LE RÉALISME, SES DIECX ET SON TEMPLE
mais chaque coup de pinceau révélait un ouvrier appliqué à sa besogne, qui en donnait pour leur argent à ceux qui véritablement aiment la peinture.
L'auteur de ce tableau populaire était un brave compagnon sans morgue ni fierté, tendant la main à tous ceux qui rapprochaient, grand discuteur, poète et chanteur à Toccasion, d'une capacité d'estomac à étonner les Flamands, toujours de bonne humeur, fort comme Hercule, incapable de donner une chiquenaude à un enfant, parlant de son art avec la ténacité d'un paysan, la conviction d'un croyant, les nuages d'un mystique.
Ce qui accourut de Parisiens dans le temple du Réalisme fut considérable. On vint par divers motifs à cette rue Hautefeuille qui semblait aux habitués du boulevard une rue de province. D'abord les peintres les plus célèbres voulurent voir comment était chaussé l'homme qui faisait tant de tapage avec ses gros sabots. Se présentèrent ensuite des critiques, sonde en main, pour jauger le degré de protondeur de la doctrine. Des désillusionnés qui ne croyaient plus à rien s'attardèrent dans la brasserie, surpris de croire encore, ne fût-ce qu'un instant. 11 se glissa dans le temple des êtres habiles cherchant à tirer parti de la nouvelle école. Il vint' des débutants dans les lettres et les arts, qui demandaient à recevoir le baptême de la Réalité: les oisifs et les curieux ne manquèrent pas; de bons vlvajits accoururent de toute part.
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C'était fête quotidienne de six à onze heures du soir, et plus d'un homme de cinquante ans, qui prit part à ces "agapes, put se croire revenu aux jours heureux d'insouciance et de jeunesse.
Ces réunions avaient quelque rapport avec celles du romantisme ; il s'y mêlait en plus une saveur rustique particulière.
Un soir, une partie de billard s'engagea entre Decamps, Corot, Courbet et moi. Qui marquait les points? Il faut le dire tout de suite, Gustave Planche, le vieux Planche, qui lui-même avait choisi la mission de constater les coups, sans s'inquiéter des discussions esthétiques engagées près de lui entre Chenavard et Baudelaire.
Gustave Planche avait pris en estime ce groupe de gais réformateurs. Le critique, déjà infirme, était fatigué de la vie; la bande le divertissait. Ici la doctrine n'était pas pédante ; notre poursuite du Naturalisme se faisait avec de joyeux éclats de rire. Tout le monde était égal dans le temple, depuis le bachelier qui vient de terminer sa rhétorique jusqu'au penseur qui a sondé tous les systèmes philosophiques. De jolies filles venaient becqueter leur part du repas des étudiants, et jetaient une agréable diversion dans l'église.
A cette bienheureuse époque, la politique n'existait pas. Qu,i régnait? Le Réalisme. On n'en savait pas plus, « tout Paris » pour les fidèles, ne semblant exister que rue Hau-
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tefeuille. Sur aucun des théâtres ouvrant leurs portes au public des boulevards^ on ne jouait de comédies aussi gaies que dans cet endroit.
Le véritable atelier de Courbet était la brasserie; on venait demander au maître la permission de faire son portrait et sa biographie; on sollicitait l'honneur de défendre la doctrine nouvelle. Quelques-uns des représentants de l'école normale qui commençaient à sortir de Tœuf, s'inquiétaient de ce qui se passait dans le temple nouveau, et prudemment rendaient hommage au dieu et à ses saints.
Le prêche se faisait plus habituellement à midi; pendant le déjeuner^ le maître exposait volontiers son système aux visiteurs. Comme les fouriéristes, Courbet parlait hardiment de tous les arts, de toutes les sciences et donnait des conseils à propos de choses dont il avait un médiocre sentiment. Ceux qui s'occupaient de philosophie ou de métaphysique n'avaient pas beau jeu avec le peintre, et il fallait entendre comment était traitée l'Université.
Après le repas, chaque soir, c'étaient des conférences sur la poésie , qui hérissaient les cheveux des poètes attachés aux anciennes méthodes. L'église n'admettait pas la rime.
Tous les garçons cliaiitaicnt
Le soir au cabaret qu'ils étaient réunis.
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Tous les garçons chantaient,
Répétant ce refrain :
Trala, la, la, la, la, la, la, etc.
est un des couplets qui plaisaient particulièrement à Gustave Planche, et je ne doute pas qu'à Theure qu'il est, quelques notaires et avoués ne le répètent en fouillant leurs dossiers, comme aussi des médecins de province allante leur clientèle le chantent dans leur carriole, tant le nombre des initiés appartenant à diverses classes fut considérable.
Chenavard lui-même chantait :
Le soir au cabaret qu'ils étaient réunis.
De graves aspirants politiques que je ne nommerai pas, répétaient également le refrain :
Le premier qui chanta
Raconta ses amours.
Tra la, la, la, la, la, la, etc.
C'étaient les Orientales de la rue Hautefeuille.
Le seul Proudhon se montra rebelle à cette poésie ; du moins n'en a-t-il rien laissé paraître dans le livre posthume sur l'Art, consacré presque exclusivement à Courbet; mais le sophiste ne fut initié que lard à la doctrine, alors que l'élément politique avait soufflé sur l'élément joyeux.
Baudelaire non plus ne trouvait pas cette poésie suffi-