourchasse à l'argent, la nargue aux huissiers et

aux propriétaires, l'amour de tous ces fous de vingt ans,

leurs naïves jalousies, remplissaient suffisamment la tête et le cœur de celles qui voulaient bien associer leurs destinées aux nôtres.

Entre quelques-unes, dont le souvenir est resté plus particulièrement attaché au groupe, il en faut citer deux qui, ne se ressemblant en rien, purent vivre longtemps en bonne intelligence : Tune brune et rieuse , Tautre blonde et mélancolique, Tune d'une excessive coquetterie, l'autre fidèle et dévouée.

La coquette, vive et toute d'extérieur, rêvait sans cesse de nouvelles conquêtes ; la fidèle était languissante et regrettait toujours le dernier ingrat qui Tavait abandonnée.

Mademoiselle M... riait des blessures qu'elle faisait au cœur de ses adorateurs; Mademoiselle P... pleurait toutes les larmes de son corps sur le vide de ses affections.

Toutes deux aimables se laissaient aller aux hasards de la vie de jeunesse.

Elles servaient de trait-d'union entre la poésie et la peinture, entretenant entre ces arts des liens amicaux si adroitement tissés, que personne n'en soupçonnait la trame.

Poètes et peintres semblaient aimés exclusivement, celui-ci pour ses vers, celui-là pour ses tableaux. Aucun d'eux n'eût admis que la poésie et la peinture se donnaient si étroitement la main. Cela se passait pourtant ainsi ; mais

le bandeau que Famour attache sur des yeux de vingt ans, est d'une épaisseur inconnue aux sujets somnambuliques.

La vérité est que les peintres vivaient des miettes de l'amour des poètes. D'un côté et d'antre, on Tignorait, et comme plus d'une femme tient l'ignorance pour une absolution , Mademoiselle M et Mademoiselle P , la

conscience en paix, entrelaçaient dans un même trophée amoureux, une palette, une plume, un ébauchoir et même une cornue, car la science également apparaissait quelquefois, dans le lointain, sous la forme d'un jeune étudiant.

Je ne raconte pas sans but ces premières amours. Mademoiselle M... et Mademoiselle P... devaient suivre plus tard des chemins divers, et sans prétendre moraliser, il faut dire comment se termina leur existence agitée.

La coquette, la vive, la légère, quitta la première la Bohème. Elle avait de l'esprit. Tous ceux qu'elle avait connus jeunes songeaient eux-mêmes à s'isoler dans le travail pour mettre à profit les premiers enseignements de la vie. Elle comprit qu'il n'y %vait pas d'avenir à attendre des poètes et des peintres nouveaux, dont il eût fallu faire l'éducation, comme ces Ninon de l'Enclos du quartier latin qui élèvent plusieurs générations d'étudiants.

Le cénacle allait se disperser. Peintres et poètes avaient terminé leurs études; ils devaient dire en prose et en vers, sur le marbre et sur la toile, quelles Laure ils avaient ren-

contrées, combien ils les avaient aimées et combien ils avaient souffert pour elles.

Amoureux et amoureuses ne s'étaient point juré de serments éternels: entre eux, pas de chaînes pesantes ; on se séparait sans récriminations, sans amertumes, le cœur plein de souvenirs.

Mademoiselle M... et Mademoiselle P.. . ayant pris leur volée, on n'en entendit parler (jue beaucoup plus tard.

La mélancolique semblait la plus à plaindre. Faisant fonds d'habitude sur des affections qui sans cesse s'effondraient, elle plaçait trop facilement son cœur ; ce qu'elle trouvait au fond de celui des poètes ne ressemblait guère à son idéal. Toujours elle y rencontrait une rivale inquiète et dominatrice, la soif de la réputation qui n'adînettaitpasde partage sur son trône ; aussi la pauvre fille en avait-elle conservé un caractère particulier de mélancolie, pour avoir frappé à des gîtes, non pas inhospitaliers, mais semblables à ces couvents où les voyageurs ne sont reçus que pendant quelques jours.

Cependant Mademoiselle P..., lyant rencontré un jour un homme qui n'était pas condamné à faire des expériences avec ses propres affections, essaya de faire oublier son passé, vécut auprès de lui modestement, et prouva qu'il ne manque souvent à une femme qu'un galant homme pour la remettre dans le droit chemin.

Quant à Mademoiselle M..., continuant à faire des vie-

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times, de leurs dépouilles elle était arrivée à posséder une certaine fortune.

Ayant fait son éducation avec des gens d'esprit, elle s'en servit pour atteler à son char de riches étrangers, pris surtout par le piquant parisien. Devenue positive sous une apparence fantasque, Mademoiselle M... avait certainement appris les quatre règles, comme le prouva une aventure dont le dénouement courut les petits journaux.

