‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 18 sur 40 · SOUS LE CONSULAT · texte numérisé non relu

SOUS LE CONSULAT

LE DEPOT DE LA PRÉFECTITiE ET LE TEMPLE

Le moi est odieux, dit Pascal. Le moi est bien pis que cela quand on n'a pas eu de part essentielle aux affaires, et qu'on figure tout au plus dans le drame de l'histoire comme un comparse inutile. Alors, il est ridicule, et c'est ce qu'il y a de pis en France. Cette considération m'auroit détourné d'écrire mes Souvenirs, si j'avois jamais imaginé que je les écrivisse pour un autre que pour moi. Cependant, je ne vois aucun moyen de traiter le sujet qui m'occupe, sans prendre un rôle dans ma narration. C'est l'inconvénient inévitable de ce genre d'ouvrage ; l'exemple de l'obscur Constantin de Renneville peut seul me rassurer. Il s'est fait le héros de cinq gros volumes sur la Bastille , et je me propos13 de n'être ni si fier ni si prolixe.

Je crois que tous les hommes qui ne se laissent pas dominer par des préventions ou duper par des livres sont d'accord sur la sensibilité de Napoléon. C'est injustice que d'en faire une âme implacable et cruelle; en faire une Ame affectueuse et bienveillante, c'est

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mystification. Il faisoit peu de cas de la vie des autres , mais c'est pour cela même qu'il n'en étoit prodigue que sur le champ de bataille. Hors du champ de bataille, il n'avoit point d'intérêt à verser du sang, et il n'y prenoit point de plaisir. Mais je ne vois pas de raisons pour lui savoir beaucoup de gré de cette mansuétude négative. Ce qui stimule les grandes cruautés , ce sont les grandes résistances , et le peuple françois , du temps du consulat et de l'empire , est certainement le peuple le moins réfractaire qui se 5 oit jamais courbé sous un sceptre. Il est tout simple de ne rien briser quand on ne trouve rien de cassant. L'opposition étoit formée alors dans tout le pays, et je le sais pour l'avoir vue de près, d'une cinquantaine de vieux jacobins qui ne faisoient plus peur même aux petits enfants, et d'une cinquantaine de vieux royalistes, dont la moitié pour le moins faisoit mourir de rire , à force de sottes prétentions et de rêveries ridicules. L'armée seule renfermoit des éléments à redouter pour h tyrannie; mais elle se vainquit elle-même en triomphant de l'Europe; elle s'enivra de son sang , elle s'éblouit de ses triomphes , et la gloire finit par la distraire de la patrie.

Ce qui caractérise d'une manière unique chez tous les peuples et dans toutes les histoires le règne de Napoléon , c'est l'excès de l'arbitraire et de l'illégalité ; je dis chez tous les peuples et dans toutes les histoires , parce que mes lectures, mes observations, mes voyages ne m'ont rien présenté de pareil , sinon dans la gravité des applications, au moins dans l'intensité du principe. Certainement il n'y a aucune comparaison à faire entre la pénalité de cette époque et celle des proscriptions triumvirales, de la jurisprudence en matière de sortilège, du tribunal sanglant d'un Jeiferys ou d'un Fou-

