SORTIE DE SAINTE-PELAGIE
Un beau jour (je ne sais pourtant comment le définir, car il seroit difficile de décider entre des émotions si diverses ce qui l'emporta de la joie ou de la douleur) , j'étois à dix heures, comme tous les matins, dans la chambre de Beauvoir qui ciroit sa botte en sifflant, tandis que Resseguier tiroit au mur de la main, avec le regret peut-être de ne pas trouver devant lui un adversaire vivant et digne de sa colère , armé d'une pointe bien aiguisée, et que le brave Renou, couché à côté de nous sur le bahut, comme au jugement de Marigny auquel il refusa de prendre part , couroit après une rime riche pour arrondir une de ses élégies. Tout à coup je m'entendis nommer de loin , et puis une seconde , et puis une troisième fois, et un guichetier essoufflé tomba dans mes bras. G'étoit un excellent petit jeune homme qui s'appeloit Olivier Lambert , qui étoit, je crois, garçon charpentier, et qu'on avoit envoyé pour cause de tapage nocturne faire un an de retraite à Sainte-Pélagie. Comme il avoit plu d'abord à tout le monde, il étoit parvenu aux dignités; il tenoit les clefs comme un ancien, et il ne les auroit certainement pas confiées à son père; mais il composoitvolon-
tiers, et toujours saus intérêt, pour glisser clans la main du prisonnier la lettre d'une mère ou d'une maîtresse. Il panteloit sur mon cœur comme un homme qui se trouve mal , tant il étoit oppressé de sa joie. « Tu es libre ! me dit-il enfin ; tu es libre ! Les voilà » en bas ! tu t'en vas ! tu es libre ! On te demande de » jour ! Souviens-toi de nous! » Pauvre Olivier ! J'ailois, je venois, je marchois, je pensois à peine. Renou m'embrassoit. Resseguier m'embrassoit. Démaillot m'appeloit de son grabat pour m'embrasser encore. Je cherchois le regard de Beauvoir : il étoit noyé de larmes. Malheureux frère ! il sentoit que nous ne devions nous revoir jamais!
Je descendis ce fatal escalier qui, peu de temps auparavant, devoit me mener mourir, et par lequel ce jour-là je croyois marcher à la liberté. J'arrivai à la cour carrée. Le ciel n'étoit pas beau , et jamais il ne m'avoit paru plus doux. Que de serrements de mains en traversant les groupes de mes camarades, déjà rassemblés au bruit de ma délivrance ! Que d'explosions d'amitié dans la salle des neuf guichetiers de relais qui m'avoient tous vu plus d'une fois à leur tour ! Pour se faire une idée de ce qu'il y avait d'exalté clans ces impressions, il faut se rappeler que la détention d'opinion sous le Consulat n'étoit pas une peine limitée, assujettie par jugement à une durée légale, et dont le terme infailliblement prévu dhninuoit tous les jours quelque chose de l'intérêt que le prisonnier inspire, en se rapprochant tous les jours. C'était un supplice à perpétuité, ou qui n'attendoit tout au plus sa lin que du caprice fortuit de la police, et qui la devoit de hasard, sans que rien pût la faire pressentir , à la liberté ou à la morl.
LhS PRISONS DE PARIS. 211
Enfin la porte s'ouvrit. La rue étoit là avec ses maisons et ses issues. Je me serois sauvé si j'avois voulu; je le pensois du moins. Je me sentis poussé tout à coup dans une voiture par un inspecteur de police , et je tombai sur la banquette en face de deux gendarmes. Je fus à peine distrait de cette péripétie effrayante par la cohue tumultueuse de la ville et par l'inepte curiosité des passants.
Nous descendîmes à la Préfecture de police. Je connoissois bien cela ; mais au lieu de me conduire au dépôt, on s'arrêta dans une cour ouverte, en face de la porte d'entrée , et où un bâtiment presque neuf se détachait sur la droite, comme une espèce de hangar , des vieilles murailles du vieux palais. On tourna une seule clef, et on repoussa sur moi une porte qui vibroit comme celle d'un salon , et qui ne grondoit pas ; il y avoit long-temps que je n'avois entendu le bruit d'une telle porte. Elle étoit garnie en glaces ainsi que les croisées , et on n'avoit pas même pensé à les munir d'un barreau. J'ai connu peu d'aspects plus aimables et plus consolants que celui de ces murailles humides et noires dont je n'étois séparé que par de grandes vitres limpides et fragiles , à travers lesquelles on croyoit sentir passer l'air avec le jour, et de cette cour où circuloient en liberté, des hommes insouciants qui alloient, revenaient, s'arrêtoient ou pressaient le pas en rêvant à leurs affaires ou à leurs plaisirs. Quand je fus un peu remis du trouble de mes premières idées , je me retournai, et je vis trois messieurs assis qui attendaient là comme moi le mol d'une périlleuse énigme. Je me jetai dans les bras d'un d'entre eux , ou plutôt j'aurois peine à dire lequel de nous deux eut le premier lié ses bras autour de l'autre. C'était Lebourgeois, un des an-