LE DERNIER RANQUET
Ils firent en commun un dernier repas, où ils furent tour à tour gais , sérieux , éloquents. Tu i eus, Ilist. de la Révolution , tom. v, p. 391.
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
La forme de ce petit écrit est devenue si commune, et j'aurois si mauvaise grâce à lutter contre les hommes de talent qui en ont fait usage, que mon premier besoin est de me justifier de cette maladresse et de cette prétention.
Mes amis savent que les Gironmns sont composés depuis plus de six ans, et qu'ils ont subi au milieu d'eux l'épreuve de la lecture, avant que personne se fût avisé de cette alliance un peu adultère du drame et de l'histoire. Je ne chercherai certainement pas à prouver qu'elle vaille quelque chose comme objet d'art. Ce qui m'importe est de me défendre d'un plagiat, et je n'attache d'ailleurs au reste de la question que l'importance qu'elle mérite; mais je ne suis pas éloigné de croire qu'un ouvrage de ce genre seroit aussi bon qu'un autre, si par hasard il étoit bon. C'est une hypothèse dans laquelle je suis complète* ment désintéressé.
L'idée m'étoitdonc venue, comme à tout le monde, que la manière la plus vive et la plus saisissante de présenter des personnages historiques étoit de les mettre en scène dans une circonstance solennelle de leur vie, et de leur faire parler, selon les traditions qui nous en restent , le langage qu'ils ont dû tenir alors. Cette combinaison n'étoit pas neuve, môme quand je croyois l'inventer, et aucune école classique n'a fait grande estime des modèles que je suivois à mon insu. Pour les faits, c'est
l'article du journal ou la relation de l'almanach ; pour les dis* cours, c'est le pastiche; pour le dialogue, c'est le centon.
Un brillant récit de M. Bailleul que j'avois recueilli, à vingtcinq ans, en traversant Amiens, féconda lentement dès lors une pensée déjà familière à mon imagination; J'en vis surgir je ne sais quelle scène vivante et forte" que je me flattai de mettre en action un jour, quand le privilège de la publicité seroit rendu aux écrivains indépendants! A tlhg-t-einq ans on croit tout ce que l'on espère, et on espère tout ce qu'on a désiré.
C'est qu'il n'existoit rien, selon moi, de plus magnifique dans toutes les histoires du temps passé que ce banquet des martyrs de la liberté qui devisent entre eux de leur république chérie, de sa grandeur et de sa chute ; des destinées éventuelles d'un pays abandonné aux Barbares, et sans doute réservé à la tyrannie ; des rôles passagers qu'ils ont joués sur le grand théâtre de la révolution, et qui vont tragiquement finir sur un échafaud , mais qu'agrandit au delà de toute proportion l'approche d'une mort éclatante; et puis qui , ramenés par une résipiscence grave et sublime à réfléchir sur l'essence même de leur àme, consomment cette veillée glorieuse à s'interroger et à discourir sur l'immortalité, avec autant de liberté d'esprit qu'ils l'auroient fait sous les voûtes du Portique ou sous les ombrages d'Académus.
Imaginez-vous que l'élite du genre humain étoit représentée là, dans une salle delà Conciergerie; le noble et le plébéien, le prélat et l'homme de guerre, le poète et le tribun , le spiritualiste épris de ses espérances et l'incrédule de son savoir; et que tout cela, joyeux comme dans une soirée de fête, alloit mourir le lendemain. Il n'y avoit pour eux ni appel en cassation ni recours en grâce; il n'y avoit pour eux ni combat à soutenir ni victoire à rêver; il n'y avoit que la guillotine et le bourreau.
Ce pcèoae des Thermopyles de la liberté, vous le concevez mieux que moi; c'étoit celui que je me faisois quand j'avois encore du travail, de la patience et de la vie à dépenser. A force d'y réfléchir, j'y renonçai avec le sentiment de dérision amère que dut éprouver Dédale quand il s'aperçut que ses ailes de cire fondoient au soleil. Je compris qu'il attendoit quelque Platon, qui daigneroit s'aider de la verve satirique d'Aristophane dans un tableau de l'école d'Eschyle; je pense encore, en vérité,
DE LA PKElllEïlE EDITION. 415
qu'il ne faudroit rien de moins, et ce n'est pas cela, Dieu m'en est témoin , que je viens offrir au public, comme on dit dans les préfaces; mais uft sujet pour (ê premier Venu qui saura le sentir et le faire, comme je crnyois le faire quand j'avois un avenir : sujet admirable à concevoir, sub'ime à exécuter, qui est à dix mille lieues de la portée de mes plus bautes ambitions, à moi qui n'ai plus que dix pas à imprimer sur la face de la terre.
« Vieillard , me diront les journaux qui font peser la responsabilité de ce titre respectable sur ma cinquantième année, qui peut donc vous déterminer à jeter aux yeux et aux dents de la critique une ébauche dont vous connoissez si bien les imperfections?... »
Hélas, messieurs , c'est qu'elle m'avoit coûté des études assez longues, assez pénibles, des veilles assez laborieuses; et que les études et les veilles de ma jeunesse sont devenues la seule fortune démon vieil âge. Produire, qui n'est pas pour moi une loi d'instinct, est pour moi une loi de nécessité; loi naturelle, honorable, qui ne manque pas de douceurs tant qu'on a des forces pour la subir, car l'homme qui se plaint d'être obligé à travailler est à peine digne de vivre. Ces études cherchées avec amour, recueillies avec conscience, approfondies avec conviction, mais toutes pâles, toutes froides, toutes moites, laisseront cependant peut-être un galbe au dessinateur, un effet au coloriste, une inspiration au peintre ou au poète. Mon éditeur l'a pensé, et je désire vivement qu'il ne se soit pas trompé, parce qu'on ne m'ôteroit pas de l'esprit que ce livre sera beau quand il sera fait par un autre.