Qu allait-elle faire à Alger? Elle ne le confia à personne, sauf à un fonctionnaire d'un ordre élevé, qui^ lui-même, pour avoir passé par la Bohème, était devenu son confident. Mademoiselle M. .. désirait lui laisser en dépôt, pendant son absence de Paris, une centaine de mille francs. Celui à qui elle s'adressait n'était plus le jeune homme insouciant de quelques années auparavant; aussi ne consentit-il pas à se charger de ce dépôt.

Avec cette somme. Mademoiselle M... s'embarqua sur un des bateaux à vapeur qui font habituellement le service entre Marseille et Alger. Par un accident rare dans une si courte traversée, le bâtiment sombra avec tous ses passagers, sans laisser aucuns vestiges, engloutissant au fond de la mer Mademoiselle M..., et son or si péniblement gagné.

Je ne suis pas grand partisan des pendants où la coquette trouve son châtiment en regard de la fidèle récompensée; ici pourtant la réalité se plut à réaliser un de ces pen

dants. Presque à la même époque, Mademoiselle P... fut épousée par celui auprès de qui elle vivait hounêtement, et la nature doubla la récompense en donnant un enfant à celle qui avait été sincère dans ses affections.

De Mademoiselle M..., il ne reste rien qu'un souvenir fugitif. Quelques hommes de sa génération, en revoyant leurs poëmes, leurs romans, leurs tableaux, leurs statues, se rappelleront qu'à un moment ils fixèrent le meilleur de la coquette :0a fleur de sa jeunesse, un sourire, une saillie, un air de tête, un refrain chanté d'une voix claire. Le reste valait peu de chose et put être vendu fort cher aux gens qui ne recherchent que Tamour frelaté.

« Il faut vouloir une chose, la vouloir tout entière, la vouloir toujours y et alors on Voblient, » disait Maupertuis.

De tous mes amis, je n'en connais pas qui ait été plus gouverné par celte tenace volonté que Chintreuil, le peintre des pommiers en fleurs, des rosées matinales et des bruyères.

Longtemps je perdis de vue mon ancien compagnon de librairie ; il courait les champs, je suivais les sentiers de la Bohème, et Chintreuil, d'une nature délicate et timide,

fuyait nos discussions artistiques traversées par d'énormes farces.

Que d'efforts ne dut-il pas dépenser pour rendre, même maladroitement, son sentiment intérieur! Tous désespéraient de son avenir en voyant la sécheresse des esquisses accrochées aux murs , la forme grêle des arbres, la pauvreté de ton ; tous regrettaient que Chintreuil n'eût pas continué son métier de commis-libraire. Tous déploraient le fâcheux entêtement qui lui mettait le pinceau en main.

Et cependant, qui sait où peut conduire un tel entêtement, c'est-à-dire la volonté persistante !

Chintreuil, n'osant aborder tout d'abord la nature corps à corps, alla demander des conseils à Corot. Le bonhomme lui prêta des liasses d'études peintes en Italie^ qu'il prodiguait à tout venant : notes positives et froides sans relations apparentes avec les brumes matinales du plus poétique des maîtres de notre époque ; mais il en est de ces esquisses exactes, comme des difficultés algébriques cachées sous l'orchestration d'une mélodie. Corot, jeune, s'était rompu la main par ces études sévères et véritablement, classiques.

Chintreuil s'enferma dans son grenier, meublé seulement des motifs qu'on lui avait confiés, vivant au milieu ' de quartiers populeux où il n'y avait traces ni d'herbe ni de verdure ! Après avoir épelé celte grammaire de la

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nature, l'ancien commis-libraire pensait aux jours heureux où il lui serait permis de vivre au milieu des bois.

Nettes et précises, les études de Corot offraient nombre de difficultés. L'apparence du grand dans les arts s'obtient quelquefois par des tricheries; mais le naturel, voilà qui ne laisse place à aucune surprise. Chintreuil arrivait à peine à rendre ces esquisses dans leur simplicité, et si, fatigué de les copier, il essayait de reproduire quelque nuage entr'aperçu à travers les cheminées des mansardes voisines, une voix critique se faisait entendre qui étouffait les satisfactions d'un orgueil naissant.

. Pourtant le peintre ne se désespérait pas de ses vains efforts, pas plus que l'insecte des plages de la Méditerranée, qui a trouvé une petite boule de fumier, utile pour son emmagasinement d'hiver. Les pattes appuyées contre la boule, il la pousse, et à chaque poussée son corps, par suite d'une trop vive impulsion, passe par-dessus la boule qui a avancé d'un millimètre à peine. Qu'importe ! le frêle insecte recommence sans .cesse et toujours, tombe, se relève, tombe encore, revient sur ses pas ; et après une journée d'obstiné labeur, ce fumier tant convoité a franchi un espace considérable, — la valeur d'une enjambée d'homme.

On sourit de semblables efforts. Celui qui entreprend de s'illustrer par les lettres, les sciences et les arts, doit apporter autant de ténacité : son chemin n'est guère plus rapide que celui de l'insecte.

