‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 27 sur 40 · LES COLONELS FOURTXIER ET FOY · texte numérisé non relu

LES COLONELS FOURTXIER ET FOY

aventurier qui n'étoit rien que par eux , et qui tombèrent , couvert des risées du monde entier, dès qu'il leur plairoit de se retirer de dessous, son pavois. Le reste se composoit des hommes de tête et d'exécution qui , fatigués de laisser les destinées de l'état à la merci de quelques sophistes revêtus pour tout mérite d'une certaine popularité de gazettes , et dont les droits politiques se réduisoient à l'abondance intarissable d'une sotte phraséologie, balançoient depuis long-temps à se saisir du pouvoir, quand il tomba, comme un fruit mûr, dans les mains de Bonaparte. Comme l'ambition juge toujours mal les titres de ses rivaux, parce qu'elle est trop préoccupée de la valeur des siens, il n'y en avoit pas un qui ne plaignît intérieurement la France d'être échue en partage à un pareil maître , quand la nature sembloit avoir d'avance imprimé sur un autre front la place du diadème. Cette fraction entreprenante et décidée de l'opposition militaire n'affectoit aucune bannière en particulier; mais elle passoit incessamment de l'une à l'autre , suivant les lieux et les temps , toujours prête à s'en emparer quand elle verroit s'y attacher l'espérance d'un succès : royaliste, pour régner sous le nom des princes légitimes; républicaine, pour donner des lois à la République.

Toute menaçante qu'elle dût paroître d'abord pour le trône impérial , par le nombre et par la qualité des personnes, si l'on considère que cette conjuration permanente n'avoit d'ailleurs aucun centre d'action , ou que le centre fortuit autour duquel elle se hâtoit de se presser un moment ne tardoit jamais à se déplacer; que les agents de l'ancienne dynastie , contents de gagner sans péril un salaire sans objet cl sans résultats , étoient généralement trop inhabiles pour mettre les élé-

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méats les plus précieux à profit ; que les puritains de la révolution , compromis par des excès encore récents , accusés par des plaies qui saignoient encore, ne pouvoient appuyer d'aucune force morale celle d'une coalition généreuse et indépendante qui scmbloit animée de vues nouvelles , et tendre vers un but dégagé de toutes les déceptions populaires , on concevra sans peine que cette phalange insaisissable se soit dérobée long- temps aux proscriptions qui décimoient les factions civiles. Napoléon , frappé de l'impossibilité de la réduire en masse , prit le parti sage et infaillible d'en briser lentement les liens par des mesures de détails. La guerre, si utile à sa politique extérieure , ne servit pas moins efficacement , sous ce rapport , sa poétique du dedans. L'institution de la Légion-d' Honneur lui donna les plus irrésolus. Le champ de bataille dévora les plus braves. Les plus hasardeux et les plus maladroits se livrèrent d'eux-mêmes à la police et aux tribunaux. On relégua dans des gouvernements obscurs quelques chefs énergiques et opiniâtres, mais privés de cette puissance individuelle qui s'attache à la célébrité , et dont l'action expansive s'anéantissoit dans l'isolement. On parqua des corps d'officiers suspects dans une garnison éloignée , comme dans un lazaret politique. La ville fui me servoit alors de prison en contenoit une assez grande quantité. Je ne parlerai que de ceux qui ont été mes amis , et, parmi eux, que de ceux qui laisseront un nom à l'histoire.

Ceux de mes lecteurs qui ne commissent les hommes publics que par certains de nos journaux d'opposiiim , et qui n'ont par conséquent jamais distingué la cause du pays de celle de l'empire, admettront difficilement que l'Empereur ait pu compter le général l'oy au nombre

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de ses ennemis. Foy étoit cependant trop ardemment épris de la liberté pour le haïr médiocrement ; mais sa haine étoit mesurée et réfléchie , plus en sentiment qu'en action , plus persistante qu'impétueuse, plus disposée à de nobles résistances qu'à des agressions téméraires. La douceur de ses mœurs, qui le détournoit de tous les partis extrêmes ; une loyauté d'âme qu'eflrayoit la seule idée de la dissimulation et du mensonge; une répugnance prononcée pour ces alliances monstrueuses que le mouvement des intrigues politiques rend quelquefois inévitables, et qui forcent un caractère délicat et fier à transiger avec sa pudeur ; par-dessus tout une conscience religieuse du devoir; un respect rigide pour la subordination , cette reine des camps et du monde , ne lui auroient jamais permis de s'engager de fait dans une conspiration libératrice où il auroit fallu acheter le triomphe aux dépens d'une consigne. Enfin , si on ose l'avouer, Foy s'étoit trompé alors, comme tant d'autres, sur la portée réelle des facultés de Napoléon. Il le regardoit comme un soldat heureux, qui n'avoit ni solidité dans le jugement, ni grandeur dans les conceptions, ni ressources dans l'esprit, et qui, en s'imposant les embarras et la représentation d'une cour, avoir fait justice de lui-même par le ridicule. Il devint depuis, je le crois, son admirateur sincère , car la sincérité fut le caractère de tous ses sentiments; mais son admiration dut être fière et indépendante comme sa haine. Il n'y avoit rien dans le cœur de Foy qui pût sympathiser avec le dévouement d'un esclave.

Foy commandoil à cette époque le 5' régiment d'artillerie à cheval, où sa jolie figure et ses excellentes manières ne te dissinguoient pas moins que son grade

au milieu d'une brillante élite d'officiers. Il avoit déjà , et plus habituellement peut-être , cet air de tête vif et impérieux dont tout le monde se souvient, et qui exprimoit à vingt-cinq ans l'assurance d'une confiance légitime, mais qu'on trouvoit un peu suffisante. Le reste de ses traits étoit loin de porter encore cette empreinte sévère que leur ont donnée depuis la méditation, la fatigue et la maladie. Ses formes potelées et un peu féminines, son embonpoint frais et fleuri, sa bouche vermeille et ses joues rosées relevoient même , par un contraste frappant, la fierté de son regard. Il auroit pu se déguiser en femme chez Lycomède , mais il n'auroit pas été besoin de lui montrer un glaive pour lui faire trahir son sexe. Le moindre éclair de ses yeux auroit révélé Achille.

Dans un cercle composé de ses amis , où le tour de la conversation exigeoit pourtant quelques frais , il parloit beaucoup et très-bien sur tous les sujets, mais avec moins d'enthousiasme que d'élégance , avec moins d'originalité que de coquetterie. Le sarcasme, que la maturité de l'âge et l'austérité des habitudes parlementaires lui ont sans doute interdit dans sa carrière oratoire , étoit en ce temps-là sa figure favorite. Je ne crois pas que personne l'ait jamais manié avec une verve plus incisive et plus pénétrante. Ses ennemis politiques doivent lui savoir gré de n'en avoir pas .usé contre eux. Il leur a fait grâce de la pièce la plus redoutable de son armure de tribun. Ce trait sanglant du discours, servi chez lui par un organe ferme et un peu strident, comme celui d'un homme qui parle les dents serrées, et qu'accompagnoit de la manière la plus expressive un certain mouvement dédaigneux de la lèvre supérieure qui lui étoit familier, se compen-

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