‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 28 sur 40 · LES COLONELS FOURNIER ET FOY · texte numérisé non relu

LES COLONELS FOURNIER ET FOY

soit d'ailleurs par des tours d'une politesse si exquise , qu'il auroit été de mauvais ton et de mauvais goût de s'en offenser. Il tuoit son adversaire , mais il ne le blessoit pas. Le mot restoit, et la discussion finissoit là.

Il y a loin , je l'avoue , de ces foibles esquisses à la grande image de Foy parvenu aux premiers honneurs de la tribune, et je les recueille cependant avec une sorte d'amour, parce que je me croirois heureux de trouver quelque part de semblables détails sur les jeunes années de quelques hommes de l'antiquité auxquels j'associe volontiers celui-ci dans le culte de mes souvenirs, comme Epaminondas et Philopœmen.

Le colonel Foy étoit donc un adversaire redoutable pour un tyran mal affermi, car il réunissoit toutes les qualités qui recommandent la parole de l'homme , la bonne foi et le courage, le génie et la vertu; mais ce n'étoit pas un affranchisseur de peuples. Il avoit la causticité déchirante, la bouderie sublime et la dignité de caractère du jeune Caton , mais il n'en avoit pas l'abnégation stoïque. Épris de tout ce qui se fait aimer, il étoit peu d'objets d'une généreuse ambition qu'il n'eût sacrifiés à la liberté, il n'en étoit point qu'il n'eût sacrifiés à la gloire. L'étendard de la patrie est toujours au milieu des peuples et de leurs affections; il crut avec raison peut-être qu'il ne dérogeoit pas à flotter sur une armée triomphante. Il se rappela sans doute, en s'y rangeant avec d'autres braves, le mot chevaleresque de François Ie' : Tout est perdu , fors Vhonneurî et il ne pensa plus qu'à conserver ce dépôt sacré suif et pur, jusqu'à l'époque où il lui seroit permis de servir dans d'autres combats les intérêts

intimes du pays, sous un ordre de choses plus propice à la justice et à la vérité.

Heureux les hommes qui ont pu remplir comme lui toutes les conditions d'une destinée complète!

Ce n'est heureusement pas une chose rare qu'un homme qui désire fermement le bonheur du plus grand nombre , avec l'envie d'y contribuer de ses efforts et de ses sacrifices. Ce n'est pas une qualité introuvable que le jugement qui l'ait percevoir les moyens les plus praticables d'amélioration dans les alfaires publiques, et même que l'esprit d'exécution qui convient le mieux pour les mettre en œuvre. Ce n'est pas un phénomène qu'une pensée hardie servie par des organes actifs , et qui se manifeste incessamment malgré tous les obstacles : mais je n'en suis pas moins convaincu qu'il n'y a rien de plus extraordinaire et de plus digne d'attention dans l'histoire de l'esprit humain que l'idéal psychologique d'un conspirateur complet.

Si l'on examine que ce personnage, comme je le comprends, doit être pur de toute vue personnelle, car s'il agit dans l'intérêt de sa fortune, ce n'est plus qu'un spéculateur affreux qui joue la vie des hommes à une loterie où il a seul à gagner; s'il agit dans l'intérêt. de son agrandissement, ce n'est qu'un ambitieux qui sacrifie à quelques jouissances passagères de l'orgueil tout l'avenir des nations ;

Si l'on ajoute à ce premier Irait le trait principal de

son caractère : c'est que celte abnégation n'est pas seulement passive, comme celle qu'on a droit d'attendre des vertus communes, et qu'elle réagit sur ses affections les plus innocentes et les plus naturelles; c'est que, du moment qu'il se lie au projet qu'il a conçu ou accepté, il brise en même temps tous les liens qui l'altachoient ailleurs; c'est qu'il cesse d'être tout ce que la nature et la société l'avoient fait, pour devenir, de son choix , l'instrument aveugle d'une fatalité qui ne reconnoît ni penchants ni devoirs; c'est que la distinction du bien et du mal s'efface à ses yeux pour faire place à une idée fixe dont le reste des hommes n'ont pas le secret ;

Si on lui tient compte de cette position tout à fait extra-sociale , où ses rapports sont réglés par des convenances inexplicables hors du monde que les circonstances lui ont donné, où il a besoin de transiger à tout moment avec des obligations nouvelles et inattendues, timide et obséquieux devant l'insolence, inquiet et réservé envers le courage , souple auprès de l'incapacité hautaine, complaisant avec le crime!...

Si l'on considère que , pour tout résultat de ses incroyables tentatives, il aboutit au ridicule s'il se laisse abattre par le découragement et la douleur; au supplice et à l'opprobre s'il échoue, comme cela arrive presque toujours; à la nullité et à l'oubli s'il réussit, comme cela n'arrive presque jamais;

Si, dans la chance presque impossible du succès, on pense que ces travaux ne tendent pour lui qu'à une situation équivoque et suspecte, où il est poui suivi jusqu'au tombeau de la haine des passions qu'il a déjouées , de la défiance et des embûches de celles dont il a sans le vouloir assuré le triomphe ; on conviendra

que ce rôle d'une extravagance sublime ne convient qu'à un insensé ou qu'à un grand homme, et que le plus parfait des conspirateurs tient presque également de l'un et de l'autre.

La force des événements , la nécessité des circonstances, l'entraînement irrésistible des premières démarches , la solidarité ineffaçable des premières affections, m'ont jeté pendant dix ans de ma vie dans la sphère agitée des conspirations. J'ai vu beaucoup de ces hommes qu'on appelle conspirateurs, et qui font profession , par goût ou par le malheur de leur destinée, de livrer une guerre occulte à l'ordre établi. En retranchant de ce nombre les ambitieux que le désappointement de leurs folles espérances a aigris contre tous les pouvoirs qui se passent d'eux ; les esprits vains et superbes qui s'irritent contre leur nullité , et que le dédain du parti vainqueur ulcère d'un besoin de vengeance incurable ; les aventuriers sans ressources qui embrassent toutes les causes désespérées pour tenir à quelque chose , et qui jouent des chances perdues d'avance pour fatiguer l'obstination de la fortune ; les caractères turbulents que le besoin d'une activité périlleuse consume sourdement, et dont la vie entière n'est qu'un laborieux suicide , varié par quelques péripéties éclatantes, je saurois à peine ce que c'est qu'un conspirateur si je n'avois été l'ami de Malet.

La nature avoit formé celui-là pour troubler le sommeil des tyrans. Elle lui avoit dit : Conspire, c'est ta vocation ; et il conspiroit comme on existe , comme on respire. Toutes les facultés de son organisation étoient à l'unisson de cette volonté dominante : une fermeté inflexible, une pertinacité infatigable, une trempe de

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courage à l'épreuve des persécutions et des tortures , une force physique à rompre du fer. Malet n'avoit pas une très-grande taille, niais elle éloit bien prise, ample, robuste, imposante. Ses épaules étaient larges et un peu voûtées comme elles le sont ordinairement dans les hommes de race militaire. Son cou étoit court , et sa tête grande dans toutes les dimensions; son front peu élevé, mais très-développé , blanc, pur, ouvert, sans rides. Son nez avoit les arêtes saillantes, le méplat Vaste et charnu, les narines épanouies d'un cheval impatient et fougueux. Sa bouche étoit épaisse et un peu proéminente, son menton rogné et anguleux, ses mandibules fortes et carrées, tous ses os énormes. Avec moins de finesse et d'aménité dans le regard , il ressembloit beaucoup à Pichegru. Il auroit pu poser pour son portrait. Il portoit, comme lui, imprimé dans tout son aspect le type du montagnard franc-comtois, qui est celui de certaines peuplades tartares et des Maïnotes d'aujourd'hui. On comprend sans peine qu'un tel homme ait été jeté dans le moule d'Agis et de Léoniclas.

Malet étoit noble. Je ne sais s'il n'étoit pas comte, il avoit reçu l'éducation de son rang. 13 en prenoit aisément les manières dans un certain monde, mais plutôt par condescendance que par sympathie, fia général, il recherchoit les gens simples, les habitudes bourgeoises, les conversations d'abandon. Il prenoit plaisir alors à S3 livrer, à s'ouvrir, à disputer; car son énergie brusque et tranchante se prètoit mal aux convenances d'une discussion méthodique. Il aimoit le jeu sans spéculation, sans calcul, pour s'émouvoir, pour s'agiter. *ll aimoit les femmes passionnément, mais d'une ardeur qui n'avoit rien de romanesque, et dont

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les objets passagers faisoient rarement lionneur à la délicatesse de son goût. Il disoit qu'il les avoit adorées toutes et qu'il n'en avoit chéri qu'une : c'étoit la sienne; et on verra qu'il avoit raison. Sa constitution athlétique, réglée par une volonté moins forte, auroit pu le porter à quelques excès; jamais à une faiblesse. Malet, dégagé des principes fixes qui le dirigeoient , seroit peut-être devenu criminel; il ne serait jamais devenu vicieux. Il n'y avoit rien en lui que de grand, et le vice est petit. Bonaparte, qui ne le craignoit pas, mais qui le haïssoit, chercha souvent à le surprendre dans des fautes de conduite ; il ne parvint pas même à couvrir ses injustices d'un prétexte. On n'eut pas de peine à le compromettre : on ne put pas l'accuser, et Malet est le seul martyr de la liberté dont la calomnie ait respecté le tombeau.

Malet avoit beaucoup d'esprit naturel , une certaine instruction acquise , de la facilité à s'exprimer quand il obéissoit à une émotion profonde. Il n'étoit d'ailleurs ni disert, ni éloquent. L'ascendant qu'il exerçoit dans un entretien animé , il le devoit à une expression brusque et naïve, quelquefois sententieuse, quelquefois grivoise, souvent énergique et pittoresque, dont la forme se gravoit facilement dans la mémoire. Son langage participoit de sa physionomie. Il étoit ferme , arrêté , résolu. Malheureusement pour ma gloire je n'étois pas assis à coté de lui pour entendre ses dernières paroles; mais ce qui m'en est parvenu aux extrémités de l'Europe semble dérobé à Plutarque. Deux jeunes gens très-spirituels l'ont fait parler dans un drame si vrai, qu'on le croirait écrit en présence des faits. Lahorie , avec son insouciance philosophique el sa cuisante ironie; Jîoulreux, avec sa candeur sen-

timentale et passionnée ; le logicien Picquerel , qui couvroit d'une apparence rustique et soldatesque une rare droiture de sens et une rare délicatesse de tact, auroient mérité, dans cette esquisse ingénieuse, une place plus large ; mais si les auteurs n'ont pas recueilli de la bouche même de Malet sa phrase concise, pleine, austère et mordante, ils l'ont certainement devinée. Il y a plus que du talent d'esprit dans une pareille rencontre , il y a du talent d'àme.

Je ne donnerai qu'un exemple du bonheur de soudaineté qui caracîérisoit quelquefois la repartie de Malet , parce qu'il met en jeu , sous son véritable jour, l'esprit de deux hommes dont la mémoire vivra éternellement. Un soir que le mouvement impétueux de la conversation avoit forcé le dernier retranchement de Foy, qui répugnoit , comme je l'ai dit , à toutes les levées de boucliers contre l'autorité militaire , il crut échapper, à son ordinaire , aux embarras de la discussion par une de ces figures épigrammatiques qui ne lui manquoient jamais , et dont sa physionomie dédaigneuse faisoit admirablement valoir le sel. « Il est o peut-être beau , dit-il , mais il est presque toujours » ridicule de faire l'office d'un levier quand on n'est » qu'une allumette. » — Avec une allumette , répondit » froidement Malet , on n'a pas besoin de levier ; on » ne soulève pas le monde : on le brûle. »

J'ai dit que Bonaparte ne redoutoit pas Malet. Il n'a pu l'apprécier tout entier que par sa dernière entreprise. Malet s'étoit retranché jusqu'alors contre le soupçon derrière son audace elle-même. A la \iolence de sa haine expansive, à l'indiscrétion peut-être affectée de sa colère , il auroit été difficile de lui supposer des projets gravement médités, un plan de conduite

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mystérieux et bien conduit, un but invariable vers lequel il tendoit plus directement que jamais quand la manifestation extérieure de ses sentiments ne déceloit qu'une opposition impuissante , évaporée en vaines paroles. Cet art, car c'en étoit un , de livrer toute sa pensée à la défiance , pour lui dérober une action lente, progressive et calculée, me paroît le chefd'œuvre du conspirateur. Il rappelle le stratagème de ce général qui couvre de feux son camp , pour tourner par des sentiers obscurs celui de l'ennemi, et y tomber inattendu comme la foudre.

C'est une question pour beaucoup de monde que de savoir quelle étoit l'opinion que Malet auroit ouvertement adoptée , s'il avoit eu à choisir entre toutes celles qui partageoient alors le pays. Ce n'est certainement pas une question pour moi , mais il s'agit de la poser exactement. 3Ialet avoit suivi le mouvement de la révolution avec toute la franchise de son caractère, avec toute la générosité de ses sentiments , en s'indignant contre les excès et les fureurs des partis, et en embrassant d'une loyale estime les opinions les plus opposées au succès de sa cause d'affection , quand elles portoient en elles des garanlics évidentes de bonne foi. Il ne parloit qu'avec respect des grandes victimes de nos désordres politiques; il professoit pour les Vendéens une admiration qui alloit jusqu'à l'enthousiasme : «Heureux Bourbons! disoit-il , le dévoue- » ment de la Vendée, c'est l'apothéose d'une dynastie! » Il blâmoit amèrement l'émigration, non parce qu'elle étoit un témoignage de fidélité à l'institution ancienne, niais parce que ce témoignage stérile n'avoit eu , selon lui, pour résultat que de déplacer le ressort d'un grand procès de famille , en livrant à l'intervention

toujours honteuse de l'étranger des intérêts dont la solution ne devoit appartenir qu'à notre courage. Il n'avoit point d'objections contre la monarchie constitutionnelle, qu'il regardoit comme un excellent gouvernement, et il fut un des premiers à souscrire à ce pacte d'alliance qui auroit suffi pour renverser l'empire , s'il eût été embrassé avec la même bonne foi des deux parts, condition essentielle d'un succès trahi par de folles et absurdes déceptions sur lesquelles j'aurai l'occasion de revenir une autre fois1. Malet , très-décidé , très-opiniàtre même , en tout ce qui constituoit le principe essentiel de sa pensée politique, concevoit mieux que personne combien la nécessité des événements peut amener de modifications indispensables dans les applications d'une idée spéculative , dans les pratiques d'une théorie. >>otre institution actuelle a donc perdu en lui un apôtre et un défenseur; mais sou rêve favori , c'étoit la république. Il avoit vécu pour une république idéale, c'est pour elle qu'il est mort ; et si la monarchie doit des regrets à sa cendre, si tous les partis lui doivent des hommages, les républicains seuls lui doivent un culte.

Au reste , et quel que fut le but politique de Malet, il devoit s'appuyer pour y parvenir sur une masse forte de volonté et d'action , qui s'y dévouât sans arrièrepensée , et qui apportât , dans ce contrat de vie et de mort que font les conspirateurs , une soumission sans

1 Je n'y reviendrai plus. Les circonstances actuelles ont résolu la question ; mais j'avois besoin de rappeler que ces pages sont du nombre de celles que j'ai publiées long-temps avant nos dernières révolutions. Le monde a pu changer d'aspect. Malet n'en changeoit pas, et ma conscience d'écrivain a été fidèle à sa mémoire,

réserve. On ne pouvoit , il faut le dire , chercher alors cette franchise de résolution que dans un parti, et ce parti étoit précisément celui que des expériences récentes avoient le plus universellement déconsidéré. La cause des jacobins étoit perdue quand Bonaparte arriva au pouvoir suprême , et il n'y arriva que parce qu'elle étoit perdue. Personne ne vouloit de la révolution comme on l'avoit faite, étonne supposoit pas que les jacobins pussent la vouloir autrement. Les projets de Malet, expliqués en apparence par les adhérents qu'il s'étoit choisis, n'avoient donc rien de redoutable. On le dédaigna comme le chef d'un club obscur où s'essayoit innocemment la palingénésie d'un système impossible. On ignora que la tradition des formes révolutionnaires s'effaçoit peu à peu dans les âmes qui l'avoient nourrie avec le plus de ferveur , pour faire place à une haine décidée et personnelle , qui , en désespoir de la vieille cause , s'attacheroit à toutes les causes où elle trouveroit des expectatives de triomphe et de vengeance. Le premier tyran venu auroit été bon au parti de la révolution contre le fils apostat de la révolution qui avoit tué sa mère. Toutes les opinions furent admises, moyennant qu'elles eussent une torche à brandir et un poignard à enfoncer. Le parti de l'ancienne dynastie étoit large encore dans sa base. On se transporta de bonne foi sur son terrain ; mais on s'y transporta avec armes et bagages, en poussant un cri de liberté qui parut être entendu. C'est là que la monarchie constitutionnelle se composa de concessions réciproques, douze ans avant d'être écrite dans la Charte. Cette alliance spontanée eut quelque chose de sublime. Si elle est jamais racontée par un philosophe , elle fournira des pages magnifiques à l'histoire. On se persuaderoit difficilement aujourd'hui que des

éléments si dissemblables eussent pu se fondre sans agitation et sans combat. Dans ce temps-là , ce fut chose aisée, parce que les passions politiques n'étaient pas encore arrivées à cet âge mûr de la spéculation , où toute la conduite des hommes de parti s'est savamment subordonnée à des combinaisons d'intérêt. Les opinions étoient encore dans leur verdeur et dans leur ingénuité; généreuses, parce qu'elles avoient leurs racines dans l'âme ; puissantes, parce qu'elles étoient jeunes ; indulgentes et miséricordieuses , parce qu'elles avoient été opprimées tour à tour. D'ailleurs , la tyrannie nouvelle tendoit , sans le savoir, à séparer de plus en plus, comme un jugement infaillible , toute l'ivraie du bon grain. Les ambitieux se tournoient vers la gloire ; les cupides, vers la fortune ; les lâches , vers l'obéissance ; les égoïstes , vers le repos. Il ne restoit dans nos rangs que ce qui avoit résisté à toutes ces épreuves , soit par conviction , soit par opiniâtreté, soit par désespoir; et les mauvaises vues se trahissoient d'elles-mêmes par l'indécision ou par la témérité de l'entreprise , par l'exagération ou par la méticulosité du conseil. Enfin , les pensées vraiment nobles se touchent toujours en quelque point ; et , comme nous trouvâmes d'abord , nous autres enfants perdus de cette monarchie dont nous n'avions connu que les malheurs et dont nous ne devions jamais partager que les périls , de vives et touchantes sympathies dans le cœur énergique des amants de la liberté, ils trouvèrent en nous une adhésion loyale aux sentiments que la révolution avoit développés , aux améliorations qu'elle avoit acquises. On fut étonné, en s'en tendant si aisément, de ne s'être pas toujours entendu, car on ne vouloit au fond que la même chose; et il en est toujours ainsi dans celte noble élite des partis

qui se dévoue pour eux , parce que c'est là que vivent toutes les vertus d'une nation tourmentée par les guerres civiles. Quand une cause a triomphé, ce n'est plus cela. Les passions honteuses qui se tenoient cachées durant le péril reviennent à surgir, étonnées elles-mêmes de palpiter d'un zèle qu'on ne leur connoissoit pas. Elles enveloppent, elles obsèdent le pouvoir; elles offusquent ses yeux inexercés de mensonges sur le passé , de chimères sur l'avenir; elles finissent par prévaloir sur la vérité ; elles refoulent , à force de honte , dans les âmes droites et sincères, les sentiments dont elles font parade ; elles réduisent le désintéressement et l'honneur à rougir de leurs sacrifices et de leur dévouement trompé. — Alors l'illusion passe , et tous les enthousiasmes de la vie ont besoin d'illusion , comme l'amour.

Les cas réservés des transactions politiques de ce temps-là étoient en petit nombre ; et quand il devenoit indispensable de les aborder, c'étoit avec une bonne foi si large que jamais les débats qui en résultoient n'ont dégénéré en dissentiments et en aigreur. Je me souviens que la couleur et l'inscription du drapeau d'une armée insurrectionnelle qui , par parenthèse , n'existoit pas , donnèrent un jour occasion à une de ces polémiques verbales qui finissent quelquefois par être chaudes et bruyantes, même quand elles n'ont rien de haineux. L'éclat de cette contestation d'étourdis troubla le repos de Malet , qui travailloit dans son cabinet ; il sortit : « Eh » bien! messieurs , dit-il, où est la difficulté qui vous » embarrasse ? Il ne s'agit entre nous ni de choix ni de » préséance. Le drape m fraoçois est blanc aux flammes » tricolores; il porte d'un côté: Vive le Roi! de l'au- » tre : Vive la liberté ! et Qui m'aime inc suive! » La discussion finit là.

L'intérieur même de la famille de Malet offroit ml exemple remarquable de cette unité de volonté des grandes âmes que ne peuvent ni détruire ni altérer des différences de sentiments qui paroissent inconciliables entre lésâmes vulgaires. Mademoiselle de Joussaud , devenue madame de Malet , et sortie comme son mari des rangs de la noblesse , avoit été destinée au couvent. Elle avoit puisé dans sa première éducation , dans celle de l'état sévère auquel elle étoit réservée , et surtout dans son cœur, des idées fortes et sérieuses, pleines de naïveté , de désintéressement et de grandeur, mais qui se rattachoient plus ou moins aux formes et aux souvenirs de l'ancienne institution ; elle étoit dévote et aristocrate , mais sans superstition et sans orgueil , au milieu de ces conciliabules turbulents où venoient éclater toutes les passions de la jeune France; et elle n'y inspiroit qu'admiration et respect. .Madame de Malet, que nous venons de perdre, et que nous pleurons toujours, n'avoit jamais été ni très-belîe ni très-jolie. Elle étoit charmante. La souplesse gracieuse d'une taille divine, inccssu paluh dca , relevée par (oui ce que l'élégance de la toilette peut ajouter à l'élégance des manières , entraînoit tous les cœurs après elle. On sentoit à la voir qu'elle avoit des droits à commander , et qu'elle ne les résignoit que par un effort sublime de sa raison. Son teint, même clans sa jeunesse , manquoit de fraîcheur et de vie. Un faux trait remarquable dans l'œil jetoit sur ses traits je ne sais quoi de mélancolique et de sinistre, comme le pressentiment habituel d'un avenir tragique, et cette expression fascinoit l'âme. Le son de sa voix , pur, ferme et pénétrant , contribuoit à entretenir l'effet de cette première émotion. Inaccessible d'ailleurs à toutes les foiblesses d'âme qui accompagnent dans son sexe

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une vie pleine d'agitations et de hasards , il n'y avoit rien d'une femme dans sa participation aux projets de Malet. Si elle avoit une objection contre le danger, c'est quand il lui paroissoit inutile. Elle n'en avoit jamais contre la mort. La catastrophe de Malet trouva en elle la digne veuve d'un grand homme. Tendre épouse et tendre mère, elle a sans doute versé bien des larmes dans le secret de sa longue prison; personne ne les a vues. Il lui en coùtoit peu de renoncer aux joies du monde ; je doute qu'elle ait souri une fois, si ce n'est à son fils ; mais son austérité devint plus solennelle encore sous le deuil d'un héros. On n 'avoit pas besoin de voir dans ses mains l'urne de Pompée pour reconnoître Cornélie. Aussi Napoléon l'apprécia dignement : il lui laissa des fers. Il est probable toutefois que le nom de madame de Malet n'occupera jamais une ligne dans l'histoire : et je l'avoue , si' je pouvois attacher quelque importance à mes souvenirs écrits , c'est aujourd'hui seulement que je voudrois les fixer d'une manière immortelle. Il arrivera un jour peut-être où le génie de Malet , ressuscité par une muse nationale, apparoitra sur notre théâtre pour dévouer la tyrannie à l'exécration des siècles. Que le poète n'hésite pas alors à secouer les lisières de la tragédie de collège et d'académie ; qu'il ne craigne pas, comme Voltaire , de placer la noble image de Porcie à coté de celle de Brutus; et si quelque chose encore manque à son inspiration , ce ne sera pas le modèle. Celle de Piutarque et de Shakspeare n'est pas allée plus huit.

