SAINTE-PÉLAGIE
Si j'avois à retrancher par la pensée quelques milliers de jours de ma vie, je ne sais si j'y comprendrois un seul des quarante-deux jours de secret rigoureux que je passai à Sainte-Pélagie, sous les plombs, quoiqu'il ne leur ait certainement rien manqué de ce luxe de privations et de misères auquel on ne sauroit refuser un peu d'intérêt et de pitié. Mes rapports avec les hommes se réduisoient à la visite quotidienne d'un guichetier silencieux, qui venoit à midi me jeter un pain noir , remplir mon écuelle d'un potage abondant , mais désagréable à la vue , et s'assurer que l'eau de ma cruche n'était pas gelée. Cette écuelle et cette cruche , auxquelles une planche scellée au mur servoit de support, étoient les pièces essentielles de mon ameublement; le reste se composoit d'un baquet et d'un sac de toile grise dont l'usage avoit singulièrement obscurci la couleur modeste, et qui iaissoit échapper de toutes parts, à travers le large réseau de sa trame relâchée, de courts fragments d'une paille sale et pourrie, sur laquelle, depuis dix aus, ou pleurait et on dormoit : c'étoitmon lit. On n'avoit pas pensé d'ailleurs, dans la distribution architecturale de la maison, à rendre cette pièce commode pour la promenade; et le seul exercice qui me fût possible consistoit à exposer incessamment mon sac à l'influence des pâles rayons du soleil d'hiver, dans les jours rares et pendant le petit nombre d'heures
où ils descendoient de la bée courte et étroite qui nie fournissoit un peu de lumière. Mais mon âme ne manquoit pas pour cela d'étude et d'occupation. A vingt ans, il n'y a point de solitude où l'imagination ne se fasse un monde , point d'ennuis qu'elle ne charme d'amour, d'espérance et de poésie. L'avenir est si long , si brillant et si sûr , et les innombrables jours qu'il déroule sont peuplés de si riantes chimères ! Aurois-je osé gémir de goûter si jeune la gloire de souffrir pour une noble cause , qui est la plus haute ambition des nobles âmes? N'étoit-il donc personne dans la France dégénérée qui enviât mon infortune, au prix d'une couronne civique? C'est ainsi que raisonne la vanité dans les jeunes gens , et quelquefois dans les hommes faits. Et puis n'étoit-ce rien que d'exciter , dans un joli salon bleu de la rue Saint-Georges, une émotion tendre et peut-être passionnée qu'on auroit long-temps cachée à l'amour, et qu'on ne pouvoit refuser au malheur? Si quelque idée trop sombre prenoit un moment le dessus, si toutes les probabilités de salut échappoient à mes calculs et à mes raisonnements, n'avois-je pas à ma merci les ressources du merveilleux, aujourd'hui les anges, demain les fées, pour m'endormir bercé par un épisode de la V iodes Saints, ou par un conte des Mille et une Nuits? D'ailleurs je me croyois poète, et je trouvois à composer des vers un plaisir d'autant plus difficile à expliquer , qu'il m'étoit impossible d'en conserver un seul ; car ma mémoire ne conserve que ce que j'ai écrit, et je n'avois pas même une épingle pour les tracer sur la muraille. Ainsi, chaque nuit dé- Uuisoit l'ouvrage du jour, et chaque jour cependant je recommençois, avec l'intrépide constance de Pénélope, un travail qui devoit avoir le sort de celui de la
veille , et disparaître de ma pensée avant le lendemain. Je dois compter enfin, parmi les faveurs particulières de mon organisation, une aptitude très-prononcée pour le sommeil, dans les mauvais temps de ma vie. Les heures du plaisir m'ont paru souvent trop longues, mais j'ai eu meilleur marché de celles de la douleur : je les abrégeois en dormant.
Malgré l'inappréciable douceur de ces compensations , qui ne seront peut-être un objet d'envie pour personne , mon corps souffrit. La rareté du jour et de l'air, le défaut absolu d'activité et presque de mouvement , l'austérité d'un régime dont je n'avois fait l'apprentissage ni au café Hardi , ni dans les cabinets de Rose et de Naudet, l'intensité du froid surtout, qui fut très-rigoureux celte année-là , quelques-une de ces causes prises à part , ou toutes ces causes réunies, me firent contracter une infirmité nerveuse de la nature la plus bizarre. C'éloit une espèce de crampe, ou plutôt c'étoit un engourdissement des extrémités, dont l'invasion n'a voit rien de très-pénible, mais qui devenoit horriblement douloureux quand il étoit parvenu au torse. Enfui le cerveau lui-même étoit envahi , et c'étoit le temps heureux du paroxisme. Alors je perdois connoissance pendant quelques minutes, et lorsque je revenois à moi, mes membres étoient affranchis des liens de fer qui les brisoient un moment auparavant ; j'étendois sans effort mes bras assouplis, mes poumons jouoient librement dans ma poitrine élargie. Il ne me restoit de celte crise qu'un long et morne abattement sans douleur; mais elle se renouveloit souvent, et quelquefois dans la même heure. Un guichetier de service me surprit dans un de ces accès, et je dus sans doule à sa bien-
veillance de voir finir la triste épreuve du secret , car il y a des guichetiers bienveillants ; il y a même peu de guichetiers qui ne le soient pas ; et c'est pour cela qu'on les fait passer de semaine en semaine aux différents services de la prison, de sorte qu'ils ne soient ramenés qu'à leur numéro d'ordre à la chambrée ou au cachot où l'on pourroit craindre qu'ils n'eussent conçu quelques prédilections propres à les détourner d'un devoir. C'est là, sans contredit, une des plus cruelles rigueurs de la captivité. Il est si doux de rencontrer tous les jours , ne fût-ce que pour un moment, une figure connue, dont le silence forcé pareil éloquent à force de bonté , et qui daigne au moins vous aimer du sourire et du regard !
Ma nouvelle résidence fut fixée au n° 6 du troisième étage de Parrière-bâtiment. On nommoit cet étage Y Opinion , parce qu'il étoit spécialement destiné aux détenus pour des faits politiques. Les étages inférieurs s'appeloient, le premier et le second, des Pailleux ou des Grinckes , c'est-à-dire des voleurs. Il arrivoit toutefois fréquemment, quand les chambrées de l'Opinion étoient au complet , qu'on déposât un nouveau détenu de Y Opinion chez les Grinckes, et réciproquement on nous donnoit des Grinckes et quelquefois pis quand les corridors du vol et de l'assassinat regorgeoient d'habitants. Peu de temps avant mon arrivée au n° 6 , la couche que je venois y prendre étoit occupée par un épicier de la place Maubert dont le crime est horriblement fameux :. c'est ce Trumeau, qui avoit empoisonné sa fille. Quand j'appris cette particularité, j'étois couché; mon sang se glaça de consternation et d'horreur. Aucune circonstance ne m'avoit encore révélé au même degré la
misère de ma position; il me sembloit que celte assimilation odieuse imprimoit à ma vie une tache ineffaçable d'infamie, et je me retournai du coté de ma muraille pour y dévorer quelques pleurs de rage et de désespoir. Mes yeux n'éloient pas encore tellement obscurcis cependant que je n'aperçusse, à la hauteur de ma tête , des caractères tracés à la pointe d'un instrument aigu; je cherchai machinalement à m'en rendre compte , et je lus :
M\ JEANNE PHLIPOX, femme Roland.
— Madame Roland ! m'écriai-je, madame Roland ici ! — J'émis à genoux, et ce lit qui me révolloit tout à l'heure, je ne l'aurois pas donné pour le divan d'une belle princesse ou pour l'édredon d'une nymphe. Je pleurois encore , mais c'étoit d'enthousiasme et d'ivresse; et tant que le jour dura , je ne cessai de nommer madame Roland , et de montrer à tout le monde , avec une pieuse effusion , ces augustes reliques d'une des plus pures héroïnes de la liberté ! — Ce que je trouve de plus surprenant aujourd'hui dans mon ravissement , c'est qu'il étoit compris. Il me semble que les fondateurs de nos lois et de nos polices n'ont jamais connu la juste portée d'une mesure de répression appliquée à la pensée, en matière d'opinion et de croyance. Que font-ils quand ils ferment les cachots sur un jeune homme, d'ailleurs sensible et bien organisé, qui pense mai? Us se débarrassent d'un étourdi sans conséquence, et ils arment un fanatique.
