‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 23 sur 40 · RIRE AU DES TRANSFERERIEZ TS · texte numérisé non relu

RIRE AU DES TRANSFERERIEZ TS

<( Voyez donc où nous sommes ! répondis-je à l'ins stant ; voyez , monsieur ! Ce n'est pas ici un dépôt » entre la prison et la ville; c'est un dépôt entre la » prison et les prisons; c'est le bureau des traits fè- » remcnts. »

L'émigré s'approcha lentement , éleva son lorgnon à ses yeux , et dit : « Cela est vrai. »

« Mourir pour mourir! s'écria Lebourgeois; mais » mourir comme le mouton qu'on mène à la bouche- » rie , c'est trop fort! Le bureau des transfeveamentsf Oh! j'aime mieux être découpé par cin- » quante sabres que de retomber sous la clef d'un » geôlier ! Au bout du compte , arrive ce qui peut ! La » fin des fins , c'est : Vive le Roi! » Et il s'élança sur un des canifs. Picot tenoit déjà l'autre.

Heureusement pour moi , et pour moi seul , la porle s'ouvrit au même instant. Un huissier, suivi de quatre soldats qui s'arrêtèrent au dehors , prononça trois noms, celui de M. Lebourgeois, celui de M. Picot, et l'autre. J'embrassai Lebourgeois; Picot me serra vivement la main ; le troisième me salua gracieuse-

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ment , et je restai sous la garde de mes deux gendarmes.

J'y étois depuis près de cinq heures, et on ne s'étonnera pas que je les aie trouvées longues , lorsqu'on me tira de là. L'inspecteur de police qui m'avoit amené me conduisit, entre ses acolytes, dans une salle de mauvaise apparence où il fallut encore attendre , et de cette nouvelle station dans un bureau plus orné, où siégeoit , en face de moi, a une longue et large table , un personnage pâle, sérieux, aux traits effilés, que le bruit de nos pas, celui des portes qui se refermoient, et l'avertissement de l'huissier ne tirèrent pas d'abord de la contemplation morne et fatiguée où il paroissoit absorbé. Ses yeux entièrement clos et son attitude immobile me firent penser un moment qu'il dormoit. Tout à coup il passa les doigts dans ses cheveux d'un blond hardi, relevés sur le front à la Louis XV; quelques rides convulsives se croisèrent au-dessus de ses sourcils mal indiqués, et il lança sur moi un regard bleu impossible à définir, mais qui n'a\oit rien de malveillant. Tout malheureux que j'étois, je me sentis porté à plaindre cette haute position du pouvoir, car elle me parut encore plus soucieuse que la mienne. Après avoir donné quelque temps à une réflexion distraite ou agitée : « Est-ce là ce jeune homme? dit-il. » Retirez-vous. Il est libre. »

Il est libre ! phrase émouvante qui résonne si merveilleusement à l'oreille , que toutes les idées en restent confondues dans un seul sentiment. Libre ! et ce n'étoit plus Olivier Lambert qui le disoit au hasard; c'étoit l'arbitre presque souverain de ma liberté, l'homme au-dessus duquel il n'y avoit qu'un homme! Libre! grand Dieu! sans guichets, sans barreaux,

sans verrous , sans fers , sans les terreurs de tous les jours, sans les agonies de toutes les nuits! Libre! et cette parole vibroit à mon oreille avec une telle sonorité que les autres me porloient tout au plus quelques perceptions confuses , le reproche de mes égarements passés , des conseils pour mon avenir, une vive exhortation à soumettre l'emploi de mes facultés au grand prince qui gouvernoit la France. Prince étoit bien le mot, je l'avois entendu distinctement; je tressaillis. Napoléon n'étoit pas encore empereur. Tout cela se termina par la notification d'un arrêté du grand-juge qui m'exiloit à Besançon sous trois jours de délai sans plus, et par l'autorisation bénignement exprimée de passer dix jours à Paris, pour m'y procurer des ressources ou y arranger mes affaires , sauf à me présenter tous les matins dans les bureaux de la police. Un commis me délivra l'expédition de l'ordre , et je sortis seul. Je me trouvai seul; j'eus quelque peine à réassurer que j'étois seul. Je descendis seul l'escalier, je franchis seul toutes les portes; je gagnai seul la rue, aspirant de loin l'air qui m'étoit rendu , embrassant le ciel du regard , le reculant par la pensée au delà des toits et des clochers, pressé que j'étois d'envahir un horizon plus étendu, et me faisant de l'univers, comme Alexandre , une conquête trop étroite. Heureux et fier d'être libre , comme si la liberté n'étoit pas une faculté "propre de l'homme que la société ne peut suspendre sans violence et sans crime ! Mais bientôt ébloui , fatigué, accablé en quelques minutes de cette sensation si nouvelle; mais épouvanté de la porter, et cherchant tout effaré quelque muraille qui bornât ma marche sans objet, tant nous avons besoin de nos habitudes, même quand elles sont des douleurs! j'allois droit de-

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vant moi pour aller, pour changer de place , avec un instinct de sauvage. Tous les chemins étoient bons , tous les détours favorables et opportuns. Il me sembloit que la population s'étoit augmentée , que le monde foisonnoit, que chacun sorloit de prison et cherchoit aussi à marcher. Je m'étonnois seulement de trouver aux passants si peu d'intérêt et de sympathie pour un nouveau venu. Les femmes elles-mêmes ne me regardoient pas plus qu'un autre. Personne n'avoit l'air de me connoître et de m 'aimer. Avec cela , j'éprouvois un étrange vertige : c'étoit les rumeurs étourdissantes du peuple, le brouissement des roues, les cris de gare des cochers , les abois des chiens , le glapissement des enfants qui jouoient sur le pavé , l'impatience des oiseaux prisonniers , qui ne pouvoient voler et qui tressailloient dans leurs cages; l'agitation de la cohue qui fondoit sur moi comme pour m'assaillir, et jusqu'au mouvement des maisons et des édifices qui sembloient courir à ma rencontre, parce qu'une longu: habitude de silence et d'immobilité modifie jusqu'aux perceptions des plus fins , des plus exercés, des plus judicieux de nos organes. Enfin , il n'y avoit plus moyen de s'y tromper , c'étoit véritablement la foule , et je ne la péné trois plus sans effort. Après être arrivé au quai par la rue du Ilarlay, je gagnai la place de la Cité; et j'aurois bien de la peine à marquer les circuits de celte partie de mon itinéraire, dans l'ample carte de mes voyages : mais je reconnus cette place , et je me souvins tout à coup qu'elle servoit alors aux exécutions. Je m'assurai pourtant d'un coup d'œil qu'il n'y avoit là de tout l'appareil de la mort que les curieux qui en cherchent le spectacle. Je m'insinuai comme je pus à travers les moins pressés, et j'arrivai assez lentement a