Tous les officiers qui entouroient immédiatement l'adjudant général se ressentaient de l'influence de cette finie puissante , et concouroient plus ou moins à ses desseins, soit par une volonté agissante , soit par des dis-

positions assurées que le premier événement devoit mettre en œuvre. Aucun n'étoit plus propre h jouer un rôle remarquable dans l'exécution , aucun surtout n'avoit pris plus d'ascendant en théorie dans ces spéculations aventureuses , que le premier adjoint de .Malet , le chef de bataillon Oudet, depuis major et colonel de différents régiments, et mort à AYagram , le 6 juillet 1809 , après avoir été fait général de brigade et baron sur le champ de bataille.

Au moment de parler d'Oudet , je sens que ce que j'ai à en dire sera suspect d'enthousiasme et de préventions romanesques à la plupart des lecteurs. J'ai besoin d'affirmer que j'ai repris à froid ces pages depuis si long-temps écrites , que je les ai relues avec cette impassibilité que donne une longue insouciance expérimentale , une longue habitude de retour réfléchi et quelquefois dérisoire sur les déceptions de ma jeunesse , une envie sincère de témoigner en faveur de la vérité sur les personnes et sur les choses , et un désintéressement absolu de craintes et d'espérances. J'ai besoin d'exprimer combien je suis convaincu que l'impartialité ne fut jamais plus requise que dans la biographie d'un homme qui n'a presque point laissé de nom à l'histoire , qui ne sera connu que par je ne sais quels lambeaux de mémoires apocryphes et sans autorité, ou par quelques traditions contemporaines que la mort emporte tous les jours , et dont je ferois foi tout seul devant une génération préoccupée de tant de réputations mieux constatées ou mieux servies , si ces pages survivoient quelques moments au peu de moments que j'ai à vivre. C'est bien pénétré de cette obligation consciencieuse , bien loin des allusions admiratives de ma sensibilité de jeune homme, bien loin du prestige qui a fasciné mes

premiers jugements , c'est sur une fosse fermée depuis vingt ans que je viens déposer ces derniers hommages d'un souvenir qui n'intéresse presque plus personne chez les vivants , et qui n'aura aucun crédit dans la postérité. J'y aurois même renoncé tout à fait s'il n'en sorloit une considération morale qui, pour être assez vulgaire , n'en est pas moins digne de méditations : c'est que , dans la destinée du génie comme dans toutes les destinées de ce monde , la fortune joue son rôle , et que les grands caractères et les grands talents doivent moins le lustre qui les environne à eux-mêmes qu'au hasard ; c'est que les renommées complètes résultent moins d'un concours extraordinaire de facultés complètes que d'un concours favorable d'événements ; c'est que la nature n'a pas tout fait pour un grand homme quand elle lui a formé l'organisation d'un grand homme, si elle ne l'a aussi fait heureux , dans l'acception que le monde donne à ce mot. On sent bien qu'il ne s'agit pas ici de son acception philosophique , car alors il resteroit à savoir jusqu'à quel point la célébrité la plus désirable est compatible avec le bonheur. C'est une autre question.

Il faut d'abord épuiser celle-ci , car je ne me dissimule pas que ce chapitre finira comme une préface. « Après ?» disent les hommes qui disent comme les enfants. « A quoi cela devoit-il aboutir , et quels étoient » les projets de vos amis? Quel intérêt imaginez-vous » nous faire prendre à cet officier dont vous laissez ici » l'histoire suspendue , si vous ne nous rattachez à lui » par quelque motif d'affection ? »

Ce qu'il vouloit, j'avouerai d'abord que je ne le sais pas positivement, et que je doute jusqu'à un certain point qu'il Tait su positivement lui-même; car il est du propre de ces résolutions magnanimes et extrêmes de

laisser la plus grande part de leurs résultats aux événements et à la fortune. Hélas ! sait-on ce que l'on veut? Ce que je sais à n'en pas douter , c'est que jamais âme plus forte et plus bienveillante ne se livra plus passionnément au bonheur des hommes. Quant à ses moyens d'exécution , au détail de ses entreprises , à leur développement commencé , à leurs conséquences positives et vivantes , il ne faudra pas les chercher ici. Je n'ai ni le pouvoir ni la volonté de les expliquer, et toute ma réponse sera dans un mot , qui est , à la vérité , pour toutes les questions possibles la plus irréplicable des solutions : qu'importe ?

Qu'importent, dans l'état actuel des sociétés, les effets d'un dévouement individuel, aussi intense, aussi actif, aussi puissant qu'on le suppose? Par quel miracle, et en quelle étrange circonstance pourroient-ils prévaloir contre les lois éternelles qui régissent tout ce qui existe , et qui rendent la dissolution progressive des corps politiques aussi infaillible que celle des formes de l'être matériel? Comment parviendroient-ils à empêcher, à retarder l'anéantissement d'une civilisation cadavre dont l'âme s'en est allée? Chez les peuples vieillis, l'abîme de Curtius ne se referme plus, et celui qui s'y jette est une dupe,

Et puis qu'est-ce qu'une conspiration quand elle n'a pas remué le monde , et qu'elle ne lègue pas un nouvel ordre de choses aux siècles à venir? Un marnais drame sans plan et sans dénouement; une représentation imparfaite arrêtée à la première scène, parce que les acteurs ne savoienl pas leur rôle, ou que le public rebute u'a pas voulu attendre la fin, et qui ne mérite pas même les honneurs de la parodie.

Qu'est-ce qu'un homme de génie qui a manqué sa

vie? Qu'est-ce pour la postérité que Je Milton inconnu, le Hampden obscur du cimetière de Gray, sinon une fiction de poète? — Que seroit Malet lui-même, autre chose qu'un tapageur de nuit échappé de la salle de discipline pour fomenter une sédition de caserne, si sa mort n'avoit jeté un lustre ineffaçable sur sa vie? Otez-lui l'auréole immortelle que le feu de la plaine de Grenelle a tracée autour de sa tète, et votre génération raisonneuse va le reléguer à Bieêtre !

« En dernière analyse, ajoutera-t-on , las du monde » positif de l'histoire que votre scepticisme maussade » vous fait trouver plus ridicule encore que celui de » la vie privée , vous avez cherché à vous consoler » dans des apothéoses fantastiques de la petitesse de » nos grands hommes, et du néant de nos réputations. » Si le nom de votre Oudet ne réveilloil dans le souve- » nir d'une génération encore virile des souvenirs de » bravoure et de vertu militaire auxquels vos éloges » ne pourroient rien ajouter, on seroit tenté de le re- » jeter avec dédain au rang des personnages imagi- » naii'es de vos romans oubliés... »

Ou'iMPORTE?

Jacques- Joseph Oudet, dont il est question ic étoit né à Maynal, village aux environs de Lons-le- Saulnier, département du Jura, d'une famille honorable et aisée. On l'avoit destiné au barreau ou à l'église, et des études fortes le préparaient à se montrer avec éclat dans l'une ou l'autre de ces carrières, quand la guerre lui en ouvrit une troisième , pour laquelle il étoit essentiellement fait. Il partit comme volontaire dans un des premiers bataillons du Jura avant d'avoir atteint sa dix-septième année , et gagna ses grades sur le champ de bataille. Chacun d'eux lui coûta de graves blessures qui jetèrent de longs intervalles dans ses services, et diminuèrent, à chaque degré d'avancement qu'il obtenoit , les chances de son avancement progressif. Bonaparte, qui l'avoit particulièrement connu, qui avoit apprécié son courage et son caractère, et qui le nommoit quelquefois avec une estime froide et boudeuse, le trouva parmi les chefs de l'opposition militaire lors de son avènement au consulat. Il n'est peut-être personne dans l'armée qui n'ait entendu parler de cet officier supérieur qu'on vit sortir des rangs quelques jours avant la bataille de Marengo , et s'avancer jusqu'au cheval du consul : « Que voulez-vous? » lui dit celui-ci. — Je veux m'assurer par mes yeux,

» répondit-il, que tu es en effet ce Bonaparte avec » lequel nous avons conquis l'Italie , et non pas un im- » posteur paré de son nom pour opprimer la Républi- » que et assassiner la liberté. » Cet officier étoit Oudet. Peu de temps après, il eut la cuisse percée d'une balle et le bras fracassé par un biscaïen. Contre toute ispérance, il guérit sans amputation, mais il ne rentra dans aucun corps. On exerça envers lui cet ostracisme des états-majors qui n'étoit qu'une espèce de mise en surveillance honorifique. On le fit adjoint de Malet, comme pour concentrer des éléments dangereux, mais dont la cohésion n'augmentoit pas la nuisibilité , sur un point connu , facile à observer, et d'ailleurs assez éloigné du mouvement des masses. C'est ainsi qu'on place les magasins à poudre hors de l'enceinte des villes. Ce rapprochement fut, au reste, d'un tact bien judicieux ou d'une prévision bien extraordinaire. Certainement l'histoire elle-même ne réunira jamais deux noms plus dignes d'être ensemble.

L'extérieur d'Oudet n'a pu s'effacer de la mémoire d'aucun de ceux qui l'ont connu. Parmi les innombrables variétés de la physionomie humaine, il n'y en a peut-être point qui se soient distinguées par une spécialité plus saisissante. Ce que l'on remarquoit en lui, c'étoit moins la mâle élégance d'une taille robuste, mais svelte et bien prise; c'étoit moins la régularité d'une figure noble et douce, que l'harmonie expressive qui résultoit de l'ensemble de ses formes , de ses traits et de sa physionomie , et qui éveilloit du premier abord dans tous les cœurs un sentiment de bienveillance, de tendresse et de soumission. Cet ascendant n'a rien de chimérique; il n'est point d'homme qui ne l'ait senti plus ou moins dans l'âge des premières im-

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pressions, et qui ne se souvienne de l'empire que prend alors sur l'âme une de ces combinaisons particulières et caractéristiques de linéaments et de signes , indifférents quand ils sont isolés, pleins de séduction et de puissance par le seul fait de leur sympathie; le mouvement d'une boucle de cheveux, le pli d'un angle de la bouche , le jeu piquant d'une tache ou d'une cicatrice sur la blancheur de la peau ; mais en Oudet, cet ascendant tenoit du prestige, parce qu'il agissoit sur presque tout le monde avec la môme facilité. Essentiellement doux , obligeant , poli , incapable de s'irriter contre une idée fausse ou stupide qui n'excitoit que sa pitié, profondément respectueux pour toutes les erreurs sincères, il n'a peut-être pas eu trois duels en sa vie , et chacun de ses duels lui a donné un Séide. Il savoit très-bien à quel point il porloit ce privilège de fascination, et il mettoit quelque coquetterie à l'exercer sur les organisations les plus froides ou les plus réfractaires. Je l'ai vu passer des heures entières à la ménagerie du Jardin des Plantes, les yeux fixés tour à tour sur la loge des différents animaux sauvage?. Ouand nous emmenions notre lion , l'autre rugissoit de douleur : il avoit reconnu son égal ou son maître.

Je soupois tous les soirs , en ce temps -là , du potage modeste de l'étudiant , dans un mauvais petit café de la rue des Marais, qui étoit tenu par un bonhomme nommé Putode. G'étoit le rendez-vous des romantiques de l'époque , espèce de parias littéraires qui n'avqienî ni drapeau, ni chef, ni journaux, ou qui n'étoicnt nommés dans les journaux que pour y être immolés tour à tour à ces sublimes génies du Directoire et du Consulat, dont on ne parle plus. Comme il ne m'éloit guère permis, dans ma position d'écolier,

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d'approcher d'autres gens de lettres que Marie-Joseph Chénier, aussi indulgent pour les jeunes gens studieux qu'il étoit dédaigneux et amer avec les auteurs en titre, je rccherchois les hommes dont je parle de préférence à toutes les célébrités contemporaines, parce qu'ils étoient pauvres, indépendants et fiers. Là se trouvoit Ésope-Desorgues, l'Apollon le plus difforme qui ait jamais manié la lyre, espèce de Tyrtée bossu, qui n'a jamais eu de chants que pour la liberté; génie naïf tout créé pour les solennités d'une république, et dont les muses impériales auroient fait aussi un Pindare , s'il s'étoit dévoué au vainqueur. Il est mort à Charenton , dans les accès d'une monomanie que certains grands dignitaires du libéralisme privilégié trouveront certainement fort bizarre. L'insensé s'imaginoit que Bonaparte étoit un tyran , et il le disoit à tout le monde! — Là se trouvoit le bon Villetard, jeune talent plein d'espérance , àme civique et romaine, dont un profond ressentiment des maux de la patrie , dont m\ spleen austère, mais actif et dévorant, anéantit, le germe puissant dans sa fleur. — Là se trouvoit Théophile Mandar, le Las-Casas du 2 septembre , organisation géante dans un corps de pygmée, écrivain indigeste , orateur abrupte , improvisateur incohérent et fougueux, mais éloquent et inspiré, qui répondoit aux sarcasmes de Danton sur l'exiguïté de sa taille : « Il n'y a rien de plus mince qu'un éclair, et de plus » petit qu'une étincelle! » — Là se trouvoit Moussard, l'auteur hétéroclite de ce poème de ta LibeHéidè, dont les milles dizains finissent tous par le même mot , et qui, malgré la contrainte (pie lui imposoit ce thème baroque , et en dépit du ridicule qu'il a jeté sur toute sa conception, étonne quelquefois la pensée par des

élans dignes d'un meilleur cadre et d'un meilleur poète. — J'aimois à y trouver surtout ses deux habitués les plus assidus , cet excellent Bonneville , le cœur le plus simple et le plus exalté que j'aie connu de ma vie , avec son imagination de thaumaturge et sa science de bénédictin , sa faconde de tribun et sa crédulité de femme, son éducation d'homme du monde et ses mœurs d'homme du peuple; et puis le vieux Mercier, plus original encore dans son langage que dans son style , phrasier sententieux et ampoulé, mais hardi et piquant; néologue hasardeux, mais pittoresque, dont la pensée , souvent commune , sembloit presque toujours rajeunie par la nouveauté de sa forme. — Qui n'a pas vu Mercier, avec son grand chapeau d'un noir équivoque et fatigué, son habit gris de perle un peu étriqué , sa longue veste antique , chamarrée d'une broderie aux paillettes ternies relevées de quelques petits grains de verroterie de couleur, son jabot d'une semaine, largement saupoudré de tabac d'Espagne, et son lorgnon en sautoir? Après sa haine prononcée pour Newton , Racine et Napoléon , rien ne le préoccupoit davantage, au moment dont je vous parle, que son enthousiasme pour Lavater. Sa manie la plus familière, car il en avoit bien d'autres, étoit de juger de la destinée des hommes d'après les règles de la physiognomonie, et nul n'approchoit du modeste sanctuaire où il rendoit ses oracles sans être exposé à lui fournir le critérium de quelques aphorismes de la science.

C'est dans cette étrange société que je m'avisai d'introduire un jour Oudet, qui n'y étoit connu de personne. Il salua et s'assit. Mercier l'envisage , le regarde plus fixement , le contemple , et se levant ensuite avec la majesté gourmée de la Convenlioa et de l'Institut :

«Jeune homme, dit-il, parcours, puisqu'il le faut, » la carrière que la nature t'a ouverte; mais, au nom » de tous les nobles sentiments qui ont fait palpiter » ton cœur, au nom de tes parents que tu as tendre- » ment aimés, au nom de ta première maîtresse que » tu n'oublieras jamais, au nom de tant de sang qui » a été inutilement répandu pour la patrie, respecte » la liberté ! » Ce ne sont pas là ses propres expressions; mais je suis bien sûr d'en rendre le sens. Je ne peindrai pas le mouvement sympathique et approbateur qui se manifesta dans l'assemblée , l'étonnement enfantin de Bonneville , le rire à peine comprimé d'Oudet, que retenoit le respect des bienséances. «C'est » Mercier , lui dis-je en me penchant à son oreille , » Mercier qui te devine ; car il n'a jamais entendu par- » 1er de toi. » Cette anecdote de peu d'importance a toutefois quelque chose de caractéristique. Elle peut donner une idée de cet effet de la physionomie d'Oudet, que je n'ai pas entrepris de définir , parce qu'aucun objet connu de comparaison ne sauroit l'exprimer. C'est cet effet lui-même , mesuré sur l'impression subite, sur la sensation extemporanée d'un homme dont le goût et le jugement sont , à la vérité , fort suspects , mais auquel on ne refuseroit pas, sans injustice , le tact de la sensibilité et peut-être celui du génie.

Je décrirois un à un tous les traits d'Oudet, qui me sont parfaitement présents , que je ne me flatterois pas d'avoir reproduit en rien la moindre apparence du modèle. Il y a autre chose que des traits dans de certaines figures d'homme, et c'est cela qui ne se peint jamais.

Les bksiurcs dont son corps étoit cicatrisé avoicnt éj argué son visage, A \ eine un co ip de sabre , en par-

tageant sa lèvre supérieure , y avoit laissé une légère trace qui coupoit verticalement sa moustache , et que l'adresse obligeante d'un artiste minutieux et coquet n'ajusterait pas mieux dans un portrait flatté. Ses yeux, d'un bleu vague , ombragés de larges sourcils qui les recouvraient quelquefois tout entiers , avoient quelque chose d'inquiet et de confus , comme une idée encore insaisie , et qui attend d'éclore : mais si le feu de la pensée ou du sentiment venoit à s'éveiller dans leur foyer éteint , il s'illuminoit soudainement par une sorte d'opération électrique. Soit que son âme s'élançât tout à coup sur ce tableau vivant pour s'y montrer à découvert , soit que sa pupille eût , ainsi que je l'ai pensé quelquefois , la rétractilité de celle de l'aigle , on voyoit cette taie opaque et nébuleuse s'éclaircir , s'enflammer d'une lumière limpide, et, selon qu'il étoit ému, lancer des rayons ou la foudre. Alors son succès étoit assuré. Il devenoit , tant que duroit cette impression , le plus séduisant des dialecticiens ou le plus impérieux des sophistes. Une fois qu'elle étoit passée, tout rentrait dans son étal naturel; le voile retomboit sur sa prunelle , le sourcil sur sa paupière , comme le nuage sur le soleil ; et si on lui rappeloit plus tard l'entraînement que cette illusion avoit produit, il ne répondoit que par le rire immodéré d'un enfant rendu à toute sa simplicité, et qui a été un moment, à son insu, possédé par un dieu.

Quoique personne ne se soit plus empressé que moi de îf'ronnoître et d'admirer la noble éloquence du général Foy; quoique le premier témoignage que j'en rendis, dans un temps où la tribune ne s'enorgueillissoit pas encore de ses paroles, ait été accusé aussi de prévention M de fantaisie; quoique d'anciens amis d'o-

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pin ion , qui doivent se trouver en assez grand nombre parmi mes lecteurs, n'aient pas oublié que, cette foislà du moins , ils furent obligés de souscrire à ce qu'ils appeloient les hyperboles ordinaires de mon enthousiasme , je n'ai pas la prétention d'obtenir aujourd'hui plus de créance en assurant que l'idée la plus élevée qu'on puisse se former de l'art de parler aux hommes pour les émouvoir et les instruire n'approche en rien du sentiment que laissoit à ses auditeurs une improvisation d'Oudet. Je ferois probablement naître une défiance trop légitime en ajoutant que j'ai entendu souvent Oudet à côté de Foy , et que c'est du temps où tous les jours je les entendois tous les deux que j'ai conçu celte opinion. Je prêterais même peu de crédit à mon jugement en l'appuyant du jugement de Foy, qui étoit, sur ce point, sincèrement d'accord avec le mien , puisqu'on ne manquerait pas d'attribuer avec quelque vraisemblance à la modestie d'un grand homme la déférence dans laquelle je n'ai vu que l'expression d'une conviction profonde. Je n'attache donc à ce que j'ai à dire de l'éloquence d'Oudet qu'une importance tout à fait relative à ma conviction personnelle , que j'ai besoin d'exprimer sans doute, mais qu'il m'est fort indifférent de faire partager aux autres.

L'éloquence d'Oudet n'avoit rien de cette verve de sarcasme, de cette Apre fermeté de logique, de cette puissance pénétrante de raisonnement qui caractérisent cel'e de Foy. Son caractère, à elle, c'étoit une intelligibilité universelle, une clarté pleine et pure qui ne laissoit point de place à l'indécision, point d'incertitude à la pensée; c'étoit une facilité merveilleuse à épancher, à répandre les idées sous les formes les plus perceptibles à toutes les organisations, sons les figures

les plus lucides et les plus flatteuses , dans un style fluide, insinuant, abondant sans profusion déplacée, aisé comme l'émission d'une de ces persuasions de l'âme qui se communiquent aux écoutants par un effet inexplicable de sympathie; c'étoit le secret de faire entendre à tous ce langage intime qui semble n'être pour chacun qu'un écho harmonieux des idées conçues dans sa propre intelligence; c'étoit, pour me servir d'une expression qui paroît grotesque au premier abord, et qui n'est ici que vraie , l'art de répéter d'avance à tout le monde ce que tout le monde croyoit avoir senti, ce que tout le monde auroit voulu dire ; c'étoit cette munificence féconde des trésors de la parole qui tenoit toutes les passions suspendues dans le charme d'entendre; c'étoit ce prestige entraînant et dominateur d'une voix humaine , inspirée de haut , qui vibroit encore dans l'oreille de madame de Staël quand elle me disoit , en 1815 : «J'ai connu, j'ai entendu, je crois entendre » encore Mirabeau ; mais je n'ai rien entendu qui ap- » prochàt du langage de ce jeune officier de volontaires. » Ce seroit mal juger celui-là que de le nommer élo- » quent. C'étoit l'éloquence elle-même ! »

]N 'oublions pas une circonstance que je crois propre à donner une mesure encore plus complète des facultés oratoires d'Oudet. Il ne m'est pas arrivé une seule fois de l'entendre dans un auditoire composé de plus de trente personnes. Davantage, il étoit rare qu'il fût agité alors de ces émotions véhémentes qui soulèvent l'âme en présence de la haine et de la mauvaise foi, et qui agissent sur l'orateur indigné avec plus de pouvoir que la flûte de Gracchus. Il n'ai oit là pour juges que des amis déjà pénétrés de ses desseins, animés de ses résolutions, et plus ou moins décidés à le suivre à la gloire

ou à la mort. Les obstacles qui lui restaient à vaincre , c'étaient la divergence de quelques opinions égarées , la tiédeur des foibles, l'emportement irréfléchi des imprudents, l'impatience effrénée des fanatiques. Tout cédoit d'ailleurs sans effort aux impulsions qu'il daignoit donner. Qu'eût-il été a la tribune aux harangues, au Champ-de-Mars, au Mont-Sacré , devant une armée ou devant un peuple?

