‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 24 sur 40 · SOL \ E.MRS · texte numérisé non relu

SOL \ E.MRS

fique lamie de Kaelhcr ne s'étoit offerte à mes yeux, et je l'appelai par un cri d'enthousiasme et d'admiration semblable à celui qu'Adam dut proférer dans le paradis terrestre quand il désigna sous des noms véritables toutes les créatures du Seigneur. — Et comme Adam j'étois seul, sans remords, sans haines, sans soucis de l'avenir , car toutes les mauvaises fortunes du proscrit étoient sorties de ma mémoire. Fier de mon indépendance , de ma force , de mon bonheur , de cette libre possession de l'univers dont s'emparoit ma pensée , je n'aurois pas échangé cette joie incertaine , exhalée entre deux périls , contre l'empire assuré du monde. Ma tête bouillonnoit d'une ivresse de poète que je n'ai pas retrouvée depuis ; mon cœur éclatoit de volupté. Tout à coup mes paupières s'inondèrent de larmes , et je tombai à genoux. « 0 mon Dieu ! m'écriai-je, que la nature est belle , que vous êtes grand dans vos ouvrages, et que vous êtes bon dans les consolations que vous prodiguez aux malheureux! 0 mon Dieu ! si j'ai assez vécu pour vous connoître et pour vous adorer , retirez mon âme à vous , je vous en prie ! mon foible corps ne peut plus la contenir. » Puis j'achevai de me coucher parmi ces fleurs, car je ne me suis jamais cru plus près d'être exaucé. Je murmurai en défaillant le nom de mes parents, de ma sœur, de Clémentine, et tout sentiment m'échappa. La seule idée qui me reste de cette extase , c'est qu'elle m'a fait sentir plus de félicités inexprimables que tout le reste de ma vie.

.Mais on se tromperoit étrangement si l'on pensoit qu'il en arrivât souvent ainsi. Quelques jours s étoient à peine écoulés depuis celui-là que cette exaltation si pure et si expansive avoit fait place aux angoisses les plus amères. J'étois traqué par six gendarmes, dans

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les grangeages d'un bon paysan plein d'énergie et de dévouement, qui n'avoit toutefois d'autre gîte à me donner que celui qu'il me convicndroit de fouir dans son grenier, sous les fourrages nouvellement récoltés. 11 est difficile de se faire une juste idée de l'incommodité de ce séjour quand on n'a pas subi l'enivrement de son arôme étourdissant et l'ardeur de sa température effervescente. Je fus cependant condamné , sous peine de capture , et peut-être de mort , à y passer trente-six heures d'anxiétés physiques et morales , de douloureux sommeil et de fatigant repos , qui ne peuvent se mesurer en aucune manière' d'après les divisions communes du temps. C'étoit un supplice assidu et sans répit que le cauchemar m'a rendu plus d'une fois dans mes songes, et que Dante a oublié dans rémunération des peines de l'enfer, une torture à laquelle il ne manque rien de celles des damnés, pas même je ne sais quelle durée fictive de l'éternité. J'avois senti de temps en temps s'alléger mon affreux fardeau ; mais son poids étoit aussitôt remplacé par un autre, par le groupe lourd et mouvant des soldats qui me broyoient de leurs talons de fer sous le peu qui me restoit de ma molle et flexible toiture, en sondant profondément le foin de la pointe de leurs sabres. J'avois été atteint deux fois à la même jambe ; un troisième coup m'avoit mis à nu, en glissant, le tendon extérieur des doigts de la main droite , que je tenois soulevée sur mon visage pour aspirer avec effort cet air brûlant et empoisonné qui entrctcnoit si péniblement ma triste existence. Si l'obscurité qui régnoit dans cette crypte de misère et de désespoir avoit permis qu'en les retirant ils regardassant leurs armes au tranchant de la lame, le sang dont elle étoit baignée m'auroit infailliblement trahi ; mais, sûrs de n'avoir pas été avertis

par un gémissement , par un cri , ou par une convulsion, qu'un homme caché se mouroit sous leurs pieds, ils la remirent tranquillement dans le fourreau, et s'éloignèrent sans insister davantage. Le foin qui recommençoit à s'accumuler sur moi par charges énormes me fit comprendre deux choses : la première, que j'étois sauvé d'un genre de mort; et la seconde, que je ne pouvois échapper à l'autre ; car chaque brassée d'herbes qui venoit peser sur la masse dont j'étois accablé interceptait de plus en plus ma respiration haletante. En effet, quand ies cavaliers, alarmés par l'approche d'un orage qui s'avançoit rapidement, eurent enjambé leurs montures et repris à toute hâte le chemin de leurs quartiers , quand mes respectables hôtes furent parvenus à dégager mon corps gisant de son intolérable prison, je n'avois conservé qu'autant de connoissance qu'il en faut pour désespérer de la reprendre tout entière. Cependant le peu de signes d'existence que je donnois encore leur arracha des exclamations de joie. Les pauvres gens pensaient ne retrouver là qu'un cadavre.

Je fus rappelé à la vie par tous les soins que la bienveillance et l'humanité peuvent enseigner, et mes blessures, plus effrayantes à la vue que sérieuses en réalité, n'exigèrent qu'un pansement fort simple. — .Mais c'était peu d'être délivré : il falloit fuir de nouveau ; il falloit fuir toujours. Il falloit profiter avec empressement de celte heure formidable où toutes les cataractes du ciel venoient de s'ouvrir, pour gagner un autre asile ; car les perquisitions ne manqueroient pas d'être reprises la nuit suivante. Il falloit surtout éviter la grande route et les sentiers battus, pour me soustraire à la poursuite obstinée d'un gendarme plus persistant et mieux avisé que les autres qui avoit continué à parcou-

rir le pays sur un rayon peu étendu , et qui circonvenoit en quelques minutes de course précipitée tous les environs de la métairie. J'avois précisément ce jour-là pour point de direction une petite auberge isolée située à une portée de fusil de Sellières , et tenue alors par un homme de cœur, patriote de la vieille roche , et fort aftidé à nos intérêts politiques. J'y avois mandé à minuit le plus exact et le plus zélé de mes émissaires accoutumés, personnage adroit, rusé, imperturbable, exercé par vocation ou par infortune à toutes sortes de méchants métiers , et sur lequel je ne concevois cependant aucune défiance , parce que je le savois aussi impassiblement fidèle à sa parole pour une action honnête et loyale que s'il se fût agi dîme mauvaise. Aucune infraction de sa part à l'instruction reçue n'auroit changé mon opinion sur son compte ; elle m'eût prouvé seulement qu'il étoit prisonnier ou qu'il étoit mort. C'est dans le lieu dont je viens de parler qu'Hippolyte Eonin de voit me rendre mes dépêches, c'est-à-dire quelques nouvelles de mes parents désolés, quelques renseignements sur la destinée de mes amis fugitifs et, plus que tout cela dans la situation où je me trouvois, l'autorisation impatiemment désirée de renoncer à des tentatives déjouées par les événements , et de quitter un poste qui ïi'étoit plus lenable, pour aller embrasser dans la Suisse catholique l'étroite observance des solitaires de la Trappe, car je n'avois plus d'autre espérance et ne formois plus d'autre vœu.

Le trajet de la métairie à Sellières n'éloil pas de plus de deux lieues à vol d'oiseau ; je n'en élois séparé que par una plaine profonde, encaissée de tous les côtés, et assez régulière au regard, que je savois n'être traversée par aucune rivière ni interrompue par aucun

autre obstacle difficile à vaincre. Il étoit huit heures du soir. L'orage errant n'occupoit pas tout le ciel; le soleil couchant frappoit la montagne de Toulouse d'un rayon horizontal qui devoit éclairer quelque temps encore son sommet , et c'est non loin de sa base que la petite ville de Sellières groupe ses rues mal percées et ses maisons mal bâties. Dans tous les cas, j'étois certain de ne pas perdre de vue la montagne et son noir clocher à la lueur des éclairs; car la tempête duroit toujours, et, selon toute apparence , elle redoubloit d'horreur et de fracas. Je ne me souviens pas aujourd'hui , après tant d'années et tant de voyages dans des régions renommées par leurs ouragans et leurs météores, d'en avoir jamais vu de plus effrayante. Un enfant qui me précédoit, à l'endroit où j'étois obligé de couper le grand chemin , m'annonça, par un signe convenu entre nous, que le gendarme-inquisiteur ne paroissoit point. J'y passai en courant , et je m'enfonçai dans la vallée , sous les torrents d'une pluie battante qui m'avoit déjà pénétré de part en part.

La première partie du voyage ne m'embarrassoit pas beaucoup , et je m'y engageai avec d'autant plus d'assurance qu'au bout d'une demi-heure l'orage avoit tout à fait cessé. Le ciel à moitié, éclairci , l'air entièrement apaisé , promettaient une nuit sereine , et les dernières lueurs du jour qui s'éteignoit découpoient si nettement à l'horizon l'église aérienne, qu'on auroit cru pouvoir y toucher de la main ; mais je ne parvins pas sans inquiétude aux bas-fonds de la plaine. Tous les versants du circuit l'inondoient de larges cascades. Il n'y avoit pas un sillon penchant qui ne fût devenu le lit d'un ruisseau , pas un ravin qui ne donnât passage à une chute rugissante , et toutes ces eaux en tumulte qui hurloient

derrière moi alloient s'épandre à leur aise sur le lit uni des prairies , ou dormir immobiles dans les creux. Long-temps je louvoyai avec assez de patience les baies innombrables qui s'opposoient à mon passage, et qui, pendant que je marchois , repoussoient de plus en plus leur limite éloignée; le retour en sens opposé ne m'avoit fait franchir qu'une flaque étroite , et les toises me coûtoient des lieues. Je résolus de prendre ma traversée pour ce qu'elle étoit, pour une véritable expédition nautique, et je souris môme à l'idée de me noyer le soir dans des plaines chargées quelques jours auparavant de ces jolies herbacées dans lesquelles j'avois failli étouffer le matin. Je cherchai seulement à m'assurer au gué des inégalités du sol que le niveau de l'eau me dissimuloit , et à conserver avec soin les hauteurs, la moindre méprise étant de conséquence pour un conspirateur incomplet qui ne savoit pas nager. Je dus faire ainsi beaucoup de chemin , car la montagne qui me tenoit lieu de pôle se rapprochoit toujours. J'en fis assez du moins pour m'enhardir jusqu'à la témérité, ne déviant jamais de mon but d'un seul pas qu'autant que l'élément usurpateur dépassoit un peu ma ceinture , et alors explorant du bout du pied avec précaution mon hydrographie incertaine pour reprendre un poste plus avantageux. Je n'avois, hélas! pas pensé à me munir d'une autre sonde pour cette navigation mémorable à laquelle il faut convenir que je n'étois pas préparé. Il arriva cependant une fois que mes calculs me servirent mal. Soit qu'en tendant sans cesse aux points les plus élevés de l'espace parcouru , je me fusse exhaussé peu à peu au revers d'une propriété garnie de fossés, soit par toute autre cause qu'expliqueroient aussi naturellement les accidents du terrain , je sombrai

