LES DEPUTES EX MISSIOX
» ment délivrés , et tu présides cette société , toi qui es » d'une famille d'aristocrates et qui es le frère d'un » traître !... Si le nom de mon frère me donnoit ici un » privilège , le nom du tien t'enverroit à la mort. » — Puis , retournant à sa tournure favorite , et s'adressant au ferblantier : « Rassure-loi, brave républicain, ce » n'est pas aux Robespierre que l'aristocratie des noms » commencera ; et si étroite et si légère que soit la tête » de Bernard , la mienne ne pèsera pas plus que la sienne » dans la balance de la justice. » Il descendit de la tribune au milieu de nouveaux éclats de rire et de nouvelles acclamations , traversa l'enceinte , rejoignit sa compagne , et se rendit à sa chaise de poste. La cour de l'auberge étoit pleine de femmes qui l'attendoient avec impatience pour lui présenter les réclamations des détenus. Il n'avoit qu'un mot à dire pour éteindre toutes ces espérances qui se manifestoient par mille démonstrations de tendresse , car il étoit , dans ce temps-là , facile d'être aimé. Les pouvoirs de sa mission avoient cessé aux bornes du département. Il ne pouvoit plus rien pour personne ; mais il promit à la foule , si émue par son refus, qu'il porteroit sa plainte à la Convention, qu'il dévoileroit devant elle les injustes et horribles rigueurs des proconsuls, et finit par cette phrase que je n'ai pas pu oublier : « Je reviendrai ici avec le rameau d'or , ou je mourrai pour vous ; car je vais défendre à la fois ma tête et celle de vos parents. » La voiture partit suivie de cris de douleur. Toute la famille des proscrits pleuroit , et , chose qu'on auroit peine à croire si on ne le sa voit pas de toute la certitude du souvenir, elle pleuroit Robespierre !
Sa prédiction alternative se réalisa. Trois mois après, arriva le 9 thermidor; Robespierre le jeune n'étoit pas
accusé. Il s'écria qu'il vouloit partager le supplice de son frère , puisqu'il avoit été complice de ses venus. Dans ce temps-là on faisoit beaucoup de phrases à efïet ; mais les phrases à effet ne sont pas ridicules, quand l'homme qui les prononce a un pied sur le seuil de la tribune et l'autre sur le premier degré de l'échafaud. Maintenant cela fait pitié. On avoua que le dévouement de Robespierre jeune respiroit quelque chose de l'antiquité. Prisonnier à la Commune, quand il vit son frère mutilé par un gendarme et agonisant sur une table, il s'élança des hautes croisées sur les baïonnettes de la troupe qui entouroit l'Hôtel-de- Ville, et s'y roula comme Régulus. Il ne vécut que ce qu'il falloit de temps pour mourir sous la main du bourreau ; et cette mort a sans doute expié ce que tout le monde reproche à sa vie. Il faut convenir que cela n'est pas mal.
La nouvelle du 9 thermidor , parvenue dans les départements de l'Est , développa un vague sentiment d'inquiétude parmi les républicains exaltés, qui ne comprenoient pas le secret de cet événement , et qui craignoient de voir tomber le grand œuvre de la révolution avec la renommée prestigieuse de son héros ; car , derrière cette réputation d'incorruptible vertu qu'un fanatisme incroyable lui avoit faite , il ne restoit pas un seul élément de popularité universelle, un nom auquel les doctrines flottantes de l'époque pussent se rattacher. Mais ce fut bien autre chose dans les rangs opposés. Hélas ! se disoit-on à mi-voix , qu'allons- nous devenir ! Nos malheurs ne sont pas finis; puisqu'il nous reste encore des amis et des parents, et que MM. Robespierre sont morts! Et cette crainte n'étoit pas sans motif, car le parti de Robespierre venoit d'être immolé par le parti de la terreur.
LES DEPtJTES E.\ MISSION. 85
Ce que je dis là est si bizarre, si abrupt, si inopiné, que tout mon scepticisme politique ne sauroit me dispenser d'une espèce de profession de foi. Ce n'est pas moi , grâce au ciel , qui viendrai déterrer les linceuls couverts de boue et de sang de ces tribuns frénétiques de la Montagne , pour les ériger en drapeau à la tête d'un parti. Il n'y en a pas un qui puisse exciter une noble sympathie ; et c'est tout, au plus si quelque attraction involontaire me déciderait aujourd'hui entre la larve hideuse de Marat et le spectre gigantesque de Danton. Celui-ci domine de beaucoup, à mes yeux, les deux Robespierre , hommes essentiellement secs, faux, froids, despotiques et sans pitié. Mais ce que je viens de raconter dénonce un rôle convenu ; et c'est ici que la trame de l'histoire manque, et qu'il faut la renouer.
Robespierre l'aîné , on n'en doute pas , étoit l'expression personnifiée de la Convention ; il le savoit aussi, et il avoit dit admirablement : « On ne va jamais plus » loin que quand on ne sait pas où l'on va. » Mais quiconque a dit cela sait précisément où il doit aller; et comme il est impossible de savoir où l'on doit aller sans avoir des idées d'ordre , c'est à l'ordre qu'alloit Robesp'erre , soit instinctivement, soit par combinaison. Il en avoit senti le besoin. Il avoit par conséquent senti la nécessité du pouvoir; car il n'y a point d'ordre sans pouvoir.
En regardant autour de lui , Robespierre dut s'apercevoir qu'il étoit le seul dans toute la France , ainsi qu'on nous l'avoit faite, qui put s'investir d'une confiance populaire assez vaste pour rétablir l'ordre ; il désirait donc le pouvoir, et c'étoit alors le mériter. J'ai besoin de répéter que je suis loin de plaider pour Robespierre , et que je cherche l'intelligence des faits.
Jetez cent assassins ensemble sur une terre déserte , avec quelques moyens d'existence : au bout de dix ans ils auront un chef, des institutions et des mœurs; c'est ainsi que finissent toutes les grandes aberrations sociales. C'est ainsi que Robespierre avoit entrepris ce qu'a exécuté Napoléon. Sa fête de l'Être-Suprême est l'ébauche d'un concordat ; ses pages , plus belles qu'on ne le dit communément , sur les vertus républicaines ; cette vaste et confuse improvisation du 8 thermidor , où il accuse les excès et les fureurs passées , rappellent l'interpellation de Bonaparte aux infracteurs de la constitution ; son recours du 9 thermidor à la partie calme et saine de l'assemblée , c'est le cri de Bonaparte qui atteste les acclamations d'amour et de reconnoissance qui l'ont accueilli aux Anciens. Voilà la marche éternelle des sociétés : OEdipe qui règne après avoir vaincu le Sphynx, Alexandre qui tranche le nœud gordien, le héros après le sophiste , et le sabre après la parole. Il ne s'agit pas ici de comparaison de facultés, quoique je ne m'abuse point sur ces grandeurs contemporaines qu'on bâtit à coups de plumes pour la postérité , et qu'elle adoptera niaisement comme nous en avons adopté tant d'autres. Je ne vois dans Robespierre qu'un homme médiocre porté par des événements , et il y a dans Napoléon un homme pour lequel l'imagination conçoit à peine la possibilité d'une vie vulgaire. Cette comparaison ne repose que sur un fait qui leur est commun ; leur nom exprime , à deux époques très-rapprochées , le pouvoir absolu.
Les personnes qui doutent de la direction rétrograde de Robespierre font valoir son alliance avec les Jacobins et la Commune, beaucoup plus extrêmes à la vérité que la Convention elle-même. C'est un fait qui ne peut pas