quicr-Tainville ; mais dans ces exceptions monstrueuses, il faut au moins reconnoîlre je ne sais quelle audacieuse loyauté , je ne sais quelle franchise féroce qui annonce que toutes les idées sociales ne sont pas subverties. C'est l'assassinat juridique, si l'on veut, mais ce seul mot juridique suffit pour sauver la pudeur d'un gouvernement et d'une nation. Il n'y a rien là d'occulte , de latent, de clandestin; on y voit bien l'abus le plus épouvantable, le plus sacrilège des formes; mais les formes y sont encore, et tant qu'elles subsistent, il peut rester un refuge à la justice, une espérance à l'humanité. Sous le règne de Napoléon , et dès la fin du consulat, les formes, d'abord enfreintes avec violence, tombèrent bientôt dans un tel mépris qu'on ne les auroit pas réclamées sans exciter la dérision. Ce que l'on en conserva, quant aux délits politiques, dont il est exclusivement question ici, n'eut pour objet qu'un petit nombre d'événements peu vulgaires et d'accusés trop connus pour qu'il fut possible de soustraire leur sort à la notoriété publique. Le reste obscur des malheureux suspects au pouvoir fut mis en masse hors de la loi commune. La justice, faite pour tous, fut déniée au proscrit. La prison devint une espèce de colonie d'ilotes jetée en dehors des limites de la société, et qui y avoit perdu tous ses droits. L'autorité reconnoissoit probablement un corps de délit, puisqu'elle infligeoit une peine; mais c'étoit sans jugement, sans information contradictoire, sans débats, sans instruction, sans interrogatoire; car on ne sauroit donner ce nom à une série de questions plus ou moins vagues , faites dans les bu— reaox de la police par un officier de police, et qui n'avoil le plus souvent pour objet que de constater l'identité du prisonnier. On négligeait quelquefois jusqu'à

celte formalité. J'ai connu un vieillard respectable et incapable de feindre, qui étoit depuis deux ans en prison sans avoir été interrogé, et qui me juroit sur l'honneur qu'il lui étoit impossible de deviner la cause de son arrestation. J'ai vu un papetier, nommé Métivicr, qui ne fut interrogé qu'au bout de huit mois. Ce jourlà, on s'aperçut qu'il y avoit eu erreur sur la personne; il fut mis en liberté. Quand il arriva chez lui, sa marchandise étoit séquestrée et sa mère étoit morte. — Chose étrange! ces formes conservatrices de la justice, qu'on feignoit de respecter à l'égard de quelques prévenus, ne les protégeoient que jusqu'à la condamnation inclusivement. Un accusé déclaré innocent étoit encore coupable. Dix de mes amis, acquittés à l'unanimité par des juges qu'on n'a jamais soupçonnés d'une arrièrepensée séditieuse, ont subi dix ans de captivité depuis leur absolution , et les portes des cachots pèseroient encore sur eux si la fortune lassée n'avoit pas abrégé les destinées du grand empire. Ce jugement après jugement avoit même un nom , mais un nom hibride , un nom monstrueux , un nom qui fait frémir ; il s'appeloit le jugement administratif.

Je serois désolé qu'on put supposer qu'il reste dans mon cœur quelque levain qui l'aigrît. J'ai conçu peu de haines en ma vie , et je me crois bien sûr de n'en avoir point conservé; mais je ne puis parler sans un peu d'amertume du régime de l'absolu , parée que je n'en connois point de plus flétrissant pour le caractère de l'homme, de plus contraire à la morale publique, de plus funeste à L'organisation sociale. Quant au foyer d'oppression et de cruauté de ce temps-là, je pense qu'il étoit pour le moins autant dans les choses que dans les personnes. On auroit tort de s'imaginer que

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Napoléon loi-même a suivi le principe de son pouvoir dans toutes ses conséquences. J'ai lu dans les Mémoires de ses amis qu'il s'excusoit de la violation du dogme social de la liberté individuelle, en assurant qu'il ne l'avoit tolérée qu'à l'égard de vingt-six personnes, et je suis convaincu qu'il croyoit parler vrai. Malheureusement, j'en ai vu six cents exemples dans peu de prisons et dans peu de mois, et cela est tout simple : ce que le maître a toléré par exception , l'esclave l'exécute par système. Cette exception devient sa règle, parce qu'elle éloit une exception. Ce qui contribue le plus à aggraver l'horreur que les tyrans inspirent à la postérité, c'est une responsabilité inévitablement attachée à leur triste condition, celle de tous les crimes que l'on commet pour eux. Ils sont trop bien servis.

