PREFACE DE LA PREMIERE EDITION
viens de le répéter formellement; mais j'ai une excellente raison pour défendre un de m^s ouvrages qui n'a pas paru ; c'est que le jour où il a paru, je me hâte de l'oublier, ce qui m'a donné, durant toute ma carrière littéraire, vingt-quatre heures d'initiative sur le public.
ANTIBOUL, Charles-Louis, avocat à Saint-Tropez, député du Var, âgé 'de 40 ans.
BOT LE AU, Jacques,, avocat et juge de paix à Avallon, député de l'Yonne, âge de 41 ans.
BRTSSOT, Jacques-Pierre, dit de Warville, né au village d'Ouarville, près de Chartres, homme de lettres, député d'Eure-et- Loir, âgé de 39 ans.
CARRA, Jean-Louis, né à Pont-de Yeyle, homme de lettres, journaliste, gardien de la Bibliothèque nationale, député de Saône-ct-Loire, âgé de 50 ans.
DUCHATEL, Gaspard, né à Roabuçon , près dcThouars, cultivateur, député des Deux-Sèvres, âgé de 27 ans*.
DUCOS, Jcan-Franrois, né à Bordeaux , homme de lettres, député de la Gironde , âgé de 28 ans.
DEFRICHE de YALAZÉ, Charles-Éléonore, né à Alençon, ancien lieutenant d'infanterie, avocat, homme de lettres, député de l'Orne, âgé de 43 ans.
DUPERRET, Claude-Romain-Lauze, gentilhomme languedocien, cultivateur, député des Bouches-du-Rhône, âgé de 47 ans.
DUPRAT, Jean , né à Avignon , négociant , député des Bouchesdu-Rhône, âgé de 33 ans.
i ce nom est souvent écrit Duchastel. On affecta de l'écrire Du Chaslel dans la procédure, parce que cette orthographe semhloit impliquer un crime de plus, la noblesse. Rien ne prouve qu'il ait été garde-du-corps du tyran, comme l'insinuèrent aussi les journaux de cette époque. Au reste , je déclare à partir d'ici qu'il n'y a rien de plus difficile que de se procurer des notions exactes, même dans leur pays natal , sur ces grands citoyens , en l'honneur desquels la Convention , affranchie de ses oppresseurs, a décrété depuis des solennités anniversaires.
FAUCHET, Claude, né à Dorne, dans le Nivernois, homme de lettres, prêtre, évêque constitutionnel du Calvados, député de ce département , âgé de 49 ans.
FONFRÈDE, Jean-Baptiste BOYER, né à Bordeaux, négociant, député de la Gironde, âgé de 27 ans.
GARDIEN, Jean-François-Marie, avocat, député de la Vienne, âgé de 43 ans.
GENSONNÉ, Armand, né à Bordeaux, avocat, député de la Gironde , âgé de 35 ans.
LACAZE, Joseph, né à Libourne, négociant, député de la Gironde, âgé de 42 ans.
LASOCRCE, Marie-David- Albin, né à Angles en Languedoc, ministre de la religion réformée, député du Tarn, âgé de 38 ans.
LE HARDY, Pierre, né à Dinan, docteur en médecine, député du Morbihan , âgé de 35 ans.
LESTERPT-BEAUVAIS (B.), né à Florac, avocat au Dorât, député de la Haute-Vienne, âgé de 45 ans.
MALNYIELLE, Pierre, né à Avignon, négociant-associé d'une maison de soierie, député des Bouches -du -Rhône, âgé de 28 ans.
SILLERY (Charles-Alexis BRULART de GENLIS, marquis de), né à Paris, député de la Somme, âgé de 57 ans.
VERGNIAUD, Pierre-Victurnien , né à Limoges, avocat, député de la Gironde , âgé de 35 ans ' .
VIGER ou VIGÉ, Louis-François-Sébastien , né aux Rosiers en Anjou, ancien officier de marine, ancien magistrat, membre de l'Académie d'Angers, en dernier lieu grenadier de volontaires; député de Maine-et-Loire, âgé de 30 ans2.
î. Qui croiroil. que les prénoms de Vergniaud ne sont pas exactement connus? On l'appelle presque toujours Pierre-victorin, au lien de Pierre-Victurnien, qui étoit ton nom véritable. Chose bien plus étrange encore! il n'est pas décidé s'il terminoit sa signature par un d ou par un x. Le Moniteur l'écrit vergniaux , les biographes l'écrivent comme moi ; je m'en suis rapporté à l'orthographe de l'orfèvre qui a reproduit son nom dans la boîte d'une montre dont il sera souvent parlé ici. Les plus proches parents que je lui aie connus signent des <leu\ manières.