J'avois retrouvé dans ma chambrée quelques-uns de mes amis du dépôt : le respectable M. de GoviUe,
LES PRIvSOKS DE PARIS. 1/9
le \ ieux journaliste Démaillot , toujours inamovible sur son lit de douleur, mais se dédommageant amplement de la complète immobilité du podagre par l'infatigable mobilité du sophiste; le brave Renou, que sa force et son intrépidité avoient fait surnommer Bras-de-Fer par les Vendéens, et dont on cite encore plus de traits d'humanité que de beaux faits d'armes. Notre cinquième camarade étoit un médicaslre octogénaire, nommé Guérin , praticien expert, mais totalement illettré, que le docteur Seyffert avoit cependant trouvé bon pour en faire un de ses adeptes, et qui s'étoit élevé du temple d'Adhoniram au sanctuaire des Théophilanthropes, en passant par les Jacobins. Ce pauvre homme , dont aucune expression ne sauroit peindre la désespérante nullité, avoit été investi un moment de l'autorité la plus effrayante qui ait jamais reposé dans les mains d'un tyran. A l'instant de cette courte péripétie qui suspendit à peine les angoisses de Robespierre , le 9 thermidor, comme pour les rendre plus hideuses , et dont les promesses furent trahies par la lâcheté d'Henriot, le dictateur, empressé d'aviser à la marche de son gouvernement, nomma Guérin directeur-général de la police, avec les attributions réunies des comités de salut public et de sûreté générale. Ces nouvelles fonctions permettoient du moins au potentat éphémère qui en étoit revêtu de se soustraire au devoir périlleux de la permanence, et Guérin eut le bon esprit de sortir de la commune pour se cacher. Là se bornoient les faits notables de sa vie politique; mais ce témoignage clinique de la confiance de llobespierre , ce codicille d'un homme dans lequel Bonaparte reconnoissoit le talent de gouverner porté au suprême degré, l'avoit tellement préoccupé de l'im-
portance de Guérin, qu'il souffrit qu'on fit expier à ce vieillard par des mois de captivité chaque minute de sa toute-puissance imaginaire. Il auroit été bien surpris s'il l'avoit vu.
On voit que notre petit cercle ne manquoit pas des éléments nécessaires d'une bonne conversation. M. le comte de Goville, qui avoit long-temps vécu à la cour, et qui en conservoit les belles manières et l'exquise politesse, relevoit ce mérite commun à la plupart des hommes de son époque et de son rang par une sagacité extraordinaire , et par une modération invariable dans les opinions et dans les mœurs. L'habitude du malheur lui avoit enseigné deux choses merveilleuses auxquelles on peut réduire toute la philosophie , la résignation pour lui-même et l'indulgence pour les autres. Cette sagesse expérimentale ne s'est pas démentie dans de nouvelles épreuves. Il est du petit nombre des émigrés que la restauration n'a pas ramenés en France, et qui ont préféré, dans leur patrie adoptive , la modeste exploitation d'une industrie vulgaire à la chance banale de la faveur et aux profusions d'une aumône dorée , ruineuse pour le pays.
J'ai déjà parlé ailleurs d'Eve Démaillot, et de ces trésors de mémoire qu'il prodiguoit autour de lui , sans se lasser jamais. C'est qu'il falloit l'entendre, appuyé contre son large oreiller, une main déployée sur sa tabatière de buis, agitant de l'autre, avec nue chaleur oratoire et des gestes pittoresques, son madras rouge à grands carreaux, et donnant carrière à l'essaim fantasque de ses souvenirs. Il savoit des histoires de tous les pays et de tous les jours, et il les enchaînoit avec unr volubilité sans égale, reproduisant tour à tour, au gré des caprices de sa verve abondante et de
sa faconde imperturbable , les soirées académiques de Frédéric-le-Grand, les délicieuses causeries du prince de Ligne , les séances gourmées du bureau d'esprit de madame du Dcffand, les spinthriades en action du honteux Tusculum de la Popelinière , les discussions verbiageuses et vides de résolution des hommes d'Etat, les orgies cadavéreuses des massacreurs et des bourreaux. On sait avec quelle énergique naïveté le vieux Mercier mettoit sous les yeux de ses auditeurs une figure historique, en la caractérisant par quelques rapprochements inattendus : Mirabeau étoit un lion marqué de la petite vérole ; Danton , un dogue coiffé d'ailes de pigeon ; Robespierre , un loup cervier en toilette de bal; Marat, un vautour ivre. Démaillot avoit quelque chose de ce talent. Le premier état qu'il eût exercé étoit celui de comédien , et l'âge ne lui avoit rien ôté de cette variété de débit et de cette vérité de pantomime et de physionomie qui font illusion. Ce n'étoit plus Démaillot , c'étoit le personnage même qu'il mettoit en scène, et à juger de ceux qui ne m'étoient pas connus par ceux qui m'étoient familiers, jamais imitation ne fut plus fidèle.
Nous venions, Renou et moi, à la suite de ces improvisations dramatiques, jeter timidement dans l'entretien du soir quelques-unes de nos compositions de la journée, car le Vendéen faisoit des vers remarquables par la grâce et le naturel. Ainsi un vieux paralytique prêtoit à nos longues veillées l'enchantement des récits de Schéérazade, et à quelque élégance déformes près , que l'habitude seule peut donner au style , Bras-de-Fer nous tenoit lieu d'Anacréon et de Paru y.
Les vingt autres chambrées de ïOpinion étoieut composées à peu près suivant le même système, c'est-
à-dire de manière à mettre en présence des opinions fortement contrastées, entre lesquelles on ne supposoit aucune possibilité de sympathie, et par conséquent aucune cohérence à redouter, soit pour la tranquillité publique, soit pour l'ordre intérieur de la prison; erreur profonde qui révèle une profonde ignorance du cœur humain. Quand un pouvoir neutre a fait passer sous les Fourches-Caudines deux partis acharnés l'un contre l'autre , ces deux partis n'en font plus qu'un , et les guichets, c'étoient nos Fourches-Caudines. Là nous déposions toutes nos haines , excepté celle de l'oppresseur commun , et nous venions contracter cordialement, sans explications, sans reproches, sans concessions réciproques, avec des hommes qui étoient nos ennemis la veille, une ferme et loyale solidarité de dévouement, qui, pendant toute la durée de l'empire, ne s'est pas démentie une fois. Napoléon a pénétré plus tard ce mystère , mais Bonaparte n'y entendoit rien.
Ab Jove principium. L'aristocratie de Sainte- Pélagie rappeloit quelques beaux noms : M. de Cuslines, parent du malheureux général; M. de Fénelon, officier supérieur de Chouans, sous le nom de Télémaque ; M. de Beauvoir, dit Chabrias, aide-de-camp de George; M. de Resseguier, aujourd'hui (1828) commandant d'une de nos colonies; M. de Navarre, M. d'Astorg, M. d'Hozier l'aîné, si soigneusement recherché , si compassé , si perpendiculaire , si fidèle à sa tenue d'étiquette , qu'on l'auroit toujours cru paré pour une présentation solennelle , ou pour un gâta de Versailles; M. Emile Duclos, de Bordeaux, dont M. d'Hozier lui-même auroit peut-être eu quelque peine à illustrer la généalogie, mais qui se faisoit re-
marquer entre nos patriciens les plus huppés par la majeslé de sa tournure , par la politesse de son esprit , par la libéralité magnifique de ses dépenses, par la dignité affable de ses manières. M. Emile Duclos est cet infortuné dont la raison a cédé au plaisir de flétrir l'ingratitude par une satire animée , et chez qui cette saillie d'une ironie sanglante a dégénéré en monomanie. C'est Y homme à barbe du Palais-Royal.