cette porte de la grille du Palais par où sortent les condamnés. Au même instant , une multitude énorme s'y précipita sur mes pas. Il y avoit près de moi un gendarme d'élite, que j'interrogeai avec la modestie méticuleuse d'un prisonnier exercé aux précautions oratoires des cachots. — « Trois émigrés qu'on va fusiller » à la plaine de Grenelle , mon jeune homme , rien que » cela. » Pendant qu'il me répondoit , ils étoient montés dans le fiacre , dont les stores restèrent ouverts , et la voiture sortit. Celui que je n'ai pas nommé étoit assis dans le fond à côté d'un officier, et lui parloit a\ec une extrême chaleur. Les deux chouans étoient sur le devant : Picot un peu plus calme encore que je ne Pavois vu le matin , Lebourgeois penché vers la portière et promenant au dehors un œil attentif mais tranquille. Il rencontra mes yeux , et rien ne sauroit exprimer le sentiment qui se peignit subitement dans les siens, mais où j'eus le temps de lire la joie de ma liberté, et la peur de la compromettre par un signe d'affection trop intelligible. Ah! cette inquiétude, si noble dans son cœur, ne retenoit pas le mien! Je m'élançai comme un fou, et j'allois tomber sous la roue, si mon gendarme ne m'avoit retenu. « Eh mon Dieu , » monsieur ! quand vous seriez dedans, vous ne verriez » pas mieux ! Belle curiosité , des pauvres diables qui » vont mourir ! C'est dur et ça fait mal : moi qui vous » parle, j'aimerois mieux n'être pas ici. » .l'enlendois ce digne soldat , mais je ne le voyois plus. Je suivois du regard le regard de Lebourgeois , et je Pavois vu s'arrêter loin de moi avec une fixité énergique , avec une volonté puissante et expressive. La plus grande partie de la foule me cacha enfin le fiacre. Elle rouloit derrière lui pour aller voir jaillir leurs cervelles et pal-

piter leurs membres mutilés. Le reste s'écouloit à travers les rues en racontant le crime des condamnés, que les mieux instruits étoient fort embarrassés de caractériser positivement; car on ne punissoit plus les émigrés comme émigrés, et c'étoit nécessairement la complication d'un nouvel attentat contre la République ou contre son maître qui les conduisoit à la mort, s II «faut, dit un petit bossu qui s'étoit juché sur une » borne, que ce soient de fiers scélérats; ils avoient in- » venté une seconde machine infernale pour faire sau- » ter tout Paris, et après cela ils auroient assassiné le «premier consul. — C'est dommage pour le jeune, » répondoit une femme ; il est bel homme ! » Quant à moi, je m'avançois étourdi des secousses de cette journée , et de cette aventure , et de ce massacre , et de ma liberté rendue, et de l'usage que j'allois en faire , quand , en arrivant sur le pont au Change , je sentis une main se glisser dans ma main, et j'entendis une voix me nommer. Je me détournai , c'étoit Burban, c'étoit Malabri , c'étoit Barco , c'étoit ce démon du Morbihan, terrible et proscrit sous trois noms, que j'avois connu à l'hôtel de Béarn , chez le noble et loyal Coster de Saint-Victor ; c'étoit lui avec sa physionomie âpre, ses cheveux épais et confus, son œil de lynx, ses dents blanches et serrées, son sourire audacieux et menaçant, et tous ces traits de l'homme décidé que déguisoit assez gauchement la toilette recherchée de l'homme du monde. Nous nous pressâmes l'un contre l'autre sans oser nous embrasser , et nous gagnâmes le parapet.

« Malheureux, lui dis-je à demi-voix, que fais-tu » ici? — J'allois l'adresser la même question, me ré- » pondit-il. Mais où veux-tu que j'aille? — Ne peux-

» tu fuir? repris-je. — Fuir, et où? — - Que sais-je? » hors de Paris du moins. -— De Paris ? c'est se livrer » au premier gendarme de la banlieue, si même les bar- » rières ne sont pas gardées. D'où sors-tu donc ? — De » prison. — Je devois m'en douter. Depuis quand ? — » Depuis un quart d'heure. »

Et là-dessus , je lui parlai en peu de mots de ma dernière détention, de ma rencontre du matin, de ma mise en liberté , de nos amis que je venois d'apercevoir pour la dernière fois sur le chemin de la mort.

« J'étois là , dit Burban. Je savois qu'ils mourroient » aujourd'hui, je voulois me convaincre de leur rési- » gnation et de leur fidélité. Un regard de Lebourgeois » m'en assure, mais.... — Ce regard, je l'ai surpris. » C'est sur toi qu'il l'a fixé sans doute en l'éloignant de » moi. Oh! Lebourgeois ne te trompera pas; je lui ai » parlé de toi , de dix de nos camarades. Il ne m'a pas » laissé imaginer que tu fusses ici, et il savoit pourtant » s'il pouvoit le faire sans danger. — Cela est vrai , re- » prit Burban avec l'expression d'une préoccupation » profonde. Attends, » continua-t-il en souriant amèrement et en appuyant sa main sur son front..., « at- » tends... Tu ne vois pas, tu ne devines pas?... — » Rien , je te l'avoue ; il y a tant de vague , de confusion » dans mes idées ! — Cela est cependant facile à com- » prendre. Les misérables ! avec quel art ils savent pé- » nétrer les secrets de l'âme la plus ferme! Quel mer- » veilleux génie l'enfer leur a donné pour surprendre » et pour perdre leur victime ! Ils me peignent dans » mon signalement comme un homme féroce et rusé... » Féroce ! je ne le suis pas , Dieu m'en est témoin ; » mais rusé , je le suis heureusement plus qu'ils ne l'i- » maginent. C'est la Providence qui nous a fait ren-f