2 L'or hojraphe du nom de viger est aussi fort équivoque, et ceci
Jean-Baptiste MORAND, domestique de Duprat. Pierre ROMONT, de Payerne, ancien cent-suisse, guichetier de la Conciergerie.
L'action commence le 30 octobre 1793, à dix heures du soir, et finit le 31 octobre à onze heures et demie {.
se comprend mieux. Plusieurs l'écrivent Vigée, par fidélité mécanique à l'orthographe d'un nom littéraire beaucoup plus populaire à cette époque, viger, comme Mainvielle, n'a paru à la Convention nationale que pour mourir.
î Les variantes d'orthographe ne sont rien auprès de celle-ci. La date de l'exécution des Girondins est presque une question. La moitié des actes les plus immédiatement contemporains la placent au 3i octobre, et l'autre moitié au ier novembre; mais tous sont d'accord sur la date du jugement qui est du 30 octobre, vieux style, neuvième jour du deuxième mois de l'an n de la République. Il est incontestable que ce jugement, prononcé vers dix heures du soir, fut exécuté le lendemain, qui éloit le 3i octobre. Cette méprise s'explique aisément : la condamnaion des Girondins concouroit avec l'introduction du nouveau calendrier, où les mois avoient été fort judicieusement réglés à trente jours, comme ils le seront quand nous aurons obtenu les deux premiers éléments d'une société intelligente, un alphabet et un calendrier. Jusque-là nous n'avons pas tait un pas au delà des sauvages dans la civilisation. L'inscription de la montre léguée par Vergniaud à mademoiselle Adèle Sauvan au moment où il marchoit à l'échafaud , porte la date du iei novembre ; mais quand cette inscription fut substituée par un goût malheureux, ou par une précaution touchante, à quelques égratignures d'épingle que la main de Vergniaud avoit tracées, la confusion de ces dates s'étoit augmentée par l'habitude. Il est bien probable, du moins, que cette opération ne fut confiée aux soins d'un graveur que lorsqu'il n'y avoit plus de danger à la faire; et celui-ci tomba dans une erreur assez naturelle, en oubliant que le mois d'octobre avoit trente et un jours. La date fin tcr novembre est donc abusive dans la montre et dans les biographies. Le icr novembre, vergniaud étoilmort.
Il étoit près de dix heures, le 30 octobre 1793 au soir, quand les portes de la Conciergerie s'ouvrirent pour laisser rentrer vingt-et-un prisonniers qui descendoient du tribunal.
Quatre guichetiers les précédoient, armés de longues pelles de fer, sur lesquelles étoient plantées des torches de résine brûlantes. Un groupe de soldats s'arrêta dans l'intérieur; le bruit des fusils et des piques annonçoit que l'extérieur étoit gardé. Ces militaires n'appartenoient à aucune troupe régulière ; ils ne portaient le chiffre ou l'uniforme d'aucun bataillon. Leurs moustaches épaisses, leurs vêtements en désordre , leurs bonnets couleur de sang , le bruit rauque de leurs voix et de leurs rires , téinoignoient assez qu'ils faisoient partie de ces janissaires de la commune, dont le peureux Hébert avoit stimulé le dévouement hideux à force de rage et de vin. C'étoit dans cette cohorte que les maires du palais recrutoient, depuis le 31 mai, des témoins, des juges, des geôliers, des bourreaux. C'étoit septembre armé.
Les portes se refermèrent. Tous les prisonniers eu jugement étoient rentrés. Une partie des prisonniers de l'intérieur avoient attendu leur retour dans les salles, aulant qu'on le leur avoit permis, par complaisance pour les moins hostiles , par condescendance pour les plus riches. Les autres l'épioient à travers les grilles des cours et les barreaux serrés des fenêtres ; un sentiment
424 LES GHUKVDKSS.
de curiosité inquiète, de profonde et muette attention, les suivoit dans leur marche. Aucun cri ne s'éleva, car ilavoit été impossible de trouver sur la physionomie des accusés du matin l'éclaircissement d'un doute qui tourmentoit tout le monde. On reprit courage , on espéra , on pensa qu'ils n'étoient pas jugés.