Si l'on daigne se rappeler que j'écris sous l'impression d'un sentiment et non dans l'intérêt d'une composition régulière , on me pardonnera peut-être ces causeries, qu'il est bien facile d'ailleurs de me laisser finir tout seul quand elles tombent dans la redite et dans le verbiage. Il n'y a rien de diffus comme la mémoire, lorsqu'elle suit à travers le passé le fil des jours anéantis, trouvant tout bon pour s'occuper, parce qu'il n'y a point de pièce si mesquine dans le fatras de ses réminiscences qui n'ait été en son lieu une des pièces essentielles de la vie. J'ai promis d'ailleurs plus de traits que de portraits, et plus d'anecdotes que d'histoires, la conversation d'une veillée et point la matière d'un livre. En retournant par la pensée dans ces jours d'amertume et de misère, mais d'imagination et d'espérance , que des mois de voluptés ne rachèteroient pas à trop haut prix, j'y discerne je ne sais combien de physionomies ou naïves ou fortes que je rencontrerais avec plaisir

dans une galerie biographique, si un écrivain sans prétention et sans prévention me les montroit avec un peu de candeur et de chaleur d'âme. Il ne faut pas m'en demander davantage, c'est tout ce que j'ai promis. Il n'y a pas , au reste , dans tout le temps que j'ai vécu , de faits qui me soient propres, et que je puisse croire dignes d'être recueillis. Je n'en place ici quelques-uns que comme des points d'intersection entre des objets qu'ils rapprochent, un fond de mauvaise tenture derrière quelques tableaux plus recommandables par le sujet que par le travail, la trame grossière du tisserand sous la broderie machinale du tapissier.

Je fus arrêté à trois heures du matin, hôtel Berlin, rue des Frondeurs, par un inspecteur de police, nommé M. Veyrat, qui a acquis depuis une certaine célébrité. C'étoit un homme de bonnes manières et de bons procédés , qui se présentoit fort bien , et remplissoit avec toute la politesse requise sa pénible mission. Il s'est chargé trois fois de la même opération à mon égard, et deux fois au moins par une sorte de bienveillance, pour m'épargner les formes acerbes et grossières de ses confrères. Arrivé dans ma chambre, ildisoit à ses acolytes : «Retirez-vous, messieurs, je réponds du prisonnier » corps pour corps; » et nous échangions quelques paroles amènes et gracieuses, qui aboutissoient toujours de sa part à de vives offres de senice de la sincérité desquelles je n'ai jamais douté. La première fois, indigné d'èire palpé de la manière la plus indécente par deux agents qui me fouilloient pour s'assurer que je ne dérobois ni papiers ni armes, je les étendis sur le parquet, et un des soldats qui faisoient briller leur sabre nu à ma porte, n'en attendit pas davantage pour se persuader que jétois en état flagrant de rébellion. Mou

sang coula. M. Veyrat congédia la garde , et voulut me panser lui-même avec sa cravate. Si j 'a vois à être encore arrêté, il est probable que je regretterois M. Veyrat.

L'automne de 1803 étoit fort avancé. Le jour commençoit à peine à poindre quand je fus introduit au Dépôt de la préfecture, c'est-à-dire dans une salle basse, placée sur les limbes des bureaux, au côté gauche de la grande cour; la lumière, qui y pénétroit plus rare encore à travers des vitres presque opaques et garnies de grilles épaisses, me permit à peine de distinguer, dans cet Érèbc, quelques formes confuses et effrayantes. Je crus remarquer un mouvement en face de moi; c'étaient des tètes qui se soulevoient et retomboient périodiquement , comme si elles avoient obéi à Gii ressort. Je lis un pas, et je fus arrêté par une longue traverse de bois qui occupoit la salle dans toute sa largeur : j'allongeai la main, et je touchai un sabot; je !a retirai, et elle tomba sur un escarpin. Je compris que c'étoit là un lit de camp, et que le bruit du verrou, qui annonçait mon arrivée, avoit réveillé quelqu'un.