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subitement jusqu'à la hauteur des épaules , et , pour comble de disgrâce , ma sonde inutile ne trouva de fond autour de moi à aucune des portées du compas. ?>Ion parti fut bientôt pris, car il m'étoit imposé par une nécessité peu équivoque. A mes côtés il n'y avoit que la mort, une mort sans éclat et sans poésie, que j'ai pu décrire , comme on voit , avec quelque vérité de couleur, dans te Peintre de Saltzùourg , naïve contr'épreuve de mes tristes aventures déjeune homme. J'avoisau contraire l'espérance bien fondée de voir diminuer peu à peu les eaux qui m'entouroient; car j'avois observé depuis quelque temps que je suivois une pente peu sensible à la vérité , mais dont leur courant marquoit bien la déclivité. Les corps légers enlevés par l'inondation , et qui nageoient à la surface , descendoient dans la direction même de mon aventureux voyage ; et comme l'orage n'avoit pas été long, j'en conclus assez logiquement que les bouches multipliées de ce fleuve fortuit des tempêtes ne tarderoient pas à tarir. Au même instant la lune se dégagea des derniers nuages , plus resplendissante que jamais . et la vallée présenta un des tableaux les plus extraordinaires qu'on puisse imaginer , surtout pour le malheureux personnage accessoire qui occupoit dans sa vaste composition une place si incommode. Ce n'étoit plus qu'un lac immense jonché de noirs îlots, et sur lequel les arbres clairsemés, sans tiges apparentes, balançoient ça et là leurs rameaux échevelés, comme des plantes aquatiques; mais je ne pensai guère à le peindre pour la postérité dans le goût de cette belle image qu'Appelle suspendit aux rivages de Neptune, et à le plier aux règles de ce langage nombreux et mesuré que mes idées revêtaient si facilement alors. Je sentois trop dans ce moment-là

que la verve de mon Age d'inspiration et d'enthousiasme ne résistoit pas aux impressions du froid que je commençois à éprouver dans toute sa rigueur, surtout aux parties de mon corps qui éloient successivenent abandonnées par les eaux , et ma muse grelottante n'aspiroit plus qu'à un endroit où sécher ses ailes. Cette sensation m'annonçoit pourtant que mes conjectures étoient en bon train de se réaliser. Plusieurs heures s'étoient écoulées dans cette position , et une partie du torrent avec elles. Une espèce de promontoire qui m'avoisinoit, de manière que je pouvois y atteindre de la main, venoit de se découvrir auprès de moi. Je m'y cramponnai avec toute la vigueur que prête à une grande énergie de muscles et de volonté une résolution dont on fait dépendre le salut de sa vie, et, les doigts profondément fixés dans ses anfractuosités les plus résistantes, je m'y transportai d'un élan , mais en laissant mes souliers incrustés dans le sol bourbeux sur lequel je pesois depuis si long-temps, comme Empédocle ses pantoufles au bord du cratère. Je ne fus pas tenté de plonger pour les reprendre, quoiqu'ils fussent presque neufs, et que je ne m'en connusse pas une autre paire à moins de vingt lieues à la ronde. Heureusement mon promontoire apparent étoit bien autre chose, ma foi, qu'un de ces caps vulgaires qui vont briser leur pointe émoussée contre les flots d'un abîme; c'étoit un isthme parfaitement conditionné, qui unissoit les terres submergées aux terres solides , et des deux côtés duquel les eaux se séparoient é|un commun accord pour descendre et se perdre je ne sais où. Je le suivis intrépidement à pieds nus, attaquant sans m'émouvoir les saillies incisives et brutales qui se mulliplioient sous mes pas, et imprimant à chacune des traces fort visibles de ma pé*

régrination nocturne , pour l'instruction et l'usage de ceux qui seroient tentés d'en retrouver l'itinéraire. Déjà l'appareil improvisé de mes blessures avoit cédé à l'action permanente de l'humidité, mon sang couloit en abondance de toutes les issues que le sabre lui avoit ouvertes; et une foiblesse croissante, un vague étourdissement, un frisson universel qui parcouroit convulsivement tous mes membres transis, me menaçoient de n'arriver jamais, quand j'arrivai enfin. O bonheur ! c'étoit la maison indiquée , et je ne pouvois pas m'y méprendre. Je-- m'appuyai contre la porte, je frappai, je gémis , je criai , je parlai peut-être. Elle s'ouvrit à la lueur d'une lampe , et se referma aussitôt. Je conçus facilement cet accueil inhospitalier. Dans mon état , je ne pouvois que faire horreur ou pitié, et j'avois fait horreur.

Une voix rigoureuse partie de l'intérieur me prévint charitablement qu'à la moindre marque d'obstination , je serois salué d'un coup de fusil chargé à balles. Misérable que j'étois, et tout dépourvu alors du libre exercice de mes facultés morales, qui pourra le croire? comme un homme heureux de vivre, j'eus peur d'un coup de fusil. Je longeai la muraille en tâtonnant et en y lithographiant d'espace en espace l'empreinte de ma main sanglante. Je passai de là, en redoublant d'efforts, aux clôtures prolongées des altenances , des jardins , des vergers, des vignes, des champs ; et quand les clôtures manquèrent tout à fait , je tombai sur une butte de pierres amassées sans doute pour les continuer. Deux heures sonnoient à Sellières.

J'en élois là, livré à une espèce d'anéantissement qui suspendoit jusqu'à mes douleurs, quand je fus tiré de cette langueur morne et semblable au mauvais soin-

suites d'un maxdat d'arrêt. 253

meil d'un malade par les refrains d'une chanson joyeuse. Je me rappelai confusément que ce jour-là devoit être un dimanche, et je compris, sans m'en soucier davantage , que ce bruit annonçoit le retour de quelque grivois attardé qui sortoit du cabaret. Seulement je me rangeai avec un peu plus de précaution sur ma rude couchette pour ne pas mettre d'empêchement à son passage. Ce mouvement me décela, et le jeune homme, s'approchant de moi , s'abaissa doucement à mon oreille, et me frappa l'épaule d'un petit coup d'avertissement :

« Holà hé ! bonhomme , me dit-il , d'où êtes-vous , qu'on vous y mine ? Ce n'est pas raison , parce que vous avez peut-être bu un verre de trop, mon cher camarade, pour qu'on vous laisse coucher à la lune sur un tas de pierres comme un chien mouillé. L'air qui sort de terre n'est pas bon à la santé quand il a plus chaud, c'est connu. 11 faut convenir, comme dit ma mère , que le vin est un mauvais maître ; mais le bon Dieu est pour tout le monde , et les amis sont toujours là. »

Je soulevai ma tête aussi bien que je pus vers ce digne garçon, je le remerciai, et je lui racontai en peu de mots ce qu'il m'étoit permis de raconter sans imprudence de mon voyage et de mes accidents , parce que j'avois fort à cceur qu'il n'emportât pas la fausse opinion qu'il s'éloit faite de moi. il pouvoit, on effet, me rencontrer le lendemain dans la rue, quand je serois tombé entre les mains des gendarmes, comme ce'a paroissoit inévitable, et sa charité me faisoil attacher du prix à son estime.

« Oh î oh ! reprit-il, c'est une autre affaire, et je vous demande 'pardon, monsieur, de vous avoir pris pour un

ivrogne, puisque vous n'êtes, sauf le respect que je vous dois, qu'un vagabond honnête. C'est tout de même étonnant, à moins que vous ne soyez déserteur.... ou peutêtre un de ces bourgeois qui se font chasser comme des renards dans toutes les broussailles du Jura, pour les affaires du prince de Conti... Mais assez parié ; taisezvous , ma langue , ça ne vous regarde pas ! Ce qui me regarde en qualité de chrétien, c'est de vous faire coucher quelque part on peu à l'aise, et si le lit d'un pauvre ouvrier ?. . . . »

Il s'arrêta sur ces mots, de manière à leur donner le sens d'une question modeste.

« Un lit! m'écriai-je, non, non, monsieur! une petite place dans votre chambre, une planche pour me reposer, un coin pour me tapir! rien, rien, qu'un endroit écarté où je puisse me déshabiller, me réchauffer et dormir. Ma vie dépend de vous.

— Dans ce cas-là, vous pouvez être tranquille, continua le jeune homme en pliant les genoux pour se mettre à ma hauteur ; jetez bravement vos bras autour de mon cou, et laissez-vous aller comme un enfant. Quoique petit, j'ai le jarret et les reins assez forts pour vous porter tout d'un trait jusqu'à Mantry, et nous n'avons que deux pas.

— Encore une fois non, mon cher ami, répondis-jc en me levant avec une peine horrible, que je parvins cependant à lui dissimuler, et en m'affermissant de tout mon pouvoir sur mes pieds meurtris et déchirés. Je vous prierois seulement de me prêter d'ici là un bras secourable , si je ne craignois de mouiller vos habits....

— Laissez donc, dit -il en liant fortement autour de mon corps le bras que je cherchois, et en m'enlcvant à

demi ; mes habits en verront bien d'autres ! — 0 mon Dieu ! que vous avez froid î »

>~ous arrivâmes enfin dans sa chambre. Il étoit temps pour moi. Je l'embrassai en pleurant de reconnoissance, et je m'étendis avec une sorte de volupté sur le plancher sec, pendant qu'il allumoit une bourrée. Quelques moments après, mes membres se reposèrent dans un lit , et je ne tardai pas à y être saisi d'un sommeil fiévreux qui m'enleva tout souvenir du passé. Je ne m'aperçus qu'à mon réveil que j'avois dormi seul, tandis que mon hôte passoit les dernières heures de la nuit sur une chaise. Il ne me laissa pas le temps de m'en plaindre. Il venoit de faire la revue de sa garde-robe pour y choisir ce qui convenoit le mieux à remplacer quelques-uns de mes vêtements hors de service, et il étaloit devant moi toutes ces humbles richesses avec un sentiment évident de satisfaction , car il n'y avoit certainement rien de plus propre et de plus élégant à Sellière dans les nippes d'un compagnon. Cependant je le vis tourner sur ses beaux souliers neufs un regard presque honteux. C'étoit sans doute la pièce la plus essentielle de mon ajustement, et la disproportion étoit trop forte pour qu'il fût possible de penser à en faire usage.

