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sérieux , je cherchois à me montrer digne de mon rôle , au moins à ]a dernière tirade ; et je n'avois pour cela d'autre moyen de me faire valoir que celte ingénuité un peu fière qui n'est ni sans abandon ni sans audace. Je fus très-content de moi ; et c'étoit alors mon habitude. La seule chose qui m'interdit , c'est que mon interrogateur exigea que je restasse les yeux fixés sur lui à chaque réponse. Dans les intervalles seulement je pouvois regarder à droite ou à gauche. J'ai passé vingtcinq ans sans pénétrer ce mystère ; et je doute encore que la psychologie de la police fût assez perfectionnée pour comprendre la puissance de ce regard qu'une habitude effrontée a scellé à la prunelle du questionneur sur le malheureux qui le subit. Quand je pense à cette spéculation de la curiosité insidieuse d'un homme grave et froid qui poursuit industrieusement un secret de \ie ou de mort dans l'âme intimidée d'un enfant, je ne puis m'empècher de croire quelquefois que les précautions dont la société s'est armée contre le crime n'ont rien à envier au crime lui-même en bassesse et en férocité.
L'intérêt de l'état essentiellement compromis par quelques bluettes éphémères exigeoit qu'on débrouillât le chaos de mes papiers , qui devoil receler je ne sais combien de rêveries suspectes et d'amplifications séditieuses. Dieu sait quelles belles choses il y avoit là-dedans ! Au bout de je ne sais combien de temps un agent de police me secoua le bras pour m 'avertir qu'il fall rit retourner au dépôt , car j'avois profité de la lecture de mes manuscrits pour dormir, Rendu à mes camarades, je mimai de toute ma verve de jeunesse la scène de ce libraire devenu homme d'état, qui se fait lire comme naguère les manuscrits d'un pauvre auteur, mais avec une autre latitude , et qui au lieu de se dire : Ferai-je
imprimer cela?. ... se demande si les membres du poète sont bons pour le corset de force , et sa tête pour la guillotine. Ce joyeux contraste , lancé dans ce monde de libraires et de littérateurs dont nous étions inondés, et entretenu par cette source de saillies qu'on n'a jamais tarie en prison , nous amusa toute la nuit. Le soir du jour suivant , je fus transféré au Temple ; et je laissai notre chambre immonde et fétide avec le regret amer qui vous obsède long-temps sur votre cheval , quand vous quittez le matin une auberge de campagne où vous avez remarqué en soupant une jolie nièce du bourgeois, à l'œil transparent, aux cils noirs, à la cornette blanc de neige , qui a oublié , contre sa promesse , de se lever de bonne heure pour vous regarder depuis la porte. Cette comparaison même est très-froide , car il n'y a rien à comparer aux amitiés des prisonniers.
L'agent de police qui me conduisoit en fiacre je ne savois où , étoit un peu ivre. Je n'aurois pas été en peine de le tromper sur l'identité , s'il n'y avoit pas eu des gendarmes sur la banquette de devant et des gendarmes aux portières. « Hélas ! mon ami , » me dit-il avec une sentimentalité burlesque ,« il faut pâtir pour » la bonne cause. Vous êtes probablement émigré.... » Dieu ! que j'honore les émigrés!.... — Je n'avois pas » cet honneur-là , .Monsieur ; j'étois trop jeune à l'é- » poque de l'émigration pour savoir jeter la Manche ou » les Alpes entre l'échafaud et moi , et cette démarche , » d'une louable prudence ou d'une bravoure aventu- » reuse , indique un tact ou une prévision qui n'au- » roient pas été de mon âge. — Comment donc êtes- » vous poursuivi , mon pauvre jeune homme?... » Empressé de répudier cette sale pitié , « Je suis poursuivi » comme Jacobin » , lui dis-je , et il me scmbloit que
la conversation finirait là. — « Les Jacobins !»s'écria-t-il, « à qui en parlez-vous ! Un Jacobin ! je le porte dans » mon cœur. Je l'ai été, jacobin , et des durs, mon cher o enfant. Je ne sais pas si vous m'en croirez : Henriot » m'aimoit comme un frère; et ce pauvre Hébert! il » n'a jamais passé près de moi sans me serrer la main. » Quelle âme qu'Hébert! quelle âme!... Sa femme » étoit un peu bigote , lirais lui , c'étoit un charme que » de l'entendre ! Un Brutus ! un Marins ! un Scévola !. .. » 11 auroit tué son père. — Et comment se fait-il qu'avec » tant de prédilection pour toutes les opinions extrêmes » au milieu desquelles l'usurpateur de nos libertés s'est » placé , vous serviez d'instrument à ses proscriptions? » — Hélas! répondit-il, quand on est père de famille, » on veut de l'avancement. » Le misérable avoit peutêtre envie d'être bourreau.