Chintreuil, pour se retremper, allait rendre visite à Corot, qui soutenait son courage, le relevait dans ses défaillances, lui faisait entrevoir Tavenir, et un jour le combla de joie par ces mots qui peignent le bonhomme : « — A présent, mon amour, il faut marcher tout seul (1). »

Marcher seul, en face de la nature, en plein air, au soleil, cela semble facile. Mais les horizons de la vie d'un paysagiste sont rembrunis comme ceux d'un sombre orage. Imposer aux acheteurs de gais coteaux, des prairies vertes, des pommiers en fleurs! Le gros public a soif de jouissances plus matérielles.

Chintreuil jugea sainement la situation. Le cénacle de la rue d'Enfer ne le poussait pas à continuer une vie de privations à laquelle quelques-uns avaient déjà succombé, et qui devait enlever Miirger plus tard. Il alla trouver Déranger, et cette heureuse inspiration fit que le peintre put se développer, soutenu par l'affection constante du poète. ^

Jusqu'à sa mort, Chintreuil fut l'hôte de la maison ; on a des preuves touchantes de la sympathie que lui portait le chansonnier, par de nombreuses lettres adressées à différents personnages pour lés intéresser à son protégé. (( Sa noble résignation, sa délicatesse de sentiment, écrivait

(1) Ce mot a dté recueilli par un esprit délicat qui, le premier, a rendu justice au paysagiste : Chintreuil, esquisse biographique, par Frédéric Henriet. Paris, impr. Claye, 1868.

le vieux poëte, m'ont vivement attaché à lui, au point de souffrir moi-même des maux quMl endure et que je ne puis adoucir que trop faiblement. » Dans une lettre à Thoré, Déranger disait encore : a Vous aimerez certainement ce talent exquis qui n'a pour partisans que les connaisseurs qui, comme moi, n'ont pas le sou dans leurs poches. »

Béranger, dans son désir d'être utile à ceux qui l'entouraient, abusa peut-être des lettres de recommandation; mais il disait vrai dans ces lignes et caractérisait nettement « le talent exquis » de l'homme plein d'une « noble résignation. » Échappant à la paralysante misère, Chintreuil put, dès lors, envisager plus tranquillement l'avenir, soutenu par le chansonnier, qui le traitait en enfant de la maison.

Le vieux poëte s'associait-il entièrement aux aspirations du peintre? Souvent Béranger regrettait l'absence de personnages dans les paysages de son ami. Une plaine riante des environs de Paris, une guinguette aux volets verts, de joyeux buveurs attablés sous la tonnelle, eussent répondu plus directement à l'idéal du chantre de Madame Grégoire.

On ne décrit pas un paysage de Chintreuil : c'est une émotion. Comment rendre la tendre verdure du printemps,

IGi BRUMES ET ROSÉES.

les pâles verdures qui annoncent Thiver ! Peinture mélancolique et inquiète comme la biche traversant .une clairière. Les lakisles anglais pourraient seuls traduire dans leurs poésies discrètes ces sentiers à demi effacés, chers aux rêveurs.

On reconnaît un ami de la solitude à ces paysages où les genêts et les aubépines poussent en liberté. Personne n'est assis près de l'étang paisible au-dessus duquel passent en jetant un coup d'œil les nuages paresseux. Personne au pied des grands peupliers inclinant doucement leurs tètes sous les caresses du vent. Les seigles commencent à mûrir, les pommiers sont en fleur. Avril s'enfuit pour faire place à Mai : les bourgeons se déchirent; déjà pointe la langue verte et dentelée des tendres feuilles du printemps. A Tautomne les brouillards transparents s'élèvent dans la campagne; les feuilles jaunissent ; la terre se teinte des dépouilles des arbres.

Voilà les motifs favoris de Chintreuil qui rarement a peint la fleur épanouie, le fruit dans sa maturité. Les transitions de rhiver au printemps, de Tété à l'automne, la poétique mélancolie qui s'attache à ces transformations, telles sont les difficultés avec lesquelles lutta l'homme, et il faut des natures délicates pour le comprendre.

Le diable, se promenant un jour dans la campagne, rencontra un peintre occupé à dessiner un arbre. — « Il faut, Seigneur, dit le diable, que vous soyez amoureux. » — Le

peintre, étonné, regardait le diable. — A la façon dont cet arbre apparaît sous votre crayon, je gage que vous êtes amoureux.

Cette légende explique Tinquiétude de Déranger pour son auii. Le diable eût constaté plus de mélancolie que d'amour dans les tableaux de Chintreuil.

— Je m'y connais, me disait Déranger; moi aussi j'ai écrit sur la peinture, pour les entreprises de Landon.

Et Déranger parlait des paysages historiques de ValencienneSj de Michalon et de Bertin, animés de groupes académiques. Le chansonnier insistait là-dessus, que même les classiques, malgré les grandes lignes et l'ordonnance de leurs compositions, n'avaient pu se passer de figures. Chintreuil souriait et ne suivait pas ses conseils. Il avait une foi d'apôtre, et il essayait delà faire partager au chansonnier, lui expliquant que le public était las d'une école qui avait abusé du pittoresque , des dames empruntées à Watteau, des chameaux, des singes, des Turcs, des- murs délabrés, des lianes, des vieilles villes normandes, et qu'à cette heure il était temps de représenter la nature dépouillée de tout artifice.