« Encore, murmura-t-il entre ses dents, si cela s'étoit trouvé un samedi ! le dimanche matin, poursuivit-il trèsbas, l'ouvrier est en fonds... mais le dimanche soir!... ah bien oui ! le dimanche soir!.... »

Il rougit jusqu'au blanc des yeux , introduisit inutilement sa main sous l'empeigne pour l'élargir, tira inutilement le quartier à lui pour l'allonger jusqu'à faire éclater la couture , et jeta les souliers de dépit.

Je pénétrois son touchant embarras. Je fouillai dans

la poche de mon pantalon , et j'en ramenai une petite bourse de maroquin fort légère, mais que sa pesanteur spécifique, si peu de chose qu'elle fût, avoit pourtant maintenue à fond dans mon naufrage. Elle contenoit quatre louis doubles , trésor encore énorme et presque extravagant pour un homme que son genre de vie éloigne de toutes les occasions de dépense et met à la merci de la charité. J'en laissai retomber deux dans la bourse, et , plaçant le reste dans la main de mon hôte : « Rendez-moi un dernier service, lui dis-je. Il me faut, en effet , des souliers ferrés et de la plus grande mesure ; mes bas de laine ont aussi grand besoin d'être renouvelés; je me passerai d'autre chose , car je ne suis pas accoutumé aux douceurs de l'aisance, et je n'aurai plus qu'à vous faire de tendres adieux , en priant le ciel de permettre que je vous revoie dans des jours plus favorables.

— Bon ! répondit-il en souriant et en s'eiïorçant de me faire reprendre une de mes pièces d'or, monsieur ne sait pas ce que valent des bas de laine et des souliers ferrés. J'aurai plus des deux tiers d'un seul de ces doubles louis à lui rendre.

— Non pas, s'il vous plaît, repris -je en repoussant sa main; car vous ne me refuserez pas de conserver le surplus pour vous réjouir, en mémoire de moi, pendant deux ou trois dimanches. Vous savez que ces plaisirs innocents et naturels vous portent quelquefois bonheur; ils peuvent vous fournir encore l'occasion d'une action généreuse.

— Fi donc ! répliqua le jeune homme en jetant la pièce sur mon lit. Où seroient le plaisir et l'honneur d'obliger petitement son prochain, si cela rapportent de l'argent? Ce seroit bien plutôt à moi de vous épargner

cette dépense, et je n'y manquerois pas si si ce

n'avoit été hier dimanche. »

Je n'insistai plus. Il sortit pour aller faire ces petites acquisitions et pour se mettre à la recherche de Bonin, qui devoit m'attendre encore. Je le rappelai comme il faisoit passer la clef à l'extérieur, afin de me renfermer pendant son absence.

« Quand on a eu le bonheur d'acquérir un ami tel que vous, lui dis-je avec une grande effusion de cœur, on seroit bien ingrat si l'on s'exposoit à en être séparé sans se ménager le moyen de le retrouver un jour. Tous ne m'avez appris ni votre nom. ni votre état.

— Oh ! mon état , c'est pour n'en pas finir : charpentier, menuisier, maçon, couvreur, vitrier, badigeonneur, tout ce qui concerne le bâtiment, généralement quelconque, excepté le ferrement. On fait de tout pour vivre dans les petits endroits ; encore a-t-on quelquefois bien du mal. Pour ce qui est de mon nom , il est aisé à retenir, et on n'eu trouvé pas beaucoup : je m'appelle Amour de Dieu.

— Amour de Dieu! m'écriai-je en tressaillant, comme si j'avois reconnu dans ce bon jeune homme un symbole vivant de la protection du ciel. Amour de Dieu , ditesvous ! mais ce n'est pas là un nom.

— Cela est possiblement vrai, répondit-il en riant. Mon père contoit souvent que c'étoit comme une récompense que les honnêtes gens du pays avoient donnée à ses anciens, et il ajoutoit en me caressant, quand j'étois petit, que je prospérerois toujours tant que j'aurois mon nom devant les yeux. Pauvre cher homme! le Seigneur veuille avoir son âme avec lui ! »

En achevant ces paroles. Amour de Dieu sortit pour

tout de bon. Une demi-heure après, mes commissions é toi eut faites.

Je sais bien que ces récits, dans lesquels je me complais trop long-temps peut-être, sont loin d'offrir l'intérêt pathétique et le mouvement passionné qu'on cherche aujourd'hui dans les moindres compositions littéraires; mais si on considère que je les tire pièce à pièce d'un journal tout à fait intime , qui ne fut jamais écrit pour le public, on me saura probablement quelque gré de n'avoir point aspiré à relever la naïveté de mes impressions par des épisodes factices, que mon imagination n'auroit pas été en peine de broder sur un canevas plus simple encore. C'est précisément parce que les faits très-vulgaires que je raconte ne valoient pas la peine d'être inventés qu'ils peuvent éveiller, dans l'âme d'un lecteur accoutumé à se contenter d'émotions douces et vraies, un peu de cette sympathie affectueuse qui se fortifie par la confiance , et je préfère beaucoup ce genre de succès au vain plaisir d'étonner l'esprit par d'ingv'nieux mensonges. La fiction n'a pas un mot, pas un nom à réclamer dans ces pages sincères; et si vous passez jamais à Sellières, mon ami Amour de Dieu pourra vous en confirmer l'exactitude , en tout ce qui ne touchera pas d'une manière trop immédiate aux secrets de sa modestie. Je ne doute pas qu'il n'y vive encore aujourd'hui et pour de longues années. C'est du moins une garantie presque infaillible de longévité que l'habitude des bonnes œuvres et le calme d'un cœur satisfait de lui-même. Les bienveillants ne vieillissent presque pas. Hélas! ils ne devroient pas mourir!

Hippolyte Bonin s'étoit trouvé au rendez- vous; mais il n'arriva près de moi qu'à la nuit tombée, parce qu'il avoit lieu de soupçonner qu'on surveilloit ses déniai-

ches et de craindre par conséquent que sa visite ne décelât ma retraite. Les lettres dont il étoit chargé pour moi contenoicnt la solution de tous mes doutes; elles étoient fort développées et fort explicatives. J'étois enfin affranchi des devoirs d'une mission devenue plus périlleuse encore depuis qu'elle étoit devenue inutile. Mon père me pressoit de quitter la France, et m'autorisoit même à embrasser la vie solitaire, à laquelle je me croyois appelé, pourvu que je ne m'y engageasse point par des vœux. Quant à mes amis de dévouement et de misère, quelques-uns m'avoient déjà devancé à l'étranger ; d'autres étoient prisonniers dans des forteresses qui rendoient rarement leur proie. Un d'eux s'éloit brûlé la cervelle. Clémentine n'avoit pas été vue ; mais on parloit pour elle d'un projet de mariage qui paroissoit sur le point de s'accomplir. xMon cœur étoit trop malade pour pouvoir se soulager par des larmes. J'éprouvois un invincible besoin de rentrer hardiment dans mes périls pour me distraire de mes chagrins. Je demandai à Bonin s'il savoit quelque moyeu de me faire parvenir avant le jour, sans suivre aucune route pratiquée, à ce point des hauteurs de Poligny d'où l'on découvre si distinctement la chaîne éblouissante des \lpcs helvétiques, parce que je me croyois assuré de gagner de là facilement les frontières de la Suisse. Il me répondit par je ne sais quelle affirmation ricaneuse qui lui étoit particulière et qui couvroit toujours d'une apparence de gaieté sardonique ses résolutions les plus téméraires. Je le savois d'avance. Hippolyte Bonin ne m'auroit pas répondu autrement si je lui avois demandé de me conduire sur le chemin de l'enfer.

Je me remis à sa garde sans balancer davau-

tage; j'embrassai Amour de Dieu, et nous partîmes.

Le ciel étoit très-pur, et la lune l'illuminoit, comme elle l'avoit fait un moment la veille, de la plus pure clarté; mais nous parcourions des bois épais et -sombres, où elle ne se montroit à nos yeux que de distance en distance, dans quelques rares clairières.

Quoique la conversation de Bonin ne manquât ni de solidité ni d'agrément, et j'en dirai tout à l'heure la raison, j'avois peu de relations nécessaires qui m'inspirassent plus de répugnance. Son scepticisme railleur , qui s'exerçoit à plaisir sur toutes les pensées tendres et généreuses de l'homme, avoit souvent froissé mon âme dans ses plus tendres mouvements. Je marchois donc en rêvant à travers l'étroite avenue qu'il m'ouvroit dans le fourré , en me demandant par quelle combinaison imprévue d'événements la nuit qui commençoit alors pourroit enchérir sur la précédente en angoisses et en terreurs. Je ne sais pourquoi cette idée me poursuivoit avec une obstination irrésistible, si ce n'est sans doute parce qu'elle m'étoit envoyée comme un pressentiment; mais avant d'en venir à cette partie de mon récit , qui est plus singulière et plus animée que le reste, il faudroit parler de Bonin, il faudrait le peindre, et la hideuse et tragique importance qui s'est attachée à son nom dans le pays où il a vécu m'en impose en quelque sorte l'obligation. Cependant ce chapitre , déjà si long et d'ailleurs si vide pour la plupart de mes lecteurs, ne m'en laisse plus le temps. Eux et moi, nous sommes également pressés de finir; et puis, je n'ai plus ce privilège de résistance élastique qui me permettait de me délasser des souffrances de la veille dans les souffrances du lendemain. Ces agitations convubsives, premier élément de ma vie , me coûtent plus de peine à décrire

suites d'un MANDAT D ARRET. 261

aujourd'hui qu'elles ne m'en coûtoient autrefois à supporter, et je recule avec dégoût devant la nécessité d'achever une histoire qui a perdu le peu d'intérêt qu'elle pou voit offrir en perdant son actualité. Ce qui étoit assez vif et assez poignant alors d'impressions communes à tous, conserve à peine maintenant, pour soutenir l'attention, le pâle reflet d'un souvenir qui s'évanouit. Je ne me dissimule pas qu'on peuseroit en vain à le rajeunir si on ne possédoit à un haut degré cet heureux don d'un style pittoresque et vivant qui fait tout lire, et que des critiques d'un goût exercé me refusent, .l'en resterai donc ici de ma narration, à moins qu'une voix qui a tout pouvoir sur mes résolutions n'en réclame la fin : la voix d'un être sensible, quel qu'il soit , qui s'associe à moi par des sympathies fraternelles et dont le cœur aime à causer avec le mien.