Le peuple étoit en majorité à Sainte-Pélagie comme dans le monde ; il n'avoit pas encore donné sa démission , s'il l'a donnée *.
Personne n'a oublié qu'immédiatement après cet attentat du 3 nivôse , que deux aventuriers royalistes ( Saint-Régent et Carbon) payèrent plus tard de leur tête , un sénatus-consulte officieux avoit déporté cent cinquante Jacobins , plus ou moins , comme véhémentement soupçonnés de l'avoir commis. Justifiés de la manière la plus invincible par l'instruction du procès , ils sembloient avoir droit à une de ces réparations éclatantes qui expient les funestes erreurs de la justice et qui ne les réparent pas ; mais la mesure étoit prise , et comme ces gens-là n'étoient pas de caractère à se façonner aisément au joug , la mesure passa pour bonne, malgré son évidente iniquité , et fut exécutée sans réclamation au nom des constitutions de la république et à la face de ses législateurs et de ses tribuns. Je doute même qu'on ait pris la peine d'en changer le Considè-
1 On sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur cet axiome inconsidéré d'un homme fort spirituel, mais qui n'avoit jaunis observé la société que dans les salons; et c'est cependant sur un mot bien accueilli à la cour, parce qu'il étoit un peu clinquante de notre esprit françois, que s'est fondée la politique d'un règne ! Tout ceci est écrit trois ans avant la révolution de juillet.
Tant, Cinquante-deux des prescrits avoient été arrêtés. Il furent livrés aux sables de feu de l'Afrique, qui en dévorèrent cinquante dans la première année. Ce n'est pas une hyperbole , c'est un chiffre. Le reste tomboit en détail entre les mains de la police , et venoit s'entasser à Sainte-Pélagie, en attendant que la mer plus libre permît à une de nos voiles de les transporter vivants au même tombeau. Nons n'avions pas moins d'une douzaine de ces malheureux , cassés de toutes les fatigues d'une vie errante , obérés de misère , navrés de désespoir , et n'ayant pour perspective qu'une mort raffinée en douleurs qu'ils auraient rachetée avec joie en baignant l'échafaud de leur sang. Comme leur départ pouvoit s'effectuer à tout moment , ils avoient dé;à ce privilège des adieux dont la volupté amère précède de si peu le supplice, et il ne se passoit pas de jour où nous ne vissions leurs grosses larmes couler sur une troupe affamée de femmes et d'enfants en haillons, pour lesquels leur pain noir aurait été d'un petit secours si nous n'y avions pas quelquefois ajouté le nôtre. — De ces pauvres fanatiques de liberté dont il faut au moins reconnoître l'abnégation et la bonne foi , il ne reste pas même un nom , car je ne rappellerais plus rien à personne en consignant ici celui du cordonnier Chalandon , alors si fameux de la barrière du Trône à la barrière d'Enfer; sauvage grossier, mais sensible et passionné, qui gâtoit malheureusement des liaisons du beau Léandre une éloquence digne du paysan du Danabe, et dont la voix connue avoit vibré avec puissance aux oreilles des Parisiens dans toutes les journées mémorables. Il étoit cependant un des chefs de cette partie énergique du peuple qui s'étoit trouvée prêle pour la démocratie ; mais comme ce n'est pas là qu'ont germé
les insignes lâchetés et les noires trahisons , ce n'est pas là non plus qu'en ont été recueillis les fruits. Dans ce peuple de la révolution qui a tenu pendant deux ans le reste du monde en haleine , le nom des centeniers est devenu aussi obscur que celui des soldats.
Nos Jacobins et nos Chouans avoient été les premiers a s'entendre, et quoi que j'aie dit jusqu'ici de cette alliance bizarre , ce n'est pas sans réflexion qu'on en saisira la cause sympathique. En vérité , si l'on ôtoit de cette période critique de l'histoire qu'on appelle la révolution , d'un côté le patriote exalté de l'armée et du peuple avec son admirable enthousiasme , de l'autre le pieux Vendéen avec son dévouement sublime , vous trouveriez des gens qui feroient bon marché du reste. Le reste , grand Dieu ! une spéculation de la ruse sur le sentiment, de la cupidité et de l'ambition sur le désintéressement et la candeur; et puis, une mauvaise tragédie à l'angloise mêlée d'horreurs et de bouffonneries , un jeu de saltimbanques ensanglanté par des gladiateurs, une saturnale d'avocats, d'histrions et de sophistes , une parade jouée sur la guillotine, et payée, aux dépens de la France, en dotations, en titres, en cordons et en broderies ! Il y a dans les temps d'exception des vertus d'exception ; mais il ne faut pas les demander aux hommes qui raisonnent et qui calculent.
Cette population spéciale de la prison appartenoit donc , selon mon cœur, à l'élite morale du pays, et c'est ce qui doit toujours arriver sous une tyrannie qui commence ; il résultoit de cet amalgame étrange une assemblée politique plus étrange encore, une espèce de sénat de condamnés, qui, tout à fait désintéressés de leur vie , jugeoient les juges de la terre sans crainte et sans espérance. On n'auroit trouvé là ni droite ni gauche ,
ni souvenirs amers du passé , ni précautions intéressées pour l'avenir, ni les froids calculs d'une hypocrite vengeance , ni les combinaisons insidieuses d'une ambition masquée de popularité : la discussion vivoit sur une pensée unanime , et chacun avoit la parole à son tour pour dire la même chose ; cette indépendance de la parole, si sévèrement réprimée au dehors, florissoit sous nos barreaux , et on auroit imaginé à nous entendre que Bonaparte, en s' élevant au pouvoir absolu , avoit daigné laisser dans les cachots une constitution modèle, et une république expérimentale aux amants de la liberté. Il n'étoit question que de lui , et Dieu sait de quelles couleurs il étoit peint ! On se tromperoit de beaucoup en pensant que l'expression du sentiment qu'il inspirait ne se modifioit que de la haine à l'exécration : c'est trop peu , elle descendoit au-dessous du mépris, elle enchérissoit sur le dégoût. Tout le monde l'avoit connu parmi nous, et tout le monde avoit quelque anecdote infamante à attacher au pilori de sa renommée. Déplorables préventions des partis qui obscurcissent les esprits les plus sains, et qui font mentir la conscience elle-même! Voilà cependant comme on apprenait l'histoire aux oubliettes de Sainte-Pélagie, et en *>érité, ceux de mes quinze ou vingt amis qui ont eu le bonheur de mourir jeunes, intrépides et résignés, en face de l'ilôtel-de- Yille, sous l'administration du premier consul, seroicnt bien surpris s'ils voyaient apparaître aujourd'hui dans les poèmes et dans les journaux les gloires épiques du règne de l'Empereur. Quant à moi , j'avouerai naïvement que je n'ai jugé de la grandeur de ci' géant que lorsqu'il a été couché ; mais je suis fort excusable de ne l'avoir pas plus tôt mesuré du regard , il avoit le pied sur ma tète.
Nous vivions donc en paix , sur la foi d'une garantie réciproque dont les effets ne dévoient pas tarder à se faire connoître. Comme il étoit évident que le Consulat touchoit à sa fin , et en cela du moins nous étions assez bien informés , car nous devions recevoir, deux ou trois mois plus tard, les constitutions de l'Empire libellées selon la forme ordinaire , chacun s'occupoit , de son côté, à saisir l'instant de sa chute, pour jeter à la place vide un gouvernement tout prêt , qui seroit nécessairement le meilleur des gouvernements possibles. Pour 'réaliser cette utopie à la manière de Thomas Morus ou de Pangloss , les royalistes comptaient sur un plan qui devoit réussir bientôt , et les patriotes sur un système qui ne pouvoit jamais mourir. Il y a vingt-six ans que cette discussion se débattoit chaudement , et il est douteux qu'elle soit parvenue à ce degré de clarté favorable où il n'y a plus qu'une opinion pour la clôture.