Corot avait le premier percé les brumes du matin j il montra que l'aube et la rosée avaient une valeur. A peine cette voie tracée, de jeunes talents obéirent à la parole du maître. Entre autres, Chintreuil sut se créer une place à côté de la personnalité robuste et poétique de celui qui avait

lutté trente ans avant de se faire accepter; mais Béranger, tout en admirant la foi de son protégé, s'occupait plus de politique que d'esthétique.

La révolution de i 848 éclata. Les temps étaient orageux, et à côté du chansonnier voué à la politique, était assis un être assez naïf pour s'intéresser à une allée de pommiers.

Les gens armés descendaient dans la rue : on n'entendait que des bruits de crosses de fusils résonner sur le pavé. Combien était tendue la situation ! Plus qu'un autre, Béranger s'en inquiétait. Pour soutenir le nouveau gouvernement, il cherchait des hommes; Chintreuil cherchait de graitdes prairies où la verdure repose les yeux.

L'émeute un jour éclatait. Fusillades, barricades, massacres sanglants. Béranger s'en lamentait. Aux environs de Paris, le paysagiste voyait l'herbe pousser, le feuillage s'épaissir, et la fade odeur du sang versé n'arrivait pas jusqu'à lui.

L'Assemblée pouvait être envahie, les hommes s'immoler entre eux : le peintre n'entendait que le chant des oiseaux. Ce n'était guère la succession des gouvernements qui l'inquiétait, mais les douces émotions causées par un nuage pourpre qui se teint de lilas, s'irrise, se confond dans de vastes nappes moutonneuses et rentre dans l'égalité de la nuit.

On traite d'égoïstes les artistes qui ont la force de ne

pas s'occuper de politique. Quel égoïsme que celui de ces hommes qui, pour quelque renommée, se consument en efforts, subissent mille privations, et enseignent à regarder ceux qui ne gavent pas voir !

L'art ou la politique, et non pas l'art et la politique.

Entraîné dans la politique, l'artiste ne s'appartient plus. Plein d'amertumes et de haines, il rêve la chute d'un gouvernement et se dit : « Je ne reprendrai mes pinceaux qu'après la ruine d'un état de choses que j'exècre. » Chaque jour, les regrets s'ajoutent aux regrets; l'homme soutire de son inaction. Il sent dans quelle voie tortueuse il est entré; il vit avec des mécontents qui ajoutent à ses mécontentements intérieurs.

Que l'esprit de l'artiste vibre au récit des misères, que l'homme soit ému de la souffrance , que la tyrannie pèse sur lui, rien ne doit l'empêcher de croire à l'art.

Il se peut que l'arrivée au pouvoir d'un ambitieux quelconque soit utile au progrès de l'humanité ; mais le paysagiste joue également son rôle dans la civilisation. Aussi m'étendrai-je en toute liberté sur ces humbles artistes qui

contentent de vivre de peu, et offrent par leur pinceau des consolations aux âmes délicates.

Aux jours de fête du cénacle de la rue d'Enfer, nous traversions la plaine de Montrouge pour nous ébattre dans les campagnes voisines : ù Châtillon, à Bagneux, à Fon-

tenay-aux-Roses, à Châtenay, à Bourg-la-Reine, pays pleins de fleurs et de fruits, campagnes fertiles et sinueuses où les bols succèdent aux champs,^ les étangs aux jardins, les collines aux vallées. Du haut de Châtillon, bâti sur une éminence, les horizons de Paris apparaissent, non plus blafards ni de plâtre, mais bleus et poétiques. Une route ombragée de cerisiers mène de Sceaux à Bagneux ; à Aulnay, les chalets sont entourés de pampres, de clématites et de vignes-vierges. Cest la nature parisienne variée, coquette, derrière laquelle se cachent des coins ignorés et touffus, traversés par la Bièvre.

Ce fut là que, plus tard, Ghintreuil planta sa tente. Les environs d'Igny fournirent ces moissons de tendres verdures, de saulaies, d'horizons^ qu'il faut avoir vus dans Tatelier du peintre pour comprendre la poésie cachée à quelques pas des fortifications de Paris.

Ai-je bien rendu la sensation que donne un paysage do Ghintreuil ? On est arrivé aujourd'hui à tirer de l'encrier des descriptions qui se voient presque autant que de la peinture; ces merveilleuses descriptions, je les remplace par un morceau poétique peu connu :

L'herbe était Manche de gelée ; Un long brouillard à l'horizoa Cachait le fond de la vallée.

Le coq finissait sa .chanson.

BRU3IES ET ROSÉES. lt)0

Le soleil perrait le nuage.