Si on a conservé quelque vague impression du chapitre précédent, on se souvient peut-être qu'on m'a laissé à travers bois avec un conspirateur de village qui me guide comme il peut, dans la double obscurité de h forêt et de la nuit, vers un autre chemin aussi infréquenté que possible , d'où je dois gagner les hauteurs de Poligny et, s'il plaît à la Providence, les frontières de la Suisse. Dans le cas où l'on ne s'en souviendroit pas, on peut très -bien se dispenser de s'en souvenir, car ce que je viens d'en dire a toute la précision et toute l'élégance d'un sommaire. Quand j'aurai ajouté que mon compagnon s'appeloit llippolyte Bonin, on saura tout ce qu'il convient de savoir pour comprendre le reste.

262 SOL'VEMRS.

Hippolyte Bonin, dont la suite a fait un personnage, et cpiel personnage , grand Dieu! étoit un homme de trente à trente-deux ans, qui, vu par derriùre, comme je l'aurois vu si la lune avoit pu m'éclairer dans ces taillis déjà élancés et vigoureux, paroissoit en avoir soixante et davantage à la courbure de son corps fatigué, dont le buste se courbait en demi-cerceau sur deux jambes arquées et tratelantes. En face, et quand l'énergie du plaisir ou de la colère lui permeltoit de reprendre la perpendiculaire et l'allure d'un homme, c'étoit tout autre chose : un joli garçon de bonne maison déguise en rustre ; et , comme les gens d'esprit mettent tout à profit, cette physionomie équivoque lui avoit servi deux ou trois fois à se rendre la justice favorable dans des questions d'identité. Hippolyte Bonin , vigneron de son état, étoit d'ailleurs homme du monde, et, qui plus est, homme à bonnes fortunes; et il ne sortoit jamais, dans les grandes occasions, sans porter le frac soigné du petit-maître de campagne sous le sarrau du paysan. Il y avoit en lui un aventurier multiple, une espèce d'Abélino ou de Sbogar au petit pied.

La nature ne lui avoit pas refusé quelques-unes des faveurs qui pouvoient le rendre propre à son rôle de Lovelace. il n'étoit à la vérité ni grand ni bien tourné, ce qu'il dissimuloit toutefois avec assez d'adresse quand il avoit besoin d'y prendre garde; mais un nez aquilin tant soit peu proéminent, une bouche fraîche et gracieuse, un sourire plein de finesse, des dents superbes, et, mieux que tout cela, des yeux d'un bleu céleste surmontés de sourcils d'ébènc que relevoil la peau la plus blanche , la plus délicate et la plus harmonieusement colorée que j'aie vue de ma vie (dans un homme, s'entend), lui comoosoient une figure remarquablement

distinguée. Il n'étoit bruit que de ses succès, et j'ai quelquefois amèrement souri de les comprendre en le voyant tourner sur de pauvres femmes ce regard humide, tendre et caressant, sous lequel ma pénétration, plus instinctive ou plus exercée , discernoit un feu sardonique et cruel, comme une étincelle d'enfer. Maintenant encore, après tant d'années, le beau regard de Bonin , avec son expression d'ironie eî son reflet faux, me poursuit et me tourmente dans mon sommeil.

Outre son esprit naturel , qui étoit très-vif et qui abondoit en saillies, Ilippoiyte Bonin apportoit dans la conversation les avantages d'une éducation peu commune parmi les gens de son état. Fils d'un riche cultivateur , il avoit étudié pour être piètre , et s'il ne reçut pas les ordres , ce que je n'ai point éclairci , c'est que la réquisition le saisit au moment où il alloit les recevoir, les événements le firent soldat, sergent, orateur de caserne, meneur d'une société populaire, et acteur en première ligne, s'il falloit l'en croire, dans les scènes tragiques de Lyon affranchie- par la guillotine. Il se flatloit peut-être. Au moment dont je parle , Bonin étoit enrégimenté comme moi sous les drapeaux de l'alliance qui reconnoissoit les Bourbons pour chefs. Il s'étoit fait royaliste constitutionnel, non du propre mouvement d'une affection consciencieuse , car la conscience et l'affection n'av oient pas beaucoup de prise sur lui, mais parce qu'il abhorroit Bonaparte , qui s'étoit attribué une part trop large , au grand détriment des révolutionnaires , dans les dépouilles du pays; et puis parce qu'il ne voyoit dans une restauration opérée selon nos principes, à la vérité fort confus, qu'une transition rétrograde au bon temps de l'anarchie. Un jour qu'il

faisoit parade assez insolemment de quelques horreurs prétendues patriotiques auxquelles il prétendoit avoir prêté les mains : « Hippolyte , lui dis-je , il sera prudent de vous taire là-dessus devant nos messieurs , car , de l'humeur dont je les commis , ils sont hommes à vous faire pendre s'ils réussissent. — Bon ! reprit- il en me flattant de cet œil doucereux qui me faisoit peur , ils ne sont pas si hâtifs, et ils ne s'y prendront jamais assez tôt pour avoir l'avance. » Bonin pénétroit mille fois plus profondément que moi dans les secrets d'un avenir politique.

Rentré au toit paternel et devenu maître de sa fortune, Bonin n'avoit mis qu'un an ou deux à la dissiper. Le jeu l'avoit introduit dans ces repaires de la bonne compagnie où l'on raffine sur les vices de la mauvaise. La misère l'en avoit chassé. Il ne conservoit pour tout relief de sa vie d'illusions que deux ou trois billets doux d'une marquise intrigante qui nous avoit fait présent de cette dangereuse recrue ; mais comme il étoit doué au plus haut degré de l'esprit de résolution , il subissoit sa destinée sans se plaindre , en attendant les chances nouvelles qui lui rendraient son bien , ou l'occasion de prendre celui des autres : le rétablissement du comité de salut public, par exemple , ou celui de la monarchie. C'étoit tout un. Jusque là il cullhoit sa vigne, le sabre au côté; parloit latin à son curé, dont il ne fréquentoit guère les offices ; rattrapoit en détail aux petits , avec des cartes officieuses, l'argent que lui avoient volé les grands ; intervenoit comme agent essentiel dans toutes les affaires scabreuses; amendoit dans la perfection les actes irréguliers; tenoit bureau ouvert de feuilles de route pour les déserteurs ou de passe-ports pour les forçats, et, tout usé par la débauche qui avoit fléchi son

épine dorsale et rouillé le ressort de ses articulations, il faisoit encore marcher de front dix intrigues amoureuses. Complaisant, officieux, nécessaire, et ménagé de tout le monde, parce que tout le monde le redoutait plus ou moins , tel étoit mon compagnon de voyage , et tel je le soupçonnois depuis quelque temps; mais je n'avois jamais reçu de lui que des preuves de courageuse fidélité, et j'aurois rougi de concevoir la moindre défiance sur son compte quand même je n'aurois pas été rassuré par mes armes. Je n'y pensois pas.

Je continuois à marchera la suite de Bonin, quand un coup de sifflet fort aigu et singulièrement modulé se fit entendre à cent pas de nous. Bonin s'arrêta, je l'imitai, et au même instant mes oreilles furent frappées d'un second coup de sifflet beaucoup plus rapproché , mais d'ailleurs parfaitement semblable à l'autre. Celte fois-là, c'étoit Bonin qui siffloit.

« Que faites-vous, Hippolytc? lui dis-je à demi-voix. Vous êtes un imprudent ! Ce sont peut-Cire des malfaiteurs ou des espions auxquels vous indiquez maladroitement notre chemin.

— Laissez donc, répondit-il en ricanant, ce ne sont ni des espions ni des malfaiteurs : ce sont des amis. »

Et à peine avoit-il prononcé ces paroles, que les broussailles s'ouvrirent, et qu'un homme tomba entre nous deux en bondissant.

« Bonne rencontre ! s'écria Bonin en riant. C'est Pancrace lui-même. Qui diable t'atleudoit là ?

— Le diable en effet, et probablement un de ses compagnons, dit-il en me toisant d'un air familier. Le sabbat se tient-il maintenant le lundi pour vous trouver en route à pareille heure ? 0 mes braves , il y a ici quelque méprise! je ne vous auroisjanuJs cherchés sur

2G6 souvenirs.

un chemin plus étroit qu'il ne convient au passage d'une

diligence.

— Tais-toi , badin , reprit Bonin en lui jetant le bras autour du corps et en pressant le pas avec lui ; ne raille pas aujourd'hui sur ces choses-là. Dans les bois, c'est effrayant. »

Ils marchèrent , et je ne les entendis plus; mais j'avoïs eu le temps d'envisager le nouveau-venu à un rayon de la lune, et ses traits ne sortiront jamais de ma mémoire. C'étoit une de ces figures rêvées où se confondent le cynisme du libertinage et l'audace du crime. Sa barbe épaisse et difforme , ses accoutrements composés de haillons disparates , sa carabine passée en sautoir avec un autre baudrier qui paroissoit soutenir un couteau de chasse, en faisoient l'idéal d'un de ces bandits crue j'avois vus au mélodrame. Je me jugeai heureux de pouvoir me dispenser de prendre part à l'entretien animé et quelquefois orageux qui occupent mes deux aventuriers, et je les suivis sans me hâter, car je n'étois pas autrement impatient de les rejoindre. Cela dura long-temps. Ma répétition venoit de sonner minuit , quand Bonin rebroussa chemin tout seul et me rejoignit en chancelant.

« Tu es ivre, lui dis-je en le repoussant comme il alloit me heurter dans l'ombre; mais qu'est devenu ton camarade?

— Le camarade s'en est allé avec sa gourde vide et sèche comme une promesse de grand seigneur. Excellente eau-de-vie , ma foi ! je ne sais pas où il la prend ; et un homme de tout cœur, ce digne Pancrace, un homme qui n'a rien à lui !