Dans cette expectative infaillible , tout le monde arrangeoit froidement ses intérêts et ses vengeances pour l'événement. Je ne saurois trop répéter que les deux partis s'étoient mis sincèrement hors de cause ; mais il restait entre les extrêmes nombre de gens qui n'avoient nul droit d'exciper de leur large indulgence. Du côlé de Chalandon et des siens, c'étaient les Thermidoriens, toujours coupables à leurs yeux de l'assassinat de Yincorrup • tiùletei surtout ces transfuges intéressés de la révolution qu'on voyait s'atteler complaisamment au char du premier tyran venu , sans égard à leur foi jurée aux lois de la république. Le vieux Bouille auroit pu lever hardiment parmi nous son front tout sillonné des foudres de la Marseillaise ; mais malheur à Cambacérès , à Fouché , à Boulay de la Meurthe , à Barrère, à Merlin, à Real, si un Malet de ce temps-là étoit venu les écrouer
à l'Opinion! Les efforts d'un? poignée de prisonniers, moins implacables dans leurs souvenirs et moins âpres en leurs colères , ne les auroient pas soustraits à la fureur de leurs ennemis. C'étoit là cependant, qui le croiroit? une des inquiétudes qui nous agitoient incessamment, et l'horreur que nous inspiroit tant de sang près d'être répandu nous effrayoit de la victoire et de la liberté. C'est que le moment étoit prochain , imminent, presque actuel, et que nous le pressentions partout , dans le tintement d'une cloche inaccoutumée , clans une rixe du coin de la rue , dans une bande d'ouvriers qui regagnoit confusément les faubourgs, dans la foule qui débouchoit par pelotons du Jardin des Plantes, les jours d'entrée publique. A la moindre rumeur : « Voilà le peuple , » s'écrioit une voix ; et le signal de la délivrance parcourent le corridor avec la rapidité de l'étincelle électrique. « Voilà le peuple , » répétoit-on de toutes parts , et c'étoit le peuple en effet : c'étoit bien lui , le peuple insouciant, le peuple apathique , le peuple soumis, le peuple devenu étranger, peut-être avec raison , aux vaines misères de quelques enthousiastes insensés et de quelques spéculateurs étourdis , qui expioient sous de triples murailles leur zèle ou leur maladresse. Pour ne pas comprendre ce désappointement de toutes les minutes, il ne faudroit connoître ni la prison , ni ses confiances puériles , ni ses fausses joies. C'est bien mal à propos qu'on applique à ce séjour de souffrances et d'illusions la formidable inscription de l'Enfer du Dante :
Lasciate ogni speranza, voï cl/c en fraie.
L'espérance est la providence des cachots; elle n'en sort jamais.
Je n'ai fait qu'indiquer parmi nos prisonniers Marie-Emmanuel Hérisson de Beauvoir. C'étoit un jeune homme de vingt-cinq ans , et celui des prisonniers qui se rapprochoit le plus de mon âge. Sa physionomie trèsouverle avoit quelque chose de bizarre , mais d'imposant , qui annonçoit deux facultés assez rares à trouver réunies : une extrême exaltation et une fermeté de fer. Son front haut, large, blanc, limpide, qui occupoit à lui seul plus de la moitié de la face ; ses traits fortement rognés et coupés à vives arêtes; ses cheveux noirs, forts , roides et hérissés sans être crépus ; jusqu'aux hahitudes brusques et anguleuses de son corps nerveux qu'on auroit cru servi par des muscles métalliques, faisoient de lui un des types les plus extraordinaires de force et d'intrépidité dont on puisse se composer l'idéal dans la lecture des Àmadis. Il y avoit bien à côté de tout cela , clans le contraste qui résultoit de la fixité pétrifiée de ses principes et de la mobilité fugitive de ses sensations, dans sa disposition à s'émouvoir des plus petites choses et à se rire des plus grands dangers, dans ses alternatives de désespoir énergique et terrible , d'insouciance nonchalante et endormie , de gaieté frénétique et orageuse , quelque pronostic d'un étrange avenir; mais ces fantaisies de l'imagination ou de caractère étoient rachetées par des qualités si rares qu'il n'étoit personne qui ne l'aimât et qui n'aimât à en être aimé. Ce qu'il y a de singulier , c'est que ses idées politiques se ressentoient peu "de l'inflexibilité de ses autres résolutions. Cela s'explique cependant, parce qu'il les avoit reçues plutôt qu'il ne se les éloit faites. Sa famille avoit été frappée au cœur par la Terreur. Si ma mémoire ne m'abuse après tant d'années , il étoit frère de ce Beauvoir dont le nom se lie dans les souvenirs du temps à
celui de l'infortunée madame Kolly, et dont la mort fut embellie par l'épisode touchant d'un sentiment romanesque. Celui-ci, resté orphelin parmi quelques orphelins, obéit à l'impulsion de sa destinée. Quand l'étendard des Chouans se releva en 1799, on appela un Beauvoir, et Beauvoir étoit présent. Quelques actions de marque le placèrent de bonne heure aux premiers rangs de cette petite armée , où sa bravoure fut plus souvent donnée pour exemple que sa subordination ; mais cette direction de son courage n'avoit pas été absolument instinctive. Elle étoit la seule qu'il pût suivre , et non la seule qu'il pût comprendre. Aristocrate de naissance , il apparienoit de vocation à toutes les causes généreuses; son âme s'ouvroit sans effort à tous les nobles sentiments. C'étoil l'homme de Térence à qui rien de ce qui intéresse l'homme n'étoit étranger , et je m'étonnois quelquefois de l'entendre parler de liberté avec l'émotion d'un adepte, parce que la génération dont je faisois partie , pauvre encore d'expérience et de réflexion , ne comprenoit la liberté que sous le drapeau exclusif où son nom étoit écrit, en lettres de sang. Nous ne savions pas que les Chouans s'éloient moins soulevés pour ressusciter d'anciennes formes de gouvernement, dont aucun peut-être n'auroit voulu en particulier, que pour résister à l'invasion d'une tyrannie non elle , intolérable sous la Convention , ignoble et honteuse sous le Directoire. Nous ne pensions pas, comme je le pense aujourd'hui, que s'il a été fait dans les temps modernes quelque chose de plus grand que la révolution „ c'est la guerre de la Vendée et la guerre des Chouans. Nous n'avions pas suivi l'immense élaboration du principe de l'égalité dans ce foyer de la démocratie militaire , dans cette Croatie vraiment libre, où s'arc .miplissoil sponta-
nément le phénomène dont nous cherchions le secret avec tant de peine '» Les événements ont parlé depuis.
1 11 n'y a rien qui ressemble à un paradoxe comme une idée neuve, et s'il falloit chercher une idée neuve quelque part, ce seroit peut-être dans les effusions d'un homme franchement désintéressé de tout l'avenir et franchement désabusé de tout le passé. Il n'y a donc rien qui ressemble mieux à un paradoxe que cette notion toute nouvelle sur l'esprit essentiellement libéral qui animoit les Chouans, et je sais qu'elle ne manquera pas de contradicteurs. Je les renverrai à un pamphlet, d'ailleurs bien peu digne de confiance, mais dont l'auteur n'avoit du moins aucun intérêt à rendre les Chouans populaires. Ce libelle, écrit dans le cabinet impérial, et avec les types de l'imprimerie impériale, dont il est, sous cette désignation, le premier spécimen, est intitulé : Notice abrégée sur la vie, le caractère et les crimes des principaux assassins aux gages de l'Angleterre, qui sont aujourd'hui traduits devant le tribunal de la Seine. On avouera qu'un pareil document laissoit peu de chose à faire au ministère public, et qu'une fois les accusés convaincus de crimes et d'assassinats mercenaires, il ne leur restoit quelque chose à démêler qu'avec le bourreau. C'est peut-être le seul exemple d'une diffamation officielle et avouée contre cinquante hommes en jugement. Carrier et Joseph Lebon assistoient à l'exécution de leurs victimes, mais ils ne faisoient pas de brochures pour prouver au juge en séance que tous les accusés étoient mûrs pour Féchafaud. Voici ce qu'on lit sur George dans cet écrit :
« Tinteniac fut tué au château de Coétlogon (juillet 1793). » Les officiers émigrés qu'il avoit amenés avec lui, ignorant les » ressources chouaniques, et croyant tout perdu à jamais, se
» dispersèrent avec les fonds de l'armée. George profita de
» cette circonstance.... Pour se maintenir, il adopta le système r> anti-nobiliaire, etc. »
On trouve quelques lignes à l'appui de ce monument dans la correspondance de Puisayc. 11 écrit au chevalier de la Vieuvilli', le 31 décembre 1795 :
«J'ai écrit au prince de Léon pour l'appeler au commande-
>~otre révolution , toute faite contre la noblesse , a triplé les rangs de la noblesse , et un franc révolutionnaire n'y trouveroit pas à redire; car en influences délétères, il en est des privilèges comme des substances: plus ils s'étendent , moins ils font de mal. De la Vendée au Morbihan , le peuple a retiré au contraire un véritable avantage moral de son intervention inopinée. Il s'est élevé d'un élan au niveau des droits usurpés de la naissance , et on vous montrera dans ce pays-là la chaumière du voiturier Cathelineau avec autant de respect
» ment de cette partie (du Morbihan); c'est un moyen sûr de » détruire le système anti-nobiliaire qui s'y propage. »
11 est vrai que ces correspondances ont été faites ou arrangées dans des bureaux, et que personne n'en doute; mais il y a des choses qui n'ont pas pu être faites, et celle-ci est du nombre.