C'était le matin d'un beau jour ; ■ Et, sur l'arbre cncor sans feuillage Déjà l'oiseau chantait l'amour.

Le ciel sur la plaine éclaircie Rayonne, et rend les prés fumants.

Le givre fond, et la prairie Est couverte de diamants.

La rivière longe, profonde, Le chemin au pied du coteau ; Et, fier de saluer le monde, Le soleil se mire dans l'eau !

Dans tout je lisais le présage Du doux printemps que nous aimons.

Un vent frais frappait mon visage, J'aspirais l'air à pleins poumons.

Faible et chétive créature, Au loin mon âme s'envolait.

Dans le calme de la nature C'était Dieu même qui parlait! (1)

Mais combien de telles sensations poétiques sont difficiles à faire pénétrer dans Tesprit du public , surtout quand il faut débuter sans fortune, sans nulle adresse de main^ remplacer le beefsteak par Tespérance de se faire un nom, prendre pied petit à petit, imiter d^abord, dégager sa personnalité de celle d'un maître puissant, émouvoir avec des bruyères, une prairie verte I Tel fut le

(1) Promenade du malin^ par Antoine Clesse, poëte belge.

lot de Chintreuil ; mais n'était-il pas voué fatalement par son nom au paysage ^1)?

(1) Cheinire en patois veut dire une lisière de bois autour d'une terre. Les paysans disent : ~ Voilà une cheintre dans laquelle il y a de beaux cènes.

XXVTl

Certains jeunes gens, plus enthousiastes que critiques, qui écrivaient dans les petits journaux en 1848, s'étaient réfugiés dans une feuille satirique, le Pamphlet. A la faveur du bouleversement politique, toutes sortes d'idées personnelles étaient permises. De Courbet j'écfivais :

« On n'a pas assez remarqué cette année au Salon, une œuvre grande e forte, la Nuit classique de Valpurgis, peinture provoquée par l'idée générale du Faust.

» Je le dis ici, qu'on s'en Souvienne! Celui-là, l'inconnu qui a peint cette Nuit, sera un grand peintre. La critique, dont le devoir est de découvrir les talents naissants, l'a oublié.

» Le peintre s'appelle Courbet. Il est parti dans les montagnes, allant courir après la nature qu'il ne voyait plus depuis la république.

» Courbet débutait avec dix toiles : un immense tableau, des portraits, des paysages, des dessins. Signe de force que cette fécondité et que celte abondance de moyens divers.

» Courbet envoyait à la faveur de la révolution, car le jury académique aurait tout refusé, des peintures très-remarquables et qui ont été peu remarquées. C'est la condamnation du jury et de la critique. »

De la libre exposition de 1848 il résulta pourtant un enseignement.

La justice se faisaitdes œuvres, prompte et rapide, par le cri public plus que par la critique. Les huées atteignaient directement le malheureux qui osait se dire artiste, et des couronnes de foin furent attachées à des tableaux grotesques.

On n'a pas malheureusement renouvelé depuis cette tentative (1).

Quand on voit la quantité d'œuvres médiocres, de fades portraits officiels, de misérables commandes, de batailles si pauvrement peintes qui emplissent nos expositions, il faut regretter la liberté du salon de 1848.

Courbet bientôt allait faire sensation à Texposition de 1849. Une autre feuille satirique me permit, encore une

(1) Ces Mémoires étaient écrits avant le Salon des refusés, système que l'administration a eu tort de ne pas pousser à l'extrême Qu'importe que le public rie avant d'entrer, il faut faire l'éducation du public.

fois, d'exposer mon libre sentiment sur les œuvres les plus caractéristiques de l'exposition .

« Courbet force les portes du Salon avec neuf tableaux. Personne hier ne

savait son nom : aujourd'hui il est dans toutes les bouches. Depuis long:-

tenips on n'a vu succès si brusque.

» Seul, l'an passé, j'avais dit son nom et ses qualités; seul j'ai parlé avec

enthousiasme de quelques tableaux enfouis au dernier salon, dans les galeries

du Louvre.

» Je ne me suis pas trompé, j'avais raison. Aussi m'est-il permis de

fouetter l'indolence des critiques qui s inquiètent plus des hommes acceptés

que de la jeunesse forte et courageuse, appelée à prendre leur place et à la

mieux garder peut-être.

» Courbet a osé peindre un tableau de genre de grandeur naturelle. C'est à

la campagne, un soir; après la chasse on a dîné gaiement. Sous la cheminée grande comme une porte-cochère, un jeune homme joue du violon. Le chasseur allume sa pipe, et un vieillard, tout en caressant son verre, écoute, les épaules voijtées, pendant qu'un énorme boule-dogue étendu se laisse aller à ses pensées.

« Ce tableau peut être mis hardiment dans les musées flamands, au milieu , des grandes assemblées de bourgmestres de VanderHelst, il ne faiblira pas.