Oudet ne pouvoit être comparé à Foy dans le nombre et l'intensité des connoissances qui font l'homme instruit. L'éducation de Foy, dirigée vers les études exactes qui étoient la base de son état et la clef de sa fortune militaire , touchoit de toutes parts à une foule de questions scientifiques qu'il avoit été obligé souvent d'examiner, et que la tendance naturelle de son esprit lumineux, conséquent et méthodique , le portoit souvent à approfondir. Oudet ne savoit que le nom d'une partie des choses sur lesquelles s'étoieut nécessairement exercées l'aptitude intelligente et la vive sagacité de l'autre. Saisi d'ailleurs par des passions qui n'étoient pas toutes aussi irrépréhensibles que celle de la gloire, et , dans les moments de relâche que lui donnoit a toutes les campagnes l'infaillible événement de ses blessures , épris de sa vie casanière , de ses fleurs , de ses champs, de l'oisiveté et du sommeil; doué plutôt qu'enrichi de savoir , il devoit moins ce qu'il savoit à l'àpreté d'un travail soutenu qu'au bonheur d'une espèce d'instinct. Quel que fût cependant son désavantage apparent sous ce point de vuje , il n'est peut-être jamais arrivé qu'Use trahît à l'application de ses idées, parce que la faculté d'investigation avoit en lui toute la netteté d'un sens qui se révèle. Si le nom d'une découverte nouvelle des sciences humaines venoit à frapper

pour la première fois son oreille , il n'y voyoit qu'une acquisition assurée sur laquelle il pouvoit arborer sans crainte le pavillon de reconnoissance ou de conquête. Il s'avançait dans le monde de la pensée à la manière d'un navigateur expert, dans une mer qui ne lui est connue que par prescience. X-ous le perdions de vue un jour, une semaine, un mois; mais quand il reparoissoit, il venoit de faire le voyage de Colomb : il avoit touché aux limites d'un autre univers. Quelquefois la question qui avoit suscité cette exploration immense ne se présentoit plus; et alors elle tomboit , avec toutes ses solutions , dans le vaste trésor de sa mémoire. Si une de ces idées imprévues que la discussion fait éclore alloit jamais la réveiller, leur assimilation n'étoit pour lui que l'œuvre d'un travail instantané, que l'échange de quelques inductions achevoit de féconder et de mûrir. Un système entier qui auroit dignement couronné les laborieuses études d'un grand homme se composoit subitement dans son intelligence , et se manifestoit hors de lui avec la hardiesse et la fraîcheur d'une création complète. Quand on nous avoit laissés seuls ensuite dans nos promenades rêveuses , et quand je lui demandois pourquoi il m'avoit dit , quelques heures auparavant , qu'il n'entendoil rien à ces matières , il me répondoit avec son rire ingénu : « Parce que je n'y » enlendois rien. »

La première éducation d'Oudet avoit cependant embrassé quelques études spéciales. Personne ne possédoit mieux l'histoire politique çj, militaire des peuples. Nul officier n'étoit plus versé dans toutes les parties de la lactique <'t de la stratégie. I a théorie et les modèles de l'art oratoire ne lui étaient pas moins familiers que sa pratique. Il ne parlait de rien plus éloquemment (pie

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de l'éloquence , dont il connoissoit tous les chefsd'œuvre, dont il pouvoit citer tous les exemples, et qui fournissoit abondamment à toutes ses improvisations les allusions les plus brillantes et les plus inattendues; mais, à part quelques moralistes et quelques poètes, il faisoit peu d'estime de la littérature écrite. Ln jour que je lui avois exprimé le regret de rester froid , en dépit de moi , à la lecture de ces orateurs qui étoient pour lui l'objet d'une admiration si vive : « C'est que lu ne les as pas entendus,» m'écrivoit-il. « Rappelle-toi la » réponse d'Eschine à un admirateur de Démosthènes. » L'éloquence traduite en lettres alphabétiques n'est » que l'ombre de l'éloquence. Le génie de l'homme est a dans sa parole. Le Dieu fait homme, c'est le Verbe. » La pensée a perdu tout ce qu'elle avoit de divin » quand elle a été prisonnière dans un tuyau de plume » et noyée dans une écritoire. •>

Avec ce principe ou avec cette prévention, il n'est pas étonnant qu'Oudet, préoccupé d'ailleurs de projets hasardeux et surtout de passions romanesques dans lesquelles son âme s'intéressoit toujours tout entière, n'ait rien laissé qui puisse conserver son nom à la postérité. Ses lettres même se ressentent de la précipitation impatiente d'une pensée soudaine et d'une inspiration simultanée dont la lenteur des procédés matériels de l'écriture incommode l'essor ; et leur franc-parler téméraire en rendoit d'ailleurs la possession trop périlleuse pour qu'il en dut rester autre chose que de foibles vestiges. Ce qui en est tombé entre mes mains se réduit à de rares lambeaux entre lesquels je ne peux pas choisir, et qui ne mérileroient pas «prou y attachât le moindre intérêt, s'il n'avoil été dans la destinée d'Oudet d'attacher l'empreinte de son caractère à tout ce qu'il

a touché , même quand il oublioit d'y attacher celle de son génie.

Il félicite un ami sur la naissance d'un enfant : « Parle- »moi de ta fille, dit-il ; j'aime ta fille, je la caresse avec »toi. Grandit-elle? Quel âge a-t-elle maintenant? Com- »> mence-t-eîle à bégayer ton nom ? Que son sourire doit «être gracieux! que sa vivacité doit être charmante! » Une mère n'auroit pas oublié ces détails. 11 se plaint ensuite de la rigueur de son sort, qui l'a privé de ces plaisirs en le livrant à une vie turbulente et pleine d'anxiétés; il se défend de l'ambition, qui est toujours, selon lui , « une erreur de l'esprit ou un crime du » cœur. » Il songe à son toit natal, à ses humbles douceurs , au bonheur qu'il pouvoit goûter aussi près d'une femme et d'un berceau. « Mais, ajoute-t-il, depuis que «j'entends, du fond des tombeaux où tant de héros re- » posent oubliés, une voix jeter ce cri d'indignation : «Restez dans le néant, générations futures! vos lâches «aïeux, le front suppliant, ont demandé pour vous l'op- «probre et des fers!.. . » depuis ce temps, mon ami, j'ai «connu d'amers regrets, et j'ai renoncé à l'espoir d'ap- » peler à la vie ceux que je ne pourrois former à l'indé- «pendance!.... »

Cette lettre , du l\ vendémiaire an XI , est datée de Rhé, où le reste des républicains dissidents et inflexibles avoient été jetés à la suite du 3 nivôse, et que l'on avoit choisie pour la garnison d'Oudet, avec l'intention peu déguisée de le perdre; combinaison passablement grossière, en vérité, pour une police qui n'étoit que trop habile ! En effet, Oudet sortit de l'île de Rhé pour l'exil, et, à quelques perfides inductions près qu'il faut laisser retomber sur le compte de la malveillance, il étoit signalé avec une exactitude si pittoresque dans les

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révélations à double fin de Méhée , que la tyrannie la moins soupçonneuse ne s'y seroit pas méprise : « Le » chef que vous m'engagez à vous faire connoître, » dit celui-ci h sir Francis Drake1 , « est un homme de vingt- » huit ans, d'une taille et d'une figure distinguées. Sa » bravoure passe ce que je pourrois vous dire. Il parle » avec grâce et écrit avec talent. Les républicains ont » en lui une telle confiance qu'ils le voient, sans la » moindre inquiétude, dîner chez le premier Consul » quand il quitte son corps pour venir à Paris, et faire » sa cour aux dames les plus répandues au pa'ais con- » sulaire : voilà comme les républicains le considèrent. » Si vous vouliez que j'ajoute à ces traits celui que je » crois avoir distingué en lui, c'est qu'il est d'une am- » bition démesurée, et qu'il se moque autant des répu- » blicains que des royalistes, pourvu qu'il arrive à son » but. Je crois avoir gagné sa confiance en alfectant , » tète à tête avec lui , une morale beaucoup moins sé- » vère que celle dont il se pare en public. Le premier » Consul fait tout pour se le concilier; mais il n'y au- » roit pour cela qu'un moyen qui convînt à l'autre , ce » seroit de lui céder sa place. »

Je l'ai déjà dit, les fragments de la correspondance d'Oudet que j'ai rapportés tout à l'heure, si remarquables qu'ils soient peut-être, ne vaudraient certainement pas la peine d'être cités, quand il s'agit d'Oudet, s'ils n'étoient propres à faire apprécier, sous un autre rapport que celui du talent , cette aine douce , robuste et fière, dont tous les élans étoient pour l'amour et pour la liberté. Je ne sais si je me trompe, mais je

1 Alliance des Jacobins de France arec le ministère anglais, suivie des stratagèmes de sir Francis Drake, par Méhée. Paris (Imprimerie impériale), 1804, in-8°, p. 147.

doute qu'il reste quelques lignes tombées au hasard sur la môme page, de la main d'un des grands hommes de l'histoire , et qui contiennent plus complètement l'expression d'un cœur aussi bienveillant que magnanime, aussi digne de tendresse que d'admiration.

La mort d'Oudet offrit d'étranges circonstances, qui donnèrent lieu à une hypothèse plus étrange encore, et telle que je me garderois bien de la soulever si elle n'é:oit malheureusement recueillie par un grand nombre de compilateurs et de biographes, et si elle n'avoit acquis par conséquent l'autorité de ce qu'on appelle trop légèrement un fait historique.

La bataille de Wagram, si célèbre dans nos fastes militaires, étoit finie depuis plusieurs heures, et couronnée par ua succès non douteux; Oudet, blessé, selon l'usage, mais plus légèrement que de coutume, s'étoit retiré avec une partie de son corps d'officiers et un foible détachement du régiment. Il n'avoit pas reparu, et on s'étonnoit de son absence, quand on le trouva expirant sous un monceau de cadavres. Il vécut quelques heures, prononça quelques phrases, confia quelques noms1 à un autre blessé qui lui servoit de secrétaire, et dicta, dit-on, une lettre. Peu de temps après, il fut inhumé, suivi d'un petit nombre d'amis désespérés. Deux d'entre eux se tuèrent sur sa fosse, un lieutenant d'un coup de pistolet, un sous-officier d'un coup de sabre. Voilà les faits qui, à quelques détails près sur lesquels on varie à peine, semblent ne pas pouvoir souffrir de contradiction. Je n'en ai jamais entendu révoquer en doute ni le fond ni les circonstances.

1 Laborie, Malet, Charles Nodier, Glatira, Piquerai.— Voyage en Moravie, narCadel Ga&icourl

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Le lendemain , le bulletin que je n'ai pas sous les veux, mais dont je me rappelle assez distinctement le contenu, annonça en deux lignes perdues la mort d'un colonel dont on ne désignoit ni le nom ni le régiment , et il n'y avoit pas d'exemple de cette négligence oublieuse dans l'énumération des beaux faits d'armes, surtout à la suite d'une victoire. Le nom d'Oudet, si connu de tous les vétérans de l'armée, n'étoit pas d'ailleurs de ceux qu'on pouvoit omettre sans injustice ou sans motif. Les épisodes même qui se rattachaient à cet événement étoient de nature à lui donner un relief singulier que l'habile rédacteur de ces petites épopées historiques n' avoit pas coutume de dédaigner dans ses récits. Il n'en falloit pas davantage pour faire éclater une de ces suppositions téméraires qui naissent dans l'amertume d'un cœur profondément affligé, que la crédulité passionnée saisit et propage, et que de nombreuses inimitiés, dont la gloire toujours croissante de Napoléon n'avoit pas encore entièrement triomphé, ne pouvoit manquer d'entretenir et d'envenimer : — Oudel avoit été assassiné.

A la chute de l'empire, où se ranimoient tous les sentiments que ce gouvernement avoit eu à combattre , et où les martyrs de la liberté commençoient à revivre dans la mémoire capricieuse du peuple, le bruit de l'assassinat d'Oudet acquit une nouvelle intensité , et se convertit aisément en conviction dans quelques esprits faciles à prévenir. Si l'on mesure l'influence militaire d'Oudet à l'importance que lui donne un écrivain d'ailleurs mal disposé en faveur de quiconque aimoit tièdement son maître, de M. Cadet-Gassicourt, dont l'ouvrage exprime partout un enthousiasme sans bornes pour l'Kmpereur, et qui n'auroit certainement rien cédé à l'avan-

tage de ses ennemis; si l'on y cherche quel élan de douleur se manifesta au moment où fut connue la mort de ce colonel, anonyme pour le bulletin; si l'on se demande comment un fait qui détermina l'explosion de pareils regrets , et dont la seule nouvelle jeta dans les cœurs les plus énergiques le découragement et le désespoir, resta si mystérieux au bureau de rédaction, quand il prenoit tant de pages dans les mémoires privés; si l'on observe que les cinq noms qu'Oudet avoit légués à ses jeunes Séides, et dont l'historien dut sans doute la connoissance à quelque faveur inopinée du hasard , étoient portés par des hommes frappés en ce temps-là, pour des causes diverses en apparence, d'une proscription obscure dont le secret n'avoit pas passé le guichet des prisons, et que trois d'entre eux, ceux de Lahorie, de Malet et de Piquerel , n'ont été illustrés que trois ans après, par un dévouement sans fruit, mais qui rappelle celui d'Harmodius et d'Aristogiton ; si l'on rassemble toutes ces circonstances avec une disposition prononcée à trouver un crime , il est possible qu'on imagine qu'elle n'étoit pas inutile à l'affermissement du pouvoir absolu, la catastrophe qui retiroit du centre de ses amis et de ses projets cet Achille de la liberté, dont le nom plane encore dans ses premiers lieutenants sur la tentative désespérée, mais sublime, du 23 octobre 1812. Ce sont là, sans doute , d'horribles ressemblances; et cependant, je le déclare, des vraisemblances mille fois plus fortes ne m'auroient pas convaincu. Si tous les cœurs honnêtes répugnent à l'idée d'un attentat exécrable , la raison répugne encore davantage à la supposition d'un crime inutile. On avoit tué l'influence d'Oudet en le jetant d'exils en exils et de régiments en régiments; soldat nomade, qui n'étoit Lon que pour la

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mort. D'ailleurs, ce n'étoit pas éteindre l'opposition militaire que de verser sur elle un peu de sang, et le 23 octobre l'a prouvé. Enfin l'action légale de la justice étoit irop bien combinée , suivant l'usage , avec les intérêts politiques de la nouvelle dynastie, pour qu'on eût besoin de recourir à l'assassin quand on avoit le bourreau. Il ne falloit, pour assassiner Oudet jusque dans sa renommée, qu'un délateur et un tribunal. S'il avoit été surpris dans un projet flagrant d'hostilité envers le gouvernement, la loi étoit là pour l'égorger justement. On l'appelleroit maintenant traître ou factieux, comme Cléomène, comme Gracchus, comme Sidney, comme Pichegru, et tout en scroit dit pour l'histoire. Son étrange destinée donnoit , au reste , un moyen plus facile d'en finir avec lui. N'avoit-il pas un tombeau ouvert d'avance sur tous les champs de bataille ? L'homme le plus heureux n'est pas toujours blessé impunément, et la mort doit venir une fois pour qui la cherche toujours.

L'indignation amère des partis vaincus n'est pas économe de ces imputations odieuses. C'est ainsi que les historiens républicains de la Rome impériale ont multiplié fallacieusement les crimes dans les fastes déjà trop sanglants de leurs empereurs, et que Tacite, suivant l'expression énergique et vraie de Napoléon, a calomnié jusqu'à Néron. La tyrannie est ordinairement si indifférente sur le choix de ses moyens, qu'on ne^ cro.it pas manquer à l'équité envers elle en lui prêtant gratuitement quelques forfaits de plus. Ce grand homme , dont le gouvernement oppresseur a été suivi d'une ère de liberté tout à fait nouvelle pour les nations, doit encore à la fortune de son étoile d'échapper au péril commun des tyrans. On sait à n'en pas douter, grâce à

l'indépendance de l'histoire, que le bronze qui lui tenoit lieu de cœur n'étoit pas assez sensible pour être cruel.

Trois ans plus tard, Oudet auroit pu mourir pour la liberté , à la plaine de Grenelle. — Oudet est mort h Wagram , martyr des devoirs de l'honneur et des illusions de la gloire.

Et qu'on ne cherche point ici le portrait d'Oudet; je ne l'ai pas fait, je n'ai pas entrepris de le faire, je ne conseillerais à personne de le faire. A quoi cela serviroit-il pour les regardants? L'ont-ils vu? l'ont-ils entendu ? ont-ils entendu parler de lui? peuvent-ils juger de la ressemblance? et s'ils n'en peuvent pas juger, pourront-ils y croire?

Essayez pourtant, puisque vous le voulez. Travaillons ensemble , composons cette image , dussions-nous tout à l'heure la briser d'impuissance et de dépit. Mettez ici l'ingénuité d'un adolescent heureux qui rit à son avenir, la mobilité d'une femme sensible et romanesque, l'inspiration exaltée d'un poète, la loyauté religieuse d'un chevalier, la bravoure fée d'un vieux preux, l'austérité stoïque d'un vieux sage. Attendez! nous n'avons pas fini. Prêtez à cet ensemble idéal tout ce que vous savez de prestiges, une voix émue et vibrante qui saisit le cœur , un regard d'aigle qui le domine , une âme qui l'entraîne avec elle où elle veut. — Animez tout cela , si vous le pouvez , de ce feu divin qui n'a été dérobé au ciel qu'une fois , et , si vous l'osez,, tracez au-dessus de cette ébauche imparfaite le nom de Jacques- Joseph Oudet.

Savez-vous ce qu'il arrivera ensuite? Je vais vous le dire.

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Il arrivera l'histoire comme elle est faite , l'histoire positive, l'histoire classique, l'histoire universitaire, l'histoire académique , l'histoire de gazetier , l'histoire d'historiographe, avec celte plume de plomb qu'ils appellent le burin de Clio : et que voulez-vous que le burin de Clio fasse d'un nom et d'une gloire' qui ne sont pas dans le bulletin ?

J'ai promis de parler encore une fois de Pichegru. C'est un devoir que j'accomplis envers sa mémoire, une des obligations les plus chères et les plus sacrées de mon cœur.

Malheureusement pour moi je n'ai pas les loisirs d'un livre, et c'est un livre au moins qu'il faut à la mémoire de Pichegru. D'autres le feront, mais je n'aurai rien épargné pour leur fournir quelques matériaux. Ce n'est ici ni un plaidoyer , ni une suasoire , ni une apologie , c'est un sommaire.

Commençons par tracer rapidement la vie de Pichegru ; elle sera peut-être jugée tout à l'heure.

Pichegru est né en 1761 aux Planches, et non à Arbois , qui ne réclame plus cette gloire. Laissons-la au modeste village où il a conservé quelques vieux amis; c'est dans leur cœur qu'il aimeroit à vivre, et non dans les monuments maladroits qui l'ont fait si cruellement méconnoître.

La famille de Pichegru étoit pauvre , mais honorée ; rustique, mais libre. Elle ne cultivoit pas ses propres terres, parce que l'ambition des propriétés étoit chose inconnue dans tout homme qui a porté son nom. Le blason de ces nobles paysans, c'étoit honnêtement travailler, vivre de peu ; et depuis quatre cents ans on les appeloit Pichegru parce qu'ils tiroient le gru

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ou la graine au bout du pic ou du hoyau. Cette noblesse en vaut une autre.

Pichegru vint au monde estimé dans les siens. C'étoit alors un héritage.

La propriété protégcoit naturellement l'enfant du prolétaire, qu'elle redoute aujourd'hui.

Charles Pichegru reçut une éducation soignée chez les minimes d'Arbois , qui dirigeoient le collège de cette ville.

Ces minimes le devinèrent. Ils envoyèrent à leurs frais au collège de Brienne l'écolier qui promettoit un grand homme , et il y fut , peu de temps après , le répétiteur de Napoléon.

Ce point de contact est le premier qui se soit établi entre les deux plus fameux capitaines d'un siècle qui ne l'a cédé à aucun en illustration militaire. Le dernier, nous le verrons.

Napoléon sortit de Brienne comme lieutenant par un acte spontané de la justice de Louis XVI ; Pichegru en sortit comme sergent au premier régiment d'artillerie, par le seul fait de son application et de son travail.

Il fit avec éclat la dernière guerre d'Amérique , et passa au grade d'adjudant.

11 touchoit à vingt- huit ans aux honneurs de l'épaulette, quand la révolution arriva.

Pichegru en avoit embrassé tous les principes généreux. Elle ouvroit une si belle voie aux grandes pensées! elle déployoit devant elle tant d'espérances et d'avenir !

Il présidoit la société populaire de Besançon , au passage d'un bataillon des volontaires du Gard ; et il échangea sans peine sa sonnette contre une épéc. Ce bataillon l'avoit choisi pour commandant.

Deux ans après Charles Pichegru étoit général en clief de l'année du Rhin.

Celte armée n'étoit plus qu'une cohue en déroute. Les. lignes étoient prises, Strasbourg éloit menacé.

Avec ces troupes, réduites à un petit nombre et vaincues d'avance par l'habitude des défaites, Pichegru parvient à sem r la défiance parmi les coalisés. Il invente et i! organise une guerre d'escarmouche et de tirailleurs, la seule possible à ses armes , et il reprend nos frontières naturelles. Il est proclamé le sauveur de la patrie , et chargé de la sauver encore une fois à l'armée du Xord.

Pichegru va rejoindre les débris de celle-ci à quarante lieues de Paris; il les rassemble, les fortifie de sa présence et de la confiance attachée à ses exploits, les mène vainqueurs à Cassel . à Courlray, à Menin, ii Rousselaër, à Hooglède; prend Bruges, Gand, Anvers, Bois-le-Duc , Vanloo , Nimègùe ; passe la Wahal sur la glace, entre dans Thielt , rompt les Hollaudois, f rce les Anglois à se rembarquer, s'empare d'Ams:erdam, et dix jours après de toutes les Provinces-Unies. Ses ennemis avouent qu'il ne s'arrêta qu'à l'endroit où il ne trouva plus d'armées à combattre.

Le sergent d'artillerie fut tout à coup investi alors de la plus haute puissance militaire qu'une démocratie eut jamais mise à la merci d'une épée. Il joignit la direction des armées du Nord et de Sambre-et -Meuse au commandement de l'armée de Jlhiu-et- Muselle. Jourdan et Moreau fut placés sous ses ordres , et Moreau l'en a fait souvenir. Son système étoit de ne pas effrayer l'Europe des succès d'une propagande qui ne cherchoit qu'a se ranimer. C'était le temps de se reposer des conquêtes, et de rassurer le monde sur les projets de la républi-

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que. Il ne perdit pas une goutte de sang inutile , pas un pouce du territoire , et on l'accusa de nonchalance. On alla plus loin peut-être. Le couperet qui avoit tué Cuckner, Cuslines , Houchard, Beauharnaiset Biron, s'étoit usé sur trop de têtes héroïques ; la calomnie venait d'être inventée contre les gloires importunes : on calomnia.