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» contrer ici. — Que dis-tu? — Enfant! on ne t'ap- » prendra donc jamais rien? Te mettre en liberté dans » ce temps-ci , avec ta légèreté , avec ton exaltation , » avec ton délire de sentiment , c'est une combinaison, d c'est un piège !...• Tu n'es pas en liberté !... — Je ne » suis pas en liberté !... — Tu y es moins que jamais ! » tu es libre comme l'oiseau qu'on garde un moment » vivant pour s'assurer d'une meilleure chasse. — Ex- » plique-toi!... — Cela n'est pas difficile. >"e savoit-on » pas que tu nous connoissois presque tous? — Je ne » l'avois jamais caché. — En te plaçant ce matin près de » Lebourgcois , près de Picot , ne devoit-on pas imaginer » que l'abandon qui résulte du double plaisir d'une réu- » nion inespérée et d'une délivrance prochaine dont on » vous offroit l'illusion avec toutes les précautions con- » venables, sois-en sûr, pour qu'elle ne fût qu'une il- » lusion , alloit ouvrir entre vous une communication » sans réserve?... — Cela é toit probable. — Si Lebour- » geois t'avoit indiqué nos retraites, et on sait bien qu'il » les connoît, n'a\oit-on pas d'excellents motifs de sup- » poser que tu nous chercherois peut-être dès ce soir? » — Oh ! mon Dieu ! m'écriai-je , cela ne fait pas de » doute. Prends garde ! prends garde ! il n'y a rien de » plus certain. »Et je promenois autour de moi des jeux tout effrayés, en tremblant d'y trouver un espion. — « Va-t'en , repris-je , au nom de Dieu ! embrasse-les » pour moi, et dis-leur que nous nous retrouverons » peut-être! — Là, répondit Durban en montrant la » Crève du doigt; ou là, conlinua-t-il , en le relevant » au ciel. — En attendant, cherche à te sauver, et é\i- » tons-nous. » Cette conversation, bien plus rapide que je ne l'ai écrite, nous avoil conduits à la place du Chàtelet. La main de Burban pressa nia main une fois en-

core , et puis elle m'échappa , et il disparut. Je restai atterré , épouvanté d'être libre , et sentant une sueur froide me glacer à la seule pensée de la rencontre d'un ami. C'est comme cela que j'arrivai à la rue Saint-Honoré , auprès du corps-de-garde de la barrière des Sergents, qui existoit encore. Le hasard que je redoutois le plus m'y jeta sur le chemin de Victor Couchery , homme accompli dans toutes les qualités qui constituent un homme supérieur et un honnête homme , et auquel je portois depuis l'enfance le plus tendre attachement. Je ne l'avoft pas vu depuis deux ans , que j'assistois avec lui , et son frère déjà proscrit , à la première représentation de Maison à vendre. On peut juger que nous nous étions assurés d'une loge fermée. Un étranger parvint cependant à s'y introduire. C'étoit le bourreau !... Cette idée se retraça subitement à mon esprit, avec toutes les prévisions tragiques dont nous nous étions fait un jeu ce jour-là; et cependant, j'étois loin de penser qu'aucune relation pût s'être établie depuis entre lui et mes amis du 3Iorbihan , qu'aucune circonstance les eût jamais rapprochés , que deux mois après il seroit leur co-accusé , et que le même jugement les réuniroit peutêtre pour l'échafaud; mais ma préoccupation étoit si forte qu'elle retint l'élan de mon cœur. « Ne m'appro- » che pas, lui dis-je en hâtant le pas; j'ai la lèpre. — » Je l'ai aussi , » répondit gaiement Couchery. Et un serrement de main fut tout notre adieu.

Il étoit presque nuit quand j'arrivai à l'hôtel Berlin. On avoit disposé depuis long-temps de mon appartement, mais mon intention n'étoit pas de l'occuper. Je me connoissois un refuge assuré , où la police ne pouvoit parvenir à me surprendre dans le petit nombre d'heures que j'étois forcé de passer encore à Paris. Après un

repas fort léger mais fort nécessaire , car j'étois encore à jeun à six heures, je gagnai le théâtre de Louvois. C'étoit , l'année précédente , le délassement favori de mes soirées , et je dirois pourquoi peut-être si j'écrivois mes confessions. Quoi qu'il en soit , le théâtre et la salle furent vides ce jour-là. Je n'y jetai les yeux que pour m'assurer qu'ils ne valoient pas la peine d'être regardés ; et je ne me suis jamais souvenu de ce qu'on jouoit, bien que nul répertoire n'eût plus de titres à mon intérêt , puisque c'étoient quelques-uns de mes plus chers amis , Picard, George Duval et Nanteuil ,*qui en faisoient les honneurs. L'entr'acte ne manquoit jamais, à cette époque , d'être animé par le cri aigu d'un colporteur qui venoit offrir au public le Journal du soir des frères Chaigncau ; et j'étois depuis assez longtemps sevré de la lecture du journal , pour ne pas négliger une occasion si commode de me mettre au courant des affaires de l'État. Mes yeux tombèrent du premier abord sur un paragraphe trop propre à me faire oublier tout le reste. C'étoit le récit fort rapide de l'exécution de mes camarades. On avoit offert aux condamnés la rémission de leur peine, et même la perspective d'une récompense , s'ils donnoient les renseignements dont ils pouvoient disposer sur les projets d'une conjuration royaliste dont le secret venoit d'être surpris , et sur l'asile des conspirateurs. Les deux roturiers étoient morts. Le gentilhomme avoit parlé. Au moment où je lisois cela , Burban étoit peut-être prisonnier et perdu ! Le but infernal de nos persécuteurs étoit d'ailleurs atteint ; et si Burban avoit bien compris l'espérance insidieuse qu'on fondoit sur ma mise en liberté, j'ailois cesser de jouir de l'avantage passager que je ne devois qu'à cette horrible combinaison. Les prisons alloient se

rouvrir pour moi , et se recommencer la vie de misère et d'angoisses à laquelle j'échappois à peine. Je me levai tout éperdu de ma banquette , je sortis avec précaution de la salle, comme s'il n'y avoit pas eu là un spectateur qui n'épiât mes mouvements avec un œil ennemi, et, par une multitude de détours laborieusement étudiés, et sur lesquels je revenois toutes les fois que je craignais d'avoir été suivi d'un regard, je me rendis à la maison où je devois passer la nuit. Je ne peindrai pas les sentiments qui m'y accueillirent. Hélas, qui le pourroit jamais! Le bruit d'une exécution s'étoit répandu dans la soirée , et l'imagination si active des gens qui aiment ne laisse passer aucun événement tragique sans le rattacher à ce qu'ils aiment; tous les malheurs anonymes inquiètent leur tendresse. Il y a une distance logique presque incommensurable entre ces deux propositions : Ce pourvoit être lui et Ce ne peut être que lui; mais elles ne sont qu'une dans un cœur pénétré d'une affection profonde, et qui se repaît plus avidement encore de ses terreurs que de ses espérances. Que les minutes qui suivirent rachèleroient de douleurs, si on pouvoit les saisir, les goûter sans mélange , pures de l'amertume affreuse qu'y mêle l'anxiété ou plutôt l'infaillible certitude de l'avenir! En leur parlant des moments que nous allions passer ensemble , je savois qu'à tout prix, et quoi qu'il arrivât, je les quitterois le lendemain sans les embrasser ; je prévoyois qu'à l'instant où l'aiguille de la pendule marqueroit une certaine heure , pendant que nous nous arrangions pour des jours et pour des semaines, je jetterois entre eux et moi un espace indéfini de temps, l'éternité peut-être! En effet, il falloit partir ou mourir ! il falloit se dérober à cette investigation de harpies