» Des dessins au fusain, cinq ou six paysages, complètent l'exposition de Courbet. Les paysages représentent presque tous des environs de Besançon, des montagnes et des roches qui ressemblent à des forteresses, paysages solides à couper au couteau. Us n'ont pas le charme voilé des œuvres poétiques de Corot; mais ils ont la qualité suprême de l'horreur de la composition. Courbet, avant peu d'années, sera un de nos plus grands artistes. »

A partir de 1849, Courbet exista, car le tableau de V Après-dîner à Ornans fut accepté sans contestation par la foule et par le jury qui acheta cette belle toile, actuellement au musée de Lille.

Retiré dans la petite ville d'Ornans, Courbet m'écrivait :

)7i COURBET.

)» Depuis que je vous ai quitté, j'ai déjà fait plus de peinture qu'un évêque n'en bénirait. » Par ce mot on peut juger de l'homme qui, malgré son séjour à Paris, a conservé Tessence du paysan franc-comtois.

' Courbet se préparait alors à l'exposition de 1851 par une série de tableaux importants, entre autres VEnlerrement à Ornans et les Casseurs de pierres.

Ce dernier tableau il me le décrivait ainsi dans un^ lettre :

« Je n'ai rien inventé, cher ami ; chaque jour allant m'y promener (sic), je » voyais les personnages (les casseurs de pierre) si misérables. Dans cet état, » c'est ainsi qu'on commence, c'est ainsi qu'on finit. Les vignerons, les cul- » tivateurs, que ce tableau séduit beaucoup, prétendent que j'en fecais un » cent que je n'en ferais pas un plus vrai. »

Quand on pense au scandale que produisit au Salon de 1851 cet envoi de tableaux considérables, il est utile de mettre en regard la lettre que m'écrivait Courbet à propos de V Enterrement à Ornans. On a tellement accusé le peintre de système, de parti pris, de charlatanisme, que la meilleure réponse à faire aux curieux, aux ignorants et aux gens rusés qui veulent transporter leur propre ruse dans l'esprit de chacun, est d'imprimer quelques lignes confidentielles dans lesquelles le peintre rend compte de ses travaux :

a Ici les modèles sont à bon marché, tout le monde voudrait être dans » Y Enterrement; jamais je ne les satisferai tous, je me ferai bien des enne-

rais. Ont déjà posé le maire qui pèse 400, le curé, le juge de paix, le porte-croix, le notaire, l'adjoint Marlet, mes amis, mon père, les enfants de chœur, le fossoyeur, deux vieux de la Révolution de 93 avec leurs habits du temps, un chien, le mort et ses porteurs, les bedeaux (,un des bedeaux a un nez comme une cerise, mais gros en proportion et de cinq pouces de longueur), mes sœurs, d'autres femmes aussi, etc. Seulement je croyais me passer des deux chantres de la paroisse, il n'y a pas eu moyen ; on est venu m'avertir qu'ils étaient vexés, qu'il n'y avait plus qu'eux de l'église que je n'avais pas tirés. Ils se plaignaient vivement, disant qu'ils ne m'avaient jamais fait de mal et qu'ils ne méritaient pas un affront semblable, etc. Il faut être enragé pour travailler dans les conditions où je me trouve, je travaille à Vaveuglotle, je n'ai aucune reculée. Ne serai-je jamais casé comme je l'entends! Enfin dans ce moment-ci je suis sur le point de finir cinquante personnages grandeur nature, avec paysage et ciel pour fond, sur une toile de 20 pieds de longueur sur 10 de hauteur. 11 y a de quoi crever ; vous devez vous imaginer que- je ne me suis pas endormi. »

Courbet n'en dit pas plus; il ne parle pas du scandale que produira son tableau, scandale prémédité, selon la critique. Si on doit chercher la véritable pensée d'un homme, n'est-ce pas dans les lettres confidentielles à un ami?

La seule récrimination de Tartiste est contre le peu de reculée de son atelier. C'était un grenier étroit, une sorte de boyau. On a peine à croire qu'une œuvre comme VEnterrement ait pu être exécutée dans des conditions si difficiles; mais l'amour de l'art fait passer par-dessus tant d'obstacles !

Plus tard seulement Courbet apprit quel épouvantail

il était devenu par ses envois au Salon de 1851, et cependant il envisageait la situation avec sérénité :

« Oui, mon ami, il nous manque un soubassement de trente mille francs » pour répondre à toute éventualité ; malgré tout il ne faut pas s'épou- » vanter. Quand je jette un coup d'œil rétrospectif et que je vois ou nous » sommes déjà arrivés sans le sou, ça me paraît encourageant, car le plus » difficile est fait. 11 faut bien se le mettre dans la tête : plus on nous niera, » plus on déblatérera contre nous, plus on nous grandira, plus on r.ojs » doniiera d'avenir; car chaque année qu'on nous enlève dans ce moment-ci » équivaut à dix ans d'avenir.

