LES COLO.XELS FOU H» 1ER ET ÎOY
jeunes gens et les femmes de cette vogue élégante avec laquelle on devient tout ce qu'on veut à Paris, et un homme fort nul en province. Une figure vive et agréable, pleine d'expression et d'énergie; un esprit assez fin , admirablement servi par l'éducation et par l'usage ; un aplomb imperturbable qui se prêtoit indifféremment aux formes de l'héroïsme et à celles de la fatuité; une prodigalité magnifique et insouciante , dans laquelle la bienfaisance avoit rarement autant de part que l'ostentation; un persiflage qui passoit pour être de bon ton dans un temps où le ban ton vouloit bien admettre le persiflage; une réputation colossale de succès auprès des femmes , avec ce mépris des femmes qui les fait avoir; un athéisme décidé d'amour et de principes; une aptitude si extraordinaire enfin à tous les nobles exercices qu'elle avoit jeté du scandale sur le bonheur de ses duels; toutes ces manières du gentilhomme complet faisoient du colonel Fournier un homme plus qu'ordinaire , qui n'étoit pas , tant s'en faut , un homme extraordinaire. Bonaparte commença par en avoir peur; ensuite il le jugea; il l'envoya en exil à Périgueux dépenser de l'argent , désoler des coquettes , et harasser des chevaux. Le colonel y resta , et on n'en parla plus.
Les inquiétudes de Napoléon n'éloicnl pas là. Ilavoït pu apprécier dans l'année des caractères plus fortemen t trempés, qui alarmoient depuis long-temps ses projets. Après avoir attaché ou séduit tout ce qui pouvoit se laisser prendre à l'appât d'une noblesse historique appuyée sur sa dynastie naissante , et le cœur humain est tellement fait que ce devoit être le grand nombre, il ne vit pas sans effroi , ou se relever sous sa main appesantie, ou se dérober à ses caresses, quelques-unes de ces
âmes indomptables dont on lui avoit fait d'abord si bon marché quand il commençait à l'étourdie l'apprentissage de son métier de maître. Accoutumé à saisir d'un coup d'œil tous les désavantages d'une position , j'imagine qu'il compta froidement ses ennemis, et qu'il n'abandonna au temps, pour l'en débarrasser tout à fait, que ce qu'il lui fut impossible de donner à la prudence pour s'en défendre ou à la force pour les réprimer. Cette catégorie de l'armée se divisoit en trois classes d'hommes adhérents par le principe commun , mais très-divers dans leurs motifs et dans leurs vues. Quelques-uns, qui étoient en trop petite quantité pour exercer jamais une influence décisive, tournoient leurs regards avec regret vers l'ancien régime , dont des affections de famille ou des habitudes d'éducation leur embellissoient le souvenir. Parvenus à un point d'illustration qui étoit le terme de leurs espérances et peut-être de leurs facultés , effrayés de l'instabilité d'un nouveau gouvernement qui leur paroissoit plus téméraire et moins national encore qu'aucun des gouvernements antérieurs , et pressés de mettre un clou à la roue du char politique pendant qu'ils étoient au-dessus, ilsauroient souscrit volontiers à une contre -révolution complète et simultanée quiassureroit irrévocablement les honneurs acquis par leur épée. D'autres , et ils étoient innombrables, nourris du lait sanglant de la liberté , comme le disoit mon poète Young , s'étoient fortifiés dans Pamour de la République par tous les souvenirs de leur gloire. Ils n'avoient pas une blessure qui ne leur rappelât un engagement pris envers la patrie , et ils ne pensoient pas que de nouveaux serments pussent les dégager des serments du passé si librement jurés. Ceux-là ne voyoient dans l'établissement de l'empire que la tentative effrontée d'un