‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 16 sur 40 · COMPAGNIES DE JÉHU · texte numérisé non relu

COMPAGNIES DE JÉHU

L'organisation des Compagnies de Jéku fut en général trop spontanée pour qu'on puisse l'éclaircir par des documents bien positifs; mais comme il n'y a pas un épisode de la révolution sur lequel les auteurs de rébus gentis in nosiro tempore se soient moins exercés , et qui ait laissé moins de traces dans les monuments écrits de cette époque, ainsi que je le disois tout à l'heure , je rattacherai encore à ce sujet quelques souvenirs qu'il réveille dans ma pensée, et qui , à défaut d'une page curieuse pour la galerie de l'histoire , peuvent fournir, si je ne me trompe, quelques scènes au drame ou au roman. On sait que j'ai plutôt en vue cet objet-là que tout autre, et que^c'est même le seul but littéraire qui me soit permis. Cependant , les impressions de la première jeunesse ont je ne sais quoi de si vif et de si pénétrant , elles se colorent de tant d'autres prestiges aux yeux de l'imagination , elles reprennent, dans le mystère de cette palingénésie de l'âme qui nous fait revivre nos fortes années, tant de séductions invincibles, qu'il ne serait pas étonnant que je me trompasse souvent sur l'importance des faits qui m'émeuvent encore le plus. Aussi ne me hasarderai-je pas à garantir leur intérêt, je ne garantis que leur authenticité.

Je me suis plus d'une fois demandé quel étoit le nœud intime , quel étoit le pôle sympathique des jèhuisfes.

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Ce n'étoit pas la religion du pays, puisque la moitié de ceux que j'ai connus étoient libertins et athées. Ce n'étoit pas l'amour de la dynastie déchue; il n'y avoit pas un homme sur cent parmi eux qui en eût approché ou qui en attendît quelque chose. Ce n'étoit pas la vengeance. Les jeunes hommes de cette monstrueuse association qui appartenoient aux familles des proscripteurs étoient plus nombreux de beaucoup que ceux qui appartenoient aux familles des proscrits. Ce n'étoit pas la cupidité ; sortis pour la plupart de la classe aisée , et moins jaloux d'agrandir leur fortune par de mesquines spoliations de diligences et de recettes, que de l'épuiser dans des prodigalités extravagantes , ils jouoient des quadruples qu'ils aimoient à perdre contre des sous qu'ils ne ramassoient pas. Leurs vols tomboient dans des coffres d'où ils alloient engraisser quelques misérables aventuriers , docorés de leur chef du titre de commissaires du roi , et ils n'en recueilloient , quant à eux, que l'infamie et l'échafaud. Ce n'étoient pas, sinon par exception , des antipathies de maison ou des haines personnelles. On tuoit, sans doute, un ennemi, un rival, un créancier, quand l'occasion s'en présenloit ; on tupit, à tout moment , un étranger , un inconnu , un voisin , un camarade d'école, un ami d'enfance; on l'embrassoit quelquefois auparavant.

Ce que c'étoit, il faut le dire ! c'étoit une monomanie endémique , un besoin de furt et d'égorgement éclos sous les ailes des harpies révolutionnaires , un appétit de larcin aiguisé par les confiscations, une soif de sang enflammée par la vue du sang C'étoit la frénésie d'une génération nourrie comme Achille de la moelle des bétes féroces , et qui n'avoit plus de types et d'idéalités devant elle que les brigands de Schiller et les francs-

juges du moyen âge. C'étoit l'âpre et irrésistible nécessité de recommencer la société par le crime , comme elle avoit fini. C'étoit ce qu'envoie toujours dans des temps marqués l'esprit des compensations éternelles, les Titans après le chaos, Python après le déluge , une nuée de vautours affamés après le carnage , cet infaillible talion de fléaux inexplicables qui acquitte la mort par la mort, qui demande le cadavre pour le cadavre , qui se paie avec usure , et que l'Écriture elle-même a compté parmi les trésors de la Providence.