» Il m'est difficile de vous dire ce que j'ai fait cette année pour l'Exposi- » lion, ajoutait Courbet, j'ai peur de mal m'exprimer. Vous jugeriez mieux » que moi si vous voyiez mon tableau ; d'abord j'ai dévoyé mes juges, je les » mets sur un terrain nouveau ; j'ai fait du gracieux, tout ce qu'ils ont pu » dire jusqu'ici ne sert plus à rien. »

Hélas ! ce que Courbet appelait du gracieux devait fournir une mine de plaisanteries aux vaudevillistes. Il s'agissait des Demoiselles de village, cet admirable paysage que la critique ne put comprendre et que diverses expositions postérieures ont montré comme Texpression la plus sincèrement puissante de la nature.

De ce tableau, Courbet aurait pu dire déjà ce qu'il m'écrivait plus tard, accablé de luttes et conservant pourtant sa bonne humeur : « Les gens qui veulent juger auront de l'ouvrage, ils s'en tireront comme ils pourront ; car il y a des gens qui se réveillent la nuit en sursaut et criant : je veux juger ^ il faut que je juge. »

Raviver la discussion à propos des œuvres de Courbet est inutile.

COURBET. n"

Les fantaisies de jeunesse de Tartiste, son éducation, la bonne fortune qu'il eut de rencontrer un professeur qui jeta en lui des graines d'indépendance, feront connaître mieux l'homme que des négations ou des affirmations.

Surtout les ascendants de l'artiste me préoccupent. Un ami de jeunesse du peintre, Max Buchon, dans une longue lettre, a dessiné à mon intention de curieux croquis, entre lesquels se détache le profil du vigneron Oudot, grand père de l'artiste : « Ardent révolutionnaire de 93, sachan par cœur, sans être pourtant lettré ni prétendre à l'être, bon nombre de passages des tmgédies de Voltaire, ne doutant jamais de lui, extrêmement aflfirmatif, brusque et grossier au besoin dans la discussion ; du reste, (l'une probité virginale et au fond d'une mansuétude parfaite, avec une réputation de vigneron consommé, voilà l'homme. »

On pourrait dire, voilà le peintre. La meilleure partie des qualités du vieil Oudot a passé dans le sang de Courbet par rinfïuence maternelle; l'application que portait le vigneron à la terre, l'artiste l'a montrée pour la peinture.

Des portraits de femmes, la grand'mère et la mère doivent être cités, braves ménagères, travailleuses, économes

c( ne dînant jamais à table et servant les hommes; » mais les femmes sont en hérédité les petits poids de Thorloge, elles jouent un rôle discret, de second plan. Leur influence se fait sentir chez l'artiste par Tordre appliqué au désordre. Les qualités d'économie, de sociabilité sont issues de leur sang. Audaces, aspirations à la gloire, résistance des nerfs dans les luttes artistiques me paraissent appartenir aux ascendants mâles. Du moins Tai-je remarqué chez divers hommes considérables dont j'ai pu étudier les parents.

« La mère de Courbet, ajoute Max Buchon, est une femme tenace, affirmative, de bon sens, affectueuse, simple et bonne. Le père est beaucoup plus idéaliste, parleur sempiternel, très-amoureux delà nature, sobre comme un Arabe grand, élevé sur jambes, très-beau garçon dans sa jeunesse, d'une affectuosité immense, ne sachant jamais rheure qu il est, n'usant jamais ses habits, chercheur d'idées et d'améliorations agronomiques, inventeur d'une herse de sa façon et faisant, malgré sa femme et ses filles, de ragricidlure qui ne lui profite guère. »

Un mot esta souligner dans ce croquis, le mot idéaliste, qui peut étonner comme caractéristique d'un cultivateur , mais on l'emploie à Ornans, même à propos d'une discussion relative à des terrains. Ce pays a produit tant de philosophes, d'idéologues et d'utopistes que des bribes de langue métaphysique ont pénétré jusque chez les paysans.

Si le père de Courbet est un idéaliste, l'artiste l'a été

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autant que son tempérament le lui permettait. Il peint aujourd'hui de grossières Baigneuses; il est homme le lendemain à rendre des fiancés qui , séparés, se sont juré de regarder une certaine étoile à une certaine heure.

Qui, parmi Içs maîtres modernes, a su donner une idée plus poétique des plages désertes, de la mer, du spectacle des nuages, sans surprises ni faux pittoresque. Pas une barque, pas un pécheur. Rien que le drame des immensités.

Les animaux de Courbet, ses forêts, ses rochers, ses fontaines, ne témoignent-ils pas d'un amour désintéressé de la nature !

L'homme des villes, l'artiste le traduira maladroitement, son tempérament de montagnon s'opposant à ce qu'il s'incarne dans l'élégance acquise ; mais quelles robustes sensations sont enfouies dans ses représentations d'épaisses verdures et que de grandeurs dans ses « paysages de mer! »

Et pourtant voilà un homme qui en Allemagne, pressé de laisser trace de son passage dans un groupe artistique, peindra, une heure avant de monter en chemin de fer, le portrait de sa pipe, avec la signature :

COURBET, sans idéal et sans religion.