Lebourgeois me racontoit en 1801 que George, pressé par quelques amis sur le danger des ambitions de l'émigration et de la noblesse, disoit en souriant que la monarchie n'avoit peutêtre qu'un moyen de se rétablir en France, la dégradation de toute la noblesse et l'anoblissement de tout le peuple. J'ai entendu répéter cela par Burban et par Beauvoir. J'aurois à peine osé cependant hasarder cette anecdote, si je ne la trouvois à peu près constatée dans les mesures particulières proposées par Bivoire au comité royal de contre-révolution. Voici l'article 3 :
« Donner à tous les officiers-généraux et supérieurs qui se dé- » clarent pour le Boi des lettres de noblesse, s'ils ne sont déjà » nobles de naissance, en remplacement d'autant de nobles qui » seront dégradés. »
J'ose bien assurer, en définitive, que nos libertés politiques et notre égalité de droits ont compté peu de défenseurs plus énergiques et plus dévoués que George Cadoudal. Seulement, il s'est obstiné à les servir sous le drapeau blanc, quand elles étoient vendues, ou délaissées, ou regrettées avec une profonde et inutile douleur, sous le drapeau tiicolore. C'est là toute la différence.
LES FRISO?iS DE PARIS. 193
que les tours féodales du connétable de Clisson. Il est vrai de dire que ce qui grandit les nations dans leur intérieur, ce ne sont pas les coups d'état de cabinets, les enthousiasmes de clubs, les ovations de café, les grandes victoires politiques remportées à coups de discours : ce sont les guerres civiles.
Deux ans auparavant j'avois été, à l'hôtel de Hambourg, rue de Grcnelle-Saint-Honorc , et à l'hôtel de Jjéarn , rue Coq-Héron , le commensal et bientôt l'ami de quelques autres Chouans qui auroient pu me suggérer les mêmes impressions ; mais les vives dissipations de cet âge ne m'avoient pas même permis de réfléchir sur le côté sérieux de leur caractère et sur la direction occulte de leur vie. Pour moi , Coster de Saint-Victor, m modéré , si poli, si plein d'une ingénieuse aptitude à toutes les saines occupations de l'esprit; Joyaut de Villeneuve . si brusque et si tranchant quand il n'étoit pas taciturne et rêveur ; l'impatient et hasardeux Raoul Gaillard ; le grave et doux Lebourgeois, et ce fou aventureux de Burban, mieux connu jusque-là des hardis compagnons de ses expéditions téméraires sous le nom ce Malabri ou sous celui de Barco; ces insignes persennages d'un roman épique dont l'auteur se trouvera quelque jour, ne composoient , dis-je, à mon égard, qu'une de ces sociétés de rencontre qu'on se fait dans les tables d'hôte comme dans les diligences, et auxquelles on s'assimile d'autant plus volontiers qu'un mot ou un signe échappé vous a révélé d'abord entre la pensée de ces étrangers et la vôtre quelque mystérieuse harmonie qui ne se décèle jamais tout à fait , et qui s'accroît tous les jours. Les noms de ces messieurs étoicnl profondément ignorés alors dans la France subconsulaire; ilsn'avoienl jamais eu de bulletins où tracer leurs
faits d'armes dont l'histoire ne saura rien , et le temps n'étoit pas venu où tout le monde seroit admis à lire leurs titres d'honneur et de mort sur d'autres écriteaux ; mais ces noms me servirent de recommandation auprès de Beauvoir. Au bout de cinq minutes, nous nous connoissions comme si nous avions couché deux ans sur la même paille , et un quart d'heure après nous étions frères.
L'amitié est si bonne que je m'accoutumai presque d'abord à me croire heureux ; mais ce n'est pas là que se bornoient les délices de Sainte-Pélagie. Celles dont il me reste à parler en premier lieu étoient un peu plus matérielles , et cependant la diète sévère du secret m'avoit disposé à les goûter avec plus de sensualité qu'en aucun autre temps de ma vie. Sainte-Pélagie avoit alors un restaurant placé dans l'intérieur même de ses murailles, et qui ne le cédoit en rien aux célèbres officines d'Archambaud , si estimées de mon temps daus le pays latin. Les salons tenus par une petite madame Lobé, piquante, agile et gracieuse, n'étoient pas tout à fait aussi élégants qu'elle; mais ils brilloient de propreté , et c'étoit plaisir d'y délasser ses yeux du triste aspect de nos cellules. Quoiqu'ils n'eussent été ouverts qu'à l'intention des prisonniers pour dettes , un prisonnier de Y Opinion fmissoit par y pénétrer aussi, quand il étoit doux , timide, inoflensif et muni de quelque argent : je jouis de celte faveur dès les premiers jours qui suivirent ma détention sous les plombs , et le guichetier aimablement oublieux qui me conduisoit ne s'avisoit le plus souvent qu'au bout de deux ou trois heures que l'heure rigoureuse de sa consigne étoit expirée. Ce n'est pas tout : il étoit expressément défendu de laisser communiquer les prisonniers de Y Opinion avec l'extérieur;
mais cette défense ne s'étendoit pas aux prisonniers pour dettes qui dînoient en famille à côté de nous, et qui avoient des femmes , des sœurs , des amies , des maîtresses charmantes ; j'en jugeois du moins ainsi , car on n'imagine pas combien les femmes sont jolies pour un prisonnier de vingt ans; et réciproquement, un prisonnier de vingt ans n'est pas sans intérêt pour les femmes, quand un de ces hommes entendus, comme il s'en trouve partout , est venu leur murmurer à l'oreille avec une solennité mystérieuse : c< Vous voyez bien ce » grand jeune homme blond , qui a la physionomie si » mélancolique. Le pauvre diable a vraiment de bonnes » raisons pour cela : il est depuis plusieurs jours con- » damné à mort admiiiistiativcmcnt, et son exécu- » tion n'est retardée que par une formalité , mais cela » doit arriver du soir au lendemain. » Hélas ! que d'inforlunes plus réelles n'auroit-on pas bravées pour acheter leur pitié , pour voir une âme tendre et compatissante se déceler à travers l'émail humide de leurs yeux ; pour suivre , à travers de beaux cils d'un noir éblouissant , une larme qui couloit pour nous , et la sentir tomber tiède sur notre main ! Je croyois avoir épuisé , en quelques jours de folle jeunesse , toutes les joies de l'amour , et je n'avais rien pressenti de celles-là.