La composition inopinée des Compagnies de Je h a oiïroit bien un peu de ce mélange inévitable d'états, de conditions et de personnes qu'on remarque dans tous les partis, dans toutes les bandes qui se ruent au travers d'une société en désordre: mais il y en avoit moins qu'il n'en fut jamais ailleurs. La partie des classes inférieures qui y prenoit part ne manquoit pas de ce vernis de manières que donnent les vices dispendieux : populace aristocrate qui couroit de débauches en débauches et d'excès en excès après l'aristocratie de noms et de fortunes , comme pour prouver qu'il n'y a rien de plus facile à outre- passer que le mauvais exemple. Le reste couvroit sous des formes plus élégantes une dépravation plus odieuse , puisqu'elle avoit eu à briser le frein des bienséances et de l'éducation. On n'avoit jamais vu tant d'assassins en bas de soie ; et l'on se tromperoit fort si l'on s'hnaginoit que le luxe des mœurs fût là en raison opposée de la férocité du caractère. La rage n'avoit pas moins d'accès impitoyables dans l'homme du monde que dans l'homme du peuple , et on n'aurait pas trouvé la mort moins cruelle en raffinements sous le poignard du petit-maître que sous le couteau du boucher.

La classe proscrite s'étoit d'abord jetée avec empres»

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sèment dans les prisons pour y chercher un asile. Quand cette triste sauvegarde de l'infortune eut été violée , comme tout ce qu'il y avoit de sacrée chez les hommes, comme les temples et les tombeaux, l'administration essaya de pourvoir à la sûreté des victimes en les dépaysant, pour les soustraire au moins à l'action des vengeances particulières. On les envoyoit à -vingt , à trente lieues de leurs femmes et de leurs enfants, parmi des populations dont elles n'étoient connues ni par leurs noms, ni par leurs actes, et la caravane fatale ne faisoit que changer de sépulture. Les Je huis tes se livroient leur proie par échange d'un déparlement à l'autre, avec la régularité du commerce. Jamais la conscience des affaires ne fut portée aussi loin que dans cette horrible comptabilité. Jamais une de ces traites barbares qui se payoient en têtes d'hommes ne fut prolestée à l'échéance. Aussitôt que la lettre de voiture éloit arrivée, on balançoit froidement Y avoir et le devoir, on portait les créances en avance , et le mandat de sang étoit soldé à vue.

C'était un spectacle dont la seule idée révolte l'âme, et qui se renouveloit souvent. Qu'on se représente une de ces longues charrettes à ridelles sur lesquelles on entasse les veaux pour la boucherie, et là , pressés confusément, les pieds et les mains fortement noués de cordes , la léle pendante et battue par les cahots , la poitrine haletante de fatigue , de désespoir et de terreur , des hommes dont le plus grand crime étoit presque toujours une folle exaltation dissipée en paroles menaçantes. Oh! ne pensez pas qu'on leur eût ménagé à leur entrée ni le repas libre des martyrs, ni les honneurs expiatoires du sacrifice , ni même la vaine consolation d'opposer un moment une résistance impossible

à une attaque sans péril, comme aux arènes de Constance et de Galère ! Le massacre les surprenoit immobiles; on les égorgeoit dans leurs liens, et l'assommoir rouge de sang retentissoit encore long-temps sur des corps qui ne sentoient plus. Pendant ce temps-là , des femmes regardoient, paisibles, leurs enfants dans leurs bras , et les enfants battoient des mains. J'ai vu un vieillard septuagénaire , connu par la douceur de ses habitudes et par cette politesse maniérée qui passe avant toutes les autres qualités dans les salons de province , un de ces hommes de bon ton dont l'espèce commence à se perdre, et qui étoient allés une fois à Paris pour faire leur cour au ministre, et pour assister à h chasse ou au jeu du roi, mais qui dévoient à ce souvenir privilégié l'avantage de dîner de temps en temps chez l'intendant, et de donner leur avis dans les cérémonies importantes sur une difficulté d'étiquette; je l'ai vu, dis-je , fatiguer ses bras débiles à frapper d'un petit jonc à pomme d'or un cadavre où les assassins avoient oublié d'éteindre le dernier souffle de la vie , et qui venoit de trahir son agonie tardive par une dernière convulsion !