IHO COURBET.

11 faut expliquer cette boutade sur laquelle la Bavière a dû discuter un an au moins.

La Franche-Comté donne naissance à nombre d'esprits paradoxaux et logiques^ dont le plus curieux spécimen est le sophiste Proudhon.

Sans idéal et sans religion donne la main à la propriété c'est le vol.

Un pistolet est sur la table de l'écrivain et du peintre et fait partie de leurs instruments de travail. Avant de lancer une œuvre, ils tirent un coup de pistolet^ qui quelquefois les blesse eux-mêmes.

On pourra trouver une contradiction entre la naïveté dont je parlais à propos des débuts de Courbet^ et ces fanfaronnades si particulièrement comtoises.

Du peintre et de son compatriote le sophiste il en fut longtemps de même. Labeur rude et long avant que leur nom ne fût affirmé. Ils se lançaient dans la mêlée avec des œuvres sérieuses ; leurs robustes études étonnaient et froissaient. Les gens de tempérament débile s'effrayaient en face de telles manifestations. De prétendus lions^ qui depuis longtemps avaient revêtu une peau de brebis pour secouer Feau bénite de critiques anodines sur le trou-

CULRBKT. 181

peau (les médiocrités, étaient pris de terreurs immenses. Le nouveau les blessait sous leur bat garni de vieilles ouates; loin de marcher en avant, ils regimbaient contre Taiguillon d'un art vivace. La foule, qui ne raisonne que quand on lui a mâché un raisonnement, croit à Téquité de ces regimbemonts. L'art est dans Tornière-tradition. — Une commode roule que l'ornière, s'écrie la foule.

C'est alors que des coups de fouet et des coups de pistolet semblent nécessaires aux lutteurs impatients qui vont au delà de la voie qu'ils demandaient à parcourir. Pour avoir pris un élan qui dépasse leurs forces, ils sont en proie à des fiiiblesses, à des défaillances, trop heureux si elles ne les abattent pas à jamais.

J'ai dit quelles influences héréditaires avaient présidé au tempérament du peintre, il faut noter quelques détails de son éducation au séminaire, en 183 L « Courbet, m'écrit son camarade d'enfance, était alors un absolu modèle d'indiscipline, réfractaire à toutes les routines de l'enseignement officiel. Bègue renforcé (ce défaut a disparu) et cependant très-verbeusement raisonneur, pas du tout fort en thème, ennemi acharné de tout favorisé des professeurs, très-alerte à la chasse aux papillons et aux jeux iH de mouvement, il jouissait d'une iniluence suprême dans toutes les questions de choix de promenades, choix auxquels sa connaissance et son amour des lieux lui faisaient attacher la plus haute importance. »

On vit plus tard le futur peintre courir les bois, les montagnes pendant les vacances et s'ingénier à reproduire (les coins pittoresques de paysage.

L'enfant se faisait homme. Il n'avait toutefois rien appris : ni grec, ni latin, ni mathématiques.

« Ses devoirs, ajoute M. MaxBuchon, étaient d'un tel comique que le professeur en réservait la lecture pour la fm delà classe, afin de mettre en gaieté sans inconvénient les élèves. »

Et cependant voici qu'une lueur traverse l'esprit du rhétoricien. Courbet jusque-là n'a compris que la nature. Un homme va jeter quelques étincelles dans ce foyer latent.

Dérogeant à la rhétorique officielle, le professeur Oudot établissait son cours sur cette donnée de M. de Bonald , « qu'un homme ne peut comprendre et produire d'art que celui qui interprète sa propre nature, et que l'art, en tant qu'expression du sentiment de la société^ doit par conséquent se transformer aussi sou- Vent que la société même. De même que l'on dit : « Le style c'est l'homme,» de même on doit pouvoir dire: «L'art c'est la société (1) ».

Courbet but avidemeht à cette source qui était de na-

(1) Je dorme ces aperçus métapliysiijues tels que me les envoyait M. Max Buclion. Passablement embrouillés et contradictoires, ils devaient répondre d'autant plus à l'esprit singulier du futur chef d'école.

ture à désaltérer son esprit. De Testhélique du professeur Oiidot ressortait surtout cette atUrniation : Varliste est l'interprète de sa propre nature. On pense quelle liberté laissaient de tels préceptes à de jeunes atïamés d'indépendance.

, Tout ce que dit dès lors le professeur de rhétorique, relève Vécouta avec recueillement. Le peintre en a conservé plus tard des habitudes de discuter, employant à tort et à travers de grands mots scolastiques; mais de ces nuages de métaphysique il s'échappe souvent de nettes boutades qui se font jour à travers le brouillard de la pensée.

Je n'en citerai qu'une.

On voulait marier Tartiste. Ses amis souhaitaient que l'homme se rangeât.

— Un homme marié, dit Courbet, est un réactionnaire en art.

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