Vous voilà maintenant bien prévenus que Sainte- Pélagie étoit un de ces cachots d'enchantement où le ciel descend parfois tout entier, avec ses nuées rosées, ses astres purs et doux , et ses chœurs de jeunes divinités cent fois plus séduisantes que les mortelles, précisément comme à l'Opéra ; et vous aurez peine à croire que ces jours d'une illusion si mobile qu'elle ne pouvoit occuper l'âme assez long-temps pour la faire souffrir, aient été les plus pénibles de la vie. Je vous avoue-
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rai que le mot de cette énigme est assez difficile à dire, même pour les gens qui ont fait abnégation de toute vanité , parce qu'il intéresse une dos délicatesses irritables de notre fierté d'homme , et je vais en brusquer l'aveu pour [n'affranchir tout de suite d'une pudeur embarrassante. Le poison qui corrompoit chez nous une existence d'ailleurs très-tolérable , c'étoit quelque chose de plus que l'angoisse, du condamné qui attend l'exécuteur ; c'étoit la peur d'une mort inopinée , soudaine et obscure , à laquelle nous nous croyions destinés les uns après les autres , et qui sembloit ne nous avoir épargnés jusque-là que par une faveur du hasard. Comme cette appréhension n'annonceroil , sous un gouvernement légal , et même sous la plupart des gouvernements absolus, que le vertige d'un maniaque , il faut l'expliquer par quelques faits singuliers dont l'éclaircissement a manqué jusqu'ici à l'histoire morale des prisons.
Je n'apprendrai probablement rien à personne en rappelant le bruit des exécutions nocturnes, si communes , s'il falloit en croire la rumeur universelle, vers la fin du consulat, et dont le théâtre avoil été transporté , depuis peu , du Temple à Sainte-Pélagie. C'étoit une notion reçue et incontestée , même par les partisans les plus zélés du nouveau gouvernement, qui couvroient commodément , selon l'usage, celte monstrueuse violation de toutes les lois humaines du prétexte immoral de salut public , argument hypocrite des assassins et des tyrans; mais avant d'aller plus loin, je dois déclarer que , si ce n'étoit pas là un mensonge bien caractérisé, c'étoit au moins une immense hyperbole , et que le nombre des prisonniers exécutés sans formes légales a dû être extrêmement borné. Il se ré-
duiroit au capitaine Wright et à ses matelots, qu'il en resteroit assez à la vérité pour caractériser un crime de Cannibales ; mais nous étions certainement trompés sur cette boucherie occulte qui ne lassoit ni les bras des bourreaux , ni la verve conteuse des nouvellistes de salon. Qu'avoit besoin d'ailleurs le gouvernement de ce temps-là d'escamoter quelques cadavres à la justice qui les lui auroit donnés? J'ai appris depuis, dans le coin d'un journal , entre les anecdotes du jour, l'exécution de je ne sais combien de mes camarades , de Rosselin , de Condurier, de Vuitel , d'Armand de Chateaubriand. Il n'étoit guère question vraiment de s'informer si toutes les conditions d'une bonne procédure avoient été remplies à leur égard , et s'il n'y auroit pas eu de ressource en révision ou en appel. On savoit fort positivement qu'ils étoient morts, mais on n'a jamais demandé s'ils avoient été jugés. C'est calomnier la tyrannie que de lui supposer des ménagements. Elle sait bien que les pouvoirs violents ne s'affermissent que par les excès. Quand on fit tuer un Bourbon dans les fossés de Vincennes , le caractère de la personne rendoit l'affaire plus sérieuse, et cependant elle fut terminée avant d'être venue aux oreilles d'un de messieurs les chambellans. On vous jeta son jugement et son sang à la tète , et voilà tout.
Quoi qu'il en soit, nous avions apporté cette prévention absurde en prison. Elle y avoit été fortifiée par une prévention qui s'appuyoit d'observation et d'expérience. Vrai ou faux , nous avions la foi de notre malheur. Nous étions là , tout semblables aux compagnons d'Ulysse dans la grotte de Polyphème, et attendant avec une horrible impatience le jour où notre nom , tombé à la loterie de la mort , vaudrait sur les fonds
secrets de la police un bon de quatre coups de fusil. Et il ne faut pas s'imaginer que cette aberration étoit le propre de quelques imaginations exaltées et malades : il n'y avoit personne qui ne la partageât , qui n'affermit tous les jours notre conviction par de nouveaux renseignements. Or, une erreur qui est parvenue à obtenir un pareil degré de créance équivaut, si je ne me trompe , quant à l'effet qui en résulte sur la pensée, à une réalité bien établie. Presque toutes les nuits , vers deux heures, YOpinion recevoit la visite des guichetiers. A peine entendions nous rouler le premier des rauques verrous de nos trois portes de fer, chacun s'asseyoit sur sa paille en supputant silencieusement les probabilités qui restoient à une des vingt chambrées contre les dix-neuf autres. Enfin , le corridor retentissoit du pas lourd des hommes de service , et de l'entrechoquement des fusils , et du tintement des clefs pendantes ; et nous, tourmentés par nos diverses prédilections d'amitié , nous épanchions nos inquiétudes et nos terreurs avec une alternative d'angoisses et d'espérances à laquelle le cœur ne résisteroit pas long- temps. Lue dernière porte s'ouvroit , et pendus au barreau de la petite ouverture qui surmontoit l'entrée de nos cachots , nous échangions , sur toute la longueur de la galerie, des questions inquiètes et des réponses confuses.— Quel numéro? quel coté? — La gauche, la droite, le deux, le quatre. — C'éloit une rumeur à ne pas s'entendre. Au bout de quelques minutes, la porte venoit à battre sur ses montants de pierre; le verrou rentroit dans son anneau, et le silence vous auroit permis alors de saisir à vingt pas le bourdonnement d'un insecte. Le prisonnier se nommait d'une voix ordinairement forte et assurée, et après, ce u'éloit plus
qu'un vague murmure entrecoupé de cris d'adieu , d'imprécations et de gémissements , qui croissoit et s'assourdissoit tour à tour, comme une marée orageuse, jusqu'au moment où le bruit d'une explosion nous apprenoit que tout étoit fini. Là , recommençoit un profond et lugubre silence , plein de regret sur le sort de nos amis et d'amers pressentiments sur le nôtre. A compter de ce moment-là , on ne partait plus , mais quelquefois on dormoit encore.- Faut-il que je le répète ! cet appareil sinistre n'annonçoit toutefois qu'un transfèrement, du moins à quelques exceptions près, et j'ai retrouvé en prison, ou dans le nionde, plus d'un homme que j'avois pleuré; mais nous ne le savions pas , nous ne pouvions pas le savoir, et nos informalions inutiles n'ont jamais obtenu que le sourire de l'ironie ou les brusques rebuts de l'ennui. L\os gardiens ignoroient toujours le sort d'un prisonnier qui avoit disparu , et si le bruit de l'explosion étoit arrivé à leurs oreilles , ils i'atlribuoient avec un malin sourire à quelque voisin plus las de vivre que nous-mêmes , ou à quelque douanier affamé de contrebande. Malheureusement l'explosion coïncidoit. trop inmîédiatement avec l'extradition du prisonnier, pour qu'on put admettre ce concours si exact et si constant d'heure et de faits entre deux événements irè .-.-étrangers l'un à l'autre. — — Vous étiez embarrassé en beau chemin , me direzvous! L'extradition d'un homme de parti qui pouvoit , par des intelligences secrèn s, ameuter une foule d'adhérents, exigeait des précautions sérieuses et propres à déjouer toutes les tentatives. Au signal convenu , un soldat aposlé faisoit feu , et l'appel étoit couvert d'autant de coups de fusil qu'il y avoit de sentinelles. C'é> to.il une espèce de yardc à vous, qui ne devoit j as
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manquer son effet sur les malintentionnés. — J'avouerai que je m'en suis douté une dizaine d'années après , mais c'étoit un foible palliatif aux maux passés, et je vous étonnerois peut-être en vous disant que la police s'étoit arrangée de manière à ne pas nous laisser prendre la chose si naturellement. L'explosion nocturne étoit à deux fins, celle que votre perspicacilé vous a fait deviner si vite , et puis une autre que vous ne devineriez pas. C'étoit un jeu exercé sur les âmes foibles pour les abrutir, sur les âmes fortes pour les rompre. Ce gouvernement n'étoit pas sanguinaire, je vous l'ai dit souvent; mais il venoit trop près du gouvernement de Robespierre pour lui abandonner un avantage, .et quand on ambitionne toutes les supériorités, on n'aime pas à laisser derrière soi un nom plus formidable que le sien. Voilà pourquoi on avoit organisé dans les prisons une terreur toute morale , et , pour ainsi dire , toute imaginaire ; parodie insultante de l'assassinat , qui ne tuoit que l'âme. Quoi qu'il en soit, cette préoccupation nous suivoit si assidûment , qu'on n'entroit pas dans la cour carrée qui servoit à nos distractions, sans chercher sur le dernier des trois degrés qui y descendent une trace de sang mal lavé que j'ai cru souvent y voir sur la foi des autres ; et quand notre promenade quadrangulaire nous ramenoit deux h deuxvers le point fatal , on se le montroit du regard. Toutes ces terreurs reposoient sans doute sur une erreur qui fait pitié , et on ne me reprochera pas d'en avoir dissimulé le ridicule. Avec la pertinacité incisive d'un voyageur qui vient de loin (et on revenoit de loin quand on sortoit des prisons du Consulat ) , je n'aurois pas perdu dans ces préliminaires consciencieux l'effet d'une narration intéressante, d'une péripétie dramatique et
d'un dénouement inattendu. Il y a une demi-heure que la toile est levée , et que je vous montre à plaisir les moindres rouages de mes machines , sans vous cacher une trappe, sans vous faire tort d'une ficelle : représentation sans exemple, où tout le monde est dans le secret de la tragédie , excepté les personnages. Il n'y a pas de combinaison dramatique , depuis les meilleures pages d'Anne Radclilfe aux meilleures scènes du mélodrame, qui puisse tenir à une pareille abnégation d'artifice. C'est un genre de composition dont personne ne voudra, mais c'est le mien. J'ai voulu être vrai avant tout, et si les règles de l'art me paroissent faites pour diriger le travail de l'imagination , je trouve qu'elles répugnent à la sincérité, de l'histoire. J 'au rois été moins gauche en arrangeant un roman.
