SOUVENUS
tiens amis que m'avoit donnés mon intimité fortuite avec quelques chefs de Chouans. J'avois été moins uni avec lui qu'avec Coster, qu'avec Burban, qu'avec Raoul ; mais il faut l'avoir éprouvé pour le savoir , ce que c'est qu'une amitié qui se renoue entre le cachot d'où l'on sort et l'avenir inconnu où l'on va. Je connoissois d'ailleurs à Lebourgeois une âme résignée et austère, qui mêloit beaucoup.de douceur à beaucoup de résolution, et qui m'avoit toujours imposé. >"ous parlâmes de Beauvoir, qu'il croyoit fusillé depuis longtemps , et de quelques autres de nos aventureux camarades dont il ne jugeoit pas que le sort fût de beaucoup à préférer au nôtre. Il me mit ensuite en rapport avec un de ses compagnons qui s'appeloit M. Picot , l'homonyme et non le parent de celui dont la tête tomba près de celle de George. Le brave officier dont il est question ici n'étoit pas si éloigné de l'accomplissement de son dernier sacrifice. Le troisième d^s prisonniers se donnoit pour un gentilhomme de Vannes ou de quelque autre canton du Morbihan , qui suivoit dès son commencement la fortune nomade de l'émigration. Depuis deux ans à peine , rentré dans les départements de l'Ouest avec quelques pouvoirs, et bientôt surpris par l'implacable activité de la police du Consulat , il avoit eu le bonheur d'échanger cette chance de mort contre une détention temporaire. On ne disoit pas précisément comment, et d'ailleurs ces détails me sont peu connus, car je ne les ai saisis que dans un moment violent de préoccupation où ils m'oiïroient bien peu d'importance. Je ne sais cependant quelle impression, qui n'avait certainement rien de sympathique, m'est restée de cet homme. Sa ligure étoit distinguée sans être noble, spirituelle sans être aimable, animée sans être commu-
nicative. Quoiqu'il fût depuis long-temps en prison , il y avoit affecté le costume insouciant dans lequel on a été surpris pour y aller : la veste du matin , le pantalon à pied , la mule de maroquin ; et c'est en cet équipage qu'il venoit d'être déposé dans ce cabinet de transition où nous attendions notre sort. Lebourgeois et Picot , qui paroissoient le connoître fort imparfaitement, lui témoignoient les égards qu'une éducation élevée impose aux hommes simples; et moi je m'étonnois, en le voyant , qu'on eût mis sa vie à la merci de tant de suffisance et de légèreté , bien qu'il m'en soit arrivé autant plus d'une fois.
Après l'échange de quelques paroles oiseuses et quelque retour sur l'incertitude de notre situation : « Ma foi , messieurs , dit tout à coup Lebourgeois d'un » ton résolu , nous sommes ici en assez bonne posture » pour ne rien laisser au hasard. Voilà une fenêtre sans » barreaux, et un gendarme dessous; voilà une porte » vitrée sans barreaux , et un gendarme devant. Cela » fait deux hommes et deux sabres. Il y a sur ce bu- » reau deux canifs, un joli grattoir, un couteau d'i- » voire assez bien aiguisé ; nous sommes quatre, et » quant à l'action , un tour de main à l'espagnolette , » un élan à la croisée, un coup de poing armé sur » l'estomac du factionnaire, de l'intrépidité et du jar- » ret , c'est une difficulté qui n'arrêteroit pas des éco- » liers pour prendre campas. Qu'en dis-tu ? »
Cette interpellation s'adressoit à Picot , qui n'avoit pas quitté la banquette pendant que Lebourgeois arpentoit vivement la chambre en arrangeant son plan de campagne. Picot étoit probablement un de ces hommes impassibles qui font bon marché de leur vie tous les jours et à tous les moments , mais qui se croient d'au-
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tant moins libres d'en disposer pour leur salut personnel qu'ils l'ont dévouée avec» une abnégation plus complète. Aussi calme que vous l'êtes à la lecture de ce récit , dans lequel vous n'avez pas une affection en jeu, pas un intérêt engagé, il se retourna vers l'émigré comme si sa résolution avoit été suspendue à ses paroles :
«Extravagance pure! dit celui-ci1, extravagance » achevée ! Nous ne pouvons être ici que pour passer a » la liberté dans un moment. J'ai subi une condam- » nation dont la durée expire ; vous avez subi chacun » de votre côté une détention qui n'a laissé naître » sur vous aucune lumière fâcheuse; on nous dépose » entre la prison et la ville dans un cabinet vitré , un «bureau de petit -maître, un boudoir de commis, » gardé par deux soldats qui n'opposeroient pas la plus » légère résistance à un seul de nous. Regardez-les » plutôt ! Et vous joueriez cette chance infaillible con- » tre celle de la mort! car enfin, voyez-vous, quand » nous aurons tué ces gens-là , il faudra sortir par là , » puisqu'il n'y a pas d'autre chemin , pas un souterrain » à nous cacher, pas un- ballon à nous élever dans » les airs ; et vous croyez-vous sûrs de traverser la pre- » mière cour, de bousculer la garde extérieure, de » passer sur Paris à midi, d'enjamber les barrières, et » de sauter d'un élan aux cotes de Bretagne sur des » bottes de cent lieues? Folie! folie!... »
Ce raisonnement étoit spécieux. Quoique fort dis-
1 Son nom ne m'a pas échappé ; mais ce nom, très-commun en Bretagne, appartient à des hommes du caractère le plus honorable, qui n'ont cependant, selon toute apparence, avec celui dont je parle , aucun rapport de parenté. La suite de cette notice expliquera ma réticence.
posé à me ranger à l'opinion de Lebonrgeois, je trouvai peu d'arguments contre une pareille objection, et j'allois m'y rallier, quand le hasard me rapprocha de la porte d'entrée. L'inscription étoit extérieure, mais elle étoit peinte sur le verre comme celles qui chargent la clôture de nos cafés, et il falloit moins d'habitude du boustrophédon, ou de l'écriture inverse , que je n'en avois alors , pour y lire au premier coup d'ceil :