— Je le croirois volontiers , et je suis fâché , Hippolyte , de vous connoître de tels amis !

suites d'un mandat d'arrêt. 267

— Et comment les demandez-vous ? Il ne faut pas être si dégoûté quand on conspire. La guerre des buissons ne se fait pas avec des manchettes de dentelles , parce qu'on risquerait fort , voyez-vous , de les laisser aux épines. De tels amis , monsieur ! Dieu ou le diable veuille nous en donner dix mille tout à l'heure , et je fais bénir demain matin à Lons-le-Saulhier votre drapeau blanc et votre épéc, ou toute autre broche et tout autre chiffon, au maître-autel de Saint-Désiré , avec un accompagnement sempiternel de Te Deum. Mon ami Pancrac ■ que vous venez de voir là , ce noble et beau Pancrace, est un garçon solidement planté sur le jarret, ferme sur les hanches, inébranlable comme le mont Toupet qui est par là-haut , intrépide comme un Brasdc-Fer, comme un César, comme un Judas Macchabée, comme autant d'avaleurs de charrettes ferrées que vous m'en citeriez d'ici à demain dans l'histoire , et je me serois fait un plaisir et un devoir de vous le présenter s'il y avoit eu moyen de l'attacher à l'état-major de la restauration constitutionnelle, qui s'en va un peu décousue pour le quart d'heure. Ce scroit un fameux champion à la bonne cause; mais il n'est pas établi dans le pays. C'est un gentilhomme bressan qui voyage pour ses affaires.

— Marche, et tire-moi d'ici. La bonne cause n'a pas besoin de l'appui d'un voleur de grand chemin.

— Pour voleur de grand chemin , je ne vous dirai pas. Je ne m'informe jamais de l'état d'un honnête homme de ma connoissance qui n'a pas jugé à propos de mettre enseigne et de payer la patente. Voleur de grand chemin ! vous m'y faites songer ; mais c'est , vrai Dieu ! possible. Je le lui demanderai la première fois que j'aurai l'avantage de le rencontrer; il ne prendra

pas ombrage de moi , le cher homme; je ne lui couperai pas l'herbe sous les pieds; je ne chasse pas sur ses terres. C'est la seule profession distinguée à laquelle je n'aie pas pensé , car je ne ferois pas tort d'un sou marqué à la caisse de M. Danet autrement que pour le service de la constitution. Si le roi l'ordonne, c'est bon; je sais ce que c'est que du devoir d'un subordonné. — Diable ! voleur de grand chemin ! continua-t-il en grommelant.... Bon pied , bon œil, bon bras et bonne tète ; prompt à l'attaque, enragé à la défense ; à la retraite, un lutin; ni vu ni connu ! Et avec cela, exercé à la fatigue, à la faim , à la soif, au bivouac; toujours prêt à voir couler le sang des autres sans pitié , le sang de ses camarades et le sien sans foiblesse ; les doigts préparés aux poucettes, les malléoles aux anneaux de fer, la nuque à l'accolade du bourreau , cela n'est pas trop mal. Soldat de guerre civile ou voleur de grand chemin , de quel côté mettez-vous l'honneur, s'il vous plaît? îs 'a pas qui veut des voleurs de grand chemin pour relever une couronne. Les voleurs de grand chemin sont fort bons.

— Marche , repris-je avec indignation , marche , te dis-je , et surtout épargne-moi tes monologues de bandit. J'ai ta m'entretenir d'autre chose avec moi-même que des rêveries d'un ivrogne. »

Il poursuivit sa route sans parler intelligiblement, mais en déclamant à tour de bras et en s'arrêtant de temps en temps , comme pour recueillir ses idées.

J'avois besoin, en effet, de me retrouver seul un moment et de me rendre compte, hélas I pour la première fois, de la résolution que j'avois embrassée avant d'en mesurer la portée et d'en calculer les résultats. Il y avoit du vrai dans l'effrayante comparaison que Aenoit

de faire Bonin , et cette idée pesoit sur mon cœur comme un remords. Qu'elles mènent loin, les frénésies de l'opinion !.... que dis -je ! de la vanité, du besoin puéril d'exciter un vain bruit par un vain dévouement dont les succès inutiles n'aboutiroient qu'à river une autre chaîne nu peuple, ou bien de faire palpiter de quelque émotion compatissante le cœur dédaigneux ou pusillanime d'une femme qui n'a pas osé se prononcer pour nous. De quel droit avois-je entrepris d'intéresser dans ces honteux mouvements de mes secrètes passions le repos et la vie des autres ? Et le ministère que j'accomplissois en aveugle , qui me Favoit imposé ? qui m'avoit donné ces chefs dont je n'élois plus à pénétrer les véritables molifs ? Ma vocation même étoit-elle fondée sur un sentiment profond , sur une conviction réfléchie ? Non , elle ne l'étoit pas. Je voyois déjà dans la politique ce que j'y vois encore aujourd'hui : pour l'ambition un prétexte , pour le peuple une illusion , un marchepied pour les intrigants, et un piège pour les sots. Moi aussi j'étois devenu , sans le savoir, un de ces hommes artificieux qui préoccupent la crédulité publique de chimères dont ils commissent le néant, ou une de ces dupes imbéciles qui marchent les yeux fermés à l'abîme, sur un chemin dont elles n'ignorent pas le danger. Et ce danger, je ne l'avois jamais mieux apprécié que depuis qu'il étoit venu m'eifrayer de l'idée d'un contact et peut-être d'une alliance avec le rebut de la société humaine. 0 mon Dieu ! que seroit-il arrivé si les soldats qui me poursuivoient m'avoient saisi dans ce bois, en conférence avec un scélérat convoqué par le signal des voleurs ? Quel souvenir aurois-je laissé à mes proches , à mes amis, si j'étois mort là, si j'avois été jeté là dans une fosse, à côté d'un misérable que les lois avoient

sans doute flétri , que l'échafaud réclamait sans doute ? qu'auroit pensé mon pire ? C'étoit cependant contre cette chance d'éternelle ignominie que j'échangeais depuis deux ans le calme d'une vie innocente et pure , et mes éludes si douces, et mes rêveries si poétiques , et mes longues espérances. Que de bonheur perdu pour quelques émotions insensées ! — Puir.se -je le faire entendre aujourd'hui aux infortunés qui seroient tentés de s'aventurer dans la même voie, ce cri douloureux, ce mortel regret de l'a r.e qui me poursuivoit avec une obstination furieuse, comme pour me pousser au délire et au suicide ! Le conspirateur est peut-être le plus coupable des hommes , car il se rend responsable (levant la nature et devant Dieu de tout le sang inutile que ses manœuvres coûteront à l'humanité; mais plaignezle pourtant , car de tous les hommes il est le plus malheureux. Nul ne lui tiendra compte, au jour de la victoire , de ses souffrances et de ses périls. Ce qui lui reste alors en pleine propriété, c'est la solidarité du crime ; c'est sur lui que s'amassent dans toutes les histeires les malédictions des peuples. Le but le plus glorieux où puisse tendre sa mission de désespoir , c'est le champ de bataille de Philippes ou la plaine de Grenelle. Son nom ne grandit qu'au prix d'une expiation de sang qui l'absout d'avoir été maniaque et assassin. Ce n'est ni l'admiration ni la reconnoissance qui lui décernent une espèce d'apothéose, c'est la pilié.

Pendant que je me livrais à ces méditations amères, le ciel avoit changé d'aspect. Des nuages pressés en bancs énormes couroient et s'amonceloient sur nous de tous les points de l'horizon. In de ces orages nocturnes si communs et si impétueux dans les basses vallées de nos montagnes commençoit à gronder. Les arbres les

plus vigoureux s'inclinoient à l'effort de la tempête , et se relevoient avec d'horribles gémissements. Un d'eux fut frappé du tonnerre à quelques pas de moi , et me couvrit de ses éclats. .J'avois perdu Bonin de vue dans les ténèbres qui s'accroissoient de moment en moment. Je le retrouvai , à la lueur d'un éclair ; assis sous l'arbre voisin. L'éclair qui suivit celui-là me le montra plus distinctement. 11 pleuroit et s'arrachoit les cheveux. Ma présence parut redoubler sa douleur.

« C'est trop de larmes pour un homme , lui dis-je. Si nous sommes égarés , comme je le suppose, tes lamentations n'y porteront point de remède. Lève-toi, et cherchons une clairière où nous puissions nous reposer, non à l'abri de la pluie, qui est le moindre des accidents , mais garantis de la foudre que ces arbres appellent sur notre tête.

— Puisse-t-elle être tombée sur moi ; répondit-il en sanglotant , quand je vous ai amené ici ! Oh ! c'est une nuit de malheur.

— Allons donc, Hippolyte, prends courage; ce bois finit quelque part , et peut-être ne sommes-nous pas éloignés d'un village.

— Il y en a un là, reprit-il en étendant le doigt et en me faisant apercevoir en effet , à la lumière météorique qui n'avoit pas cessé de nous éclairer, un groupe de bâtiments assez rapprochés de nous.

— Eh bien ! de quoi t'alarmes-tu ? Ce hameau est-il occupé par des gendarmes? Ces chaumières sont-elles des coupe-gorges ? »

Il se leva et me précéda d'un pas pénible et lent qu'il paroissoit craindre d'allonger.

" Non , monsieur , vous n'avez rien à redouter des gendarmes , pour cette nuit du moins. Vous ne cou-

cherez pas dans un coupe-gorge ; vous coucherez sous le toit d'un honnête homme , dans mon lit , ou à côté , comme il vous plaira. Nous sommes à FAbergement, et un malheureux verre d'eau-de-vie, que Satan m'auroit fort obligé de changer en poison , m'a tellement troublé le cerveau que je me suis laissé aller comme une brute à la routine de mon trajet d'habitude. Nous n'avons heureusement pas perdu beaucoup de chemin sur les hauteurs de Poligny ; mais , depuis six grandes heures que nous marchons, nous n'en avons point gagné.

— Si c'est cela qui t'inquiète , calme-toi ; je suis accoutumé à de plus grands désappointements. Deux heures de repos me suffiront pour réparer mes forces de manière à nous dédommager du temps mal employé. Je n'y pense déjà plus.