qui alloit souiller mon atmosphère , envelopper mes pas , peser comme un cauchemar hideux sur tous les mouvements de mon cœur ; il falloit délivrer tout ce que j'aimois du danger d'être aimé de moi, fût-ce aux dépens de ma vie. Cette résolution étoit prise.

A une heure après minuit j'entrai dans la petite chambre qui m 'étoit réservée , et où j'avois déjà secrètement passé de douces heures de conversation ou d'étude. Que son aspect me parut étrange et solitaire , et que je fis là un singulier retour sur l'erreur de nos sensations et de nos habitudes! J'occupois, la veille encore , un cachot mal blanchi d'un plâtre grossier et poudreux , et coupé dans son étroite longueur de quelques misérables grabats où gisoient, sur un peu de paille, quelques infortunés qui attendoient la mort. Maintenant , j'étois libre, j'habitois un joli salon frappé avec égalité sur tous ses points du jour doux de deux bougies qui se réputoient dans deux glaces, et dont la lumière alloit mourir à peu de distance sur d'élégantes draperies ou rayonner sur l'acajou. J'ai peine à croire moi-même , et cependant j'en suis sûr ! que le souvenir de ma prison ait souri alors à ma pensée , et qu'appuyé sur ma cheminée j'aie reposé mon front sur mes mains et fermé soigneusement les yeux pour en retrouver l'image. Ce fut autre chose en me couchant. Ce qui donne des charmes au sommeil, c'est le besoin de le goûter lui-même, si l'on peut parler ainsi, sans mélange d'autres idées, et la mollesse inaccoutumée de ce lit étoit une distraction. Cependant tant d'émotions diverses , tant de sentiments opposés , les impressions les plus contrastées de la vie, amassées, confondues en quelques moments; des idées presque simultanées d'amour, de crainte, de regret , de délivrance et de déscs-

pair; le tumulte d'un spectacle après celui d'une exécution, une fête de famille après un supplice ; tout cela s'embrouilla tellement dans ma pensée cpie je tombai dans une espèce de stupeur qui n'étoit pas le repos , dans un songe convulsif et douloureux qui reproduisoit les différents objets dont j'avois été frappé avec une mobilité si rapide qu'elle en étoit importune et monotone. Je passois sous des guichets , je voyois des grilles s'ouvrir, j'entendois des bruits de plainte et de terreur, je traversois ce joli festin du soir où des femmes charmantes parloient un si doux langage, et puis je suivois une longue file de patients a l'échafaud. Tout à coup je m'élançai de mon lit en sursaut, réveillé par le grondement des verrous qui retentissoit dans ma mémoire comme un écho des nuits passées. Une de mes bougies brûioit encore. La pendule marquoit deux heures. L'aspect des choses qui m'environnoient me rassuroit à peine. Je dis : Lequel est-ce? et j'attendis un moment l'explosion. Enfin mon cœur se dilata; et je me recouchai tranquille , après avoir entr'ouvert doucement ma porte pour me convaincre tout à fait qu'elle n'étoit pas fermée en dehors.

Le matin ramena les mêmes déceptions. À Sainte- Pélagie, le premier rayon du jour venoit tomber sur mes yeux à travers les barreaux d'une croisée exactement placée à mes pieds. C'étoit la tiédeur de ce crépuscule qui me tiroit de mon sommeil. Je ne le trouvai point. J'éprouvai le serrement de cœur qu'inspireroit un cachot dont le soupirail a été muré pendant la nuit. J'étendis mes bras autour de moi : je froissai un rideau de soie. Je m'assis pour me recueillir, pour m'assurcr que je ne revois pas, ou que je n'étois pas devenu fou. Bientôt je commençai à discerner les objets, à quelques

traits de la lumière extérieure que laissoient pénétrer les jointures des volets. Je cherchai machinalement encore la couchette de Démaillot et la paille de Renou : elles avoient disparu. La rumeur sourde du dehors acheva de me remettre. Les marchands crioient; le marteau du forgeron tintoit sur le fer; les roues broyoient le pavé ; je m'habillai à la hâte. Je réunis en un petit paquet les effets nécessaires que j'avais disposés pour un voyage qui pouvoit durer plusieurs jours ; car j'étois décidé à gagner la Franche - Comté à pied , pour me soustraire aux recherches de la police qui auroit facilement trouvé ma trace dans le registre des voitures publiques. Je descendis l'escalier à petit bruit , tremblant d'avertir à mon passage les sollicitudes d'une amitié trop attentive, et de subir, dans un moment si décisif, l'épreuve du dernier adieu. Je fus retardé dans la rue Saint-Honoré par un embarras de fiacres, de soldats et de curieux. Des groupes de gendarmes à cheval gardoient les issues de deux ou trois rues. C'étoit le gracié de la veille qui venoit en personne livrer ses victimes. On parloit autour de moi de l'arrestation de MM. de Polignac. Je passai enfin. J 'arri\ ai à la barrière de l'Est ; j'y tombai au milieu d'un poste; on me fit entrer dans un bureau ; on me demanda mon passeport. «Un passe-port pour sortir de Paris? m'écriai-je. » — Il en faut un , me répondit l'interrogateur, ou vous » allez être conduit à la Préfecture de police. — A la Pré- » fecture de police, grand Dieu î je suis libre, messieurs, » je suis libre. — Personne n'est libre aujourd'hui de » sortir de Paris sans passe -port : c'est la consigne. — » Je vais rentrer. — Vous ne le pouvez plus. Un passe- » port, ou à la Préfecture. — Je vais vous expliquer... » — Vous vous expliquerez à la Préfecture. » Mes idées s'éclaircirent. Je me rappelai que j'étois porteur d'un