Le premier qui parut étoit un homme à peine parvenu à l'âge où l'on cesse d'être jeune pour commencer la vie sérieuse de la réflexion et de la maturité. Des formes élégantes; une tenue recherchée , un peu trop recherchée peut-être ; une physionomie vive, spirituelle, mobile, qu'animoit un sourire presque inaltérable dont l'expression riante , mordante , sardonique , suivant les occasions , révéloit quelque arrière-pensée malicieuse , formoient les traits caractéristiques de ce député. Sa vaste chevelure renversée sur le front et chargée de poudre, à la manière du temps, mais dans laquelle il aimoit à passer souvent la main , sans craindre d'en déranger la symétrie, prêtoit à sa têie élevée, foiblement penchée en arrière , un air de majesté très-favorable à la pompe du débit oratoire. Il marchoit avec l'aplomb d'un ministre qui va prendre possession du cabinet , et parloit en marchant, avec l'attention d'un homme qui veut être écouté , à ceux de ses collègues qui l'entouroient, dirigeant tour à tour sur chacun la portée de sa phrase infaillible, mais sans élever la voix, sans gestes, sans mouvements passionnés, sans inflexions véhémentes, du ton d'un causeur indifférent , avec la limpidité facile d'un discours qui coule de source, et dont aucune passion profonde , aucun intérêt pressant, aucune émotion sensible ne trouble le cours naturel. Autour de Gensonné. — c'est le nom de ce personnage à l'attitude calme et à l'esprit reposé — , gravitoient en quelque sorte,
comme suspendus à ses paroles, avec une avidité curieuse mêlée de soumission et de respect , Lacaze , Gardien , Lesterp-Beauvais , Antiboul, les clients les plus assidus de ce talent égal et pur qui avoit honoré dix ans Je barreau et la tribune. Ceux-ci , dont les traits ne manifesloient d'ailleurs d'autre impression que celle d'une déférence silencieuse , sembloient retenir leur haleine et suspendre leurs pas pour ne rien perdre de ces accents d'une éloquence grave et douce que le groupe suivant couvroit de moment en moment d'éclats tumultueux.
C'est que les trois hommes qui venoient ensuite se trouvoient rarement réunis sans qu'il s'élevât entre eux une contestation orageuse, quoiqu'il existât d'ailleurs à peu de chose près une grande analogie dans leurs affections et leurs principes ; mais il ne falJoit qu'une étincelle pour allumer dans ces âmes inflammables de violents incendies qu'un souille éteignoit aussi aisément. L'ardente exaltation de leur caractère étoit si connue à la Convention nationale, qu'on ne les auroit pas vus sans étonnement dévouer leur vie à la cause périlleuse de l'ordre et de la modération, si celte. alliance d'une organisation impétueuse et d'une profonde bienveillance avoit été alors un phénomène nouveau, surtout pour les observateurs qui ont étudié le tempérament moral de quelquesunes de nos provinces. Duperret, dont quarante-six hivers n'avoient pas refroidi la fougue languedocienne, étoit un de ces gentilshommes à l'éducation chevaleresque et aux traditions de duel et de guerre , dont les mœurs de castel, exemples de l'influence de la cour, av oient conservé jusque-là sans altération le vieux type d'héroïsme barbare et de galante politesse qui distingua les paladins; amis surs, ennemis courtois comme les
héros des Amadis, mais qui faisoient passer au-dessus de toutes les doctrines la dernière raison de l'épée'1. Viger, Angevin mobile à la tète bretonne, ne s'étoit arrêté à rien dans le choix de sa carrière sociale , mais il avoit touché à tout. Officier de mer , officier de terre , homme de loi, magistrat, littérateur, académicien, il s'étoit fait simple soldat dans l'âge mûr , et l'esprit des camps avoit prévalu sur ses autres penchants , quand il vint subir pendant quelques jours sa dernière métamorphose au sénat d'un peuple en révolution. La vie pratique du troisième auroit dû le placer sur une ligne bien différente , mais Lasource étoit pénétré aussi des feux de ce soleil méridional qui fait bouillir le sang jusque dans les veines d'un ministre de paix. Interprète de la parole de Dieu dans le culte réformé, personne n'avoit payé cependant un plus large trib it aux passions effrénées du temps. Sa dialectique impétueuse ne s'épanchoit d'ordinaire qu'en agressions et en menaces , et ses emportements se prenoient souvent à ses propres amis dans les discussions les plus pacifiques. Une sympathie difficile à expliquer , à moins qu'elle ne résultat du besoin de la dispute, avoit étroitement rapproché dans la prison ces trois tribuns de fer dont les formes anguleuses ne se heurtoient jamais sans fracas. On ne fut donc pas surpris de les entendre parler avec une violence qui leur étoit habituelle, et que la parole incisive
1 Dans les deux assemblées législatives dont il a fait partie, il n'a pris d'autre titre que celui de cultivateur, qui convenait seul en effet à sa vocation politique. Son fils, qui a donné depuis d£S écrits très-rèmarquables , a rétabli ce point de sa biographie en attribuant à sa famille une origine, sinon plus honorable, au inoins plus illustre. Tous les faits qui concernent Duperret sont détachés ici ligne à Ijgne des pages du Mwiila'r.
lls oi rondin s. 427
et cavalière , mais plus euphémique et plus posée de Duperret, ne parvenoit point à calmer. Ou ne supposoit pas qu'ils pussent parler autrement. On se demandoit seulement par quel hasard l'intrépide Valazé manquoit à ce groupe querelleur où il avoit coutume de faire sa partie avec une énergie de légiste profès, qui justifioit la réputation des imperturbables bretteurs de Caen et d'Alençon. On le chercha inutilement dans la foule. Yalazé n'y étoit pas.