Le jour croissoit, et mes yeux se familiarisoient d'ailleurs avec les ténèbres permanentes du nouveau domicile pour lequel on venoit de me faire quitter le plus joli appartement de garçon qu'il y eût alors dans tout le quartier du Palais-Royal. Le lit de camp étoit couvert d'hommes pressés les uns contre les autres, sur le bois cru. Dans l'espace libre qu'on appeloit la rue, il y avoit un matelas sur un pliant, et un vieillard sur ce matelas. L'objet de ce privilège étoit un journaliste septuagénaire, qui comptoit alors sept ans de prison, et que l'humidité des cachots auroit criblé toute seule dégoutte et de rhumatismes; s'il n'y avoit pas eu quelque disposition ; il étoit ce jour-là en transfèrement, et

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il y étolt avec son lit, parce qu'on n'avoit pas pu le lui refuser. Ses formes anguleuses et ramassées par la douleur, comme celles de Scarron, n'avoient pas été calculées dans la répartition des places étroites du lit de camp. Elles en auroient troublé l'économie.

Il fit jour, ou plutôt les ténèbres devinrent visibles. Deux ou trois prisonniers descendirent du lit de camp et passèrent devant moi pour me reconnaître. Un autre se mit à genoux contre la croisée pour faire sa prière du malin. Plusieurs battirent le briquet , et allumèrent le cigare. Un homme qui occupoit la place extrême de droite, et dont la physionomie méridionale paroissoit animée de tout ce feu d'esprit et de courage que Bordeaux entretient dans la longue jeunesse de ses enfants, s'assit avec autorité, jeta au loin le madras dont ses cheveux étoient retenus, et après avoir passé sa main avec une sorte de coquetterie à travers leurs longues boucles noires, il ordonna le silence, et on se tut. C'étoit le prévôt du dépôt. Il étoit dans ce dépôt depuis quatre mois.

M. de Prune, c'est son nom, devoit m'interroger. C'étoit le droit du prévôt de la chambrée dans toutes les prisons; c'étoit même son obligation, et il n'y a point d'institution sociale qui s'explique mieux que cette belle institution de la société fortuite et forcée des prisons. Si la chimère de l'égalité s'est jamais réalisée quelque part, j'imagine que c'est dans un cachot. Cependant au cachot même il y a une sorte de hiérarchie ; l'innocence et le malheur y ont de grands privilèges. Les méchants s'y rendent justice; ils ne se mêlent pas aux honnêtes gens ; ils les respectent de loin. L'interrogatoire du prévôt a pour objet cette séparation provisoire, qui est soudainement déterminée par la nature

du délit et par le caractère de l'individu. Après un quart d'heure de conversation ou est classé; au bout d'une heure on a trouvé ce qu'il y a de plus précieux au monde, et surtout en prison, des amis. Cela donneroit envie de n'en pas sortir.

Je ne manquois pas de vanité. C'est un vice dont j'ai eu le bonheur de me guérir, mais qui m'a fait faire bien des sottises. J'étalai donc avec complaisance les motifs de mon arrestation, dont je me glorifiois comme un enfant. Ma petite allocution produisit tout l'effet que je pouvois en attendre. A peine eus-je articulé mon nom qui avoit apparu cinq ou six fois au bas d'une colonne du Citoyen François de Lemaire, que dix mains pressèrent la mienne. M. de Prune descendit de son lit de camp, et me donna une accolade cordiale. Le vieux journaliste se souleva sur sa couchette , et quand il fut parvenu à y prendre à peu près la position d'un homme assis , il m'adressa la parole en renversant en arrière son bonnet de loutre , de manière à me découvrir tout entière une des figures les plus vénérables que j'aie vues de ma vie : « Je te commis, » me dit-il avec cette solennité oratoire qu'on apprenoit quelques années auparavant dans le forum de la révolution ; « je » suis de ton pays; je m'appelle Eve Démaillot, vieux » républicain, et profès dans l'apprentissage que tu com- » menées. On m'a parlé de toi; on m'a dit que, tout » jeune, tu avois quelque chose de cette énergie franc- » comtoise qui est inébranlable comme notre Jura, ,1c » suis enchanté de te voir ici ; le monde et les plaisirs » gâtent les meilleurs naturels ; ces polissons de Girou- » dins se sont perdus dans les salons de Roland. C'est » la prison qui est le séminaire des patriotes. Il faut » que lu l'accoutumes à souffrir pour devenir digne