Au reste , vous êtes si complaisamment faciles à subir toutes les impressions , à laisser fléchir vos convictions sous l'impulsion d'un sentiment, ou fasciner vos yeux au prisme d'une illusion , à vous endormir dans un rêve qui vous amuse ou qui vous touche , que je me croirois sûr de retrouver quelque intérêt dans votre cœur pour une de mes histoires, si vous aviez le temps d'entendre comme j'ai celui de raconter ; et aujourd'hui que nous voilà vieux , prolétaires invalides et contribuables inéligibles, je ne pense pas que nous ayons quelque chose de mieux à faire : il faut seulement pour cela que vous ayez la complaisance d'oublier tout ce que je vous ai dit , ou de commencer votre lecture par la fin , ce qui n'a pas le moindre inconvénient.
Un matin la porte du n° 6 s'ouvrit trois heures plus tôt qu'à l'ordinaire. Le jour commençoil à peine à poindre. Les guichetiers la refermèrent derrière eux , et je
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n'avois jamais vu cela. Ils parcoururent tous les recoins de la chambrée avec une scrupuleuse attention, s'assurant qu'aucune brique n 'avoit été soulevée, et glissant la main le long de tous les barreaux pour y chercher le cran délié de la scie d'acier, ou les aspérités que laisse le passage de la lime. Ils palpèrent nos habits déployés pour y découvrir quelque inégalité suspecte qui leur dénonçât la présence d'un corps étranger entre le drap et la doublure. Us ouvrirent nos sacs de paille, et ils explorèrent attentivement cette poussière sans forme et sans nom qui avoit végété autrefois en épi, mais qui n'appartenoit plus depuis long-temps à aucune famille de productions naturelles. On trouva dans celle que le poids de mon corps achevoit de réduire à sa dernière expression d'impalpabilité un petit coin de chêne garni d'une armure de fer. Démaillot remarqua que cet instrument avoit été en usage dans toutes les prisons , où il servoit à fendre le bois , du temps où l'État chaulfoit ses prisonniers , et qu'il n'étoit pas étonnant qu'il se trouvât mêlé dans nos paillasses au reste des rebuts immondes dont elles étoient composées. Les visiteurs n'emportèrent que ce coin de bois pour toutes dépouilles opimes, et les chambrées restèrent closes jusqu'à l'heure accoutumée.
\ dix heures j'entrai dans la chambre de Beauvoir, qui étoit occupé , selon son usage , à cirer ses bottes d'ordonnance, et qu'aucune distraction n'aurait forcé à se désoccuper de ce soin tant que leur lustre étoit encore obscurci par un atome tombé de la vergette ou une vapeur émanée du souflle. Vous auriez juré qu'il avoit audience chez le ministre de la guerre ou visite d'obligation chez le commandant de Paris, et depuis deux ans de captivité il n'avoil mis (pic des pantoufles.
« A-t-on fouillé aujourd'hui chez toi ? » dis-jc en m'asseyant sur un bahut qui renfermoit ses huit paires de bottes symétriquement rangées , son cirage de tous les pays, ses brosses de toutes les dimensions, et quelques autres ustensiles de toilette pédestre. « Vraiment non, » me dit-il en relevant sa botte à la hauteur de l'œil du côté de la croisée , et en la livrant avec satisfaction à l'épreuve du grand jour dont elle pou voit défier l'éclat, « on ne fouille que dans les chambrées où il y a une » exécution à faire. — On a fouillé chez nous, » lui disje. Il laissa tomber sa botte sur la paille. « Chez toi ? » s'écria-t-il , c'est horrible!») — Il se leva; il donna un coup de pied à la botte qui l'empêchoit de marcher librement; il se parla quelque temps seul, et se retourna enfin vers moi avec un regard assuré, en déployant largement sa main gauche et en la parcourant de l'index de la droite par figures démonstratives : « Ce n'est pas Guérin, » dit-il en partant du pouce. » Que diable feroit Bonaparte de la peau d'un théophi- » lanthrope? Ce n'est pas Goville , continua-t-il; c'est » un homme inoffensif, étranger à toutes les intrigues , » réclamé de très-haut; et plus que tout cela, c'est le » beau-frère de Dagoult, qui est fort bien dans ce tri- » pot des Tuileries. Ce n'est pas Démaillot, frondeur » sans conséquence, beau parleur sans danger, qui a » moins d'influence sur la populace que Bonjour. Gal- » lais ou Chalandon ; ressort usé d'un instrument qui » ne joue plus; Jacobin empaillé, momie révolution- » naire, que l'on garde tout au plus comme un type » curieux de l'espèce, et dont la place définitive est à la » ménagerie. » Alors il s'arrêta , et puis il reprit : « Ce » n'est pas loi ; ta vie n'est liée à aucun système redou- » table; tu liens à tous les partis par quelques idées,
» cl tu te dérobes à tous par quelques répugnances. Les » gouvernements ne tuent pas les gens qui marchent » tout seuls, surtout quand ces gens-là viennent d'é- ■» chapper aux lisières de leur nourrice. D'ailleurs tu » étois au secret , tu en es descendu ; et si l'on avoil » voulu te tuer au rez-de-chaussée, on ne t'auroit pas » arrêté au troisième étage. Ce n'est pas toi ; c'est Re- » non. — Renou ! — Oui , Renou. La mort est sur les » Vendéens. Aujourd'hui lui, demain moi. » A cette idée, il releva la tête d'un air fier , et je laissai tomber la mienne sur ma poitrine. C'éloit tellement cela que je ne pouvois pas même concevoir la possibilité d'une autre chance. Renou avoit été interrogé deux ou trois jours auparavant. C'étoit Renou. Je rentrai au n° 6 , et je me jetai sur ma paille en pleurant.