Qu'il nie soit permis d'expliquer ici l'importance que j'attache à mes matéiiaux, en réduisant toutefois leur valeur réelle à sa plus simple expression. Cela sera bientôt fait.
Les GiitONDiiNS étoient les grandes ligures historiques de mon enfance, les héros de la première tragédie qui eût frappé mes regards, les oracles de ma rhétorique. Je leur devois les premières émotions, les premiers sentiments qui fussent éelos dans mon cœur d'enfant, la sympathie, l'admiration, l'enthousiasme; je me pénétrois de leurs paroles et de leurs écrits; je les lisois, je les relisois , je les apprenois par cœur. Je m'identifiai peu à peu avec la partie la plus intime et la plus privée de leur vie;
je m'accoutumai à vivre en imagination au milieu d'eux , à les observer dans le repos de la solitude, à les écouler dans la chaleur des débats. Je finis par me trouver quelquefois plus savant sur leur existence intérieure que la mémoire de leurs propres enfants, dont plusieurs sont devenus mes amis ; quant à la forme de leur style, à la physionomie de leur langage, au caractère si imposant et si divers de leurs facultés trihunitiennes, c'étoient choses difficiles à imiter dignement, mais des gens d'une haute portée qui les ont bien' connus m'accordent le mérite d'êlre vrai comme une contre-épreuve, et fidèle comme la version d'un bon écolier. Mes tentatives en ce genre n'ont pas été entièrement infructueuses , puisqu'un de mes pastiches de Vergniaud , que je croyois avoir donné fort explicitement pour un pastiche, a pris place dans ses Œuvres.
Il est cependant facile de concevoir que cette esquisse étroite où l'homme ne paroît qu'un moment devoit nécessairement se ressentir de la contraction forcée du sujet. On ne jette pas vingt personnages dans un acte sans être obligé de les indiquer par des traits saillants qui sont plutôt leur charge que leur portrait. Ce seroit manquer l'objet de la composition la plus frivole que de reculer devant la circonstance qui caractérise un personnage quand le drame entier profite de ce détail. J'ai donc pressé, condensé mes notions et mes souvenirs, parce que les limites de l'action ne me permettoient pas de les étendre et de les développer. Vergniaud, qui avoit tant de goût, s'exprimoit autrement que par apophthegmes poétiques; il étoit simple et souvent naïf dans le langage privé. Fauchet ne revenoit que par boutades oratoires au langage biblique; il en avoit, hélas ! parlé un autre. Mais l'homme que j'essayois de peindre, ce n'était pas l'homme considéré sous l'aspect général de sa vie; c'étoit le conventionnel frappé d'un arrêt de mort, et que Samson attend à la porte. Le biographe embrasse tout; l'historien du dernier jour ne voit que la lin : le premier peut ne rien négliger, le second se borne à étudier la crise et à raconter l'agonie.
Il y a, d'ailleurs, dans une scène suprême comme celle-ci, quelque chose d'épique et de théâtral qui jette hors de leur système noimal toutes les organisations humaines. C'est alors, si je m'en lais une juste idée, que doivent ressortir avec une uve
DE LA PREMIERE EDITION. 41 7
saillie les moindres reliefs du caractère, et se dessiner d'un trait vigoureux ses moindres linéaments. Le modèle insouciant, négligé, distrait, dans le cabinet du poète ou dans l'atelier du statuaire, ne pose pas à demi devant l'échafaud. II tombe s'il est faible, ou il est lui tout entier. Quand l'âme est près de se débarrasser de ses derniers langes, elle ne fait pas de façon pour se montrer à nu. Si la dernière nuit des Girondins n'est pas celle que j'ai conçue , elle a dû étrangement lui ressembler.
Elle lui ressembloit du moins dans tous les détails qui me sont parvenus, dans tous ceux qu'il n'est pas permis à l'histoire d'inventer, et que j'ai puisés avec soin aux sources les plus autbentiques. Il suffit de s'être occupé quelquefois de composition littéraire, comme tout le monde l'a fait, pour comprendre à merveille que si j'avois créé mes épisodes, je les aurois créés autrement; on m'accordera sans doute assez d'intelligence des combinaisons vulgaires du roman ou de la nouvelle, pour ne pas supposer, par exemple, que j'eusse mis en scène à peu de pages de distance deux personnages accessoires trop semblables par leur dévouement, comme le domestique de Duprat et le suisse de Gensonné, si je n'avois dû accepter ce défaut par fidélité à mon système. Et cependant ce défaut seroit grave dans un sujet d'invention; mais je serois bien étonné s'il se présentoit souvent à l'avenir dans un sujet historique. Les ménechmes de vertu n'embarrassent pas nos pbrénologistes. Les âmes généreuses ne se montrent pas tous les jours à la paire.
J'ai encore à me justifier d'avoir fait asseoir au banquet des Girondins trois hommes détournés par l'expérience des voies de la république, et dont nos historiens, fort superficiels en cette matière, n'ont pas daigné constater avant moi le retour expiatoire aux vieilles doctrines sociales. Je citerai, dans les notes, les autorités sur lesquelles je m'appuie à l'égard de Fauchet et de Duchàtel.Quantà Le Hardy, celui-là m'épargne la peine de prouver qu'il étoit royaliste. Il l'a dit. — Je me serois bien gardé de sacrifier une vérité de fait aussi essentielle à l'entente d'un plan et à l'effet d'une opposition , dans un livre qui , en dernière analyse, n'est fait que pour renseignement.
Voilà bien des pages pour quelques pages qui ne méritent guère d'ôtre lues, et qui ne sont bonnes qu'à refaire, comme je