Tout cela ressembloit étrangement aux exécutions des cannibales , et , comme chez eux , l'affreux sacrifice se passoit au bruit des chants. Dans la bouche des tueurs , c'étoit le Réveil du Peuple qui alloit toujours augmentant d'éclat et de sauvage expression à mesure que les fumées du sang leur montoient au cerveau ; c'étoit le refrain de la Marseillaise, qui expiroit de mort en mort dans la bouche des mourants. Seulement on ne les mangeoit pas. Chez les peuples civilisés, qui ont perfectionné par dessus tout l'art des jouissances, on a compris autrement les vokiplés des festins. Voilà toute la différence.

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L'aspect de ces tragédies devoit être plus sinistre encore dans les cachots , où , à l'exception du geôlier consterné qui ouvroit la porte , l'action se passoit tout entière entre Marius et le Gimbre. L'assassin s'arrêtoit quelque temps sur le seuil pour exercer son regard à l'obscurité du souterrain ; il le promenoit ensuite avec une cruelle avidité dans tous ses recoins, jusqu'à ce qu'il eût à demi discerné sur une poignée de paille quelque chose de vivant qui palpitoit d'épouvante. Alors le tigre bondissoit en poussant son cri de mort , et on n'entendoit plus qu'un gémissement. Quels adversaires, grand Dieu ! Quel combat ! quel champ de bataille ! quelle histoire !

Souvent les victimes déployoient dans ces terribles angoisses un courage digne d'une autre destinée. Un aubergiste de Saint-Amour , nommé Tabé , gisoit malade sur un mauvais pliant dans un des angles les plus retirés de la prison. Protégé par son état de souffrance et par les ténèbres où on l'avoit caché , il avoil vu dix fois les égorgeurs passer près de lui en allant au carnage ; il les avoit vus dix fois revenir sanglants. La troupe s'éloignoit. Tout à coup la rumeur reflue vers son lit, car ils avoient oublié quelque chose. « Tabé ! Tabé ! crient des voix furieuses. — Le voici , répond-il en se soulevant péniblement sur ses genoux , c'est moi qui m'appelle Tabé. » Une balle part et lui fracasse le bras ; l'assassin inexpérimenté n'avoit pas pris le temps d'ajuster sa victime. Tabé se relève en s'appuyant de l'autre bras. « Ce n'est pas là , dit-il , c'est là qu'il faut » frapper.... » et il découvre sa poitrine. Cette fois , on eut l'humanité de le tuer à bout portant.

Loin de moi l'idée d'intéresser personne en faveur des misérables qui souillèrent l'est et le midi de la .

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France de tant d'excès d'anthropophages ; mais qu'on ne me refuse pas le triste bonheur d'insister sur la pensée consolante pour l'espèce humaine qu'il y avoit dans ces aberrations plus de frénésie que de crime , plus de tétanos moral, si l'on peut s'exprimer ainsi, que de scélératesse combinée. Notre savant ami le docteur Marc nous dira sans doute un jour que les anciens, qui savoient tout ce que nous savons , ont probablement voulu figurer cet orgasme désordonné de l'âme dans les fables d'Hercule infanticide et d'Oreste livré aux furies. Ce qu'il y a de certain, c'est que tous les Jélntistes que j'ai vus de près , et qui n'ont pas payé en nature au bourreau le sang qu'ils avoient versé , ont fini par le marasme ou par le suicide comme les monomanes ordinaires. Quand ces gens-là ne savoient plus qui tuer, ils se tu oient.