ordre d'exil qui ne m'accordoit que soixante -douze heures de délai ; je le jetai sur la table. Il étoit précis , positif, authentique, et, par une rencontre facile à comprendre, il se trouvoit daté du jour antérieur à celui de ma mise en liberté. Le terme expiroit le soir. « Que ne >, le disiez-vous? reprit l'officier d'un air fin. Oh ! voila „ un excellent sauf-conduit, une feuille de route infail- » lible pour arriver à votre destination ! Il n'y a pas un „ acôlier sur la route qui puisse vous refuser le loge- . >, nient. Seulement, ajouta-t-il en prenant note de mon >, nom, de mon signalement et de l'heure de mon de- » part , ne vous détournez pas en chemin ; vous pourriez >, perdre les revenants-bons de l'étape. » Je profitai de l'accès d'éclatante gaieté que produisit cette ingénieuse saillie pour gagner lestement le pays, et je poussai jusqu'à Brie sans regarder derrière moi. Je marchois dans la campagne avec un contentement si accompli! je me croyois, pour ainsi dire, dans un pays de conquête : le vent la pluie , le froid , tout me sembloit bon ; car tout cela c'étoit la liberté, et j'en jouissois avec d'autant plus d'ivresse que je rattachois à sa possession toutes mes illusions favorites. Que me manquoit-il pour en consacrer l'usage par quelque dévouement généreux qui sauveroit mes amis, qui lègueroit au moins à la patrie un exemple de courage et d'affranchissement? Peu de chose ! un drapeau déployé, un parti résolu, une émeute de village... Hélas! l'inertie du peuple consterna bientôt mes Mes espérances! La France tendoit la tète au joug comme un seul homme. Il n'y restoit pas de cœur qu'un cri d'indépendance pût faire palpiter. Tous les prestiges de la physique, toules les évocations de la magie auroient inutilement demandé un reste de vie h celle na-

tion-cadauc !

Je n'ai jamais pu vérifier si Burban avoit rencontré juste dans ses conjectures ; mais les circonstances ont justifié le parti que me suggéroit sa frayeur salutaire. Il falloit bien que je fusse épié, puisqu'on s'aperçut de mon absence. La vigilance de l'autorité n'eut pas même beaucoup de peine à me gagner de vitesse. Je fus arrêté à Troyes.

Ce récit, que j'aurois pu beaucoup abréger, si je n'avois pris plaisir à y exprimer plus d'émotions que de faits , laisseroit infiniment à désirer aux esprits curieux qui veulent de l'histoire, de l'histoire positive, de l'histoire historique , si je l'arrêtais là où il cesse de me toucher personnellement; mais comme, à défaut de célébrité personnelle, je me suis trouvé jeté dans mes misères parmi quelques-unes de ces célébrités plus dignes de pitié que d'envie qui naissent du malheur, je ne finirai pas sans dire sommairement ce qui est arrivé de mes amis de prison, et de quelques autres que j'ai nommés à ce sujet.

Il n'en est que deux jusqu'ici, Lebourgeois et Picot, que j'ai pu suivre du regard jusqu'au tragique dénouement de leur vie aventureuse, et dévouée. D'autres sont morts naturellement. Démaillot dut la liberté à la restauration , et ne survécut que peu de mois à cet événement. Je le retrouvai à soixante-dix ans, comme je l'avois laissé a soixante, plein de cette verve de jacobinisme et de ce cynisme d'incrédulité qui l'animoient sur la paille des cachots. Il expira prophétisant la république , et confessant le nom de Robespierre, dont les théories étoient pour lui le beau idéal des sciences morales appliquées à la politique; et cependant, voyez un peu l'infirmité de l'esprit humain! ce pauvre Démaillot étoitun excellent homme !

LES PRISONS DE PARIS. 23 t

Bonneville cxistoit encore en 1829» Ce poète brillant et sensible dont l'exaltation généreuse avoit combattu tous les excès et toutes les tyrannies, ce royaliste républicain qui uoîssoit si hardiment dans ses premiers vers le culte d'une reine infortunée à celui de la liberté; ce Tyrtée de la Gironde, quidisoit de la Montagne en 1793 :

L'enfer n'est plus l'enfer! tous les démons sont là!

celte àmc inflexible, que n'abattirent ni les proscriptions de Marat, ni les spoliations du Directoire, ni les sourdes manœuvres de la police impériale , fléchissoit depuis long -temps sous le poids de l'âge et de l'indigence. Quand je le trouvai , il me reconnut; mais son œil vague et presque éteint n'exprimoit que la confusion amère d'une àmc qui manque de vigueur pour se manifester au dehors, il essaya de me faire partager une chaise unique dont il ne pouvoit se soulever qu'avec peine ; elle étoit défoncée. Il occupoit alors dans la rue des Grès une pauvre échoppe de bouquiniste que la savante administration de la librairie lui dispuloit tous les malins , avec ces bonnes manières qui distinguent si éminemment notre bureaucratie françoise. Pendant que l'affaire étoit en litige, et se débattait lentement, comme c'est l'usage, entre deux ou trois scribes richement rentes, le bon Nicolas Bonneville lit défaut. Il rendit au Dieu dont il avoit peint si magnifiquement les miracles, dans l'Imitation du livre rie J ob, le souille céleste qu'il en avoit reçu.

Certains de mes amis de ce temps-la vivent encore. Victor Goucheri , absous à l'unanimité dans le procès de Moreau , et retenu en prison au mépris de la justice, ne dut la liberté, en 1814, qu'au nouveau système de légalité (pie fit éclore la chute du grand empire, il y

étoit entré à vingt-huit ans, il en sortit à trente-neuf; appauvri des plus belles années de la vie, mais enrichi d'expérience et de sagesse. Il coule , dans de douces et bonnes études, une vie heureuse que la raison lui a appris à rendre obscure.

Le brave Renou , seul débris, ou peu s'en faut, de l'héroïque année de la Vendée, et devenu le modèle de l'homme privé après avoir été celui du soldat , passe sa verte vieillesse entre l'exercice de toutes les vertus domestiques et la culture de ces bonnes lettres classiques qui charmoient déjà pour lui le rare loisir des champs de bataille. Il n'y a pas long -temps qu'il nous enchantait encore de la lecture de ses vers et du récit de ses combats. Heureux privilège des esprits élevés! privilège plus heureux des belles âmes ! Si vous assistiez à quelque rendez-vous sympathique entre le Vendéen et Bertrand, ou Drouot, ou Delort, vous seriez obligé de demander lequel est Annibal , et lequel est Scipion.