Dans cet intervalle , Pichegru avoit refusé les présents de la Hollande et les hautes récompenses de la France reconnoissante. Pichegru avoit besoin de si peu de chose ! Deux fois sauveur de son pays, à l'est et au nord , et tenu pour tel par deux décrets , il sauve Paris, en passant, des bandits de germinal; il sauve la Convention, qu'il pouvoit renverser d'un souille, laisse rugir les furies de l'ingratitude , et se retire dans un pauvre village , où il pend l'épée de Scipion à la charrue de Cincinnatus.

Ici commence son influence d'homme d'état. Le vœu de plusieurs départements le porte à la législature; le vœu unanime des législateurs le porte à la présidence. Le voilà maître de la France encore une fois , par l'ascendant de sa popularité , comme il l'avoit été par celui de ses victoires. Que fait Pichegru ? Il hausse les épaules aux propositions des partis ; il sourit de pilié à leurs doléances. Il méprise le Directoire sans (!oute ; et qui ne le méprisoit point? mais il l'attaque tout au plus de quelques paroles dédaigneuses. Pichegru étoit trop grand pour se prendre à de tels ennemis. S'il avoit daigné se lever, se montrer à hauteur d'homme, le Directoire tomboit.

Fatigué, comme la Fiance, de l'instabilité d'un gouvernement sans force morale, il a pu, il a du alors, en N»yal député , jeter les \eu\ sur un autre ordre de cho-

ses. Ce qu'on ne pourroit lui reprocher, rien ne prouve cependant qu'il l'a fait.

L'histoire dira que Pichegru , insouciant par philosophie , dédaigneux des hommes par expérience , n'avoit pas la force de résolution nécessaire pour user de sa haute position au profil d'un peuple qui n'attendoitque son appel ; et cependant conspirer ainsi étoit un acte de vertu.

A le supposer aussi énergique dans les applications de sa pensée politique qu'il Pétoit peu réellement, à lui accorder cette puissance de volonté que je lui refuse comme la nature , il auroit conspiré de son droit de suprématie populaire, comme Vergniaud contre la Montagne , comme Robespierre contre ce qu'il appeloit le parti des intrigants , comme la Convention contre PiObespierre , comme Napoléon conspira depuis contre la constitution de l'an ni , le Directoire et les conseils.

Ce qui est gloire en eux , suivant l'opinion , n'auroit pas été trahison en Pichegru.

Il importoit donc peu à la pureté de sa réputation que cela fût vrai , et cela est faux.

Pichegru étoit avant tout un sage consommé , stoïcien dans ses mœurs , sceptique dans tout ce qui louchoit à la question sociale , trop indifférent aux résultats pour accepter un rôle actif dans les causes. Il n'y a rien là qui se concilie avec le caractère d'un conspirateur.

Toutefois si Pichegru n'étoit pas un moyen , Pichegru pouvoit être un prétexte. Il y avoit en lui sinon un chef, du moins un drapeau ; on mesura son ombre , et on eut peur.

Quand les tyrans ont peur, ils font des coups d'état, et les coups d'état ne prennent au dépourvu que les

honnêtes gens qui ne conspirent pas. Piehegru fut arrêté à son poste.

Le lendemain du 18 fructidor, les coups de pied honteux ne manquèrent pas au lion garrotté. Il fut royaliste alors, parce que c'étoit le reproche banal: royaliste comme l'avoit été Vergniaud au 31 mai, Danton le 11 germinal, Robespierre le 9 thermidor ; comme l'auroit été Napoléon le 18 brumaire, si Napoléon n'a- Toit pas réussi.

N'a-t-on pas dit , n'a-t-on pas imprimé à Paris que Robespierre pensoit à épouser 3Iadame de France , que le mamelouck Roustan étoit Louis XVII déguisé ?

La vertu est plus difficile à détrôner que la gloire. On sentit qu'il falloit entasser, accumuler les preuves; et quelles preuves! On verra, quand je les discuterai, sur quoi peuvent se fonder clans une république la dégradation morale et la proscription d'un grand homme.

Les complices de Piehegru dans cette prétendue conspiration en faveur des Bourbons , c'étoient Bourdon de l'Oise, qui avoit été régicide; André Dumont, qui avoit été régicide ; Cochon , qui avoit été régicide ; Thibaudeau , qui avoit été régicide, et qui fut rayé par faveur ; Carnot , qui avoit été régicide, et que la France nouvelle aime à citer comme son Caton , comme son patriote sans tache.

Ces messieurs sont aujourd'hui de fort honnêtes gens, et Piehegru est un conspirateur.

Piehegru avoit en effet conspiré au conseil , précisément comme il avoit trahi l'armée en battant l'ennemi.

Il fut traîné au Temple sur une charrette, emporté en Amérique à fond de cale d'un vaisseau, jeté dans un cabanon aux affreux déserts de Sinnamari.

De là il parvint à s'évader avec quelques-uns de ses

amis sur une frêle pirogue , et à gagner, au travers de mille périls , les bords hospitaliers de Surinam.

Il se réfugia en Angleterre , j'y consens; il faut pourtant bien se réfugier quelque part. Tl y a vu les Bourbons, cela est vrai; on voit ses compatriotes en pays d'exil; n'avoit-il pas vu Billaud-Varennes à la Guyane, Billaud-Varennes , ce tigre des jacobins, qui ne s'étoit apprivoisé aux idées humaines que parmi les bêtes sauvages? Il avoit vu Billaud-Varennes, et il ne conspirait pas le rétablissement de la terreur. Le général ou le maréchal Maison, je ne suis pas sûr des titres, a vu l'infortuné duc de Reichstadt à Vienne , et il ne conspiroit pas le rétablissement de l'empire. Scipion a conversé avec Annibal, et il ne lui a pas vendu Rome.

Mais Pichegru a-t-il du moins pris du service chez l'étranger , comme Thémistocle ou Coriolan ? Non , il en a refusé partout.

Mais a-t-il jeté le poids de son nom sur un des plateaux de la balance politique? A-t-il fait lever le nôtre? Non : il entra une fois par curiosité au parlement d'Angleterre; le parlement se leva par respect, Pichegru salua et sortit.

Mais a-t-il essayé de se faire de la popularité dans la nation , et de l'appui auprès des grands? Non : il s'est livré à son penchant naturel pour la solitude ; il s'est retiré au village.

Mais a-t-il reçu de l'Angleterre une pension et des secours? Hélas! oui; et il faut convenir que tous ceux de nos généraux de ce temps-là qui ont pris part aux affaires s'étoient mis depuis long-temps à l'abri d'une pareille humiliation. Ils avoient sur les banques de l'Europe assez de fonds en plein rapport pour se passer de la compassion des peuples. Pichegru , arrivé en Angleterre

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avec 400 francs d'emprunt, a obtenu sans le demander ce tribut d'une respectueuse piété que les nations civilisées paient au malheur d'un illustre ennemi dont la fortune a trahi le courage , l'aumône de l'admiration à la gloire , l'obole du soldat à Béiisaii e. Pichegru n'avoit pas été mis par sa proscription hors du ban de l'humanité.

Enfin il est revenu à Paris, et cette fois il y avoit conspiration. Il seroit difficile de nier celle-là: les neuf dixièmes de la France en étoient. Mais n'est-il pas surprenant qu'après trente ans écoulés cette entreprise fatale n'ait jamais été réduite à sa véritable expression ? Sa véritable expression , la voici :

L'ambition de Napoléon marchoit à découvert depuis l'acte extra-constitutionnel qui lui conféroit le consulat à vie. C'étoit mieux que César, pour qui cette dignité n'avoit été prorogée qu'à dix ans. On savoilà n'en pas douter que la monarchie des Gaules lui étoit décernée d'avance dans son Capitole , et qu'il ne resloit pas un Brutus pour l'empêcher de ceindre trois mois après le bandeau impérial. Le peuple effrontément trompé cherchoit un vengeur à ses droits usurpés par la fraude , et ne le trouvoit pas.

Moreau représentoit à la vérité les idées les plus populaires et les plus énergiques , et je suis convaincu que la multitude n'auroit pas hésité à suivre son cheval dans les rues de Paris, si Morcau, qui éloit sur son cheval un fort grand homme de guerre, n'avoit pas été à côté de son cheval quelque chose de moins qu'un homme, une bonne femme étourdie et hâbleuse. Il n'osa pas le monter.

11 seroit trop vigoureux de dire pourtant qu'il n'eut pas quelques prétextes, dans l'occasion dont il s'agit, pour s'en tenir à cette alternative de velléités et de réticences qui formoit son caractère politique.

La France étoit alors divisée, autour du nouveau trône et de ses appuis, en deux camps parfaitement distincts qui demandoient chacun un symbole. Un engouement justifié par sa belle vie militaire avoit fait de Moreau le symbole de la république ; les fructidoriens s'étoient chargés à leurs risques et périls de faire de Pichegru le symbole de la monarchie ; et tout en le défendant d'une collusion dont sa sincérilé le rendoil incapable, je crois que c'étoit là son penchant; car il étoit impossible de prévoir dans aucune autre combinaison sociale le retour de l'ordre et de la liberté.

Moreau , qui ne voyoit probablement dans une concession apparente qu'un moyen de temporiser , et qui , comme Fabius dont nous lui avions donné le nom, aimoit à temporiser, parce que les formes dilatoires de la prudence éloient agréables à sa paresse , réclama le concours de Pichegru.

Avoit-il pensé qu'il ne falloit rien moins que deux grands hommes et la patrie pour prévaloir contre le grand homme et sa fortune ? C'étoit peu.

Lajolais fut chargé de la périlleuse mission qui devoit les rapprocher, et mille bvuits en couvent à sa honte. On a supposé, fort gratuitement à mon avis, que cet officier entre tenoit à part lui d'autres connivences avec la police , et mon cœur a toujours répugné à ces accusations, qu'il faut rappeler seulement pour les effacer de l'histoire. Quoi qu'il en soit, Pichegru triompha de son antipathie contre Moreau, et se rendit à son appel.

De quoi s'agissoit-il ? de montrer aux Français deux grands capitaines qui avoient été leurs idoles, de rendre la libellé au pays , et de le convoquer, suivant les formes populaires de l'époque, à se choisir enfla un gouvernement.

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C'étoit une conspiration , sans doute , et ce n'est pas celle-là dont j'ai contesté l'existence : la conspiration de Pélopidas contre Léontidès, de Thrasybule contre Crilias. Je crois aujourd'hui que son succès au r oit été une calamité , car la mission de Napoléon est devenue pour moi évidemment providentielle ; mais cette entreprise n'en étoit pas moins faite pour le peuple, et fondée sur la vertu.

Pichegru rentra en France avec des royalistes et des Vendéens ! Qu'auroit-on dit s'il y étoit rentré avec des Anglois ?

Pour être royaliste , on n'a pas perdu peut-être le titre de François ! La Vendée est en France encore , quoiqu'on puisse en douter aux lois exceptionnelles qui la régissent. Jamais le crayon insolent d'un cosmographe éhonté n'a osé la retrancher de la carte de nos provinces.

Le proscrit de fructidor ramenoit sur la terre commune les proscrits de toutes les époques, des députés, des soldats, des ouvriers, des paysans. Rassurez-vous ï ils n'étoient que soixante; et ces soixante hommes, faut-il dire que ce n'étoit pas une armée? C'étoit un cortège pour le triomphe , ou des compagnons pour l'échafaud.

Qu'auroit pu ramener Pichegru d'ailleurs, si ce n'étoit ces hommes, qui avoient droit à coopérer pour leur part à la réhabilitation du pacte universel ? Le parti de Moreau étoit autour de Moreau, et s'y tenoit suspendu sur l'abîme creusé par ses irrésolutions homicides; les républicains énergiques étoient à Sainte-Pélagie , à la Force, à Bicêtrc ; on les entassoit aux îles de Rhé et d'Oléron ; ils achevoient de mourir à Cayenne et à Mahu.

Pichegru a péremptoirement répondu pour moi aux inductions qu'on pourroit tirer de ce rapprochement fortuit , par une phrase que l'instruction a naïvement

conservée , parce qu'elle ne s'est pas avisée de tout. » Je suis ici avec vous , dit-il au brave Cadoudal , mais je n'y suis pas pour vous. »

Il ne falloit pas livrer ce mot immortel aux presses impériales, cir toutes les prétendues trahisons de Pichegru y sonl jugées.

Je laisse de côté ici l'imputation de brigandage et de tentatives d'assassinat, si localement proclamée par la police dans ses incroyables placards. Elle prouve seulement que le roi de Boutan n'avoit pas épuisé les fécondes ressources de l'art de se jouer du peuple. Pichegru et Moreau brigands, c'étoit une impertinence assez plaisante. Moreau convoquant Pichegru à Paris pour voir assassiner Napoléon des mains d'un homme de peine, c'est la balourdise la plus grossière qu'on ait jamais jetée à la canaille.

Pichegru étoit intervenu dans la conjuration de Moreau , sans autre vue que celle du bien publc , et il ne pouvoit pas en avoir d'autres; il vit l'éternel cime ta icur, et il le retrouva plongé dans ses incertitudes ordinaires. Le sens exquis et profond qui distinguoit ce héros (c'est de Pichegru que je parle maintenant) pénétra facilement un mystère que Moreau méconnoissoit peut-être lui-même! Celui-ci vouloit le pouvoir, et atlendoit qu'on le lui apportât tout fait , parce qu'il ne savoit ni le créer, ni le prendre.

« Cet homme aussi est ambitieux! » dit Pichegru avec dédain en rentrant dans son asile , et il s'enveloppa dès ce moment de son manteau de mort.

Cette autre parole , qui exclut dans Pichegru jusqu'à l'idée d'une ambition personnelle, n'est pas plus apocryphe que la première. C'est encore l'instruction qui me la donne.

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Pichegru , tout entier à sa contiancc dans l'homme qui l'avoit mandé, tout résolu aux plans de Moreau , et la modestie n'est jamais allée plus loin , ne s'éloit pas même ménagé un refuge sous le toit de quelque ami de cœur ou d'opinion. Si Pichegru avoit conspiré avec un parti, si Pichegru avoit laissé, le 18 fructidor, des affidés ou des complices-, il auroit trouvé une porte où frapper à Paris. Ceci a toute 1 évidence de la chose démontrée.

Que fait Pichegru ? que fait le chef de cette conspiration monarchique prête pour une victoire? Il se rappelle l'adresse d'un avocat franc-comtois, fort étranger aux mouvements de la politique, et tout au plus épicurien , s'il étoit quelque chose , qui le cache chez une fille entretenue. Le dernier asile d'Alcibiade ne convenoit pas à l'austérité de ses mœurs; il y reste à peine quelques heures. Pendant ce temps-là le nom de son ancien valet de chambre est revenu à sa mémoire. Cet homme doit demeurer rue Chabanais , et Pichegru le trouve sans difficulté , car il n'y a rien de plus facile à trouver qu'un traître qui nous cherche déjà

On peut imaginer que le malheureux général y fut accueilli avec empressement ; il avoit été vendu la veille 100,000 francs, et il fut livré le lendemain.

Pichegru n'étoit pas aussi facile à saisir qu'à surprendre. Il avoit ouvert la porte lui-même , et il étoit en chemise. Accablé parle nombre, le vainqueur de l'Europe tomba sur dix hommes qui étoient tombés. On se contenta de lui tailler les jambes à coups de sabre, pour se ménager l'honneur de l'emporter vivant. Un gendarme lui ayant imposé le pied sur la tête, le pied d'un gendarme sur la lêle de Pichegru ! Pichegru lui enleva d'un coup de dents le talon de sa botte et une partie

du caicanciim avec. Pendant ce temps-là on l'emmaillottoit dans de fortes cordes, serrées avec un tourniquet, que le commissaire de police eut l'humanité de faire relâcher un peu au corps-de- garde de la barrière des Sergents, pour laisser respirer le prisonnier; il alloit mourir.

C'est ainsi que Pichegru fut emporté dans le cabinet de son premier interrogateur , qui ne lui demanda d'autre garantie contre lui-même que sa parole , et qui ne le laissa manquer d'aucun soin. Ces égards , dont la sensibilité fait un devoir à quiconque est doué d'une âme, et que l'esprit conseilleroit tout seul, n'étonneront personne de la part de Ri. Real , dont les admirables plaidoyers annoncent tant d'âme et tant d'esprit.

Il paroît, à l'interrogatoire imprimé, que les réponses de Pichegru furent âpres et presque brutales. Il refusa de dire son nom pa.ernel; il refusa d'avouer d'autres rapports avec iMoreau que ceux dont l'Europe étoit informée ; il refusa de signer. Je parle d'après la procédure publique , ainsi que parle le vulgaire.

Je sais d'autres détails. On n'avoit saisi aucun papier mystérieux dans la chemise de Pichegru; mais les agents de police faisoient quelque fonds sur un volume perfidement imprimé en chiffres inconnus , qui s'étoit trouvé sous son oreiller, et qui devoit receler des mystères bien inconnus; c'étoit un Thucydide grec.

M. Real sourit, et demanda au prisonnier s'il lui seroit agréable de se munir au Temple de quelques autres conspirateurs de la même espèce. Pichegru , adouci par des procédés si délicats , et dont nul homme n'étoitplus digne d'apprécier toute la valeur, témoigna l'envie de relire Sénèque.

« Sénèque! vous n'y pensez pas, lui dit le ministre-

» adjoint , le Joueur de Regnard ne s'avisa de cette » lecture qu'après avoir perdu sa dernière partie!... »

Elle n'étoitdonc pas perdue aux yeux de Napoléon et de ses amis , la dernière partie de Pichegru !

Et si Pichegru n'avoit été qu'un misérable traître , capable de vendre à l'étranger la terre et le sang du pays , valoit-il qu'on s'occupât deini donner une chance et un bénéfice dans le jeu de Napoléon ?

Cependant, peu de temps après on lui offroit le gouvernement de cette Guyane françoise, où il avoit été déporté.

Pichegru promit sa réponse pour le lendemain , et le lendemain on le trouva mort.

Avant d'arriver à l'énigme de ce dernier événement, qui restera une énigme , et ce n'est pas ma faute , il faudroil peut-être expliquer comment j'ai pénétré dans les mystères de celle-ci.

Ce que je viens de rapporter, en effet, n'a jamais été écrit , et il y avoit cependant deux excellentes raisons pour donner à cette anecdote la plus grande publicité possible : c'est qu'elle avoit pour conséquence nécessaire la réhabilitation des deux grands personnages de la révolution , de Pichegru comme traître , et de Napoléon comme assassin.

Non , sans doute ! Napoléon n'a ordonné ni permis l'assassinat de Pichegru, puisqu'il n'attendoit que sa réponse pour lui conférer une partie de la puissance souveraine sur un autre point de la terre. Il sentoit seulement que l'ancien monde étoittrop étroit pour les contenir à la fois tous deux.

Non, sans doute! Pichegru n'avoit pas trahi le pays, puisque le plus sévère et le plus partial de ses juges lui déléguoit spontanément l'honneur de représenter la

France dans des contrées où elle ne peut être représentée que par un pouvoir sans limites, et d'y régner en son nom avec des millions et des soldats.

Mais pour faire sortir ce fait du rang des fictions historiques auxquelles on m'accuse de me complaire, le bon sens du public exigeroit autre chose que le témoignage d'un homme qu'on n'a jamais soupçonné, grâce au ciel, d'avoir eu part, sous aucun régime, aux confidences de la police. On exigeroit peut-être de moi , comme des anciens chrétiens, celui de David et de la sibylle1.

Ou bien on feroit mieux : on s'informeroit de la vérité de ces dernières circonstances auprès de M. le comte Real , dont la vieillesse virile a conservé toute la verdeur des souvenirs de la jeunesse; de M. Real, seul intermédiaire et par conséquent seul garant digne de foi de cette négociation. La seule dénégation de M. Real détruiroit toute la crédibilité de mon récit. Je me soumets volontiers à celte épreuve.

Nous partirons donc de cette hypothèse, que je tiens pour admise, dans l'examen des pensées qui durent occuper Pichegru jusqu'à sa dernière résolution.

Pichegru étoit coupable de fait envers le gouvernement consulaire, comme l'eût été Thrasybule tombé à la discrétion des trente tyrans, comme l'étoit Pélopidas si un mouchard thébain l'avoit livré à l'oligarchie.

Il n'y avoit pas un juge à Paris qui ne pût le condamner en conscience, d'après le texte de la loi. Il n'y

1 Ces détails m'avoicnt été racontés par M. Real devant plusieurs témoins, an nombre desquels se tmnvoit M. David, notre Célèbre statuaire; et c'est ce qui explique cette illusion. Le chapitre entier a été imprimé du vivant de M. Real et de son

aveu.

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avoit qu'un homme à Paris qui pût lui faire grâce : et cet homme étoit Napoléon.

Napoléon étoit disposé à lui faire grâce ; il le savoit. Napoléon vouloit le traiter plus largement, et il le savoit aussi. Pichegru n'éloit pas seulement menacé de vivre ; il étoit menacé d'une faveur, d'un gouvernement, d'une vice-royauté ; à lui , captif promis au bourreau , on lui promeltoit une portion de l'autorité impériale.

Si Pichegru avoit été le traître qui vendit indignement son épée pour donner son nom à un village , il n'auroit pas balancé à sauver sa tète quand on luijeloit presque un monde.

Mais pour sa grande àme une flétrissure honorifique n'en étoit pas moins une flétrissure. Il ne trancha pas le nœud gordien comme Alexandre; il le serra. Je ne sais aucune autre manière d'expliquer son suicide.

Quant à l'assassinat, il seroit heureusement plus difficile encore à expliquer. L'intérêt du crime n'y est pas, et les crimes de notre civilisation ne vont plus sans intérêt. Laissons sur Bonaparte, et j'y consens à regret, le sang innocent du duc d'Lnghien , ta,nt que l'histoire ne l'en aura pas lavé. Connivence ou foiblesse , déférence ou cruauté , c'en est déjà trop pour sa mémoire. Ce sang criera plus haut que celui de Clytus et de Callislhène.

Un très-petit nombre de ces attentats sont l'ouvrage de l'homme qui en recueille le profit — et la honte! mnis les meurtriers officieux foisonnent partout où il y a des tyrans.

Avant d'arriver à une conlroverse bien moins embarrassante qu'on ne croit et qui n'occupera que la moindre partie de ce discours, quoiqu'elle en soit le principal objet, je dois donner quelque idée de Piche-

gni , sous le rapport physique et moral. Je ne comprends pas la biographie sans portrait.