— Du repos , s'écria-t-il , du repos ! vous n'en aurez point. Il n'y a point de repos dans la maison de Bonin.

— Attends , Hippolyte : ce que tu dis manque tout à fait de sens. Aurois-tu réellement perdu la raison ?

— Eh ! non , encore une fois , monsieur. Je ne suis plus ivre. Je sais trop ce que je dis et où je vais ; mais il faut vous l'expliquer, à vous, et cela n'est pas facile. Je n'ai jamais eu l'occasion de vous parler de ma femme, n'est-il pas vrai ?

— Tu serois marié , Bonin ! A la vérité ton genre de vie ne m'auroit pas donné lieu de le croire, mais je suis d'un âge qui te répond de mon indulgence pour tes foiblesses. H n'y a point d'homme qui n'ait besoin de la compassion des autres.

— Et de la miséricorde de Dieu , comme vous dites quelquefois; mais il me l'a refusée. De quel droit oserois-je la réclamer? .Ma femme étoit une jeune, belle

suites d'un mandat d'arrêt. 273

et bonne fille , bien née avec cela , si l'on peut être bien né quand on n'est pas légitime. Son père lui avoit fait donner une éducation distinguée , et peut-être il lui auroit fait du bien s'il n'étoit pas mort subitement par quelque accident imprévu. Elle fut heureuse alors d'entrer , sous le titre de demoiselle de compagnie , mais dans le fait en qualité de femme de chambre , chez madame la comtesse de Mont , dont le mari est de vos amis. C'est là que je m'en fis aimer ; je l'épousai. Elle avoit quelques épargnes , j'en tirai le môme parti que de celles de mon pauvre père. La douleur et les privations l'enlaidirent; je la déhissai. Sa patience d'ange s'altéra, je la battis. Elle est devenue folle. Voilà.

— Assez, assez, Hippolyte. Je comprends maintenant tes justes regrets , et combien l'aspect de cette triste maison doit être intolérable pour toi. Des fautes si graves ont leur punition même sur la terre ! Mais , dis-moi, n'as-tu point d'enfants ?

— J'en ai un seul, un petit garçon de six ans, si joli , si doux , si gracieux , qui promet d'être si accompli en toutes choses ! Oh ! il tiendra de sa mère , celuilà. Cher trésor ! si je savois du moins qu'il fut heureux un jour ! — Je l'ai placé dans une pension , parce que vous concevez bien qu'il ne seroit pas bon pour lui d'être élevé par elle — ni par moi.

— Encore une question. Comment se fait-il que tu ne sois pas familiarisé par l'habitude avec l'impression douloureuse que vient de produire sur toi la vue de l'Abergemcnt ? Ne m'as- tu pas dit bien des fois que tu y faisois ta résidence?

— Oui, monsieur, reprit-il en se retournant de mon côté d'un air sombre; mais comptez-vous pour rien la nécessité de vous apprendre cela ! D'ailleurs je n'y ha-

bite que de jour , et le jour elle n'y est pas. Je ne sais où elle va , — travailler peut-être dans les campagnes voisines pour gagner un peu de pain. — Mais elle y passe toutes les nuits , et je les passe , moi , dans le premier endroit venu. Je ne l'ai pas aperçue depuis un an, et l'idée de la revoir me fait trembler. Elle ne dort jamais.

— Pour être mérité, plus mérité peut- être que tu n'oses te l'avouer à toi-;iîéme, ton malheur ne m'en touche pas moins. Il faut cependant se réfugier quelque part , car ce temps affreux menace de devenir plus affreux encore. .Mais rassure-toi , j'obtiendrai facilement un asile dans la grange d'un de ces paysans. L'or ouvre toutes les portes.

— Gardez -vous -en bien, monsieur, aucune porte ne vous seroit ouverte à l'heure qu'il est , si je ne vous la faisois ouvrir; et on ne balanceroit pas, j'en réponds; mais la gendarmerie seroit avertie avant que vous eussiez pu reposer votre tète sur une poignée de paille. ZS'y pensez pas, continua t- il en se penchant h mon oreille, je suis trop haï.

— Alors, Hippolyte, il n'y a pas à hésiter; nous coucherons où nous sommes, derrière cette haie qui nous annonce l'entrée du village. Le gîte est peu confortable; mais il y en a de plus mauvais. L'épuisement de mes forces et la douleur de mes blessures ne me permettent d'ailleurs pas d'aller plus loin. Quand le ciel blanchira, tu n'auras qu'un mot à dire, et mes préparatifs ne te retarderont pas. »

En même temps je franchissois la haie pour passer du côté du champ, et je sondois déjà le terrain avec les pieds.

«A merveille! m'écriai-je ; une pelouse courte et

SUITES D UN MAi\D AT D ARRET. 275

douce qui n'est qu'assez moite pour être fraîche ! un véritable sommier de malade !

— Fi donc! reprit-il en me retenant parle bras, comme j'allois m'étendre ou me laisser tomber. Et l'hospitalité doue! Me prenez- vous pour un rustique ? J'aurai à souffrir cette nuit , sans doute , mais vous n'avez rien à craindre. Celte malheureuse femme est insensée, elle n'est pas malfaisante. Si vous pouvez me promettre de tout entendre et de tout voir sans vous mêler de rien, si vous me laissez espérer surtout que vous ne me reparlerez jamais de ce mystère , jamais ! comprenez-vous bien ?... venez, monsieur , venez hardiment ; vous aurez au moins quelque temps à vous délasser. Bouche close seulement, ici, la, et toujours....

— Je te le jure , » lui répondis -je en me laissant entraîner. Je n'étois plus capable de m'en défendre.

Après un moment de marche , nous montâmes quelques degrés, ce me semble, et nous arrivâmes à la porte. Bonin s'y arrêta près d'une minute en la regardant fixement, car son courage étoitprôs de l'abandonner. Cependant il frappa enfin.

Cette porte s'ouvrit sous la main d'une jeune fille à demi nue, qui en avoit tiré à petit bruit le verrou.

« C'est toi , Scolastique ! dit Bonin d'un air abattu. Par quel hasard ? — Est-elle rentrée aujourd'hui ?

— Je viens de la ramener , répondit Scolastique.

— Je te remercie. À-t-elle commencé?

— Non , monsieur , pas encore , mais cela ne tardera pas. Elle fait sa toilette de cérémonie.

— Bien, bien, » reprit Bonin de plus en plus absorbé. Il reçut en tremblant la lampe que lui présentoit la petite paysanne, entra sur la pointe des pieds, et m'introduisit avec précaution dans sa chambre.

276 SOUYEMRS.

Je ramenai involontairement un regard inquiet sur cette dernière poric. Elle n'avoit point de serrure.

La chambre de Bunin étoit une pièce très-vaste , assez proprement tenue , et revêtue d'une boiserie neuve et polie , qui n'avoit été enduite ni de couleur ni de vernis. En face de l'entrée, il y avoit un lit, et point d'autre ameublement. Je me trompe : le milieu de la chambre même étoit occupé par un grand fauteuil de bois de noyer , ciré avec soin, ou plutôt par un prie- Dieu a dossier vide, qui étoit tourné du côté du lit, et dont la traverse supérieure étoit surmontée d'une grossière figure du Christ en plâtre enluminé. Sur les deux extrémités de la banquette se dressoient deux pointes de fer qui sembloient disposées pour porter des cierges. Au bas, on avoit fixé contre les montants antérieurs une autre banquette , beaucoup plus étroite , soit pour s'y mettre à genoux, soit pour servir de marchepied. Mon premier mouvement fut de repousser ce meuble embarrassant contre la muraille ; mais Bonin m'en empêcha en me saisissant brusquement par la main et en me conduisant vers l'endroit où il venoit de faire ses apprêts pour notre sommeil, pendant que je me laissois distraire à ces détails.

«On ne touche à rien, me dit-il. — Je ne vous ai pas proposé de coucher avec moi ; mais j'ai encore deux matelas. Voici l'un , voici l'autre; il n'y a pas de choix. Vous serez aux premières loges. — So;. venez-vous de nos conventions. »

Ils se touchoient, appuyés verticalement contre le bois du lit. J'en pris un. Mon hôte souilla sur la lampe, et se jeta sur celui des matelas que j'avois laissé vacant. Un instant après je crus m'apercevoir qu'il dormoit , et j'essayai inutilement de dormir aus>i.

Il étoit deux heures. Il y avoit vingt-quatre heures sans plus que j'avois failli mourir sur un lit de pierres de taille , à une portée de fusil de Sellières. Ma nouvelle couche, quoique sévère, auroit dû me paroître douce en comparaison ; mais mes forces étoient bien diminuées; l'inflammation de mes plaies, si légères qu'elles fussent , aggravée par la veille et par la lassitude, me donnoit une fièvre violente. Mes vêtements , traversés par la pluie, se refrôidissoient de plus en plus sur mes membres transis; une courbature insupportable tourmentoit mes muscles et mes os; il n'y avoit pas un point de mon corps endolori qui ne fût le siège d'une âpre souffrance. J'aurois voulu changer de position pour me soulager sur ce grabat de torture; je ire pouvons pas. Tout à coup la porte s'ouvrit en plein, et je vis entrer une femme ou un fantôme qui promenoit sur l'intérieur la lumière rouge et fumante d'un cierge; c'étoit une femme , c'étoit la femme de Bonin ! Elle s'approcha du prie-Dieu et y planta sa torche sur une des pointes que j'avois remarquées; puis elle sortit et rentra par deux fois : la première, avec un bénitier de faïence émaillée et une poignée de ces petits rameaux de buis que l'on consacre dans certaines solennités de l'Église ; la seconde, avec un réchaud ardent et un nouveau cierge qu'elle arbora auprès de l'autre. Tous ces ustensiles d'évocation ou de sacrifice rangés devant elle avec symétrie, elle demeura un instant si parfaitement immobile, qu'on l'auroit prise, delà place où j'étois, pour le simulacre de quelque sainte miraculeuse en l'honneur de laquelle s'étaloit ce religieux appareil. Je profitai de ce temps-là pour la regarder avec plus d'attention que je n'avois pu le faire encore; l'infortunée nedevoit pas avoir i lus de vingt-six ou vingt-huit ans;