Enfin , et il en étoit temps pour mettre un terme à cette scène de dégoût, nous arrivâmes au Temple. On m'écroua dans le bureau de M. Fauconnier; on me conduisit à une petite chambre carrée , garnie de quatre couches assez propres, dont trois étoient occupées; et je goûtai , avec un ravissement qui ne retarda pas de long-temps mon sommeil , la fraîcheur d'un gros linge blanc, et la souplesse voluptueuse d'un oreiller de paille.
Le lendemain , il fit un peu plus jour à mes yeux qu'à la salle de dépôt. Des commencements de démolition déblayoient de tous côtés nos tourelles ; et nous avions de l'air et de la lumière à nous quatre pour vingt prisonniers de la Préfecture. In de ces messieurs se leva de très-bonne heure, parce qu'il alloit être transféré, et qu'il en étoit prévenu. Je ne remarquai d'abord en lui qu'une obésité énorme, qui gêuoit assez ses
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mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et d'éloquence dont on retrouvent des traces dans l'ensemble de ses manières et de son langage. Ses yeux fatigués eonserf oient cependant je ne sais quoi de brillant et de fin qui s'y ranimoit de temps à autre comme une étincelle expirante sur un charbon éteint. Ce n'étoit pas un conspirateur , et personne ne pouvoit l'accuser d'avoir pris part aux affaires politiques. Comme ses attaques ne s'étoient jamais adressées qu'à deux puissances sociales d'une assez grande importance, mais dont la stabilité entroit pour fort peu de chose dans les instructions secrètes de la police, c'est-à-dire la religion et la morale , l'autorité venoit de lui faire une grande part d'indulgence. Il étoit envoyé au bord des belles eaux de Charenton , relégué sous ses riches ombrages; et il s'évada quand il voulut. Nous apprîmes, quelques mois plus tard , en prison , que M. de Sade s'étoit sauvé.
Je n'ai point d'idée nette de ce qu'il a écrit. J'ai aperçu ces livres-là; je les ai retournés plutôt que feuilletés, pour voir de droite à gauche si le crime filtroit partout. J'ai conservé de ces monstrueuses turpitudes une impression vague d'étonnement et d'horreur ; mais il y a une grande question de droit politique à placer à côté de ce grand intérêt de la société , si cruellement outragé dans un ouvrage dont le titre même est devenu obscène. Ce de Sade est le prototype des victimes extrajudiciaires de la haute justice du consulat et de l'empire. On ne sut comment soumettre aux tribunaux , et à leurs formes politiques , et à leurs débats spectaculeux , un délit qui olfensoit tellement la pudeur morale de la société tout entière, qu'on pouvoit à peine le caractériser sans danger ; et il est vrai de dire que les maté-
rlaux de cette hideuse procédure étaient plus repoussants à explorer que le haillon sanglant et le lambeau de chair meurtrie qui décèlent un assassinat. Ce fut un corps non judiciaire, le conseil d'état, je crois, qui prononça contre l'accusé la détention perpétuelle; et l'arbitraire ne manqua pas d'occasions pour se fonder, comme on diroit aujourd'hui , sur ce précédent arbitraire. Je n'examine pas le fond de la question. Il y a des cas de publicité où la publicité est peut-être plus funeste que l'attentat ; mais il faudroit alors un Code réservé pour des cas réservés; il faudroit que la loi eût ses grands pénitenciers comme régisse. Parmi les images de Némésis que les anciens nous ont laissées , il y en a une qui porte un voile : autrement il est aisé de comprendre comment cette usurpation du droit de juger, tout exceptionnelle qu'on ait voulu la faire, tombe de degré en degré aux derniers agents des derniers pouvoirs ; et remarquez que lorsqu'un de ces attentats a été commis deux ou trois fois, il change tout à coup de nom. Il s'appelle jurisprudence. Les sociétés ne périssent que par des abus légitimés.
J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes veux. Je me souviens seulement qu'il étoit poli jusqu'à l'obséquiosité , alïable jusqu'à l'onction , et qu'il parloit respectueusement de tout ce que l'on respecte.