J'ai déjà dit ce qu'était devenu M. Duclos, qu'on appelle avec plus d'esprit que de justesse le Diogène du Palais-RoyaL II y a autre chose que du diogenisme dans cette abnégation obstinée qui se condamne depuis cinq ans à tourmenter les yeux de la foule du spectacle d'une pauvreté repoussante; il y a une leçon pleine d'énergie pour la jeunesse ardente et généreuse qui embrasse , sans autre mission que son courage , l'intérêt des rois proscrits et des institutions abandonnées; qui prodigue ses jours et son sang à cette cause de sacrifices, et qui ne sait pas que la moisson inattendue qu'elle féconde est réservée d'avance aux lâches intrigues de la bassesse et de l'hypocrisie. Cet enseignement vivant ne sera peut-être pas perdu pour les générations futures.

Après une longue détention , Beauvoir devint libre. Il refusa du service, et gagna les Antilles, où une famille créole dans laquelle il avoit quelques alliances lui offrit un asile. Tout annonce qu'il y auroit trouvé le repos, et ses amis se réjouissoient de le savoir heureux, quand, à l'issue du premier repas de la journée, on le vit passer dans sa chambre avec un air préoccupé. Une minute après, on entendit l'explosion d'une arme à feu. On entra. Beauvoir étoit mort.

Raoul Saint-Vincent s'appeloit Gaillard ; il étoit , si je ne me trompe, de Rouen ou de Quevilly. En essayant de passer la Seine ou l'Oise, pour se dérober à la poursuite des gendarmes , il fut tué d'un coup de fusil. Quelques autres mourur.ent le 25 juin 1804, sur la place de Grève, à l'endroit où Burban m'avoit donné rendez-vous : il y étoit.

Par une exception presque unique dans la sanglante histoire des exécutions judiciaires, le général George fut mis à mort le premier des douze condamnés , bien que chef avoué de cette conjuration de courageux aventuriers , qui n'étoit pas , quoi qu'on en dise , une conjuration d'assassins. George lié, George à guillotiner, faisoit peur. On étoit aussi impatient d'en finir avec lui que s'il avoit témoigné l'intention de se défendre et de ne pas mourir ; et l'on sait toutefois qu'il avoit refusé , la nuit précédente , de la franche et noble intercession de Murât, la vie , la fortune , les épaulettes de général. Abominables préventions des partis, quand cesserezvous de souiller de vos calomnies de si magnanimes vertus !...

Le carnage fut suspendu pendant plus d'une heure par l'absence de Louis Ducorps et de Lemercier qui demandèrent à être entendus à la Préfecture. Leur dé-

claration , tout à fait insignifiante , mais allongée eu circonlocu lions adroites (et il falloit beaucoup d'adresse pour en avoir là ) , n'eut d'objet que de gagner du temps, sans intérêt pour leur vie. H s'agissoit seulement de retarder l'exécution d'un de leurs chefs bien-aimés , de Coster de Saint- Victor dont la grâce a voit été formellement promise la veille à sa famille. Coster pouvoit exercer, dit-on, sur la reconnaissance de Bonaparte des droits dont le mystère appartient sans doute à l'histoire, mais d'une telle nature que j'aurois dû résister au besoin de les écrire , même quand l'homme dont ils relèvent la noble mémoire joueroit dans ces Souvenirs un rôle plus intime et plus familier. Coster a aimé mon enfance , qui n'étoit pas sans énergie. Doué d'une infaillible raison comme d'un intrépide courage, il l'a éclairée d'enseignements dont j'ai mal profité; mais il a fait d'ailleurs si peu d'attention à moi que, s'il ressuscitoit, il ne me reconnoîtroit pas.

Le nouvel empereur s'étoit retiré dès le matin à la Malmaison pour s'affranchir de l'imporlunité des sollicitations; et c'est là que trois femmes en grand deuil , mère et sœurs d'un de nos plus brillants officiers, attendoient en larmes le succès des vives instances de cette tendre Joséphine dont la protection ira jamais failli à l'infortune : elle n'obtint rien. Coster, las de devoir quelques minutes de vie à l'humanité du bourreau, promena un regard sur la place pour s'assurer que nulle dépêche n'arrnoit, cria : Vive le roi ! et se jeta de lui-même sous le fer qui venoit d'abattre la tête de neuf de ses camarades. Il est à remarquer que c'est le seul gentilhomme qui ail péri dans cette boucherie de royalistes intrépides. Encore, il faut l'avouer, l'illustration tic sa race ne datoit que de (rois générations , et ne re-

les piuso:ss DE PARIS. 535

posoit , pour comble de malheur, que sur d'importants services rendus à l'industrie d'une province. Des huit condamnés dont la peine fut commuée en une détention de quatre ans , qui duroit toutefois encore dix ans après, chose extrêmement indifférente d'ailleurs dans le système légal de ce temps-la, six ou sept appartenoient à ce qu'on appelle la haute classe de la société , et ceux-là ont pu recevoir, dans des positions élevées, le prix de leurs services et de leur dévouement. Comme on vouloit recommencer la noblesse , on étoit déjà plus économe de son sang que du nôtre , et il n'y a pas de mal à cela : c'est un pfh ilége qui coûte assez cher au peuple. Mais de quoi se mêle le peuple? qu'il regarde les haillons de Duclos *.

1 Ceci étoit écrit sous la Restauration, comme tout le reste, et *e ressent d'une aigreur peut être injuste. Ce qu'il faut considérer dans un dévouement politique, et ils sont tous beaux sans exception , ce ne sont pas ses suites, c'est son principe.

Il est bien convenu qu'un homme qui écrit ses Mémoires ne peut se dispenser de parler de lui , et je ne m'en excuserai plus. Je suppose que mon lecteur est tout disposé dès l'abord à ne chercher, dans ces pages empreintes d'une individualité monotone , que ce qui s'y trouve réellement , la rêverie d'un solitaire qui s'amuse à reconstruire pour lui-même l'épopée bourgeoise de sa vie , parce que le passé , gracieux , le dédommage du présent ; austère , lui rend le présent tolérable. La jeunesse de l'homme, en dépit de toutes les épreuves qui l'ont tourmentée , revit a son imagination avec un charme incomparable, parce qu'elle le ramène par la pensée à la conscience de sa force , à l'ivresse de ses plaisirs , à l'impression de ses angoisses elles-mêmes , qui deviennent un sujet de triomphe et de joie quand on leur a survécu. Les événements accomplis ne nous appartiennent pas plus que les événements qui ne seront jamais; et cependant cette féerie éteinte amuse le souvenir, comme l'idée d'un beau rêve dont on s'occupe long-temps. Ce qui n'est plus nous , ce qui ne sera jamais nous, c'est la même chose; ce n'est rien si ce n'est une énigme puérile dont nous avons trouvé le mot, un roman émouvant dont nous avons franchi les péri-

péties et lu les dernières pages, un château en Espagne démoli dont nous avions fourni les matériaux , et dont il ne reste que des ruines : heureux insensé qui le rebâtit; non pour l'habiter, Dieu l'en garde! mais pour le revoir une fois encore ! Comment cette opération de la pensée s'émancipe jusqu'à sortir des formes intimes et secrètes du monologue pour usurper celles d'un livre , voilà la question. Le jour où j'ennuierai un peu trop mon patient auditoire , elle ne sera pas résolue à mon avantage.