Ta

278 SOUYEXIRS.

mais son visage , hâve et macéré par la détresse et le chagrin , lui aurait fait donner davantage. Sa stature étoit haute et grêle; ses traits, réguliers et nobles, paroissoient avoir été fins et gracieux; mais sa bouche, longue, étroite, pâle, étrangement fléchie aux extrémités, leur communiquoit une expression si amère de stupide mélancolie , qu'on ne pouvoit y arrêter la vue sans compassion et sans effroi. Ses yeux avoient été fort grands, à en juger par leur enchâssement; mais tant de larmes dévorantes en avoient creusé l'orbite , qu'on ne les distinguent' plus qu'à de rares éclairs au milieu du disque livide qui les cernoit dans leur profondeur , et qui tr an choit seul avec l'arc épais de ses sourcils sur son teint couleur de pierre. Son ajustement étoit bizarre : ses cheveux, noirs et fournis, se divisoient sur son front, et tomboient des deux côtés jusqu'au-dessous de ses genoux , de manière à s'appuyer sur ses pieds nus quand je la vis plus tard se prosterner devant l'autel où se consommoit pour son imagination égarée je ne sais quel mystère idéal. Elle n'avoit pour tout vêtement qu'une espèce de chemise d'une étoffe très-blanche qui se serrait à plis nombreux autour du cou, descendoit jusqu'à mi-jambe, et se soutenoit audessus des reins par une ceinture d'un rouge clîacé, à bouts longs et flottants. On ne pouvoit se méprendre sur l'usage pour lequel cette robe avoit été faite: c'éloit un surplis, et je n'ai jamais eu occasion de savoir à la pitié de quel prêtre compatissant aux misères humaines la pauvre folle devoit ces rebuts de sacristie qui serraient aux rits de son cérémonial , et qui composoient ce que la petite Scolastique avoit appelé sa toilette. Tuissc le ciel avoir exaucé sa dernière prière, et abréger pour elle les épreuves de l'autre vie!

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Quoique j'écrive sous une impression qui n'a rien perdu de sa vivacité, et qui se ressent peut-être encore des jugements exagérés de mou âge d'illusions , ce portrait, je le déclare, ne doit pas le plus léger de ses linéaments, la moindre de ses circonstances, au caprice de la fantaisie; il est tel que je le vois depuis trente ans; et à ce travestissement près, dont tout le monde peut se figurer l'effet, les vieux paysans de l'Abergement, qui n'ont jamais rencontré la femme de Bonin que sous les haillons délabrés et confus d'une malheureuse aliénée, n'en contesteroient pas la ressemblance.

Peu à peu mon apparition s'animoit , se manifestoit sous des formes plus décidées; la folle déploya enfin son bras nu et décharné, qu'une rude toile couvroit à peine de quelques doigts au-dessous de l'épaule ; jeta ses brins de buis dans le réchaud , et se promena d'un pas posé , la torche à la main , autour du prie-Dieu , en murmurant de lamentables cantiques dont je ne saisissois pas les paroles, et qu'interrompoienl à chacune de ses fréquentes stations des soupirs déchirants qui me pénétroient le cœur. Après avoir déjà décrit le cercle mystique à plusieurs reprises, en l'élargissant toujours , et sans détourner ses yeux ni à droite ni à gauche, une fois seulement elle s'arrêta devant nos lits, et nous tint un moment plongés dans la clarté de sa torche flamboyante. « Il y est! dit-elle en se consultant, comme si elle avoit demandé un souvenir à son esprit. — Ils sont deux! celui-là est jeune. On a vu des enfants si mal nés qu'ils se damnoient dès le berceau. Comme ils doivent avoir fait pleurer leurs mères ! »

Ensuite elle regagna précipitamment son autel fantastique, baigna le goupillon dans l'eau, et revint en

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faire pleuvoir sur moi quelques gouttes bénites, en proférant sourdement les adjurations dont on se serroit autrefois pour exorciser les possédés.

'< Ce n'est pas un démon , reprit-elle d'un air étonné, il seroit parti! »

Mes cheveux se hérissoient de terreur; une sueur froide couloit à grosses gouttes de tous mes pores, mes dents claquoient. Je tournai ma tête avec effort du cô:é de Bonin; il étoit couché sur la face, et on ne voyoit que ses cheveux et son cou nu. Il dormoit peut-être , mais le tressaillement de ses membres et l'inflexibilité convulsive de son bras, qui se roidissoit contre le plancher comme un levier préparé à soulever de lourds fardeaux, témoignoient assez qu'il faisoit de mauvais rêves.

J'ai éprouvé, dès le commencement de ce récit, combien il étoit difficile de raconter certaines circonstances qui ont exercé sur nous tout l'empire d'un prestige, et qui, ramenées à leur expression naturelle, dans d'autres dispositions d'esprit , ne sortent en rien de l'ordre des combinaisons les plus communes de la vie. Je n'insisterai donc pas sur la description de ces angoisses que le pinceau morose d'un Saïvator n'auroit pas pu charger h mon gré de trop noires couleurs , et dans lesquelles on ne verroit aujourd'hui que l'effet des lubies mélancoliques d'une jeune femme sur un cerveau de vingt ans. Et cependant , ô mon Dieu ! ces aspersions d'eau consacrée- , ces fumigations de buis et d'encens, ces génuflexions, ces prostrations profondes, ces cris de la actinie qui appelle de la terre au ciel et de ses persécuteurs à son juge , cette messe des morts entonnée comme par un cadavre qui n'a obtenu la permission de reparoîlre parmi les vivants qu'à l'heure des

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épouvantes , que tout cela fut affreux et long ! et je me rappelois que la femme de Bonin ne dormoit jamais ! Quant à Bonin, il dormoit toujours ; il ne montroit , comme deux heures auparavant , que sa nuque et ses cheveux , son bras roide et son poing fermé. On auroit cru qu'il venoir d'être saisi par une mort violente ou pétrifié par une punition divine. Tant de bonheur ne lui étoit pas réservé.

La cérémonie finit presque avec le tonnerre , car l'orage n'avoit pas cessé de gémir et de gronder. Toutes les pièces de l'office funèbre disparurent une à une, comme elles avoient été apportées. Cette misérable femme ne m'avoi. pas oublié tout à fait; elle laissa tomber sur moi un sourire en enlevant le dernier flambeau, mais un sourire qui n'avoit rien de malveillant, et dans lequel j'aurois voulu trouver de l'espérance et du pardon. La tête clouée au châlit vide, l'haleine suspendue , les yeux fixes , regrettant de ne pouvoir- modérer jusqu'au battement de mes artères, et maudissant toutefois le serment qui m'enchaînoit, j'aurois voulu pleurer et prier avec elle ; j'aurois voulu me jeter à ses pieds; car moi aussi, qui m'assure que, dans son égarement , elle ne m'a pas compté au nombre de ses ennemis?

Le spectacle s'étoit évanoui avec la lueur de la dernière torche; la porte étoit retombée bruyamment sut son chambranle ; mais dans l'impénétrable obscurité qui avoit succédé à ces clartés étourdissantes, je n'étoi: pas sur que la femme de Bonin eût passé derrière ou qu'elle fût restée en dedans. Je croyois l'entendre rôder sur le plancher qui crioit ; je croyois quelquefois la voir; il me sembloit qu'elle venoit à moi , qu'elle se penchoit à mon oreille , et que je sentois son souille froid s'ar-

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ticuler en étranges paroles. Cette alternative d'illusions effrayantes et de désabiisements inquiets se prolongea jusqu'au moment où les premiers rayons du soleil jaillirent entre les jointures des volets et papillotèrent sur les murailles comme un essaim de lucioles. Alors la cloche de l'Abergement sonna le jour, et bientôt après Bonin m'avertit qu'il étoit temps de chercher le chemin qu'il m'avoit fait manquer la veille , si nous voulions y parvenir avant qu'une heure plus avancée ne nous mît en péril de faire de mauvaises rencontres.

Je le remerciai. Les réflexions de la veille et les émotions de la nuit m'avoient inspiré une autre résolution.

« Je suis las de me cacher , lui dis-je. La prison n'a point de tourment si rigoureux , il n'est point de genre de mort si cruel que je ne le préfère aux fatigues de corps et d'esprit qui usent depuis quatorze mois ma force et ma patience. Je connois la route de Suisse , et je la prends, à la garde de Dieu, sans m'inquiéter des événements. Si celui qui peut me sauver par un seul acte de sa volonté toute-puissante m'abandonne à mes ennemis, c'est qu'il n'a pas besoin de moi ou qu'il trouve un meilleur parti à tirer pour sa cause de mes afflictions que de mes services ; et alors que sa volonté soit faite! Adieu! »

En parlant ainsi , je gagnai la montagne par le chemin le plus pratiqué-, et je le suivis directement, dans une complète insouciance de ce qui pouvoit advenir. Jamais je ne m'étois senti plus libre que du moment où je m'étois résigné à subir toutes les chances de ma mauvaise fortune, sans rien tenter pour m'en défendre; et celui-là seul est libre , en effet , qui ne craint pas de souffrir.

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Les suites de cette détermination n'appartiennent plus au même sujet. Il faut l'épuiser.

Six ou sept ans après , libre depuis quelque temps des agitations d'une folle jeunesse et des persécutions d'une police rancunière, au bout d'une assez longue excursion d'étude et d'agrément dans nos belles montagnes du Jura , je traversois Lons-le-Saulhier avant de rentrer dans mon village bien-aimé, dont j'étais encore à deux lieues , et , pressé par un appétit qui ne pouvoit pas aller si loin, j'entrois, en passant, dans une auberge de la Tourelle , dont le nom pittoresque étoit dû à une petite rotonde en saillie qu'elle projette , ou qu'elle projetait, sur la place; car il seroit bien possible qu'elle n'y fut plus. Tant de choses sont tombées depuis, sans compter les empires et les monarchies ! Elle existait alors , avec son salon circulaire , ses croisées à plein jour , ses banquettes arrondies à la muraille , et madame Pussin , sa vieille hôtesse. Je me souvenois d'y avoir passé d'agréables heures avec mes amis de collège dans nos riantes soirées des vacances, et je ne la revoyois jamais sans plaisir.