» d'être un jour le bâton de vieillesse de la liberté. » J'embrassai tendrement ce bon vieillard, dont j'ai longtemps partagé depuis la captivité, et que je retrouverai tout à l'heure.

A dix heures on vint faire l'appel. Je connus à mon tour mes camarades d'infortune. C'étoit un singulier mélange de noms : M. Récamier, M. Brentano, M. Titus, premier danseur du théâtre de Bordeaux; M. de Goville, ancien commandant de dauphin - cavalerie ; M. Bette d'Étienville , homme de lettres , déjà fameux dans l'affaire du collier ; M. Edouard de Molière, gardedu-corps; M. Renou, ancien chef de division vendéen, dont 31. de Chateaubriand a si avantageusement parlé. Nous étions en tout vingt-huit dans ce parallélogramme étroit qui n'avoit certainement pas trente-six pieds de longueur. Un homme ne répondit pas à l'appel : il s'appeloit Octave : c'étoit un noir qui avoit servi de secrétaire à Toussaint-Louverture, et qu'on venoit de traîner en France avec son chef pour y apprendre les douceurs de la civilisation perfectionnée. Octave ! répéta impérieusement le concierge , et le nom d'Octave n'éveilla pas un prisonnier endormi. « Attendez , » dit de Prune après un moment de réflexion ; « c'est ce noir si spiri- » tuel et si éloquent qu'on a amené ici il y a neuf jours, » et qui depuis sept jours a refusé de manger; il est à » la droite du lit de camp. » Il y étoit en effet, couché sur le ventre selon son habitude. « Eh ! répondez-donc, » mauricaud, » dit le valet du concierge en agitant violemment la main de cet infortuné, et en la laissant retomber. Octave ne répondit pas : il étoit mort.

Pendant qu'on emportoit ce cadavre, on amenoit d'autres prisonniers. Il y avoit eu alors une grande conspiration à Paris. Une centaine d'honnêtes citoyens

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s'étoient avisés qu'il n'y avoit rien de légal clans la suspension des garanties de la liberté individuelle et du droit de pétition que la constitution de l'an vin avoit sanctionnés, comme toutes les constitutions du monde ; et ils avoient rédigé cette réclamation légitime dans les formes les plus respectueuses, sous le titre de Pétition au Tribunal. La France se lèveroit aujourd'hui tout entière pour appuyer une pareille réclamation s'il se trouvoit jamais un gouvernement assez insensé pour y donner lieu. Dans ce temps-là elle se mettoit à la fenêtre pour voir passer quelques prisonniers bâillonnés, et elle trouvoit cela très-bien. C'étoit véritablement l'âge d'or pour le despotisme. On nous jeta quinze ou vingt pauvres imprimeurs ou libraires, Charles, de la rue Guénégaud, Pilardeau , Maison , Dabin, et je ne sais qui encore, et puis avec eux un nommé Aubry, qui les passoit de toute la tête comme le Turnus de Virgile. C'étoit un géomètre qui s'avisoit d'appliquer les idées exactes de sa science aux fantaisies de la politique. Il se déclara l'auteur de la pétition, et il fit à merveille, car elle étoit fort belle, fort noble, fort mesurée. Cependant l'écrivain qui osoit attester la liberté sous ce gouvernement de liberté couroit d'autres chances qu'une de ces disgrâces de bureau que nous voyons maintenant si fécondes en succès populaires. Aussi ce bonhomme fut tout au plus avec un autre, si je ne me trompe, le dernier François qui osa pousser un cri d'indépendance; mais ce cri intempestif ne retentit ni dans la commission de la liberté individuelle ni dans la commission de la liberté de la presse , brillantes pépinières de ces généreux amants de nos institutions que nous avons retrouvés depuis si ardemment zélés pour les intérêts du peuple. Retenus alors par une sublime pru-