En annonçant , sous un litre qui en résume assez bien la matière, quelques feuillets de mon journal déjeune homme , je n'ai pas prétendu tirer un grand avantage individuel d'une position malheureusement fort générale au temps où j'ai vécu. Sauf quelques hommes d'exception dont j'admire beaucoup plus l'adresse que le caractère, et qui ont présidé, par un singulier privilège , aux proscriptions de tous les régimes , tout le monde a été proscrit en France dans la large acception qu'on attache à ce mot. Il n'y a fils de bonne maison , si obscur et si peu offensif qu'on le suppose , qui n'ait passé quelques jours sous les verrous du guichet, ou qui n'ait été couru pendant quelques semaines comme une bête fauve par les limiers de la police et de la gendarmerie. Si quelque étrange révolution faisoit disparoître subitement jusqu'aux derniers vestiges de l'état civil , du greffe de nos mairies , on pourroit s'en consoler; on le retrouveroit presque tout entier dans les écrous de nos prisons. C'est un fait tout naturel et que je constate sans aigreur. Les gouvernements ont le droit de se défendre comme ils en ont le pouvoir, et le mieux qu'il soit permis d'attendre d'eux , c'est qu'ils usent de cette double faculté , pour leur conservation , avec un

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peu de mansuétude, jusqu'au moment toujours promis et toujours attendu en vain où il surgira de nos orageux essais une forme politique propre à concilier définitivement les suffrages universels. Je n'oserois pas répondre que ce fût pour aujourd'hui , ni pour demain , ni pour quelques lunes encore par-delà ; mais ce sera certainement pour l'ère utopique qui nous est promise depuis quarante-cinq ans par le libéralisme et par la perfectibilité.

Un grand avantage des proscriptions actuelles sur les proscriptions sourdes et muettes de l'empire, c'est qu'elles tolèrent du moins les débats d'une publicité contradictoire et processive dans laquelle l'autorité n'a pas souvent le rôle le plus facile et le plus brillant. On sait au juste maintenant ce que pèsent les chaînes d'un prisonnier , et ce que l'eudiomètre a décidé de la salubrité de son cachot. On nous enlevoit alors à nos familles sans leur laisser le nom de la prison taciturne vers laquelle elles dévoient tourner leurs yeux à l'heure de la prière. On nous transféroit capricieusement de quartier en quartier , de pays en pays, pour dérober nos traces à l'amitié , et pour ne pas nous donner le temps de captiver, à force de douceur et de résignation , la compassion d'un vieux cerbère apprivoisé par le malheur. On fusilloit sous nos barreaux , sans autre forme de procès, les quatre matelots bretons, mes pauvres camarades de chambrée; on assassinoit officiellement , sur un bateau de l'île aux Cygnes, mon ami Raoul de Saint -Vincent; on réduisent mon ami Christoval à se couper la gorge avec son rasoir ; et le journal n'en savoit rien , et la commission de la liberté individuelle touchoit régulièrement ses splendides honoraires, cela va sans dire; et le sénat conservateur eousenoit soi-

SUITES I) l\ MATiîJAt D ARRET. 239

gneusement l'arbitraire inviolable. L'innocence n'avait pas l'expectative du jugement; la vanité ne trouvoitpas à se consoler par l'attrait du bruit , ni l'héroïsme par l'espérance de la gloire. Aussi l'opposition étoit rare et méticuleuse. Il y avoit bien de quoi.

Chose extraordinaire ! trois généraux audacieux ont failli changer la face du monde , et tous trois sortoient d'un fond de basse-fosse où le monde les avoit oubliés : le Corse Boccheïambe , qui alla mourir à la plaine de Grenelle avec Malet, Lahorie et Guidai, gémissoit depuis dix ans au secret , et il y étoit arrivé de loin , par une nuit obscure , dans une charrette close. Le peuple disoit , en se pressant sur son passage : « Qu'a donc celui-ci à regarder autour de lui? » Hélas! le malheureux regardoit les rues et les maisons de Paris , car il ne les avoit jamais vues.

Il falloit que le sentiment de ces cruautés fût resté bien profondément imprimé dans le cœur de nos édiles pour qu'ils s'avisassent de traduire malignement Napoléon au jugement de la postérité, dans l'ajustement grotesque de cette malencontreuse effigie qu'ils ont arborée comme un epouvantail.au sommet de la colonne. Ma mémoire de proscrit n'est pas si vindicative. Je le déclare avec sincérité. A cela prt-s de quelques petites miévretés impériales qui rappellent les oubliettes de Ruel, Y oreille de Denys et le taureau de Phalaris , Napoléon avoit du beau, du grand, du sublime; jamais homme historique n'en eut peut-être davantage; et le beau , le grand , le sublime sont au-dessus de la caricature. L'ironie est de mauvais goût dans les monuments, et Pascal a dit avant moi que les plaisanteries poussées à bout annonçaient un méchant caractère. : Il n'est donc personne, pour revenir à mon sujet,

qui ne sache qudque chose du genre de vie dont je prétends raconter quelques incidents; et c'est la seule raison qui puisse relever aux yeux du lecteur la foible importance de nies historiettes , en les appropriant à ses plus intimes souvenirs. Il est si naturel de prendre intérêt aux peines qu'on a éprouvées soi-même ! A qui apprendrai-je que c'étoit dans ma jeunesse une grande question que de savoir ce qui valoit le mieux de la prison ou de la fuite , et ce qu'il y avoit de plus difficile à supporter d'une résidence maussade entre des murs infranchissables , ou d'un vagabondage misérable à travers les champs et les bois? J'ai goûté bien long-temps de tous les deux, et je suis en état de prouver que l'une et l'autre de ces positions , généralement peu enviées, ont leurs agréments relatifs qui sont capables de faire pencher la balance dans les mains les plus impartiales. En prison , le courage individuel est soutenu par la communauté du malheur, par l'émulation de la patience, par les douceurs de l'entretien qui dissipent tous les ennuis, par les sollicitudes de l'amitié qui charment tous les chagrins. En pleine campagne vous avez l'air, et l'espace, et la liberté, la fierté d'une indépendance qui se maintient par sa propre force contre la force du pouvoir, la vanité rieuse d'une adresse qui déjoue toutes les poursuites, l'attente d'un accueil fraternel dans la hutte enfumée du bûcheron ou la voiture nomade du berger; la variété des chances et des événements qui se renouvellent tous les jours, et au besoin l'espoir d'une généreuse défense. Il n'en est pas moins vrai que cette alternative est encore en litige au moment où je parle ; et moi- mémo combien de fois n'ai-je pas désiré sous les verrous d'être exposé tout nu sur un rocher battu des vagues, à la face du ciel et à la merci de l'intempérie