Pichegru n'avoit que trente-deux ans quand il fut élevé au commandement en chef de l'armée du Rhin ; mais , comme dans tous les hommes qui deviennent des types, l'expression de sa physionomie avoit devancé la maturité de l'âge. Ainsi que le jeune Caton , dont la vie et la mort ressemblent à la sienne , jeune encore, il imposoit déjà le respect. Deux ans auparavant , M. de Narbonne, alors ministre de la guerre, avoit dit de lui ce mot spirituel, qui équivaut à un signalement : « Qu'est » donc devenu ce jeune sous-officier devant lequel les » colonels étoient tentés de parler chapeau bas? »

Pichegru me paroissoit vieux, et sa conformation prëtoit à cette erreur commune aux enfants. Sa taille, audessus de la moyenne, étoit plutôt bien plantée que bien prise ; elle n'avoit d'élégance que ce qui sied à la force. Quoique peu charnu , il étoit large ; son buste ouvert , son dos un peu voûté, ses vastes épaules qui soutenoient un cou ample, court et nerveux, lui donnoient quelque chose d'un athlète comme 3Jilon, ou d'un gladiateur comme Spartacus. Son visage participoit de cette forme quadrangulaire qui est assez propre aux Francs-Comtois de bonne race. Ses os mandibulaires étoient énormes, son front immense et très-épanoui vers ses tempes dégarnies de cheveux, son nez bien proportionné, coupé de la base à l'extrémité par un plan uni qui formoit une large arête. Rien n'égaloil la douceur de son regard quand il n'avoit point de raison pour le rendre impérieux ou redoutable. Si un grand artiste vouloit exprimer sur une face humaine l'impassibilité d'un demidieu , il faudroit qu'il inventât la tète de Pichegru.

Son mépris profond pour les hommes et pour les évé-

nements, sur lesquels il n'exprimoit jamais son opinion qu'avec une ironie dédaigneuse , ajoutait encore à ce caractère. Pichegru servoit loyalement l'ordre social qu'il avoit trouvé , parce que c'étoit sa mission ; mais il ne l'estimoit pas , et il ne pouvoit pas l'estimer. Son cœur ne s'émouvoit qu'au souvenir d'un village où il espéroit passer sa vieillesse. « Remplir sa tâche et se » reposer, disoit-il souvent, c'est toute la destinée de » l'homme. »

Pour lui supposer d'autre ambition que celle qui aspire à l'oisiveté rêveuse , à la nonchalance occupée du sage , il faut n'avoir jamais approché de Pichegru. Je m'en rapporte à ceux qui l'ont connu, sans excepter ses ennemis.

Qu'on fasse un vice, je m'y soumets, de sa vertu dominante , mais qu'on ne la défigure pas. Un empire auroit été trop petit pour son génie ; une métairie auroit été trop grande pour son indolence.

Son voyage même à Paris, sans éclaircissements, sans conseils, sans promesse écrite, à la merci d'un rival dont il avoit éprouvé la foiblesse et la mobilité , n'est que l'acte d'un paresseux plein d'âme et de dévouement, qui change laborieusement de place au soleil pour être encore une fois utile.

Qu'auroit-il fait d'un trésor? il n'avoit jamais pu apprendre à compter l'argent. Ce grand mathématicien de l'école de Brienne étoit incapable de régler en monnoie courante le compte d'une blanchisseuse. Quand on lui apportait , au quartier-général , ses appointements du mois (c'étaient alors des assignats en feuilles), il en coupoit au jour le jour ce qui lui étoit nécessaire pour payer la dépense en nombre rond. Le surplus traînoit sur son matelas, sur sa table, sur sa chaise, ou à côté.

Pichegru n'a jamais été marié, quoiqu'on l'ait fait maladroitement stipuler, dans le fameux marché des fourgons de Kinglin, pour des enfants qu'il n'avoil pas; la restauration s'est cependant hâtée de pensionner une petite aventurière qui se donnoit pour sa fille. L'étourderie bienveillante de la récompense étoit la conséquence nécessaire d'une étourderie malveillante dans l'accusation. Au fond de l'une et de l'autre, il n'y avoit heureusement qu'un mensonge.

Pichegru , sous-officier, s'étoit fait ce que les sousofficiers appellent une bonne amie ; et celle-ci, pour un homme tel que lui, ne pouvoit être qu'une amie décente , sérieuse et respectable. Cette pauvre fille , que je vois d'ici et qui s'appeloit Rose, étoit à peu près de l'âge de Pichegru; elle étoit fort médiocrement jolie et boitoit. Son état d'ouvrière en robes, dans lequel elle excelloit , lui permettoit de vivre honnêtement sans recourir à personne. J'ai ouvert dix lettres d'elle, sur l'autorisation que m'avoit donnée le général d'ouvrir toutes celles qui ne prove îoient pas du gouvernement, et je n'ai jamais vu de lettres plus nobles, plus raisonnables et plus touchantes. Elle ne le tutoyoit point; elle l'engageoit , avec une confiance fondée sur son caractère , à ne pas se laisser éblouir par les prestiges de la fortune , à rester le bon Charles qui s'étoit fait aimer dans une condition obscure , et à faire , quand il le pourroit, quelques économies pour ses parents pauvres. Pour elle, ce n'étoit que peintures exagérées de son bien-être el de ses succès. Elle avoit fait six robes pour la femme du représentant, elle en coupoit six autres pour la femme du général ; elle avoit même de l'or , ce qui étoit fort rare dans ce temps-là. Digne el honnête créature!... Pichegru relisoit ces lettres avec une émo-

PICflEGRU. 359

tion si douce, et il disoit si fièrement en les serrant dans son portefeuille : « C'est pourtant moi qui lui ai » appris l'orthographe ! »

On sait que Pichegru n'avoit jamais d'argent en réserve. J'ai dit comment il payoit : comment il donnoit, on le devine. Quand je le quittai à Wissembourg, les feuilles d'assignats étoient de fortune arrivées la veille , et les ciseaux y avoient déjà fait un large travail. « Jl faut cependant, me dit-il, que j'envoie une petite marque de souvenir à Rose. » Celte marque de souvenir du premier homme de la république pour une tailleuse qui étoit sa meilleure amie, c'est moi qui la rapportai : un parapluie, un beau parapluie vraiment, qui avoit coûté 38 francs en assignats au pair !

Je sais que tout cela est bien puéril ; mais quoi ! je ne l'écris cependant pas sans attendrissement : j'aime à trouver de semblables détails dans Plutarque , et Pichegru étoit un homme de Plutarque , ou il n'y en eut jamais.

Des détails, en voici encore : trois ans après, j'étois encore un enfant , mais un enfant de cette époque , nourri d'études fortes et de sentiments exaltés, capable de se passionner pour tout , et surtout pour les causes périlleuses; ambitieux de dévouement et de dangers. Pichegru rendu à l'état de citoyen, mais dictateur universel de l'opinion, travcrsoit alors en triomphateur ces villes de Franche-Comté où une populace imbécile de* voit un jour traîner ses statues dans la boue. Une de ses premières pensées fut de m'appcler. Je l'accompagnai à Arbois. J'ai fait seul avec lui dans sa voiture cette partie de son voyage. De Besançon , il y a onze lieues de poste.

Je venois d'embrasser avec toute la ferveur d'un

néophyte le parti tout aussi absurde , mais non plus absurde qu'un autre, auquel on ose prétendre que Pichegru s'étoit vendu plus d'une année auparavant , comme si Pichegru avoit pu se vendre! j'exerçois sur la classe jeune un certain ascendant d'expansion et , si l'on veut, de turbulence. J'espère au moins qu'on ne me contestera pas celui-là, même dans mon pays. J'étois un séide tout fait, et j'en valois bien un autre. Si Pichegru avoit conspiré, il l'auroit pris. Mais Pichegru ne conspiroit pas.

Il m'aimoit cependant, et je ne lui ménageois pas les aveux. Eh bien!.... ses conseils sont devenus la règle de ma raison quand j'ai été affranchi de toutes les erreurs dont il m'avoit détourné. La politique de Pichegru , c'étoit l'ordre , le devoir , la morale , la politique des gens de bien d'aujourd'hui, au désespoir près.

Arbois ne l'accueillit pas comme un de ses enfants, mais comme le roi de ces jours de nécessité. Rien n'étoit plus fait pour lui déplaire que ce pompeux cérémonial sous lequel se déguisoient gauchement les secrètes vues des partis. Il savoit trop que tout cela ne s'adressoit pas à lui ; il avoit résolu d'y couper court une fois. Après ces manifestations générales de reconnoissance et d'affection qui ne coûtoient rien à une âme si naturelle et si tendre , après ces effusions d'un abandon plus intime que sollicitoient d'anciens souvenirs : « Mon cher » compatriote, dit-il au président de la députation qui » étoit venue le recevoir, je n'ai qu'un très-petit nom- » bre d'heures à passer dans mon pays natal , et je les » dois presque toutes à mes parents des villages voisins. » Si l'amitié qui m'unit à vous m'entraînoit à négliger » mes devoirs de famille , vous m'en blâmeriez le pre- » mier , et vous auriez raison. "Vous venez cependant

» me proposer un dîner et un bal. Quoique j'aie perdu » depuis long-temps l'habitude de ces plaisirs, j'y par- » ticiperois volontiers. Je serois heureux de vider en si » bonne compagnie quelques verres de notre excellent » vin mousseux, et de voir danser les jeunes filles d'Ar- » bois, qui doivent être bien jolies si elles ressemblent » à leurs mères : mais un soldat n'a que sa parole , et » je vous jure sur l'honneur que je suis retenu. J'ai » promis il y a long-temps à Barbier le vigneron de » faire avec lui mon premier repas quand je reviendrois » au pays ; et , en conscience , d'ici au coucher du so- » leil, je n'en peux pas faire deux. »

11 étoit trois heures après midi. L'émotion fut grande. Il n'étoit plus question que de trouver ce vigneron si dédaigné la veille, qui avoit eu l'honneur d'être l'ami du général. G'étoit un pauvre diable qui possédoit un petit coin de vigne pour toute fortune , et qui arrosoit annuellement de son produit une mauvaise croûte de pain noir. Les enfants l'appeloient Barbier le Desespéré, à cause d'un certain abandon mélancolique et farouche qui se remarquoit dans sa singulière personne , et ce nom lui est probablement resté s'il vit encore.

En attendant, on escortoit processionnellement le général. Au bout d'une promenade qu'on appelle, je crois, la Foule, il s'arrêta un moment devant le vieux tilleul où fut pendu le capitaine Claude Morel, dit le Prince , par les ordres de Biron. « Conservez bien cet » arbre-là! dit-il avec émotion*... Ce brave homme a » joui d'un bonheur qui est l'objet de tcus mes désirs! » Il est mort poi r !a patrie î... »

Ou étoit parvenu à trouver le C é.s'sj é; é dans sa vigne, cl 0:1 lui avoit port'1, chapeau ) as, l'imitation respec-

tueuse des autorités de la ville. Il s'étoit rendu au banquet sans autre cérémonie , et après avoir déposé dans son coin ses outils et sa hotte, il s'étoit jeté en pleurant de joie dans les bras de Pichegru.

— « C'est donc toi, Chariot, mon pauvre Chariot! » s'écrioit Barbier-ïe-Désèspéré.

— « C'est donc toi , mon cher camarade ! » lui répondoit Pichegru en pleurant aussi.

Je puis me tromper sur un homme que j'admire pardessus tous les hommes qu'on admire, mais jamais la simplicité, la naïveté des mœurs, ne m'a paru toucher de plus près au sublime.

Pichegru fit asseoir le Désespéré à côté de lui, ne parla en particulier qu'à lui, et ne le quitta pas jusqu'à sou départ. S'il y avoit. là des émissaires de Pitt et Cobourg, ils en furent pour leurs frais.

Voilà le traître qui conspiroit pour l'aristocratie, pour le pouvoir absolu!...

Et s'il avoit conspiré pour lui-même, s'il avoit daigné leurrer le peuple d'une fausse espérance, ^'ii avoit trahi lérté en la proclamant, s'il s'étoit laissé infliger ie pouvoir impérial en feignant de le repousser , ceux qui V calomnioient alors, le front aujourd'hui baissé dans la poussière, adoreroient son effigie au sommet d'une colonne!

Mais cette conspiration pour les Bourbons , où en sont les preuves? Je n'en oublierai pas une.

Est-ce dans les papiers si adroitement , si heureusement saisis le lendemain du lcS fructidor dans les fourgons de Klinglin, de d'Antraigues, des intrigants de Bareuth? car on n'a jamais vu tant de fourgons égarés. «Il eut été facile de les examiner tégatement, dit l'habile auteur de l'article RichegRtj dans la Biog+à-

PIC1IEGIU.. 363

phie des contemporains , qui est une des pièces les plus solides de l'accusation ; mais il est tant de par* venus à l'autorité , ajoute-t-il , qui aiment mieux proscrire ! »

Ces papiers n'ont donc pas été examinés légalement ; ils n'ont jamais été vus EN nature; on n'a fait dans leur publication ni la part du vil espion qui invente de faux rapports pour fournir aux besoins de sa méprisable vie, ni la part du sycophante qui suppose ou qui falsifie des documents pour justifier ses gros salaires diplomatiques ou pour les faire augmenter, ni la part du lâche, quel qu'il soit, qui s'empresse d'aggraver de sou témoignage honteux une dénonciation capitale, peur l'empêcher de s'étendre jusqu'à lui î...

El quand des papiers saisis dans des fourgons ou ailleurs ont-ils manqué à la proscription d'un grand homme? Si Bonaparte avoit échoué à Saint-Gloud, le Directoire n'avoit-il pas en main son premier traité secret avec le duc d'York, son second traité secret avec le roi de Prusse par l'intermédiaire de Sieyès? N'étoitce pas pour eux que le 18 brumaire avoit été entrepris? J'en peux parler savamment de ces traités-là; je les ai vu faire.

On sait aujourd'hui , à n'en pas douter , comment Bonaparte s'entendoit avec le duc d'York et le roi de Prusse.

Et puis j'admets qu'il y ait des pièces authentiques dans ce fatras d'infamies, et je n'y suis certainement, pas obligé; j'admets que de misérables ardélions de la police royale se soient faits forts de quelques beaux noms pour se recommander à leurs maîtres, et que leurs maîtres aient été assez dupes pour les écouter; j'admets jusqu'à l'authenticité de ce projet de marché où Piche-

gru célibataire se fait ridiculement octroyer des avantages actuels pour des enfants qui n'existent pas : qu'estce que cela prouve , sinon que les courtiers de conspiration sont bien insolents , et que ceux qui les payent sont bien crédules? Il n'y a pas de jour où des escroqueries toutes semblables, en petit, n'égayent l'auditoire delà police correctionnelle.

Veut-on savoir ce qu'en pensoit lui-même le corps législatif de fructidor? Barras, Thibaudeau , Cambacérès et vingt autres étoient compromis dans ces correspondances, ni plus ni moins que Pichegru : on passa à l'ordre du jour à l'unanimité , après le 18 fructidor ! Ce n'est donc pas cela qui peut fonder la proscription morale de Pichegru. Voyons le reste.

Est-ce par hasard la lettre tardive de Moreau , cette dénonciation après coup qui révéloit au Directoire une ancienne conversation confidentielle entre lui , Moreau , général en chef, et Pichegru, alors déporté, alors garrotté d'indignes liens dans une charrette grillée? Cela ne seroit pas beau , mais qu'en résulteroit-il en dernière analyse? Deux choses : que Pichegru croyoit à Moreau , et que , parmi les éventualités de la France révolutionnaire , il avoit le bon sens de compter sur la monarchie. La belle merveille ! ce secret que Pichegru auroit soufflé à l'oreille de Moreau , c'étoit le secret de la comédie , la dernière pensée de tout le monde. Pour que Pichegru n'en parlât pas à Moreau , il auroit fallu qu'il prît Moreau pour un mouchard , pour l'homme de la lettre au Directoire.

Respect cependant , je le veux bien , à la cendre de Moreau , de Moreau lui-même ! qui est mort au milieu des Russes , dans des circonstances bien plus défavorables à sa mémoire qu'aucune de celles dont on charge

la mémoire de Pichegru , et qui , selon toute apparence , est cependant mort innocent de trahison. Je ne suis pas suspect quand je défends celui-là !

Alais cette lettre de Moreau . il l'a déniée sans intérêt aie faire, quand il avoit intérêt peut-être à l'avouer; et c'est l'acte le plus viril de sa vie morale et politique. Elle est donc comme non avenue dans la question.

Allons toujours aux preuves de la conspiration de Pichegru. J'ai promis de ne pas les éviter.

Est-ce le fait singulier sur lequel s'appuie l'article de la Biographie des contemporains, qui n'est certainement pas à récuser pour les ennemis de Pichegru ? Les expressions du rédacteur, homme de cœur, d'esprit et de mesure , qui lutte visiblement malgré lui contre son intime conviction, sont trop précieuses pour que je ne prenne pas plaisir à les copier. Elles m'éviteront presque la peine de répondre.

« Un émigré, dit-il, transfuge du parti royaliste, » livra le premier, à ce qu'on assure, aux directeurs les » secrets du prince de Condé et de Pichegru , secrets » auxquels il avoit été initié , et obtint, pour prix de sa » délation , des récompenses pécuniaires et des missions » d'observateur à l'étranger. »

Quand transfuge , délation , récompenses pécuniaires et missions d'observateur à {'étranger seront de la langue de l'honneur et de l'histoire, je dirai ce que vaut ce témoin.; et je le dirois dès aujourd'hui s'il n'étoit mort.

Est-ce le radotage de Fauche-Borel , devenu par je ne sais quel hasard chroniqueur authentique de la restauration? Ceci mérite un peu plus de développements. Nous entrons sur un autre terrain.

Fauche -Borel éloit une espèce de bon homme , sin-

366 POUTttAITS.

cèrement attaché aux Bourbons , vulgaire et naïf de nature , actif et remuant d'instinct , serviable par sentiment comme un bon Suisse, plus serviable encore quand il y avoit quelque chose à gagner à l'être , comme le Suisse du proverbe ; un prêteur obligeant qui avoit trop de débiteurs à Coblentz pour ne pas retrouver quelques protecteurs à la cour ; un messager officieux dont les frais de poste se payoient en compliments ; un intrépide entremetteur dont les dangers se reconnoissoient en promesses. L'appétit vient en mangeant , et l'esprit en intriguant. Il s'avisa un jour de se dédommager des pertes du courtage dans les gros salaires de la diplomatie, et ses prétentions furent bien accueillies, car les diplomates du roi légitime n'étoient pas forts. Dès ce moment il sillonna l'Europe de ses roues dans toutes les directions , comme le Bawër de Potemkin , colportant de ville en ville, de camp en camp, et de palais en palais, des lettres de créance griffonnées sur satin , signées Louis , et plus bas li'dvar ay ; puis, rendant en échange et contre de bons mandats toutes les billevesées qui Lui passoient par la tête. Ce n'étoit pas que le pauvre Fauche n'eût eu des entrevues solennelles ; il se: oit allé proposer au cardinal Maury de décoiffer le chapeau rouge, et à Napoléon couronné d'accepter Fépée de connétable, car il agissoiten conscience; mais le résultat de ces négociations s'arrangeoit si étrangement dans son esprit que les refus les plus déclarés s'y tournoient en promesses , et il ne rentroit jamais auprès de son prince nomade que les mains chargées de lis qui distilloient une myrrhe royale, comme ceux du Cantique dis Cantiques. Il ne faut pas croire pour cela que Fauche fût un menteur systématique. Il croyoit profondément tout ce qu'il s'éloit raconté à lui-même, et je ne l'ai

jamais vu varier dans le thème grossier de ces happelourdes qu'on a fait semblant de prendre pour argent comptant de Mittau à Varsovie , de Varsovie à Hartwell , et de Hartwell aux Tuileries.

Fauche m'a souvent, en effet, débité toutes ces sornettes avec l'aplomb d'un théologien qui prêche le dogme; je les ai gravement écoutées, en me contentant d'opposer quelque doute à des faits matériellement faux dont l'impossibilité tomboit sous le sens de tout le monde; pour me procurer le plaisir de les entendre répéter dans les mêmes termes, ni plus ni moins; car j'ai déjà dit que Fauche étoit invariable dans ses formules. A la seconde ou troisième aihïmation, je tombois d'accord avec lui, sauf à rire, et je n'en étois pas plus convaincu. Nos contestations ne pouvoient aller fort loin, parce une Fauche, devenu vieux et infirme, avoit été d'à' dans sa cause un agent utile et un fidèle serviteur; qu'il avoit beaucoup souffert dans sa personne et dans celle des siens, et que, pour dernier résultat, la restaurât! m l'avoit laissé pauvre comme les pierres sur lesquelles il a fini par se briser le crâne à défaut de quelques râbles billets de 1,000 francs dont on faisoit litière à de méchants paperassiers. Je l'ai connu, je l'ai plaint; je n'accuse pas sa pau\re cendre oubliée, abandonnée , mais je déclare sur l'honneur, et à la face de tout ce qu'il y a de gens sensés dans le parti qu'il a servi , que nous n'avons jamais cru un mot de ce qu'il disoit.

Je me rappelle ici une anecdote remarquable. Fauche conservoit une foi si aveugle à cette grande conspiration monarchique dont son génie, à lui, Fauche, avoit été la cheville ouvrière, que si la toute-puissance et la toulebonté de Dieu lui permettent de retrouver un jour Pichegru au paradis des sages, il lui en louchera certaine-

ment quelques mots. Ne se souvint-il pas après la restauration d'y avoir impliqué Cambacérès et Barras? Fauche victorieux se crut obligé d'aller visiter ses innocents complices, dont la position paroissoit moins favorable , et rien n'est plus propre à confirmer ce que l'on savoit déjà de la bienveillance de son caractère. Cambacérès le fit mettre à la porte ; Barras , qui étoit la fleur des hommes polis, l'invita à dîner. Il y avoit là vingt hommes aujourd'hui vivants, dont quelques-uns jouent un certain rôle dans les affaires , et qui rient encore de l'opiniâtreté de Fauche à soutenir devant Barras que Barras avoit conspiré pour les Bourbons, et du dépit nerveux et convulsif de Barras , qui ne pouvoit opposer que des cris et des serments à son corrupteur impassible. Cela devoit être fort bouffon.

Il est probable que le dîner chez Barras finit comme la visite à Cambacérès avoit commencé ; mais Fauche ne se déconcertait pas pour si peu. Huit jours après, tout entier à son idée fixe, il vous auroit dit fièrement qu'il venoit de visiter Cambacérès ou de dîner chez Barras, ses anciens collaborateurs au grand œuvre de la restauration si heureusement accompli.

Telle est cependant Y autorité hisiorique sur laquelle sont fondés tant de mensonges historiques, ou prétendus tels, que je viens le premier convaincre d'impertinence et d'effronterie : correspondances vraies, correspondances supposées, marchés verbaux, marchés écrits, trahisons gratuites ou payées, le secret des fourgons, la révélation de Montgaillard , le sot article de Bcaulieu dans la Biographie universede, l'article cent fois plus décent de la Biographie des contemporains, où l'on n'a copié Beaulieu qu'en rougissant; aveux implicites de la restauration qui n'étoit pas fâchée

de compter un illustre martyr de plus , honneur tardif, ovations posthumes, et monuments mal entendus! Il n'y a derrière tout cela que la grosse figure du malheureux Fauche se portant garant de la honte de Pichegru devant les Bourbons , devant le pays et devant la postérité.

Fauche n'avoit vu Pichegru que deux fois avant la proscription de fructidor , dont les suites conduisirent Pichegru à Londres, et Fauche en est convenu avec moi. La seconde fois, Pichegru reconduisit Fauche jusqu'au bas de l'escalier , et se retournant du côté de son aide-de-camp : « Lorsque monsieur reviendra , ditil , vous me rendrez le service de le faire fusiller. » Puis donnant le bras à Gaume pour remonter : « Il ne faudroit pas le fusiller, continua-t-il en riant; mais j'espère qu'il n'y reviendra plus. »

La restauration s'abandonnoit, selon son usage, à l'impulsion donnée. La commission du monument de Pichegru, dont j'ai fait partie, et dont les intentions étoient admirables, obéissoit machinalement à la même impression. « Mais, au nom de Dieu, disois-je à Delarue , vous savez qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela ! — Pas un mot ! me répondit Delarue ; mais Pichegru est mort royaliste. » — Je le crois !