Le second a été célèbre depuis par un ouvrage ridiculement pensé et détesîablement écrit, dont la suppression légale sera pour sa mémoire une espèce de bienfait ; c'est le comte de Barruel-Beauvert, personnage singulièrement composé de deux êtres fort distincts , qu'il est impossible d'identiûer logiquement. J'ai rencontré peu de causeurs plus spirituels, cl je n'ai jamais lu d'autear plus commun. Placé au hasard el partout,
un tact exquis l'associoit sur-le-champ à l'esprit de ses auditeurs, et il enchantoit tout le monde. Assis au bureau de l'homme de lettres, il rappeloit dès la première ligne ce joli mot qu'il avoit inspiré à Rivarol : Quand il écrit, il ne sait plus ce qu'il dit. Naturellement aimable et conciliant, comme il étoit ingénieux et piquant sans amertume, il puisoit dans son écritoire de la morgue et du mauvais ton. Personne n'a plus perdu que Barruel-Beauvert à l'invention de l'imprimerie.
Ce prisonnier , c'est le second. Je tombai dans les bras du troisième , parce que je le connoissois bien. Il s'appeloit Nicolas Bonneville, et, avant la révolution, le chevalier de Bonneville. G'étoit le contemporain et l'ami de Fontanes, de Roucher, d'André Chénier : le collaborateur de ce vertueux Fauchet, évèque du Calvados, dont les passions politiques de notre époque ont méconnu la vie et la mort. Mon intention est de parler ailleurs, si l'on daigne m'écouter encore, du mouvement littéraire de cette génération, sur laquelle il me semble qu'on s'est mépris en beaucoup de choses. Je prouverois facilement alors que la révolution poétique de la nouvelle école s'est faite presque simultanément avec la révolution politique qui remuoit les peuples; mais cette question déborde les demi-cercles étroits d'une parenthèse; elle me ramènera nécessairement à Bonneville.
Comme homme d'opinion, il n'avoit fait sa cour qu'au malheur. Pour lui , les causes perdues étaient les bonnes, les infortunes étoient les droits, et il auroit pu arborer un vœvictoribus! pour devise. Les caractères de celle nature ne sont jamais redoutables aux tyrans. « Espères-tu épouvanter le crime, lui disoit
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Mercier , avec tes joues couleur d'églantinc et tes yeux couleur de pervenche? — Tais-toi, vipère!... »
Cependant Marat demanda un jour la tète de Bonne ville. Cela se trouve dans le Moniteur de janvier à février 1793. Bonneville étoit si beau et si doux, que les furies des tribunes elles-mêmes l'escortèrent , pour le sauver, jusqu'au dehors du jardin , comme ces protégés de Salomon que des esprits de malice transportent au loin , sous la condition qu'ils ne prononceront pas en chemin le nom du Seigneur. Depuis ce temps-là , tantôt fugitif, tantôt prisonnier, tantôt préparant des asiles aux proscrits de toutes les opinions, sans acception de leurs fautes et de leurs excès, il avoit ouvert dans son appartement de la rue du Four-Saint-Germain un refuge de sûreté pour les blesses de tous les partis, comme on l'a dit avec tant d'esprit à l'honneur d'une politesse pleine de grâce , mais un peu moins périlleuse. Cette fois, Bonneville étoit en prison pour avoir caché Barruel-Beauvcrt, bien que ces deux hommes-là fussent aux deux extrêmes d'une opinion. Mais dans les gens de bonne foi le diamètre de l'opinion est rétractile : il y a un point sur lequel on se retrouve.
J'avois été introduit deux ans auparavant chez Bonneville par un docteur Seyffert, que le monde a oublié, et c'est ingratitude, s'il en fut jamais, car le docteur Seyffert n'avoit de pensées que pour le bonheur du monde. Il est vrai que cela ne regardoit ni vous ni moi, ni personne en particulier, mais un 'monde éventuel qui doit exister un jour, et une société de bâtisseurs occultes qui apportent depuis une centaine d'années des matériaux à la Babel intellectuelle de AVeissaupt. Il étoit si facile alors de me faire monter sur les ailes mystiques des anges de Swedenborg, ou de m'enterra
tout vivant dans les entéléchies massives de Saint- .Martin , que je fus néophyte au premier appel, comme saint Paul. Le docteur Seyffert, qui savoit tout (c'étoit un des privilèges de notre initiation), ne savoit presque pas le françois , et je ne l'en trouvois que plus imposant. Cela me faisoit comprendre au moins pourquoi je ne le comprenois pas.