Une chose m'avoit frappé en arrivant : la ville étoit presque aussi déserte au milieu de la journée quc.j'aurois pu désirer de la trouver de nuit six années auparavant. Bien plus, les lieux publics, les portes, les croisées, les volets, étaient fermés, et j'étais près de croire que tous les habitants avoient plié bagage, sur l'avis de quelques rumeurs souterraines qui menaçoient leurs maisons d'être englouties dans l'abîme inconnu où disparut, au commencement du siècle, celle de 31. Déléchaux, si un groupe assez considérable qui s'agitait non loin de moi ne m'avoit averti que la capitale de nos Alpes séquanoises n'était pas encore veuve de

son peuple. Ce que j'enteodois et ce que je voyois ne m'en annonçoit pas l'élite , bien au contraire ! C'étoit cette tourbe effroyable et altérée de sang, qui compromettroit jusqu'à son indigne vie pour voir abréger celle des autres sous la main de l'assassin de justice. En effet, l'échafaud étoit dressé, le fer étoii suspendu ; il ne manquoit là que le sacrificateur et la victime pour accomplir une œuvre d'anthropophage au nom de la société la plus civilisée de la terre. Je m'enfuis vers la Tourelle , et je demandai une autre chambre. Il n'y en avoit point. Je tournai le dos à la fenêtre , et je m'assis.

« Qu'est-il donc arrivé à Lons-le-Saulnier ? dis-je à la maîtresse du logis; la Convention ressascitée y a-telle envoyé ses commissaires ? la peste y a-t-elle passé ? ou bien ses honnêtes citoyens sont-ils devenus tout à coup assez philosophes pour se renfermer dans leurs domiciles un jour d'exécution, comme on devroit le faire toujours?

— Il faut que monsieur vienne de loin pour ne pas le savoir, dit-elle en se hâtant de déployer ma nappe et en y appuyant ses deux mains, la tète penchée vers moi r ce qui présageoit de longs discours. La peste y a passé, comme vous dites, mon cher jeune homme, et quelque chose de bien pire encore , qu'on appelle le typhus, ou le tri fus, ou autrement. Toujours est-il que c'est un nom latin , et que les médecins n'y entendent rien. C'est terrible.

— Terrible , à la vérité... Mais vous me faites frémir! Cette affreuse maladie s'est-elle étendue aux environs?

— Oh ! non , pas plus loin que la cour d'assises , où s'assemblent ces messieurs du tribunal. Pour vous faire

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entendre comment cela s'est fait, il faut cependant que je vous demande d'abord si vous avez jamais entendu parler du fameux Pancrace.

— Pancrace ! repris-je après un moment de réflexion; je crois cennoître ce nom , et, si je ne me trompe , ce Pancrace devoit être un assez mauvais sujet. Mais quel rapport, ma bonne dame, entre Pancrace et le typhus?

— Un assez mauvais sujet ! s'écria- t-cîle en élevant les mains au ciel ; un assez mauvais sujet ! Vn voleur de nuit, un dépouilleur de diligences, un profanateur de vases sacrés , un incendiaire , un assassin ! Pancrace un mauvais sujet ! Que faut-il donc faire , monsieur , pour être un scélérat achevé , et pour encourir la damnation éternelle?...

— Je ne vous ai pas dit que j'entendois son nom pour la seconde fois seulement , et la première est de vieille date. Revenons au typh us.

— Le typhus et Pancrace , c'est la même histoire. Après des crimes sans nombre , ce misérable s'est laissé prendre avec une partie de sa bande , et on les jugeoit tous il y a trois semaines. Vous pensez bien qu'on n'avoit pas manqué de précautions pour s'assurer de Pancrace, car on dit qu'il s'évaderoit de l'enfer. Il sortoit donc, ainsi que les siens, en arrivant sur la sellette, d'un cachot noir, humide, profond, et si mal aéré , que lorsqu'on y descend m\ç lampe, elle s'éteint à l'instant. C'est de là que vient le malheur. On remarqua effectivement d'abord que Pancrace étoit fort pâle et fort abattu, et que ses traits n'annonçoient pas la résolution d'un homme si cruel et si tém raire; mais, à mesure qu'il respiroit plus librement l'air de tout le monde, il reprenoit son ton d'insolence et de menace, cl en auroit

imaginé qu'il recommençoit à vivre de la vie qu'il enlevoit aux autres. Le brigand avoit apporté dans ses habits, à dessein ou par hasard, les germes de cette contagion , qui gagna tout l'auditoire , de manière que l'arrêt du tribunal qui condamnoit Pancrace à la peine de mort étoit à peine prononcé que les juges subissoient l'arrêt de Pancrace, qui les avoit condamnés à mourir avant lui , comme ils sont morts en etîet. Le président , les conseillers , les témoins , les avocats , les spectateurs , il n'y eut personne qui ne fût atteint. Us ont déjà succombé par centaines, et depuis ce temps on n'a vu dans les rues que des convois qui accompagnent une bière, jusqu'à ce jour où va passer le convoi de Pancrace vivant , escorté d'un détachement de gendarmes bien munis de préservatifs contre la peste. On assure que le bourreau s'est parfumé. — Et voilà pourquoi , monsieur, chacun se renferme prudemment chez soi pour échapper au fléau qu'il traîne après lui. Ne l'ai-je pas entendu?... Je vous prie de ne pas ouvrir la fenêtre. »

Là-dessus elle sortit, et j'oubliai sa recommandation. Une curiosité invincible m'entraînoit à m' assurer par mes yeux que cet homme de malédiction étoit le même que j'avois vu dans la forêt, et dont l'horrible physionomie s'étoit si vivement empreinte dans ma pensée. Il étoit déjà sur la place; je crois même qu'un de ses deux compagnons avoit satisfait à la cruelle justice des hommes, et quand j'aperçus Pancrace, il lui disputoit sa tête. Fort de la terreur que son moindre contact inspirait , il étoit parvenu à se débarrasser de ses liens; les exécuteurs tomboienl autour de lui, les gendarmes craiguoient de le saisir, et, tantôt renversé par les chevaux qui le pressoient , tantôt debout et furieux , il se

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débattait contre son infaillible destinée avec tout l'acharnement d'un homme énergique, robuste et plein de vie qui ne veut pas mourir. Long-temps l'agilité convulsive de ses mouvements, qui n'avoient presque rien d'humain, me défendit de discerner ses traits; mais, dans une des courses rapides qu'il fournissoit autour de l'appareil de mort , il attacha ses yeux de mon côté pour y chercher un passage. G'étoit le brigand que j'avois rencontré de nuit , et je crus qu'il me regardoit. Je tombai d'épouvante sur ma chaise, j'y restai immobile et comme lié dans les angoisses d'un mauvais songe. Au même instant j'entendis un grand cri , un cri de résignation désespérée. Un des valets de l'homme de sang avoit fortement noué ses doigts dans les cheveux roides et touffus qui se hérissoient au front de Pancrace , et la fatale bascule avoit trahi sa résistance. Il étoit tombé sous le couteau, et le couteau tomboit sur lui.

Accablé des émotions d'un spectacle que je n'avois jamais été préparé à voir, que j'aurois dû ne voir jamais , je me hatois de fermer la croisée de la Tourelle, et cependant ma vue s'arrêtoit malgré moi sur la dernière victime. Celui-là, vaincu par la terreur ou affermi par la religion, descendoit sans résistance du tombereau mortuaire , en baisant avec des torrents de larmes la sainte image du Christ. Il se présentoit à moi en face au moment où il y attachoit pour la dernière fois ses lèvres décolorées. C'étoit llippolyte Bonin. Le malheureux avoit cru tuer son remords , il avoit tué sa femme ; et le hasard venoit de le réunir à Pancrace dans les cachots pour les réunir à la mort.

Napoléon fut comblé par sa fortune de tous les avantages qui pouvoicnt mettre un grand homme à la tête d'un grand siècle ; et cette faveur d'une destinée sans exemple s'est encore attachée à sa mémoire. Comme l'histoire. ne présente aucune époque où l'expression de la pensée ait pu être plus librement sincère que dans la nôtre , elle n'a conservé le nom d'aucun homme qui ait été plus promptement apprécié d'une manière irrévocable. Quelques années de liberté ont suffi pour faire intervenir la postérité entre lui , ses ennemis et ses flatteurs. Il n'a pas même attendu, comme ces rois d'Egypte dont parle Hérodote , l'arrêt d'un peuple assemblé à ses funérailles. L'avenir n'aura rien à changer au jugement de ses contemporains. Il l'élèvera au premier rang des grands capitaines et des hommes d'état les plus habiles , un peu au-dessous de César peut-être, mais fort au-dessus de Cromwell et de Richelieu. Il lui reprochera des excès, des violences, une imprévoyance aveugle, une ambition insatiable, un mépris impie pour les droits des peuples et pour la foi des serments. Il verra en lui, comme il le disoit , une espèce de dieu de la gloire ; mais il verra aussi Yétoujfcuv de la pensée humaine et le fléau de la liberté.

Ce qu'il seroit à craindre que l'histoire ne dît pas, si elle ne consultoit que certains mémoires , c'est que l'asservissement de la France ne fut pas aussi volontaire, aussi spontané qu'on se l'imagine. Napoléon régna de pleine puissance et sans obstacle, parce qu'il n'y a rien de plus facile que de régner ainsi à qui le veut fermement , quand il a une fois franchi les premiers degrés du pouvoir. Avec beaucoup d'or, avec beaucoup de hochets, des rubans, des dignités, des couronnes; avec le goût et l'art de la corruption , on se compose sans peine ce qu'on appelle partout un gouvernement, c'est-à-dire un corps mercenaire de grands esclaves qui réagissent de tout le poids de leur dégradation morale sur les niasses inertes et obéissantes ; mais Napoléon ne régna jamais du consentement libre de ce qui représente réellement une nation, de cette classe éclairée et sensible dont le suffrage seul peut consolider de jeunes institutions, et sans l'appui de laquelle les trônes les mieux affermis en apparence ne sont qu'un usufruit passager. Napoléon devint populaire après sa chute; c'est le privilège d'une grande renommée trahie par une grande infortune. Napoléon , empereur et roi , avoit été le moins populaire des tyrans. Il a laissé d'immortels souvenirs à la mémoire , il n'en a pas laissé à l'âme. Son couronnement ne fut que l'acte culminant d'une conspiration triomphante ; le peuple n'assistoit à ce dénouement d'un crime heureux qu'en qualité de spectateur. Toute l'action fut jouée entre deux populaces, celle des petits qui est facile à éblouir, et celle des grands qui est facile à acheter.

Ce qui n'est pas moins vrai , et ce qui paraîtra cependant plus difficile à croire , c'est que l'armée éprouvait pour le pouvoir absolu la même répugnance que le

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