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des saisons ! Combien de fois n'ai-je pas désiré dans les forets l'abri rassurant d'un cachot humide et frais où je trouverais du moins un peu de pain pour apaiser ma faim, un peu de paille pour reposer mon sommeil ! Les hommes ne se contentent jamais.

Un grand ressort de l'énergie des jeunes gens contre tous les accidents qui menacent la fortune errante des proscrits, c'est cette vitalité surabondante qui s'augmente par l'exercice , et même par la fatigue et les privations; cet enthousiasme de tête et de cœur qui trouve un nouvel aliment dans tous les objets nouveaux, et pour lequel tout devient volupté. Il n'y a guère de jour où je ne me rappelle quelque chose de pareil , et entre autres cette matinée de printemps si rigoureusement commencée, où j'échappai à deux gendarmes en franchissant un ruisseau de douze pieds de largeur vers lequel je feignois de me pencher pour boire , et puis en me tapissant subtilement dans un champ de blé déjà grand, où je ne doutois pas que l'on me cherchât longtemps, pendant que je parcourois à quatre pattes un long sillon clair et creux dont les épis ne pouvoient me trahir par leurs ondulations. Après cela venoient d'heureux ravins, des haies épaisses mais incapables de m'arrôter; des murs de clôture élevés , mais dont un premier élan me faisoit atteindre le sommet aux deux mains, dont un second élan laissoit le revers derrière moi ; une côte ardue enfin, couronnée de bois touffus, et qui m'auroit certainement paru insurmontable si je n'avois été audessus quand j'en fis la réflexion. J'étois alors à un quart de lieue des gendarmes , mais je n'avois pas fourni une course de vingt toises sans être assuré de ma délivrance; car ce n'étoit pas moi, c'étoit la terre qui fuyoit, qui disparoissoit sous mes pas, et qui emportait je ne sais

où mes ennemis immobiles. Dites-moi pourquoi il y a dans la jeunesse des moments de puissance physique et morale , d'exaltation et de force où les détroits de la mer et les aiguilles des Alpes ne seraient pas comptés pour un obstacle ; des heures magiques où l'on fait tout ce que l'on veut. Cela est étrange ! Retiré derrière un vieil arbre, je jetai les yeux sur la route qui se dérouloit comme un ruban blanc dans la plaine, et où j'eus le plaisir de reconnu! tre mes quatre animaux, bêtes et gens, qui piétinoient ridiculement sur place , ni plus rîi moins que s'ils a voient été enfermés dans le cercle de Popilius , et qui tenoient leurs yeux tournés dans une direction tout opposée à celle que j'avois prise. Réflexions faites, et ils y mirent le temps, ils me donnèrent la satisfaction de la suivre au grand galop , et je les vis bientôt se perdre dans un tourbillon de poussière. Comme ma capture fortuite n'étoitpas connue de leurs chefs, et que la tète éccrvelée d'un écolier turbulent n'étoit pas digne d'être mise à prix, je me flatte qu'ils n'eurent à regretter dans cette mémorable affaire qu'une promenade inutile et une charge de pistolet.

C'est dans de pareils moments que la liberté s'estime à sa véritable valeur. Avec quelle plénitude je jouissois de ma vie et du droit d'en disposer ! Je n'aurais pas marché avec plus d'orgueil dans les vastes campagnes qui s'ouvraient devant moi , si elles m'avoient appartenu en toute propriété. Eh ! ne m'appartenoient-elles pas ? Après trois heures d'un trajet rapide qui laissent plus de six lieues entre le point du départ et celui du repos, je descendis comme par enchantement dans une petite vallée circulaire qui reposoit au fond d'un amphithéâtre de collines boisées, et qui étaloit à plaisir aux deux cotés d'une jolie rivière le luxe odorant de sa végétation

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en fleurs. C'étoit la vallée de Gourlans, la plus gracieuse du Jura, et peut-être du monde entier. J'en ai du moins jugé ainsi ce jour-là , et un autre jour encore. Oh! que la lumière étoit pleine et riante sur ce beau tapis de verdure ! Gomme elle dormoit limpide sur le cours des eaux égales, et comme aux moindres pentes el!e s'éparpilloit en mailles de feu entre les rochers qui lui avoient livré un passage ! Tout vivoit , tout respiroit autour de moi , et comme moi , la jeunesse, le plaisir et la liberté. Il n'y avoit pas une plante qui ne portât un bouquet épanoui comme pour une l'été, el le peintre le plus coquet n'auroit pas mieux réglé leur merveilleux assortiment. C'étoient des salicaires violettes à grappes flottantes, des angéliques ombragées de blancs parasols , des lampeltes aux longs pétales rosés dont le lmbe étoit découpé comme un ruban , des renoncules à la coupe d'or glacée d'un vif émail, des Jeucanthèmes aux rayons d'argent , des brises aux balles suspendues en grelots , et qui, selon le caprice d'un air doux, baissoient et relevoient tour à tour leurs fronts mobiles frappés de reflets soyeux. On auroit dit , aux bruits qui descendoient des bois , qui couroient à travers les arbustes et qui mouroient sous les herbes, que la nature entière étoit en œuvre de création. Mes insectes chéris ne manquoient pas plus à cette solennité que si elle avoit été faite pour moi : pendant (pie mes regards étoient fixés avec attendrissement sur une touffe d'ancolies qui penchoit tristement ses corolles superbes comme autant de diadèmes chargés de grenats syriens, je vis s'y abattre une volée de ces brillants céramùigues à la robe d'un rouge de pourpre qui n'habitent dans tout l'est de la France (pie cette unique région, sur une zone étroite de quatre ou cinq lieues de longueur. Jamais la magni-

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