Royaliste , soit , mais non traître ! — Mon ministère à la commission finissoit là , comme il finit ici.

Et celte longue apologie, en effet, je ne l'ai pas écrite pour les républicains. Pichegru étoit trop pur pour prêter son appui aux républiques de nos jours de corruption !

Je ne l'ai pas écrite pour les légitimistes. Pichegru , légitimiste de cœur et de raison comme tous les honnêtes gens de son temps, n'auroit jamais engagé secrè-

tement sa loyale épée à une cause qui n'avoit pas reçu son serment publie.

Je ne l'ai pas écrite pour les enfants de Pichegru ; il n'en a point laissé.

Je ne l'ai pas écrite pour ses parents. Ses parents sont à leurs vignes , et ne se doutent guère que la vertu de Chariot Pichegru ait pu être soupçonnée.

Je ne l'ai pas écrite pour sa noble et inofîcnsible mémoire: elle se passera bien de moi.

Je ne l'ai pas écrite pour l'histoire. Qu'est-ce que c'e-t que l'histoire?

Je l'ai écrite pour la vérité.

S'il reste des successeurs et des avocats à Fauche , à Beaulieu, à Montgaillard , au Directoire; — s'ils parviennent à me prouver que je me trompe , — ah ! je n'aurai pas la force de jeter ma boule noire dans l'urne de l'opinion ! Je ne condamnerai pas Pichegru, le plus infortuné des hommes, comme il en est le plus grand ! Mais je n'en parlerai plus. En attendant, je les eu défie !

Parmi les gens du monde qui fréquentent les nobles salons libéraux de la nouvelle France, il n'est personne qui ne se souvienne d'y avoir remarqué un vieillard plus que septuagénaire, d'une taille moyenne, mais bien prise, d'une toilette modeste, mais propre et soignée, d'une tournure encore virile et quelquefois sémillante, qui ne rappeloil en rien la caducité de l'âgé et les orages de la vie; d'une figure peu régulière, mais qui avoit été agréable, et qui l'jétoit encore à force d'expression; coiffé de beaux cheveux blancs qu'on envieroit à vingt ans, et armé d'un regard bleu, lucide et transparent où n'avoil jamais cessé de briller tout le le feu d'une ardente jeu.:

Quand le dîner tiroil à sa .fin , et que la conversation, excitée par le Champagne et le plaisir , devenoit tout à coup générale autour d'une table splendidement servie dont j'ai vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies femmes de Paris, sinon par la plus aimable et la plus jolie (madame Coste), une voix souple et ferme, sonore et bien accentuée , s'élevoil d'ordinaire , dominoit toutes les autres, et finissait par captiver l'attention des plus distraits. C'est (pie ce n'étoit plus une causerie vague et souvent insipide pour ceux mêmes qui en font les frais; c'étoit une narration spirituelle, animée , dramatique , riche sans digression,

pleine sans verbiage , érudite sans pédantisme , et polie sans afféterie , dont l'attrait paroissoit d'autant plus piquant aux écouteurs que l'historien avoit presque toujours été un des principaux personnages des scènes qu'il racontait. Or ce n'étoit pas là de ces scènes vulgaires auxquelles la vanité seule d'un homme prévenu de son importance peut supposer quelque intérêt, parce qu'il imagine sottement que le reflet de son nom couvrira la pauvreté de son récit. G'étoit du grave, du grandiose , du terrible. Tous les acteurs imposants de la révolution y jouoient leur rôle , depuis les tribuns sanguinaires qu'avoit faits la populace jusqu'à l'immortel empereur qu'avoient fait les soldats ; et voilà pourquoi , lorsque cet homme avoit fini de parler , on gardoit quelque temps le silence , comme pour l'entendre encore.

Cet homme , c'étoit le vieillard.

Le vieillard , c'étoit le comte Real.

Le comte Real, c'étoit le fds d'un garde-chasse de Chatou, qui lui avoit donné l'éducation requise pour devenir procureur au Châtelet.

Ce procureur au Châtelet avoit fait son chemin. On l'avoit vu avocat, puis accusateur public près le tribunal du 10 août, puis historiographe delà république françoise , puis commissaire du gouvernement au département de Paris , puis conseiller d'état à la section de la justice, puis préfet de police de l'empire, et comte par-dessus tout cela. Je ne suis pas de ceux qui le blâment d'avoir mordu trop vite à l'hameçon d'or de la fortune; l'appât étoit friand, l'exemple étoit contagieux, et je sais quelques-uns de nos Gracques à la barbe en alêne qui n'y mettroient certainement pas plus de façon en pareille circonstance. L'hisloire d'un

événement et d'une époque, c'est l'histoire de toutes les époques et de tous les événements. Mais j'aurois attendu davantage de la vocation d'un noble caractère, et tout jeune je déplorois souvent avec a nertume la défection dont Real me sembloit coupable envers son propre talent. Je me souviens d'avoir exprimé un jour ce regret à Chénier, qui faisait rarement des calembours, mais qui n'aimoit pas Real, et qui saisissoit avec plaisir l'occasion de lancer un trait mordant contre ces transfuges de la liberté , si vite embauchés au pouvoir : « Que veux-tu? dit-il en me frappant sur l'épaule, Real- réalise. »

Mon intention n'est pas d'ailleurs de considérer l'homme politique dans M. le comte Real. Qu'est-ce qu'une opinion? qu'est-ce qu'un rôle? qu'est-ce qu'un caractère politique ? Un habit à la mode du temps jeté sur de pauvres automates que le jeu des circonstances fait mouvoir; une carmagnole de 179;$ qu'on retourne, qu'on reteint , à laquelle on attache des basques , sur laquelle on brode des palmes ou des étoiles , dont on répare le délabrement, dont on rajeunit la vétusté sous la bigarrure des rubans et la splendeur des crachats, sauf à troquer un jour ou l'autre tout cet oripeau de friperie contre la première amulette venue , au choix de la populace, moyennant un juste retour, comme ces marchands ambulants qui vendent les vieux galons. Les philosophes qui étudient l'homme dans ces sottes mascarades sont dignes d'étudier la femme dans les poupées des marc bandes de modes. Il n'y a rien là de la nature humaine; et c'est une grande consolation pour les esprits nobles et sensibles qui ont médité sur sa destination, et qui se sont fait une autre idée de sa dignité.

Ce qui constitue l'homme aux yeux de la raison , c'est la raison; c'est cette faculté intelligente qui le distingue presque seul des animaux , et Spinosa, moins matérialiste qu'on ne le croit généralement, en avoit follement conclu qu'il n'y avoit de résurrectible dans l'homme que le principe intelligent dont il ne concevoit pas plus que moi l'impossible destruction. Ce qui constitue l'homme, c'est surtout la bienveillance, à laquelle Spinosa n'a pas pensé , et qui est le plus essentiellement immortel de ses éléments. Tous'les deux ont échappé jusqu'ici au scalpel delà dissection et aux analyses de la chimie. Je ne pense même pas qu'on les ait cherchés à l'amphithéâtre ou demandés au creuset.

J'ai déjà dit que Real avoit été avocat; et je m'explique , avocat en matière criminelle , ou , selon l'expression fort exacte et fort reçue de son temps , défenseur officieux. Je crois avoir dit ailleurs qu'il avoit porté, dans l'exercice de celte glorieuse profession, un talent digne de la couronne civique , que je le plains d'avoir échangée contre la couronne de comte. C'est donc de cet avocat , dévoué au service du malheur, et non pas de ce comte enchaîné à la clientèle de la prospérité , que je me propose de parler aujourd'hui. Real, c'est l'avocat.

Après le ministère des sages qui font du bien aux hommes quand ils en ont le pouvoir, il n'y en a point de plus auguste que celui du citoyen généreux qui consacre sa noble vie à les protéger et à les défendre ; c'est même en sa faveur que penchera l'avantage si on lui tient compte, comme on le doit, de l'abnégation de son dévouement et de l'incertitude de ses privilèges. L'autorité de la bonne foi, l'indépendance et l'inviolabilité , droits moraux et sacrés du défenseur, devien-

nent illusoires sous toutes les tyrannies , et n'empêchent pas Malesherbes de porter sa tète à l'échafaud de Louis XVI. Si Real s'étoit avisé de la grandeur de cette destinée dans les cinq ou six siècles de jours qui composent le règne sanglant de Robespierre , si une vertueuse émulation l'avoit appelé à partager les périls de Chauveau-Lagarde et de Tronçon-Ducoudray, s'il avoit déployé à disputer aux bourreaux l'innocente existence des proscrits , les ressources du zèle louable et sublime encore qui l'anima pour les proscripteurs , sa carrière eût été moins longue , sans doute , ou sa vieillesse du moins ne se seroit pas écoulée dans les loisirs dorés de l'opulence ; mais son nom resterait enveloppé d'une gloire plus durable et plus pure: car il ne lui manqua pour cela , ni cet art de la parole qui entraîne et domine les esprits , ni ceite chaleur d'âme et de sensibilité qui est le génie des hommes éloquents. C'est la seule chose que j'aie à démontrer maintenant; le reste de la biographie de Real appartient à l'histoire héraldique de l'empire, et je n'irai pas le chercher là. Mais il faut, pour le considérer sous cet aspect, le seul oublié, le seul mémorable de sa longue vie, rétrograder avec moi de plus de quarante ans, et s'en rapporter à mes souvenirs , dont quelques esprits déliants, ou mal servis par leur propre nature , ont souvent suspecté l'infaillibilité. La mémoire , qui est certainement une des facultés les plus communes de l'homme, et dont personne n'a plus le droit de tirer vanité que de la délicatesse d'une ouïe sensible ou de la portée d'une vue pénétrante, n'a l'apparence d'un phénomène que pour ceux qui n'ont point de mémoire ; les autres comprennent à merveille comment les perceptions d'une enfance vive, déjà exercée par le collège à s'approprier

les faits les plus indifférents de l'histoire morte, et avidement envieuse , ainsi que cela est propre à cet âge , des faits bien plus extraordinaires qui animent sous ses yeux le drame de l'histoire vivante, ont pu laisser de profondes traces dans la pensée même du vieillard. Quant à moi, je n'ai point d'autres souvenirs, et ledégoût du présent, qui s'est accru avec mes années , a dû fortifier en moi l'habitude instinctive de vivre dans le passé. Cette époque seule se reproduit à mon imagination sous des traits brillants et pittoresques, parce que les organes que je possédois alors étoient doués d'une aptitude et d'une naïveté qu'ils ont perdues , mais dont les impressions se renouvellent encore quelquefois en réminiscences fugitives. Et comment se seroient-elles entièrement anéanties , ces premières émotions de l'enfant, puisque je n'ai jamais entretenu mon esprit d'autre chose depuis les jours de désabusement où j'ai reconnu que, hors la vie de l'enfant , il n'y avoit rien dans notre vie qui valût la peine de vivre. C'est que pour lui tous les faits sont des spectacles et toutes les illusions des réalités ; c'est que l'expérience n'a pas encore soufflé devant son prisme un nuage terne et grossier ; c'est qu'il n'a jamais soulevé le rideau de la comédie et démêlé l'artifice des misérables machines qui l'éblouissent de fausses merveilles. Mon erreur s'est évanouie, comme s'évanouit la sienne, lorsque j'ai vu de prés les peuples et les rois et le monde ; mais je me suis hâté de la ressaisir aussitôt que j'ai pu connoitre qu'elle valoit mieux que la vérité. J'ai nourri, j'ai caressé' le prestige qui m'avoit du moins agréablement trompé, et je me suis conservé enfant par dédain d'èiie homme. Voilà le secret de ma mémoire et de mes livres.

Au reste, aucun des fragments que j'ai détachés tour à tour du long journal de ma vie n'a subi une épreuve plus difficile que celui-ci ; aucun n'a vu son exactitude reconnue par un témoin plus digne de foi. M. Real s'étoil cru obligé d'exercer autrefois contre ma jeunesse des rigueurs, légitimes peut-être, mais qui n'étoient pas légales , et dont l'exagération inouïe ne pouvoit certainement s'expliquer par mon importance politique. Le sentiment de mauvaise humeur qu'elles m'avoient inspiré à vingt reprises différentes s'étoit entièrement effacé depuis trente ans , car de tous mes souvenirs il n'y en a point que j'oublie aussi vite que celui du mal qu'on m'a fait. Cependant j'avois rabattu quelque chose de mon enlhousiasme d'enfant pour 31. Real , et , de peur de me trouver capable de le haïr encore en pensant à lui , j'avois pris le parti philosophique de n'y plus penser du tout , quand une des rencontres dont j'ai parlé en commençant nous réunit à la même table et dans la même conversation. Comme le démon de la rancune ne perd jamais ses droits sur nos âmes imparfaites, je m'avisai de me venger d'une manière assez piquante , en lui prouvant que l'écolier inoffensif envers lequel il avoit déployé tant de mesures acerbes étoit alors même un des plus fervents admirateurs de son talent. Ce que je vais écrire, je le racontai avec des détails de localité plus spéciaux , plus minutieux, plus insaisissables, qui ne pouvoient avoir d'intérêt que pour lui ; faisant revivre dans une nomenclature fidèle les juges, les accusés, les témoins; reprenant le (il des débals avec leurs incidents, leurs incises, leurs interruptions , leurs péripéties; rattachant les détails aux faits, les physionomies aux personnes, les inflexions aux paroles, et, pour couronner mon

récit , abordant ses plaidoyers par l'exorde , en ferme disposition de les pousser jusqu'à la péroraison , si sa surprise m'en avoit laissé le temps. «Par quelle fatalité, dit-il en me prenant les mains , ne vous ai-je pas revu quand je fus adjoint au ministère ; car aux jours dont vous parlez , vous étiez , sans doute , auprès de moi ? — Parce qu'aussitôt que vous fûtes adjoint au ministère , lui répondis-je en riant , vous me fîtes mettre au cachot. » Des dix ou douze personnes très-notables qui assistoient à cet entretien , il n'y en a qu'une aujourd'hui qui ne puisse plus en attester les circonstances. On juge bien qu'il finit là, et je conviendrai, tant qu'on le voudra, qu'il ne devoit pas trouver place ici, car je ne crois pas avoir jamais écrit une anecdote plus personnelle et plus insignifiante; mais j'y ai été contraint jusqu'à un certain point par les chicanes obstinées d'une critique soupçonneuse qui fait de ma mémoire un être de raison, pour se dispenser de me croire. Il est évident, en effet, que si ma mémoire me sert mal , ou qu'elle ne soit qu'une causeuse mensongère apostée par mon imagination , il faut bien se guider de me lire ; car c'est cette faculté sycophante qui fait tous les frais de mes historiettes. C'est la seule que je me veconnoisse, la seule par conséquent que je sois intéressé à défendre contre les objections sceptiques de mes détracteurs; et ils savent à merveille que s'ils étoient parvenus à m'en déposséder, je serois tout à fait réduit à rien , moi qui leur ai fait depuis long-temps un amiable abandon de toutes les autres propriétés de l'esprit, pour en jouir exclusivement à leurs risques et périls. Je suis forcé d'avouer qu'ils n'abusent pas de ce privilège.

Après cette large digression , qu'on est libre de pren-

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drc pour une préface forjetée,]c vais essayer d'entrer en matière.

Les bourreaux de Nantes étaient fatigués. La Loire ne sttffisoit plus à submerger des cadavres. L'opinionpublique, s'il e*h restoit une, se révoltoit peut-être contre un massacre domestique exécuté dans les murs mêmes de la ville qui les avoit nourris, sur les plus purs citoyens. Quoi qu'il en soit, Carrier, embarrassé pour la première fois de cent trente-deux têtes à couper, se crut obligé d'en faire un hommage-lige au tribunal révolutionnaire. Le pourvoyeur de la mort avoit cependant pris ses précautions pour abréger le voyage des proscrits ; la fusillade lus attendoiî à Ancenis et la noyade à Angers; mais les exécuteurs manquèrent de résolution et trompèrent sa prévoyance. Les cent trentedeux , entassés dans des charrettes , les membres liés et la tête pendante comme des animaux qu'on mène à la boucherie , furent dirigés sur Paris , où il en arriva quatre-vingt-quatorze; les treûte-huit autres moururent en route, s'il n'en mourut davantage ; car deux ou trois enfants, qui étoient nés pendant le trajet, furent présentés avec leurs mères au registre des écrous. Le récit que je fais là n'est pas un épisode inventé par quelque romancier atrabilaire pour noircir l'histoire des cannibales; c'est de l'histoire de France, de l'histoire imprimée, de l'histoire officielle. Voyez le Moniteur.

A cet événement s'ouvre la noble carrière oratoire dont Real devoil sortir trop vite, lue loi d'expiation avoit rendu aux accusés le droit de se faire défendre, qui leur avoit été enlevé par une loi sacrilège, lléal fut

nommé défenseur d'office , et peu de causes plus justes et plus touchantes ont jamais réclamé l'appui de l'éloquence. Pour l'honneur du pays , elle n'offrit à l'avocat que l'occasion stérile de se saisir sans difficulté d'un succès sans gloire. Entre le jour de la mise en accusation des Nantais et le jour de leur jugement, une ère • nouvelle avoit commencé pour la Fraiïce. Robespierre étoit mort, et les échafauds de la teneur s'étoient abîmés sur lui. Le peuple social , le peuple civilisé , réveillé de sa stupeur, dcmandoit vengeance des assassins qui l'avoient décimé en moins de deux ans; la Convention, déjà jugée par l'opinion contemporaine , comme elle le sera par l'avenir, ne sembloit s'obstiner à prolonger sa souveraineté défaillante qu'autant qu'elle en avoit besoin pour s'affranchir de toute solidarité avec eux , et pour amasser sur leurs têtes les crimes qu'elle avoit permis et ceux qu'elle avoit commandés; les boucheries de la Vendée n'excitoient p us qu'une exécration unanime, et la tribune résonnoit encore de ces magnifiques paroles de Legondre, que j'ai rapportées ailleurs comme le modèle effrayant d'une hyperbole a laquelle la raison fait grâce , parce qu'elle n'a rien de trop exagéré pour le sujet : « Les voyageurs de mer n'osent se soumettre au baptême du tropique, de crainte d'être baignés dans le sang de leurs parents. » Quand les infortunés dont je parloisse présentèrent au tribunal pour être condamnés, la voix publique les avoit absous ; ils gagnèrent les banquettes des victimes au milieu d'une rumeur triomphale, et s'y assirent en accusateurs. Les rôles étoient changés, les formes ordinaires subverties; on auroit cru qu'une disposition inaccoutumée de la salle d'audience avoit placé, pour la première fois, les juges à la barre et les accusés au

prétoire. Cette mutation ne seroit souvent que justice dans les procès politiques.

Je le répète, les honorables fonctions de Real furent trop aisées à remplir. Philippe Tronjolly, un des pré- Venus, homme de sens et de cœur, qui se servoit abilement de la parole, eut tous les honneurs du plaidoyer, ou plutôt du réquisitoire. Il n'essaya point de se défendre , soin (pie le temps s'étoit chargé de rendre superflu ; il attaqua , et la hache sous laquelle Carrier l'avoit poussé lui fit raison de Carrier.

Ces premiers détails, empruntés aux journaux du temps , car je n'en avois par moi-même aucune connoissance , ne figurent ici qu'en qualité de préliminaires, puisqu'on ne voit pas que la procédure des Nantais ait contribué à mettre le beau talent de Real dans son véritable jour; mais ils composent l'introduction nécessaire d'un autre drame qui laissa plus d'essor à son éloquence. J'ai déjà dit que l'absolution de Tronjolly et de ses co-accusés exprimoit assez sensiblement la condamnation implicite de Carrier et de son comité révolutionnaire. Ce qui restoit à régler ne paroissoit plus qu'une affaire de formalité, dont la solution définitive appartenoit au bourreau. C'étoient les témoins des premiers débats qui montoient au banc des prévenus , c'étoient les prévenus des premiers débats qui venoient se ranger au banc des témoins. Real seul étoit resté à sa place pour prêter aux coupables un secours plus pénible et plus courageux que celui qu'il avoit offert aux innocents ; admirable ministère de l'avocat, dont la sollicitude, presque providentielle, ne manque à aucun malheur, et qui peut dire de lui comme ce personnage de Térence : Je suis homme, et rien de ce qui intéresse i'human itè ne m'est étranger.

Pour la première fois f depuis que les crimes des hommes sont dévolus à la justice des hommes, l'épouvantable programme de l'accusation écrite pâlit devant les faits plus épouvantables encore que révéla l'instruction orale. Pour la première fois les récriminations mêmes d'une haine légitime , aigrie par des blessures qui saignoient encore , furent réduites à rester au-dessous de la réalité. C'est qu'il n'y avoit point d'expressions clans les langues les plus riches en amplifications monstrueuses pour peindre les forfaits de Carrier et du comité révolutionnaire de Nantes. Le vol , l'assassinat , l'infanticide , la brutalité obscène qui souille ses victimes avant de les sacrifier , la dérision féroce qui les insulte quand elles ne sont plus , toutes les frénésies révoltantes de la rage et de l'anthropophagie qui s'assouvissent sur des cadavres , ont des noms ; il fallut en inventer de nouveaux. Le dictionnaire du comité révolutionnaire de Nantes n'avoit pas été prévu ; il auroit effrayé Satan.

Ceci seroit trop cruel à raconter. On devinera, si 0:1 peut le deviner, ce que je n'ai pas la force d'écrire , ce que c'étoit qu'un mariage républicain , ce que c'étoit que la noyade exécutée au moyen du bateau à soupape, supplice encore inconnu que la pudeur badine du comité déguisoit sous le nom de baignade par un barbare euphémisme , et que cet abominable Carrier appeloit en «plaisantant la déportation verticale: ligure un peu forte, selon moi, pour la portée de son esprit , mais bien digne de l'infernal instinct qui lui tenoit lieu d'âme. C'étoit le cas de dire, en changeant quelque chose à la fameuse saillie deCicéron : Hâve mus jacetum carnifleem*

Tous les crimes étoient démontrés jusqu'à l'évidence.

Ils éloient tous avoués. Il est difficile en effet d'assassiner à la pleine clarté du soleil dix ou douze mille personnes (le nombre juste est resté indécis) , de les faire mourir mille fois dans des tortures pires que la mort , sans autre formalité que celle du supplice , et de ne pas laisser quelques traces de ces exécutions sanglantes. A défaut des hommes , les flots de la Loire auroient parlé. H n'y aVoit point de batelier qui n'eût touché de sa rame des corps inanimés , point de pécheur qui n'eût ramené des membres mutilés dans ses filets. Le système tout entier de la défense reposoit donc sur des récriminations véhémentes qui n'avoient pour objet que de déplacer celui de l'accusation : les acteurs immédiats de la tragédie se prenoient au comité révolutionnaire , qui se prenoii à Carrier par la voix de Real; Carrier se prenoit à la Convention nationale, qui se prenoit au comité de salut public par la voix de Lecointre; le comité de salut public se prenoit à la volonté souveraine du peuple; et tel étoit en réalité le cercle épouvantable où a\oit roulé l'histoire de cette démocratie regrettée , qu'on ose nous présenter encore aujourd'hui comme un objet d'espérance et comme un gouvernement de progrès, tant les vieilles sociétés sont pressées de finir d'elles-mêmes!