A les prendre hors de leurs accès (et je n'écris pas cela sans défiance du jugement qu'on en portera , quoique je sois accoutumé à écrire librement tout ce que je pense fermement) , c'étoient quelquefois des hommes doux, indulgents, sensibles, qui trouvoient de la pitié et des larmes pour les veuves et les orphelins qu'ils avoient faits. Il y a cinquante exemples pour un d'un jacobin ou d'un Mathevon qui a passé avec sécurité les jours de proscription chez un compagnon de Je ha, dont le poignard ne l'auroit pas épargné en prison ou sur la place publique. On en citoit qui avoient caché, nourri , protégé le spoliateur de leur fortune ou le dénonciateur de leur père , parce qu'il étoit venu placer chez eux son malheur sous la sauvegarde de l'hospitalité. C'étoit le cas de dire comme Real , dans sa belle défense du comité révolutionnaire de Nantes : Jures , sont-ce (à des /tommes de sang?

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J'ai nommé ailleurs quelques-uns des Jéhuistes les plus formidables de l'Est. On comprendra aisément pourquoi je ne désigne que par son prénom celui dont il me reste à parler ici. La nature avoit comblé Laurent d'un luxe éblouissant de faveurs comme pour en faire la plus étrange de ses antithèses. Sa mâle beauté n'excluoitpasune charmante expression de bienveillance et d'aménité qui appeloit la confiance. Élevé sans beaucoup de soin , et livré de bonne heure aux écarts d'une dissipation orageuse , il n'a voit ni une grande force dans l'esprit , ni une solide instruction acquise , mais de l'aisance , de la facilité , une grâce particulière d'élocution qui donnoit du prix à ses moindres paroles , et cet attrait insinuant et doux de l'homme aimable qu'on éprouve sans l'expliquer. Poussé par son organisation nerveuse, et, selon un bruit généralement répandu, par les suites d'un accident très-grave de sa jeunesse, à de fréquents accès d'expansion turbulente , la vue d'une seule personne que son irritation pou voit blesser sulfisoit pour le contenir. Un bataillon d'ennemis déployé devant lui l'auroit fait bouillonner d'indignation et de rage. Un enfant l'auroit désarmé. Si on lui avoit attribué alors , dans un des cercles où il étoit le plus intimement connu , quelque action violente , il ne se seroit élevé qu'une voix contre la calomnie , et cependant la calomnie elle-même n'auroit pu exagérer. Laurent furieux ne ressembloit plus à l'homme des soirées paisibles , des spectacles et des promenades. Il n'appartenoit plus à l'espèce humaine. Le peuple disoit dans les rues : « Laurent est en » colère , Laurent est malade , Laurent a mis ses habits » de carnage ; il y aura des morts ! »

Ces horribles cruautés eurent un terme. La justice tenta enlin de reprendre ses droits et de frapper à leur

tour ces usurpateurs des vengeances publiques qui s'étoient mis si audacieusement à sa place ; mais elle ne montra long-temps qu'un vain simulacre de vigueur, toujours prêt à s'évanouir devant des passions plus puissantes que les lois. Soixante-douze compagnons deJéhu des départements de l'Est furent envoyés en jugement à Yssengeaux , dans la Haute-Loire, en présence d'un tribunal extraordinairement convoqué pour eux. Dans ce moment où le pouvoir mobile et mal assuré passoit de main en main , comme au hasard, pendant le court intervalle qui séparoit l'arrivée de deux courriers ou le glas de deux tocsins , et où les partis fatigués , mais non pas anéantis , mesuroient encore d'un œil menaçant leurs forces à peu près égales, un pareil nombre d'hommes déterminés , plutôt casernes que captifs dans les prisons d'une petite ville, auroient aisément décidé du sort d'une province ; aussi les débats de la procédure présentèrent un de ces tableaux bizarres qui caractérisent les temps d'anxiété publique : l'accusation fut timide , le témoignage inquiet et presque suppliant , la défense insouciante ou téméraire. Tous les prévenus furent absous , deux seuls exceptés , sur lesquels les charges s'étoient accumulées d'une manière si grave qu'ils n'essayèrent pas même de se soustraire à l'évidence accablante des faits. On reconduisit Laurent et un de ses camarades au cachot, pour y attendre la mort jusqu'au lendemain.