Un de nos dîners chez Bonneville , et cette fantaisie de la mémoire me revient à propos et non à la suite de ceci, m'a laissé une telle impression que lorsque je repasse dans ces idées-là il me semble que je rêve. Nous nous trouvâmes six dans la chambre immense du poète. Elle avoit quatre croisées sur la rue. La nappe éloit jetée sur une table oblongue, chargée à ses deux pôles de bronzes , de sphères , de cartes , de livres , de bustes , de portraits. Je ne connoissois de nos convives que cet impénétrable Seyffert, avec son répertoire de pensées, mille fois plus profond mais mille fois plus obscur que l'antre de Trophonius, et ses hiéroglyphes de mots, qui auroient laissé Thèbes sans roi et Jocaste sans mari. Le vieux Mercier entra et s'assit, le menton appuyé sur sa haute canne à pomme d'ivoire, sans se découvrir d'un grand chapeau poudreux que ses excellentes filles, si tendres et si attentives, avoient cependant oublié de brosser ce jour-là. Le cinquième convive étoit un militaire de cinquante ans, à la figure inverse et retroussée, réservé de langage comme un homme d'esprit, commun de manières comme un homme du peuple. On l'appeloit le Polonois. L'autre étoit un Anglo-Américain à la tête toute profilée, longue, maigre, étroite , macérée , sans expression ; car la douceur , la bienveillance et la timidité en donnent peu. L'étude dis langues étrangères étoit alors fort difficile, à cause
de nos guerres et surtout à cause de nos préventions nationales, imprudemment nourries par une école étroite et envieuse. Bonneville, puissant d'instruction comme de génie , soutenoit sans se gêner cette conversation polyglotte, qui n'arrivoil que par lambeaux à mon attention si curieuse et si émue. Cependant ce repas cosmopolite est, comme je le disois tout à l'heure, une des idées culminantes de mon passé. Il est xrcÀ que cet Anglo- Américain , c'étoit Thomas Payne ; et que ce Tartare aux traits maussades, c'étoit Kosciusko. Le premier matin de ma captivité au Temple n'étoil pas bien avancé ; nous avions à peine eu le temps , Bonneville et moi, de nous raconter réciproquement le sujet et les circonstances de notre arrestation , et de nous féliciter au moins du hasard consolant qui nous réunissoit, quand la porte de la chambrée s'ouvrit pour laisser entrer l'agent de police qui devoit procéder au transfèrement de M. de Sade. Un instant après nous fûmes visités par Baudin , dit Lahaye , ■ vieux chouan aux cheveux roux, qui habitoit la maison depuis je ne sais combien d'années, et que cet avantage de position , moins encore que l'heureuse facilité d'un caractère ouvert et jovial, faisoit participer, jusqu'à un certain point, à l'indépendance et aux privilèges des guichetiers : « Notre-Dame, dit-il en m'envisageant » avec un gros sourire , voici une bonne pratique ! ce » n'est pas de deux ans que j'aurai les étrennes de sa » barbe ! » En effet , Baudin étoit le barbier banal des prisonniers , et , en sa qualité de barbier, notre gazette vivante. Aussi étoit-il toujours bien accueilli , quoique son opération toute bienveillante s'impliquât d'une dis- . gracieuse formalité. « Allons , reprit-il , M. le comte , »la petite cérémonie!» Barruel-Beauvert , à qui il
s'adressoit , s'empressa de s'asseoir , et Baudin , tirant deux fortes ficelles de sa poche , assujettit vigoureusement ses bras pendants aux deux montants de la chaise de bois , avant d'exhiber les instruments essentiels de son art. Cela me remplit d\m étonnement qui n'étoit pas sans terreur. « Cette précaution qui doit te sur- » prendre , me dit Bonnevillc , est d'un usage assez » récent. On ne s'en est avisé que depuis qu'un M. de » Christoval , qui t'a précédé dans le lit où tu viens de » passer la nuit, s'est servi du rasoir du barbier pour » se couper la gorge. On prétend qu'il a porté le coup » si profondément que la tête ne tenoit plus que par » les vertèbres. » Je me retournai vers mon lit avec une vive émotion , et je vis sur la muraille la trace d'un long jet de sang.
La vie du Temple étoit assez bonne. On y étoit nourri aux dépens de l'État , et quoique les repas n'y fussent pas servis avec cette élégance lucullienne de la Bastille, qui a inspiré à Marmontel une description si résignée et si appétissante dans la drôle d'histoire de ses malheurs, ils ne faisoient pas regretter à Bonneville les haricots classiques de Montaigu. Malheureusement, mon nom se trouva impliqué dans des affaires toutes nouvelles, suivies de précautions plus sévères, et qui , en me réduisant au pain et à l'eau , élargissoient d'autant le budget de la police. Au bout de neuf jours , je fus encore transféré , et tout changea horriblement. J'avois achevé la lune de miel des prisons.