La Convention jugea convenable de rompre dans ses mains cette chaîne de pourvois menaçants, et la nécessité de son propre salut la rendit unanime une fois pour la proscription d'un complice. Cinq cents votants proférèrent cinq cents voles d'accusation , sur lesquels deux seulement furent mitigés par des rélicences légères, celui de Bourbotte et celui de Bernard de Saintes. Collot-d'llerbois , Barrère et Biilaud-Varennes * qui avoient si long temps fermé les yeux sur les attentats

de leur émissaire , qui les avoieut ordonnés peut-être , n'usèrent pas envers lui d'une indulgence qu'ils étoient à la veille de réclamer pour eux-mêmes; ils l'envoyèrent au châtiment avec la même impassibilité qu'ils l'avoient envoyé au crime. Quant à ceux-ci, Carrier n'avoit point de récusation valable à exercer contre eux. Il éloit jugé par ses pairs.

En faisant descendre l'instigateur du comité révolutionnaire de la chaise curule à la sellette , Real venoit d'opérer une révolution radicale dans la position de ses client?. Il falloit toutefois savoir profiter de ce triomphe , car assez de délits individuels et spontanés restoient accumulés sur la tête de chacun d'eux pour appeler les vengeances de la justice. Nous allons le retrouver; mais jetons auparavant un coup d'oeil sur le spectacle que présentoit alors la salle des séances du tribunal révolutionnaire.

Tout le monde sait dans quelle classe de la société se recrutoient les comités révolutionnaires. Ce n'éto.t certainement pas dans celle des ouvriers probes, laborieux et capables , qui se recommandent à l'estime publique par leur aptitude et par leur conduite. Les révolutions modernes, qui se disent toujours faites au bénéfice des capacités , n'aboutissent jamais en résultat définitif qu'à faire passer le pouvoir dans les mains de la médiocrité immorale, intrigante et factieuse. Quelques anciens propriétaires, appauvris par le vice et dépouillés par l'usure , un plus grand nombre de jeunes gens livrés à tous les excès qui abrutissent l'âme , dégradés de leur adolescence par des passions grossières , stimulés par l'ardente soif de ces sensations nouvelles qui ne se trouvent que dans les excès et qui ne s'achètent qu'à force d'or; une multitude innombrable enfin

de prolétaires lâches , paresseux et dépravés , sans goût comme sans intelligence pour le travail, et qui aimoient mieux tremper leur pain dans une mare de sang que de l'arroser de quelques sueurs : voilà ce qui composoit en général le personnel de cette dictature à vingt mille têtes , sous laquelle la France au pillage h a le toit de douleur comme une ville prise d'assaut : voilà ce qui composoit en particulier le personnel du comité révolutionnaire de Nantes, un triage odieux des plus violents et des plus pervers dans le plus vil rebut d'une population. Il falloit vaincre un mouvement d'épouvante pour les regarder. Pour arrêter quelque temps ses regards sur eux , il falloit vaincre un mouvement de dégoût.

Quatre ou cinq accusés tout au plus se distinguoient cependant du reste par des formes presque humaines. Carrier étoit procureur, et frotté, par conséquent, de quelques idées de l'administration et des lois. On pouvoit juger, à la plupart des dépositions , que son langage habituel avoit été jusque-là a :ssi infâme que ses mœurs; mais il sembloit prendre à tâche, et non sans des efforts quelquefois sensibles , d'éviter devant le tribunal celte phraséologie de corps-de-garde et de mauvais lieu , pour étaler à la place de méchants lambeaux d'histoire romaine et des bribes oratoires d'assez mauvais goût, volées au Journal de la Montagne et à la tribune des Jacobins. I>e notaire Bachelier affecloit des manières posées , des réponses courtes , pleines de gravité et de mesure , des indexions douces et pénétrantes; et il se retranchoit contre la responsabilité de ses actes derrière sa réputation vraie ou fausse de tolérance et d'humanité. Chaux exhaloit la fougue de so:i caractère en improvisations véhémentes , qui blessoient rarement

les règles de la correction et qui s'élevoieat de temps en temps à une espèce d'éloquence. Gouîin , le principal meneur, la cheville ouvrière du comité,. ne manquoit pas d'une certaine puissance de facultés ou d'organisation, îl exprimait le plus souvent avec une netteté froide des idées qu'il savoit enchaîner avec logique et présenter avec habileté , quoiqu'elles ne produisissent pas toujours l'effet qu'il en avoit attendu. C'est ainsi qu'il essaya inutilement de justifier les massacres de Nantes par les massacres de Paris et de s'envelopper avec ses complices du manteau d'impunité qui couvroit les septembriseurs.

L'auditoire ne répondit à son apostrophe imprudente que par une longue rumeur d'indignation. Les septembriseurs n'y éteient plus, ou bien ils avoient déjà changé d'opinion dans l'espérance assez fondée de frapper incessamment d'autres victimes.

Le plaidoyer de Carrier, fort important comme document historique, puisqu'il prouve jusqu'à l'évidence que les horreurs commises dans la Vendée étolent le fait des comités de gouvernement, ne fut d'ailleurs que le plus pitoyable des lieux-communs oratoires. Il y répète sa phrase banale des lauriers chauffés en cyprès, qui traînoit depuis trois mois dans les clubs et dans les gazettes ; il y parle en grande pompe de ses combats et de ses victoires, quoique l'instruction eût démontré qu'il n'avoit paru sur le champ de bataille que pour fuir, et donner à l'armée l'exemple honteux d'une déroute panique sur un cheval qu'il n'avoit pas pris le temps de brider. Il se compare au jeune Horace qui assassina sa sœur; il compare les prêtres au cardinal de Lorraine qui bénit l'arquebuse de Charles IX et les poignards de la Saint-Barthélémy , sans penser que cette

érudition grotesque ne repose que sur des fictions de comédie, et qu'elle se feroit siffler des enfants dans les basses classes du collège. En un mot, ce discours auroit été à faire rire s'il n'avoit pas fait frissonner ; mais Carrier s'étoit précautionné contre la critique. L'indignation le sauvoitdu ridicule.

L'orateur de la journée, ce fut Real, et sa tache n'étoit pas aisée. Il défendoit Goulin. Bien convaincu qu'il essaierait inutilement d'atténuer des faits dont une grande ville tout entière avoit porté témoignage , il s'étendit habilement sur les crimes non moins exécrables qui les avoient provoqués ; il déplora celte fatalité irrésistible des guerres civiles qui excite les âmes les plus étrangères aux excès à enchérir sur les forfaits d'un ennemi en ne croyant que les punir ; il rappela les époques trop multipliées de l'histoire où de pareilles fureurs avoient été lavées par l'amnistie, et, chose bien plus étrange, honorées par des récompenses publiques ou sanctifiées par des religions ; il s'arrêta enfin au moyen capital que la Convention nationale venoit d'admettre en accusant Carrier, et il tira de cette déclaration solennelle la preuve que les massacres exécutés par ses clients n'avoient jamais été que des actes d'obéissance passive. Quelle indépendance, quelle spontanéité pouvoient rester aux fonctionnaires du peuple , sous l'omnipotence d'un tyran altéré de sang qui n'apparoissoit parmi eux que dans les accès de la rage, le sabre nu à la main , la menace et le blasphème à la bouche , les traits renversés par la colère et demandant des victimes? Il falloit mourir peut-être plutôt que de se soumettre, et laisser l'accomplissement d'un affreux devoir à d'autres assassins qui se seraient présentés en foule. Il n'y avoit pas un égout à Nantes qui n'en eût vomi. Mais ce qu'on exige

de ces infortunés sans éducation, sans principes, sans noblesse d'âme, continuoit Real, c'est la plus haute des vertus de l'homme en société , c'est cette abnégation sublime de la vie qui est la dernière épreuve du courage civil, et dont la suite des siècles offre à peine quelques exemples, en partie rélégués au rang des fables. Est-il cependant un code chez les nations qui punisse de mort l'absence, le défaut d'héroïsme? En est-il un qui punisse de mort l'assassinat involontaire qu'une main, captivée parla violence, a commis innocemment? Le bras que l'on force à frapper n'est pas plus criminel que le couteau. En est-il un qui assimile à l'assassinat l'homicide froidement exécuté devant le peuple par l'impassible agent de la justice? Non, sans doute. La loi a pris soin de le qualifier elle-même d'homicide légal. L'homicide peut donc être légal, et quelle légalité que celle des volontés inflexibles de Carrier , qui étoit placé , selon l'opinion générale , par les propres termes de son mandat, au-dessus de toutes les juridictions et de toutes les lois !

Cet argument fut développé avec plus d'adresse et de talent, car j'ai senti en écrivant que l'expression n'étoit pas toujours fidèle à ma mémoire, altérée aujourd'hui par de cruelles souffrances. Il étoit d'ailleurs ingénieux en ce point qu'il sembloit satisfaire à toutes les convenances de la cause. On ne pouvoit réellement invoquer avec pudeur, en faveur des membres du comité révolutionnaire de Nantes, que l'inviolabilité du bourreau.

Real n'avoit pas renoncé toutefois à l'espérance de ramener quelque intérêt sur les accusés. S'il s'étoiteru obligé pour leur salut à les dégrader du rang de l'homme, il sentoit pourtant qu'il n'auroit pas fait assez pour leur concilier l'indulgence et la pitié s'il ne parvenoit à les

distinguer des tigres par quelques facultés morales et quelques émotions généreuses. Goulin avoit été le secrétaire de ce malheureux Phélippeaux , qui fit entendre le premier d'inutiles paroles de tolérance aux ravageurs de nos provinces, et qui paya son dévouement de sa vie. Cette circonstance lui fournit un épisode de sentiment et d'action auquel il n'y a presque rien à comparer dans les plus beaux mouvements de la parole : « J'avois pensé, dit-il, à faire comparaître ici en lé- » moignage la veuve de Phélippeaux ; mais le respec- » tueux attendrissement que m'inspire son infortune » m'a détourné de ce projet. ISon , citoyens! Goulin, » dût sa propre existence en dépendre, n'a pas voulu » forcer la veuve de Phélippeaux à contempler ces fu- » nestes gradins où tout réveille le souvenir d'un affreux » sacrifice! JN'est-cepas là, en effet, qu'étoit assis Dan- » ton, l'Hercule delà liberté? là, Camille Desmoulins, cet » ingénieux La Fontaine de la révolution , qui en auroit » été le Tacite ? et là , le Fénelon , le Las Casas de la » Vendée, le vertueux Phélippeaux? Rassure-toi, Gou- » lin , tu n'entendras pas les gémissements , tu ne verras » pas les pleurs de sa femme ! Rappelle-toi plutôt ces » jours glorieux où tu le suivois au combat, pour y » acheter la paix par la victoire ! Une fois, s'il t'en sou- » vient , comme vous vous entreteniez sur le pont de » Ce des moyens de rendre le repos et le bonheur à ces » belles contrées désolées par la guerre , les brigands » embusqués derrière les roseaux et les arbres du rivage » vous assaillirent d'une décharge de mousqueterie. » Vous répondîtes à cette lâche agression en chantant » l'hymne des Marseillois. O Goulin! quand tu passe- » ras sur le pont de Ce, n'oublie pas de chanter à la u mémoire de Phélippeaux l'hymne de la reconnoissanco

» et de l'amitié. » Je ne me rappelle pas le nom de celle figure de rhétorique par laquelle l'orateur semble anticiper sur le résultat infaillible de son discours , en le transportant par une prévision hardie au nombre des événements accomplis , et je ne l'ai probablement jamais su ; mais j'aurois bien de la peine à croire qu'elle eût jamais été amenée avec plus d'art et employée avec plus de goût. On sent , à n'en pas douter , que le succès devoit y répondre.

Entre autres artifices oratoires que j'aurois pu signaler dans ce beau plaidoyer , j'en citerai un qui ne me paroît pas moins bien conçu , et qui est encore plus dramatique; j'ai dit que Real avoit cherché à dissiper les préventions trop légitimes"qui naissoient de l'accusation, en ramenant l'esprit des auditeurs sur des idées douces et des sentiments naturels. Goulin, le cruel Goulin, n'étoit pas encore assez éloigné de la jeunesse pour que personne ne se souvînt d'avoir vu éclater en lui quelques dispositions vertueuses et quelques affections touchantes. Il s'empare de tous les détails de ce genre qu'il a pu recueillir et qui servent à son dessein , il les développe, il les interprète, il les amplifie sans doute, il les invente peut-être ; mais l'illusion qu'il a voulu produire ne trahit pas ses espérances , elle gagne les spectateurs , les juges, les prévenus eux-mêmes qui s'étonnent de pleurer. Emu de l'émotion qu'il excite , il y cède à son tour, et d'une voix entrecoupée il peut à peine articuler ces paroles : « Sa tête fut exaltée, son zèle aveugle, ses ac- » tions insensées et farouches , mais son cœur étoit pur ! » Je jure que Goulin e:-,l un homme de bien ! » Au môme instant , un des accusés se lève hors de lui-même , c'est Gallon , contre qui les débals n'ont fourni aucune charge, et dont le désistement du ministère public a

déjà proclamé l'innocence. 11 fond en larmes, iî tremble, il balbutie , il s'écrie en sanglotant : « Gouiin est un » homme de bien ! c'est mon ami , c'est un honnête » homme , c'est mon ami ! Je le commis depuis neuf » ans; il a élevé mes enfants : c'est un honnête homme , » c'est mon ami ! Tuez-moi , mais ne le tuez pas ! Sau- » vez, sauvez Gouiin '. » L'attendrissement est universel et s'étend jusqu'au banc des jurés. On en voit quelques-uns frémir et se détourner pour essuyer leurs yeux. « Citoyens, reprend Real avec l'accent de la conviction, » sont-ce là des hommes de sang ? »

Si l'on a égard à îa mauvaise nature des hommes qui furent mis en œuvre dans cette scène , on n'y verra , selon toute apparence, qu'une adroite combinaison théâtrale ; mais il faut convenir, quoi qu'il ensuit, que l'avocat y fut merveilleusement servi par le poète. C'est la machine qui opéra le dénouement.

L'absolution des membres du comité révolutionnaire de Nantes parut dès lors aussi assurée que la condamnation de Carrier. Leur sécurité devint si complète, qu'ils firent ordonner les apprêts d'un superbe festin chez le premier restaurateur de Paris pendant que les jurés étoient encore aux opinions. Deux places y restèrent vides. Avec Carrier , le tribunal avoit envoyé au supplice Pinard et Grandmaison , dont les efforts de la défense n'étoient pas parvenus à atténuer les crimes. Grandmaison éloit convaincu d'avoir présidé à toutes les noyades, et on avoit vu ce monstre faire volera coups de sabre des mains palpitantes que de malheureuses femmes , que de pauvres enfants élevoient vers lui à travers les planches mal unies du pont, au moment d'être submergés. C'étoil aussi sur les femmes, sur les enfants, sur les vieillards chargés d'années et

d'infirmités que s'exerçoient les lâches fureurs de Pinard. Celui-là , mûr à vingt-six ans pour des attentats qui font frémir la nature, marchoit à la suite de l'armée républicaine , comme l'ange de la mort, avec lequel sa laideur robuste, la férocité de ses traits et la couleur basanée de sa peau, sous laquelle couloit un sang africain, lui donnoient quelque fantastique ressemblance. Aussitôt qu'un village, presque désert, qui venoit d'être un champ de bataille, restoit derrière le vainqueur, on entendoit hurler Pinard qui s'avançoit à demi nu , et brandissant un sabre déjà sanglant, parmi des monceaux de cadavres, pour épier quelque reste de vie sur des fronts pâles et dans des yeux éteints, et pour égorger les blessés. Il pénélroit ensuite dans les maisons, massacroit le malade à son lit d'agonie , l'orphelin dans son berceau, la jeune mère sur son enfant, et s'emparoit froidement de tout ce qui pouvoit tenter sa cupidité dans leurs dépouilles , car c'étoit son héritage. Un instant après, l'incendie se déclaroit à la fois sur dix points différents ; la flamme couroit de toits en toits avec la violence et le bruit de la tempête , et elle ne cessoit de marquer le passage de Pinard , qui ne laissoit jamais d'autres adieux à ses domaines , que lorsque tout étoit consumé.

Carrier marcha à la mort en proclamant son patriotisme et son innocence. Pinard , qui devoit la subir avant lui, se défit tout à coup, par une secousse brusque et vigoureuse , des deux exécuteurs qui l'accompagnoient; puis courant au proconsul, la tète baissée comme un taureau furieux , il l'en frappa dans ia poitrine et le jeta sans connoissance et presque sans vie sur les degrés de l'échafaud. Quelques minutes après, ceux-là étoient devant leurs juges, et les autres s'é-

tourdissoient de leurs remords dans l'ivresse d'une orgie.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que le tribunal ne punit dans ces misérables que des intentions contrerévolutionnaires dont je les tiens pour complètement innocents. S'ils n'avoient été qu'assassins, comme leurs complices, on les auroit acquittés. J'ai montré ce qu'étoicnt les crimes de ce temps-là. Voilà ce qu'étoit sa justice.

Real soutint dignement, deux ans après, la renommée que cette cause lui avoit acquise , dans une affaire non moins célèbre , celle du fameux tribun Gracchus Babeuf, jugée à Vendôme par la haute-cour nationale. ]1 y parut, comme à la première, véhément dans l'attaque, adroit dans la défense, heureux à démêler les parties foibles de l'accusation, heureux à déduire de chaque fait des explications quelquefois un peu forcées, mais auxquelles il savoit prêter une rare vraisemblance ; pénétré d'une conviction ardente, qui n'excluoit pas la mesure et qui devenoit facilement sympathique à force d'être naturelle; aussi fertile en expédients ingénieux et en effets préparés d'avance qu'habile à en cacher l'artifice; en un mot, spirituel et prudent jusque dans l'abandon, entraînant et passionné jusque dans lu raisonnement, et sur de se faire écouter avec faveur, même quand il élablissoit un principe qui ne pouvoit être admis par personne. Celte procédure lui fut cependant moins avantageuse que l'autre , parce qu'il y agissoit sur une matière moins malléable et moins docile, et qu'il n'avoit pas pu imposer à ses clients le système indispensable dans lequel il devoit se renfermer pour leur salut. De ces deux hommes de fer qui représentaient la conspiration, Babeuf et Darthé , le premier

394 l'OKTRAlTS.

s'obstinoit à noyer ses théories, fanatiques dans une phraséologie fastidieuse et confuse qui n'inspiroit que l'ennui et le dégoût ; le second , qui n'avoit rien à gagner à la controverse , parce que sa vie passée portoit de cruels témoignages contre lui, s'étoit, en quelque sorte, placé hors des débats, en affectant, sur les questions qui le touchoient de plus près, une taciturnité insouciante et brutale. Entre ce déclamateur d'inutilités prolixes, qui lisoit pendant cinq heures sans reprendre haleine, car il ne savoit heureusement pas parler, et ce muet volontaire, qui s'étoit retranché dans quelques monosyllabes maussades, ou par crainte de compromettre sa tête, ou par dédain de la défendre, on conçoit que Héal ait été assez occupé à réprimer l'intempérance verbeuse de l'un, et à stimuler la paresse inconvenante et systématique de l'autre. Cette difficulté de position nuisit nécessairement à l'élan d'un orateur qui avoit besoin de s'identifier étroitement avec sa cause pour se communiquer et pour se répandre, et c'est à cela sans doute qu'il faut attribuer le mauvais succès de ses efforts.

Au reste , les débats de ce procès ont été imprimés si amplement et sous une forme si bien appropriée à l'intarissable battologie du principal accusé , que je craindrois de tomber aux yeux de mes lecteurs dans des redites aussi vicieuses que les siennes, en me traînant servilement sur les détails d'une analyse. Il a même fallu, pour me décider à revenir sur l'aspect le plus extérieur de cet épisode de notre histoire, et à redemander à ma mémoire quelques-uns des traits qui en caractérisent le mieux l'étrange physionomie, que j'y fusse en quelque manière forcé par le désir de changer d'émotions en changeant de tableau. Les scènes san-

glantes de la Vendée ne me suivront du moins pas ici. jNous allons passer de l'exécrable pratique des assassins à d'exécrables théories de sophistes, qui ne se sont pas, grâce au ciel, développées dans des actes, et qui laisseront aux races futures plus de pitié que d'horreur. Ce que les égorgeurs de la patrie ont exécuté en 1793, Babeuf et ses afïidés le revoient peut-être pour l'avenir; mais ce crime de leur pensée n'a pas été servi comme l'autre par les éléments et par les bourreaux. Il n'a fait couler que de l'encre, et, chez un peuple raisonnable et humain , des douches auroient suffi à le laver. C'étoit trop peu à cette époque, où les sensations poignantes de la révolution avoient blasé toutes les aines, où la France, nouvellement émancipée de ses tyrans, s'étoit apprivoisée avec leurs jouets odieux, en s'accoutuinant à les regarder sans terreur , et où toute comédie politique paroissoit insipide quand le dénouement n'éloit pas sanglant. La perfectibilité, qui marche si vite, nous épargnera probablement un jour ces énormes aberrations. Il faut seulement qu'elle nous donne auparavant deux choses qui nous manquent depuis long-temps, et sans lesquelles la société n'est qu'un coupe-gorge à la merci du plus fort et do plus pervers, des institutions et des mœurs : quand nous en serons là, il fera beau s'occuper d'utopies ; il n'y aura plus de danger.

Les gradins de l'accusation présentoient donc à Vendôme un spectacle infiniment moins repoussant que celui qui avoit tourmenté les yeux et la pensée dans la procédure du comité révolutionnaire de Nantes. Le corps du délit étoit un songe effrayant, il est vrai, mais qui s'étoit évanoui sans laisser de traces au réveil de la publicité, la plupart des accusés n'éloient pas même

escortés sur les fatales banquettes par ces souvenirs qui aggravent , de l'habitude constatée des crimes accomplis, l'intention d'un crime avorté. Babeuf lui-même n'avoit pris aucune part aux excès du régime révolutionnaire. Il avoit été haï de Robespierre ; il avoit dénoncé Carrier.

On devine assez ce que je pense de Babeuf sous le rapport politique, et le sentiment qu il peut m'inspirer dans son rôle extravagant d'homme d'état et de législateur; mais on me feroit tort de supposer que je suis déterminé dans ce jugement par quelque préoccupalion de parti. Je suis, s'il plaît à Dieu, assez avancé en expérience et en raison pour comprendre toutes les folies d'opinion dans le même mépris, et toutes les fureurs d'opinion dans la même antipathie. Depuis que je vois s'élever sous vingt bannières différentes des hommes à principes absolus qui veulent régler le monde à leur gré , sans égard à l'état encore indéfinissable où les révolutions nous ont mis, et des hommes à formes violentes qui se flattent, dans leurs rêveries cruelles, de le gouverner par la terreur, j'ai eu le temps de prendre ceux-ci en haine et ceux-là en pitié. La devise de l'écu et la couleur du drapeau sont, de leurs entreprises ou niaises ou féroces , la chose qui m'occupe le moins.