Renou éloit sur la sienne et finisioit de rimer une épitre qu'il m'avoit adressée. Jamais je ne l'avois vu si coulent. « Imagine-toi, me dit-il, que je crois être venu » à bout de quelques difficultés qui m'embarrassoient » beaucoup. Tu sais que ma femme s'appelle Angélique, » et ma fille Zélinde, et j'ai voulu te parler d'elles dans » mon épitre. Zêlinde, MéHncte, cela va tout seul. » Mais crois-tu que je puisse faire rimer Angélique » avec angelique? — Angélique avec angelique, » bon Dieu! —Eh! oui, Angélique , nom propre; » angeliqui ', nom de plante; angelique, adjectif, » c'est que cela feroit très-bien, vois-tu :
). Kl le parfum de l'angéliquc.
n (,u bien ,
» Et sou ion >cenee angéiique.
— Non, lui dis-je avec impatience.... cela seroit affecté.... Dis plutôt :
» Et sa constance évangélique.
Et je m'enveloppai du pan de laine qui me servoit de couverture pour étouffer mes sanglots. <« Qu'as-tu donc ? » cria-t-il en venant à moi... Tu pleures, enfant! Que » le diable emporte les nerfs ! Je n'ai jamais su ce que » c'étoit. Aussi tu t'aflliges trop ; mais penses-tu que moi » je suis sur des roses? »
A cinq heures je descendis : je m'arrêtai au troisième degré. Je pensois que c'étoit là que Ilenou alloit mourir. J'éprouvois avec ma douleur quelque chose d'indéfinissable qui ne ressembloit à aucune de mes sensations passées. J'entrai au restaurant, je pris un potage au lait; je regardai presque sans voir, j'écoutai presque sans entendre. Resseguier avoit mis en bataille tous les hommes en état de porter les armes , sans en excepter quelques guichetiers de bonne humeur, pour exécuter une manœuvre de son invention. Custines amusoit quelques dames moins belliqueuses des exercices de son chat, le plus beau, le plus adroit et le plus extraordinaire de tous les chats. Je prenois peu de part à ses plaisirs. Cette crampe terrible dont j'ai parlé en commençant me saisit tout à coup. Je n'eus que le temps de me lever et de tomber dans les bras de mon guichetier. Je revins à moi au n° 6, dans ceux de Renou, que j'avois blessé en me débattant contre ses .secours; son sang iuondoit ma poitrine. « Ah! mon Dieu, m'écriai-* » je, c'est Ilenou, et c'est du sang!... »
Je me remis, je m'affranchis de leurs soins qui brisaient mon cœur, en feignant de chercher du repos. Ce n'étoit pas moi qui avois besoin des témoignages de
is
leur tendresse; c'étoit lui, et jamais il ne s'étoit plus occupé de moi ! Enfin le temps s'épuisa. L'heure vint. J'entendis le qui vive, qui annonçoit l'échange des sentinelles. Je m'assis. Mon sein battoit si fort que je crois qu'on pouvoit l'entendre. De grosses gouttes de sueur couloient de mon front et à travers mes cheveux, Je retenois mon haleine pour écouter. La clef cria , les verrous roulèrent , les châssis battirent. « Ah ! ah ! » dit Renou, il y en a encore un de pris, » et il se rendormit. Remarquez que la position intermédiaire du n° 6 nous laissoit le temps de calculer les résultats dans des proportions qui s'accroissoient toujours à mesure que la funèbre escouade s'approchoit de nous. Le bruit finit à notre porte, et le brouhaha d'usage nous avertit. Je ne savois que trop que c'étoit pour nous qu'on venoit. Quand notre gond commença à gronder, je me soulevai pour voir. Il y avoit un guichetier qui portoit cette longue pelle de fer où une torche est plantée ; et après, quatre soldats dont les fusils n'avoient point de baïonnettes ; ensuite un homme vêtu à peu près en officier, qui jeta un regard d'étonnement sur nous/ Je suppose qu'il entroit dans une prison pour la première fois. La longue chambre étoit éclairée par cette torche qui blanchissoit les points éloignés de lumières flottantes et bizarres , à travers lesquelles je distinguois vaguement le bonnet blanc de M. de Goville , et le bonnet d'un rouge obscur du vieux Guérin. Cette inspection muette achevée, l'officier prononça un nom qui n'éloit pas celui de Renou. C'étoit mon nom, mon double nom. Ce déplacement d'idée se Confondait avec trop d'impressions différentes, pour qu'il soit possible de le définir. Je me levai. Je marchai. Je sentis des mains qui me louchoient , des bras qui me pressoient. Démaillot
rampoit sur son lit pour s'approcher de moi. Renou était tombé sur le sien , avec les deux poings sur les yeux. Je franchis bientôt le linteau de la chambrée en me nommant. Beauvoir rugissait dans sa cage comme un pauvre lion dont on égorge le chien familier. Je descendis machinalement en courbant la tète sous deux guichets. Je n'avois pensé à rien. Aux quatre ou cinq degrés qui précèdent le troisième guichet, je m'arrêtai. Je savois que c'éloit là, et je le savois comme si je Pavois vu. Je cherchai à mettre de l'ordre dans mes idées. Je nommai en esprit quatre personnes qui occupoient mon cœur, et je joignis à cela un élan de confiance vers le Dieu inconnu , qui alloit me recevoir. Cela est trèscourt et cela est très-facile. Le porte-flambeau étoit déjà passé, et les larges langues de feu de son cierge de bitume flamboyoient sur les trois degrés de la cour. Je jetai un coup d'œil en arrière. Je vis l'homme qui étoit venu me chercher, et deux ou trois de ses acolytes qui se tenoient un peu en haut sur les degrés supérieurs de l'escalier, comme pour éviter l'éclaboussade de la décharge. Je lançai la tète en avant, en cherchant à droite et à gauche la bouche d'un canon de fusil. La torche répandoit assez de lumières pour me détromper. Les quatre soldats étoient à l'autre extrémité de la cour, et bàilloient sur leurs mousquets. « Marchons-nous? me dit l'officier en me bourrant brutalement les reins de la poignée de son sabre. — « Où allons-nous donc, mon- » sieur? n'est-ce pas là? — Eh non, par Dieu ! c'est » au greffe , par-devant M. Onain , inspecteur-général » des prisons. »
("est qu'il s'agissoit purement et simplement de s'assurer que les externes avaient fait un faux rapport , en racontant , sur la foi des apparences qu'offroit mon
infirmité, que j'avois été empoisonné à Sainte-Pélagie. Je ne fus pas long à signer cette déclaration. La visite du médecin suivit ; et , comme il n'y avoit pas de raison pour que mon irritation nerveuse fût tout à fait calmée, ce respectable M. Bouquet me trouva, en dépit de moi, très -bon pour l'infirmerie. Mes amis d'habitude n'y étoient pas.
Je ris aujourd'hui de pitié et de honte en pensant à la déception qui m'avoit trompé ce jour-là, et peutêtre bien d'autres fois; mais quel homme auroit passé à travers ces impressions sans leur payer un tribut ? Et puis tous les hommes reçoivent-ils les impressions de la même manière? Et puis un malheur fortement ressenti, pour être une illusion, cesse-t-il d'avoir été un malheur?
Et puis, comme disoit Diderot , il y a plusieurs sortes d'histoires : des histoires vraies qui n'ont pas d'intérêt, des histoires intéressantes qui ne sont pas vraies , des histoires dont l'intérêt et la vérité sont relatifs, parce que la perception de l'intéressant et du vrai se modifie selon l'organisation de l'homme qui raconte et la disposition de ceux qui écoutent. Hier je contemplois , avec une admiration toujours nouvelle , du balcon de l'Arsenal, les effets variés du soleil couchant sur les fabriques resplendissantes des deux rives de la Seine, et je m'extasiois à la vue de Sainte-Geneviève, avec son dôme d'or qui se perd dans les cieux , et de cet occident magnifique drapé d'une immense tenture de pourpre. Un passant, qui avoit entendu mon soliloque poétique, médit: «Monsieur, il n'est pas d'usage h » Paris de tendre des draperies de pourpre sur l'occi- » dent, même le jour de la Fête-Dieu; et, quant au » dôme de Sainte-Geneviève, vous pouvez vous tenir
» pour certain qu'il n'est pas d'or , mais de bonnes » pierres de taille. » Je n'eus pas un mot à répondre à cet homme. Il venoit da faubourg Saint- Jacques.
JÏI