Il faut avoir vu Laurent pour se faire une idée de l'empire que pouvoit exercer l'héroïque et douce beauté de ses traits sur la multitude la moins sensible à l'ascendant de cette recommandation corporelle dont Montaigne parle quelque part. On imaginera sans peine l'effet qu'elle avoit dû produire sur un cœur de femme, et il y avoit une femme chez le geôlier d' Yssengeaux ;

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étoit-elle sa fille, ou sa nièce ou sa sœur ? c'est ce que l'histoire ne nous dit pas; mais ce qu'elle nous dit se retrouve si fréquemment , de temps immémorial , dans la tradition conteuse des veillées de village et dans les romances du peuple , que le récit ne mérite presque pas d'en être fait, et que j'en au rois ajusté un autre à mon chapitre, si j'aspirois à l'honneur difficile d'être neuf, au lieu d'écrire scrupuleusement sous la dictée de mes souvenirs. A deux heures de la nuit, la lourde porte de Laurent s'ouvrit , et il reçut la visite d'un ange sauveur, moins pur peut-être que celui qui s'introduisit pour le même dessein au milieu des gardes endormis d'un saint martyr, mais animé aussi de cet esprit de protection et de salut qu'inspire l'amour , et qui procède du même Dieu. C'étoit une jeune et jolie fille , qu'il n'avoit jamais entrevue qu'à travers ses barreaux , mais sur laquelle il avoit agi , sans le savoir , de cette puissance de séduction qui lui étoit naturelle. En pareille occasion , on ne discute guère sur les convenances d'un établissement. L'échange de deux bagues fit tons les frais de l'engagement nuptial , et Laurent se trouva libre , avec le regret de ne pouvoir sauver son compagnon d'infortune , qu'on avoit placé dans un cachot séparé à l'autre extrémité du bâtiment. Un cheval l'attendoit au village voisin, où il alloit être, avant le jour, rejoint par sa* fiancée, dont quelques circonstances différaient le départ. Le jour parut. Elle tarda. L'impatience le gagnoit, elle s'augmentait en raison des progrès que le soleil faisoit sur l'horizon, et une autre impatience agitoit la foule déjà rassemblée, parce que l'exécution devoit avoir lieu de bonne heure. Il avoit poussé à plusieurs reprises sur Yssengeaux, et en s'en rapprochant toujours, des reconnoi-sances inutiles. Sa tête s'exalte de cette

exaltation passionnée dont il ne savoit pas réprimer les élans; il suppose que sa bienfaitrice a été surprise dans sa fuite, et qu'elle le remplace dans sa prison. Il entre dans la ville , traverse , au bruit des voix qui le nomment , la place où des exécuteurs impassibles essayoient l'instrument de son supplice pendant que les gendarmes alloient chercher les condamnés , reconnoît parmi les groupes, au milieu desquels elle essayoit de se frayer un passage , la femme qui l'a délivré , s'ouvre un chemin vers elle , s'en saisit , la jette en croupe derrière lui comme un paladin de l'Arioste , et disparoît au galop. Je voudrais bien savoir s'il y a beaucoup de faits où s'allie plus de générosité chevaleresque et d'abnégation de soi-même , dans les fantaisies romantiques du moyen âge.

Après ce mépris si noble ou si brutal de ce que la plupart des hommes redoutent le plus, le prétendu malheur de cesser de vivre , on se tromper oit , à la vérité , si l'on attendoit beaucoup encore des amis de Laurent. Leurs qualités généreuses elles - mêmes étoient plutôt l'effet d'une organisation particulière que le résultat d'un principe , l'instinct forcené d'un aveugle courage que le développement d'une vertu de l'âme. Ils étoient parvenus à recevoir la mort sans s'émouvoir , sans se soucier; précisément comme ils la donnoient, et c'est tout.

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