A considérer en lui l'homme littéraire, j'ai déjà fait pressentir que Babeuf ne méritoit guère plus d'intérêt. La surabondance inextricable de ses idées sans méthode et sans netteté, ou plutôt des lubies vagues et confuses qui lui en tenoient lieu, le rendoient tout à fait incapable d'improviser une phrase bien faite. Il avoit certainement plus de facilité comme écrivain , mais cette facilité déplorable n'est qu'un vice de plus dans les gens qui

écrivent mal. Ses nombreux écrits enchérissent encore sur tous ceux des tribuns de son espèce , et il n'en manquait pas alors, par une verbosité incorrecte et rebutante, qui ne laisse ni vivacité à la pensée, ni prise h l'attention Incapable de soumettre ses hallucinations vagabondes aux règles de la plus simple logique, il perd à tout moment de vue la question qu'il s'est proposé de traiter , pour s'égarer dans des digressions inu tiles , et il ne sort de celles-ci que pour tomber dans des digressions nouvelles qui l'éloignent de plus en pins de son sujet , jusqu'à ce qu'il l'ait totalement oublié. Cette absence complète de méthode et de raisonnement, qui est le plus sûr critérium auquel on puisse reconnoître un fou , ne prouve pas , comme on sait , le défaut d'imagination, et l'imagination étoit en effet la faculté dominante de Babeuf; mais elle ne s'étoit développée dans son intelligence imparfaite et malade qu'au préjudice du jugement.

La moralité de Babeuf n'auroit pas élé non plus exempte de reproches, si l'on pouvoit s'en rapporter au témoignage des biographies contemporaines ; et la défense avoit peu de parti à tirer de ses antécédents , s'il est permis de parler leur langage. Mais on sait ce que valent ces imputations quand elles sont proférées sur la fosse d'un malheureux que l'opinion et la loi ont frappé. La calomnie ne risque rien d'être inexorable quand elle marche à la suite du bourreau ; et il est aussi prudent que généreux de lui renvoyer la plupart des diffamations qui poursuivent jusque dans le tombeau les victimes de nos troubles civils. Aucun nuige ne s'éleva pendant le cours des débals sur la profité de Babeuf, et cette circonstance est d'autant plus remarquable dans sa vie , que jamais la pauvreté n'a mis les principes d'un père

398 Ï'ORTRÀITS.

de famille à de plus rudes épreuves. Ce qui le distingua , même entre les autres accusés , qui réunissoient presque tous les mêmes qualités à un degré fort éminent , ce fut une expansion ardente et passionnée , une sincérité capable d'aller jusqu'à l'abnégation , et qui se faisoit conscience du moindre détour; la fermeté inflexible de volonté , qui fait les grands hommes , et la résignation à la mort , qui fait les héros et les martyrs. S'il n'étoit pas possible de se défendre de l'impatience ot de l'ennui au débit disgracieux de son interminable verbiage, l'énergie de sentiment et la puissance d'âme qui éclatoient de temps en temps au milieu de ses divagations accablantes , éveillèrent plus d'une fois l'admiration , et il est probable qu'il seroit parvenu sans peine à maîtriser son auditoire dans de pareils moments s'il avoit su ménager ses ressources avec une sage économie , dont la nature ne lui avoit pas donné le secret. Quant au délit qu'il s'agissoit de prouver, et surtout de punir , c'étoit , je le répète , un de ces crimes qui ne sont justiciables en bonne police que de la médecine philosophique , le cauchemar d'un républicain atrabilaire, la monomanie d'un sophiste. Babeuf était unpubliciste insensé dont il falloit briser la plume , un énergumène inquiétant dont il falloit réprimer le fougueux apostolat , un homme à enfermer entre quatre murailles avec les égards et les soins que l'humanité prescrit toujours : ce n'étoit point un homme à égorger.

Darthé ne paroissoit avoir pris à cette conspiration ébauchée , qui se résumoit en pamphlets et en affiches, qu'une part assez passive ; mais il étoit le beau-frère du cannibale Joseph Lebon; il avoit été le secrétaire de ses commandements homicides , le meneur de son épouvaniabJe tribunal, l'assassin d'une province, et tout

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manifestait clans ses traits , altérés par des veilles sanguinaires , dans sa physionomie de bête fauve , dans son silence brutal et obstiné, quelque chose de la réprobation de Gain. Ce n'étoit pas pour les forfaits qui avoient plongé Arras dans le deuil et dans la désolation qu'il étoit mis en jugement , mais c'est sur eux qu'il fut jugé. Le présent le compromi'Uoit à peine, le passé le condamna ; car le passé est implacable pour les méchants. Quoi qu'il arrive, il ne perd jamais ses droits sur eux.

Ici , contre l'ordinaire , l'intérêt le plus sympathique ne s'attachoit pas, dans l'auditoire, aux principaux accusés. Il s'éloit pris au-dessous d'eux à des hommes plus imposants par le talent ou plus recommandables par leur caractère. Germain n'étoit qu'un officier obscur , nourri , dans les conciliabules des Jacobins , d'opinions exaltées et d'espérances ambitieuses. La première impression produite par son ton farouche et hautain , par ses bruyants emportements , par ses accès de colère convulsive, et surtout par cette espèce de laideur morale plus facile à comprendre qu'à exprimer, et qui résulte plutôt de l'ensemble que des détails dans la figure de l'homme, ne lui avoit été nullement favorable ; mais il en étoit autrement quand il sortoit de cet état d'irritation passagère pour aborder à tête reposée une question sérieuse. On étoit étonné de lui trouver alors une logique nerveuse et serrée qui n'avoit plus rien de l'allure désordonnée des passions, et qui n'admettoit dans une méthode facile de raisonnements bien enchaînés qu'autant de mouvement et de chaleur qu'il en faut pour donner de l'autorité à la parole. Ses idées, qui se pressoient sans se confondre , s'énonçoient toujours avec clarté, quelquefois avec éclat. Les preuves

sembloient "naître à son gré pour fortifier les propositions; les conséquences jaillissoient si vivement des faits, les inductions se formuloient si naturellement dans l'esprit des assistants , qu'à l'instant où elles leur étoient offertes , il n'y avoit personne qui ne crût les avoir prévues. Des allusions spirituelles qui n'étoient jamais forcées , des citations savantes qui n'étoient jamais pédantesques , des figures vives et singulières , mais amenées avec tant de goût qu'elles frappoient sans étonner; des mots de l'âme qui n'annonçoient aucun apprêt , et qui n'auroient été que simples s'ils n'avoicnt pas été suLlimes; tous les ornements dont l'art des rhéteurs enseigne inutilement l'usage , et que le génie seul sait employer sans étude, relevoient encore, comme une riche broderie , ces magnifiques improvisations , et Germain en fit entendre dix dans le cours de la procédure. Germain étoit éloquent , le plus éloquent peut-être , après le colonel Oudet , de tous les orateurs de son époque. Je ne citerai de lui , non comme un des morceaux remarquables de son plaidoyer, mais comme le plus court et le plus propre à être isolé sans perdre beaucoup de son énergie, que cette apostrophe au délateur Grizel , qui s'étoit flatté devant le tribunal d'avoir mérité la couronne civique par sa dénonciation : « Non , Georges Grizel , tu n'auras pas la couronne ci- » vique ! Non , Georges Grizel , tu n'auras pas la cou- » ronne d'épines ! Ces couronnes appartiennent aux » victimes! La couronne qui t'est réservée, à toi , c'est » la couronne de houx , celle qu'on mettoit à Rome » sur la tête des esclaves pour les vendre quelques de- » niers de plus. » — J'y ajouterai seulement ces dernières paroles de sa péroraison , qui n'occuperont pas plus de place : « Au reste , qu'ai-je à craindre ?

» Tout mon sang n'est-il pas à la liberté? et qu'importe » le jour où j'en verserai la dernière goutte pour elle? » J'ai choisi cette destinée pour la liberté. Pour la liberté, » je l'accepte ! Vivant , elle n'auroit pas eu de plus ar- » dent défenseur ; mort , elle n'aura pas eu de victime » plus dévouée. »

Il étoit impossible de mieux louer Real qu'on ne l'a fait en lui attribuant la harangue de Germain. Malgré mon admiration souvent exprimée dans ces pages pour le beau talent de Real , je ne saurois admettre cette supposition ; elle ne seroil fondée en vraisemblance qu'autant que Germain, étranger aux débats, auroit al tendu l'heure de la plaidoirie pour étaler son éloquence d'emprunt , et c'est ce qui n'est point arrivé. Les débats lui ont souvent fourni, au contraire, l'occasion de se livrer aux mêmes élans et de développer les mêmes facultés d'une manière tout à fait extemporanée , puisque c'étoit dans des circonstances tout à fait imprévues. Or, aucune de ces ripost» s soudaines dont Real n'avoit pu pressentir la nécessité n'est restée , en verve et en habileté oratoire , au-dessous des meilleures parties de son dernier discours. Qui a improvisé les unes étoit très-capable de composer et d'écrire l'autre. Il faudrait expliquer d'ailleurs comment on s'approprie l'ouvrage, les pensées, les intentions d'un homme éloquent, comment on s'identifie avec lui jusque dans les moindres nuances par l'éloquence du regard, du geste, de l'inflexion , et comment on parvient ainsi , sans être éloquent soi-même , à faire illusion à ceux qui regardent et qui écoutent. Ce genre de puissance, auquel je ne crois pas, ne me paroîtroit inférieur en rien à celui de l'écrivain. Si c'est en effet Real qui a composé le discours de Germain , il y avoit ce jour-là plus d'un grand

dO 2 poiitiiaits.

orateur à la barre de la haute-cour. Il y en avoit certainement deux.

Buonarotti , révolutionnaire décidé , mais grave , modeste et doux au delà de tout ce qu'il est possible d'attendre d'un homme de son opinion , attiroit l'attention à plus d'un titre. Ce républicain , expatrié comme Tlirasybule , descendoit de Michel-Ange , et ses traits impassibles , où se confondoit cependant l'expression de la bienveillance avec celle de la fierté , rappeloient les dieux de son pays. Une jeune femme Favoit accompagné dans sa proscription, assisté dans sa misère. 0:i l'avoit vue constamment attentive aux dépositions des témoins, aux impressions des jurés , ou épiant dans les regards de son mari , qui la regardoit souvent , des motifs de consolation et d'espérance. Elle intéressoit beaucoup , car elle étoit belle et elle pleuroit.

Antonelle, fanatique de théories, que détrompa plus tard l'expérience , et qui est mort royaliste en déclarant que sans les Bourbons il ne pouvoit plus y avoir en France de liberté civile et politique , montroit là , devant l'échafaud de Sidney, le flegme dont il avoit fait preuve le 13 vendémiaire en se promenant , un livre à la main , sur la terrasse des Tuileries à travers une grêle de balles. Son calme aisé et noble , empreint de toute la dignité d'un gentilhomme que des circonstanccj fortuites ont jeté dans la mauvaise compagnie, imposa, suivant l'usage, une sorte de respect qui gagna jusqu'au ministre immédiat de l'accusation. Il parla peu , rarement , d'une manière posée et presque insouciante, et sa sécurité fut à demi justifiée par le résultat.

La réputation d'Antonelle étoit cependant solidaire de quelques attentats qui commenroient à être appréciés.

ké.yl. 40

Celle d'Amar étoit encore plus difficile h défendre. L'ami , le complice avoué de Collot d'Herbois , de Billaud, de Vadier, le terrible Amar, qui avoit poussé les Girondins à la mort, qui y avoit traîné Fabre d'Églantine et Camille ; Amar, dont tant de voix vengeresses demandoient naguère la tête , se présenta aux yeux du tribunal sous des formes si singulières et si nouvelles , qu'elles purent un moment rendre son identité douteuse. Artiâr, si redouté dans les comités , si tyrannique à la tribune; Amar, le lion de la Montagne , n'étoit plus qu'un homme du monde aux manières élégantes et polies, recherché clans ses habits, dans son attitude et dans ses paroles , qui s'exprimoit avec une délicatesse étudiée, modéroit sa voix pour la rendre plus insinuante, et ne s'adressoit jamais aux jurés, en général ou en particulier, sans se ménager leur indulgence par d'humbles et flatteuses précautions. Il n'avoit figuré que d'une manière fort accessoire dans la conspiration vraie ou fausse de l'infortuné Babeuf, et la vindicte judiciaire ne crut devoir lui reprocher pour tout délit qu'un léger défaut de prudence dans ses relations et dans ses démarches. Quoi qu'il en soit , il n'en manqua pas dans son procès.

Quelques autres personnages qui étoient arrivés aux débats avec une certaine importance la perdirent longtemps avant qu'ils fussent clos. Le reste ne vaut pas i' honneur d' être nommé ; cette cohue de comparses politiques, extraits des plus mauvais lieux de Paris, ne se distingua que par une turbulence effrénée, des vociférations furieuses et des excès scandaleux qui firent plus d'une fois de la salle des séances un vil tripot d'émeutiers. La retraite seule des juges ranienoit alors une apparence d'ordre , sans ramener le silence. Une grande

fille , d'une jeunesse passablement mûre, et d'une figure assez maussade que sa rouge chevelure n'encadroit pas avantageusement , pauvre créature qu'on appeloit Sophie Lapierre , et qui s'étoit trouvée colloquée au nombre des accusés , je ne sais trop pourquoi , si ce n'est pour chanter, entonnoit tout à coup des chants de la révolution , tantôt grandioses et sublimes , tantôt grossiers et sauvages , que ce peuple d'hommes voués au supplice, peut-être pour le lendemain, répétoient en chœur autour d'elle. Ce concert , plus touchant qu'harmonieux, se prolongeoit jusqu'à la prison où il ailoit diminuant d'éclat de chambrée en chambrée, jusqu'à ce qu'il s'évanouît entièrement sous le dernier verrou. Je puis être dans mon tort; mais j'avoue que je n'a1 point de sens pour percevoir et pour comprendre l'enthousiasme d'un héros qui s'excite à mourir sur l'air de la Carmagnole.

Je ne quitterai pourtant pas ces infortunés sans en nommer encore un dont l'étrange folie peut donner lieu du moins à des réflexions utiles : c'étoit un certain Pillé, qui croyoit fermement aux esprits, et qui attribuoit les progrès de la contre-révolution aux stratagèmes des lutins et des sorciers. Il convenoit avec sincérité que le démon familier de Babeuf l'avoit soumis, et que cet habitant de l'autre monde avoit eu l'adresse de le transporter au cinquième étage du tribun sans lui faire passer la porte ni parcourir les degrés ; mais les sortilèges du Directoire prévaloient depuis quelque temps, et Pillé s'en apercevoit mieux que personne aux tourments que lui faisoient éprouver toutes les nuits des follets aristocrates déchaînés contre son sommeil. C'est le langage , ce sont les plaintes de Caliban ; c'étoit son ignorance aveugle et stupide; et tels étoient en partie ces

destructeurs d'autels, qui livroient une guerre à mort au christianisme, qui divinisoient la raison pour se dispenser de reconnoître un Dieu, et qui faisoieut dater la France d'une nouvelle ère de lumière et de civilisation !

La nuit du 6 au 7 prairial, 25 mai 1797, vint enfin terminer ce drame judiciaire, qui avoit duré près de cent jours. Il étoit quatre heures et demie du matin ; les rayons du soleil, qui s'élevoit depuis quelque temps à l'horizon , faisoient pâlir de plus en plus la clarté de quelques flambeaux qu'on voyoit brûler encore dans les parties les plus reculées de la salle. Les accusés, plus silencieux et plus mornes que de coutume, furent introduits avec les précautions ordinaires; le haut-jury éloit sorti avec une triste solennité de la chambre du conseil , où il avoit passé dix-neuf heures aux opinions. Les juges reprirent leurs sièges; l'audience se remplit. Il y eut alors un moment de calme sombre et taciturne, pendant lequel on auroit distingué le bruit d'un insecte qui vole. Quelques enfants, quelques femmes défaites et échevelées, celle de Buonarotti entre autres, se pressoient à la barre et s'y lioient de leurs mains , mais sans cris, sans plaintes, sans soupirs, presque sans mouvement. Quand le président du tribunal se leva pour prononcer le jugement , d'une voix nette, mais émue, on auroit cru qu'il n'y avoit que lui de vivant dans toute l'enceinte. Ce jugement, on leconnoît; le grand nombre étoit rendu à la liberté. Buonarotti, Germain et quelques autres dont l'histoire ne gardera pas le souvenir, étoient condamnés à la déportation , Babeuf et Darthé à la mort. Au moment où celte partie de la sentence fut proférée , une agitation muette se remarqua sur la partie des banquettes où les condamnés étoient assis.

A 06 rouTiiAirs.

lléal y étoit placé sur une banqueUe intermédiaire , audessus de Darthé , qu'il avoit un peu à sa gauche, audessous de Babeuf , qui le dominoit , au contraire , à sa droite. Darthé venoit de tomber en arrière , la tête appuyée sur les genoux de son défenseur, qui s'empressoit de le soutenir, pendant que Babeuf tomboit à son tour sur son épaule. Il n'eut pas le temps d'attribuer cette double défaillance a la terreur ; le sang qui l'inondoit lui en révéloit le mystère , et dans le même instant , deux poinçons qui en éloient abreuvés rouloient sur les degrés : celui de Babeuf étoit formé d'un de c^s ressorts de fil de fer en spirale qui servent à exhausser la chandelle sur sa bobèche à mesure qu'elle se consume, et qu'il étoit parvenu à aiguiser au pavé de son cachot. On enleva les deux moribonds , car leur mauvaise fortune ne voulut pas qu'ils mourussent de leurs blessures. Leur sang n'avoit point tari sous le fer dont ils s'étoicnt frappés ; il leur en restoit pour la guillotine , et ils y furent portés le soir.

Tout le monde sait à quoi s'en tenir maintenant sur ces boucheries légales qu'on appelle œuvres de justice, et qui ne sont chez les peuples en révolution que des œuvres de vengeance. Les opinions dangereuses pour la société ne se répriment point par des supplices : ce sont les bonnes institutions et les bonnes lois qui en arrêtent les progrès. C'est le bonheur de la société qui les dément et qui les diffame. La mort juridique n'a jamais prouvé , en théorie politique , non plus qu'en théorie philosophique ou religieuse , que l'absurde cruauté de ceux qui l'infligent. Donnez une saine éducation aux enfants, du travail aux prolétaires, de la liberté à l'industrie, des encouragements au talent, de la considération à la vertu; réprimez avec vigueur les corrup-

teurs de la raison et de la morale publique partout où ils se trouvent , dans les journaux , dans les livres , au théâtre, au barreau, à la tribune : il ne s'agit pas pour cela de verser du sang , il s'agit seulement de renverser à propos une écritoire quand il y a du poison dedans. Je ne sais comment ces précautions s'appellent, je ne sais même si elles n'ont pas quelque nom de réprobation chez les nations perfectionnées; mais je sais, à n'en pas douter, qu'une nation ne se maintiendra jamais sans elles dans un état d'ordre et de repos. Si elles sont impraticables ou périlleuses , renoncez au pouvoir : il vaut mieux le quitter que de le perdre, et on le perd bien vite quand on néglige les moyens de le conserver ; ce qui est d'ailleurs assez indifférent dans la plupart des gouvernements , c'est-à-dire dans tous ceux où son action n?est pas réglée sur les besoins généraux de l'époque et du pays. Mais , dans tous les cas , n'essayez point de l'affermir par la persécution. C'est la flèche fée des conteurs orientaux, qui retourne au cœur de celui qui l'a lancée. Le sang répandu n'est pas bu tout entier par la terre, il a un reflux imprévu qui remonte jusqu'au trône, le mine et le fait crouler. Voilà près de quarante ans que Babeuf est mort, et son parti est vivant, parce qu'au fond des extravagances mêmes de Babeuf, il y avoil des vérités qu'aucun gouvernement n'a daigné reconnoître , et qui ne mourront jamais. On ne lue pas une vérité comme un homme :

Discite juslUiam, moniti , non temnere divos.

N'écoulez pas les courtisans qui demandent la tète des factieux pour faire parade de zélé; n'écoutez pas les factieux dont la véritable ambition est de devenir des courtisans, s'ils ne deviennent des rois, et qui envient

par-dessus toutes choses aux courtisans le privilège d'obtenir et de commander l'assassinat. Écoutez la voix de ces sages anciens que la mort a désintéressés de toute spéculation comme de toute espérance ; écoutez la voix de la tradition , la voix de l'histoire , la voix expérimentée de tant de siècles qui valoient bien le vôtre , quoi qu'on en dise ; écoutez votre conscience et licenciez les bourreaux; vous n'en aurez pas besoin.

Ce que je viens de dire en finissant , c'est ce que j'auroisdit au Directoire si j'avois écrit de son temps , — et le Directoire ne m'auroit pas entendu.

J'avois l'intention de prouver que les débuts éclatants de M. Real au barreau révolutionnaire se raltachoient à des épisodes de notre histoire fort dignes d'être conservés, sous deux rapports différents : premièrement, parce que la réalité a peu de chose à envier en ce genre à l'imagination , et que les amateurs de passions extrêmes et de scènes violentes qui cherchent des émotions tragiques dans les romans , trouveront de quoi se satisfaire dans les procès- verbaux ; secondement , parce que l'exemple de tant de fureurs délirantes et de sacrifices stériles que nous avons vus aboutir à la tyrannie du sabre, dans une révolution finie, ne seroil peut-être pas perdu pour tout le monde au commencement d'une révolution nouvelle, si notre malheureuse France étoit condamnée à la subir. L'avenir des peuples deviendra de moins en moins menaçant , quand ils connoîtront le passé.

Si j'avois annoncé , au début de ce long chapitre , une Notice biographique sur M. Real, on m'accuscroit avec raison de m'ètre inutilement engagé dans des di-

gressions interminables auxquelles mon sujet principal se renoue à peine; mais j'ai de vieille date accoutumé mes lecteurs à voir mon sujet principal dans mes digressions elles-mêmes. Le titre de Souvenirs explique tout. C'est ainsi, en effet, que les souvenirs se présentent S la mémoire , irréguliers , capricieux , divers , sans ordre , sans méthode et presque sans dessein , comme les perceptions du sommeil; et si les miens avoient eu quelquefois le foible attrait qui captive l'attention, c'est à ce défaut de plan et de combinaison qu'ils en seroient redevables. Je suis du moins convaincu que tout homme qui porte un plan prémédité dans la causerie ne saura jamais causer, et je n'ai certainement pas la prétention de donner mes histoires pour autre chose que des causeries. Un autre orgueil ne m'est point permis.

Dans l'abandon d'une conversation qui erre d'objets en objets , ou d'un récit qui se développe librement au gré de la fantaisie, le fil imperceptible qui lie les idées a un usage tout opposé à celui du fil d'Ariane. Il sert à égarer agréablement la pensée dans une multitude de routes confuses , et non à lui faire retrouver le point oublié d'où elle est partie. Il faut le rompre et non le suivre pour sortir du labyrinthe.

Il faut le rompre ici, et je ne serois ni mortifié ni surpris que le plus grand nombre des voyageurs complaisants qui m'ont accompagné au commencement de ces excursions , n'eussent pas attendu si tard à me quitter. C'étoit un parti fort sage.

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