dence dont l'avenir goûtera les fruits , ils s'exerçoient de loin à combattre le despotisme quand il se seroit usé par ses excès. Ils fu voient devant lui , à l'exemple de l'aîné des Horaces, pour profiter de sa fatigue, et se préparoient en silence aux triomphes de la tribune alîranchie. Que Dieu les y maintienne long temps !

Le surlendemain ce fut autre chose; le vent des conspirations avoit soufflé du nord, et on arrivoit en prison en descendant de la diligence de Bruxelles ou du paquebot de Calais. C'étoit un théâtre d'oppositions dramatiques relevées par quelques ridicules touchants. La fusion de tous ces sentiments passionnés que la tyrannie soulevoit contre elle étoit si rapide et si affectueuse , qu'une nouvelle génération aura peine à la comprendre l. Royalistes et républicains se précipitoient les uns vers les autres pour se prendre la main ; et , par une exception plus commune dans nos cachots que dans les salons du consul , ces mains , étonnées de se presser, étoient pures de rapines et de sang. L'abus du pouvoir n'a jamais manqué de produire le même rapprochement ; et cette leçon est écrite si distinctemont dans l'histoire , qu'on est consterné de voir que les gouvernements l'épelleni encore.

Au bout de quelques jours nous étions cinquantesix. Si l'on se rappelle la circonscription étroite de notre prison , on concevra que cinquante-six personnes n'y étoient pas exactement à l'aise. Le lit de camp pou voit en recevoir une vingtaine, qui étoient moins gênées depuis que le cadavre étoit parti. La barrière du lit, de camp en recevoit lout autant : mais on n'y étoit qu'assis sur un siège étroit el anguleux. Les plus forts passoient

1 Je me Irontpets. I! est l'on de rappeler «pu1 tooj ceei cîoit ('■dit en I8:>G.

la nuit debout autour du lit de Démaillot , qui ne dormoit jamais, à l'entendre racontant ses magnifiques histoires de la révolution , palpitantes de la vérité d'une époque, et vivantes , et animées , et tragiquement solennelles , comme une émeute des faubourgs , comme une séance des Jacobins , comme une journée de la Convention ; et nous autres jeunes, nous échangions quelques idées entrecoupées , tout empreintes du regret d'être nés trop tard pour bien mourir. Nous comptions sans l'avenir.

Tant de nuits sont longues à être debout. Si peu d'heures de sommeil , sur un pavé de briques ou sur un lit de bois, suffîsoit mal à réparer les fatigues de cette exaltation fiévreuse qui nous dévoroit. Le quinzième jour je m'assis sur un siège un peu plus commode : on m'interrogeoit; et mon interrogateur étoit un M. Bertrand, chef de la première division de la police, homme très-massif de formes et très-délié d'esprit, presque borgne, tout à fait boiteux , et dont l'aspect n'avoit rien de séduisant , ni d'ensemble , ni dans les détails. C'étoit un ancien imprimeur-libraire de Compiègne, qui avoit l'érudition de son état , l'expérience de son temps, et deux choses avec lesquelles on arrive à tout à Paris, de la souplesse el du savoir-faire ; homme de meilleure composition d'ailleurs, qu'on ne l'a dit, pour cette couvée d'enfants mutins qu'on épouvanloit de son nom comme de celui de l'ogre, et très-disposé à ne faire de mal à personne quand il pouvoit s'en dispenser sans nuire à son crédit.

J'abrégeai beaucoup mon interrogatoire, qui menaçoit de tirer en longueur, en allant droit au fait à la confession duquel on vouloit m'a mener par une suite d'inductions, Comme je m'allendois à un dénouement

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