Derrière eux marchoit un homme seul qui ne témoignoit nulle envie de se rapprocher de personne , et qui se sufîisoit à lui-même dans un soliloque monotone dont on ne perdoit pas une parole , tant il avoit soin de le répéter à chaque station , mais qui n'en étoit pas moins inintelligible pour les écoutants : « Vive la république ! » disoit Boileau , le juge de paix d'Avallon, eu frappant à coups réitérés sur sa tabatière : « Vive la république une » et indivisible ! vive la Montagne impérissable! Je ne suis » pas fédéraliste, moi ; je suis un bon et sincère monta- » gnard! »
Cette profession de foi, trop tardive dans le député naguère autrement inspiré , qui avoit appelé Marat un ?m;/^//ï' quelques inoisauparavant, exciloit à des degrés différents la gaieté de deux couples amis qui s'avançoient presque ensemble sur les pas de Boileau , la figure épanouie et les bras entrelacés. C'étoient quatre jeunes gens.
Des premiers, l'un avoit la physionomie plus calme et plus réfléchie que les autres. On devinoit à le voir que son front de vingt-sept ans avoit pu déjà se rider au souci des passions et des affaires, et que ce qui lui manquoit d'expansion tenoit moins à \\\w, préoccupation momentané*' qu'à une ancienne habitude. Le sérum] a\oit toute la vivacité de son âge, et son œil assuré,
radieux , resplendissant d'une pure joie , brilloit de cette assurance étourdie qui ne messied pas à une forte jeunesse. Il frédonnoit un refrain , essayoit un air , improvisait un couplet, et puis il échangeoit avec son compagnon un regard et un sourire , car ils étoient unis par un étroit attachement dont quelque alliance de famille avoit encore resserré le lien fraternel , et l'histoire même embrassera dans un souvenir commun les noms jumeaux de Boyer-Fonfrède et de Ducos.
L'autre couple étoit animé d'une gaieté plus bruyante, qui se manifestoit d'ordinaire par des éclats étourdissants , mais qui sembloit enchérir ce jour-là sur sa folie accoutumée. Aussi le nom des deux négociants d'Avignon , Duprat et Mainvielle , couroit sur la bouche des spectateurs long-temps avant qu'ils eussent paru. Le rôle violent et sans excuse qu'ils avoient joué dans les révolutions de leur malheureuse patrie paroissoit cependant de nature à leur laisser des souvenirs assez austères pour tempérer ces joyeux emportements; mais, revenus depuis quelques mois à des sentiments plus doux, ils goûtoient le prix de leur retour aux idées sociales et de leur expiation précoce, Mainvielle surtout , qui n'avoit fait dans la Convention nationale qu'une apparition d'un moment , et que les brutales antipathies de la Montagne avoient jeté dès le jour de son admission dans le parti modéré l. Agé de vingt-sept à vingt-huit ans ,
1 II est impossible de justifier Mainvielle de ses violences d'Avignon avant la réunion du Comtat, mais quelles violences une guerre civile ne peut-elle pas du moins expliquer dans un adolescent de tête ardente que n'éclaire pas encore l'expérience de l'histoire? Ce n'est pas d'ailleurs ici une question de notre révolution. C'était pour le pays de Mainvielle une question d'état et de patrie, comme celles qui ont soulevé depuis la Gièce et la
LES GIRONDIAS. 429
il étoit avec Duchâtel le plus beau des accusés , et la douceur de ses inclinations naturelles , rendues à leur propre instinct , avoit promptement racheté les torts vrais ou faux que lui donnoit sa réputation ; car il y a des jours dans les annales d'un peuple en délire où la plus simple résipiscence peut avoir tout l'héroïsme de la vertu. On auroit dit que la providence indulgente eut voulu le payer , même sur la terre , du courage de cette libre réparation , en lui épargnant jusqu'à la tristesse du remords. Son rire naïf et inextinguible , comme celui d'un enfant heureux de peu de chose , avoit souvent troublé h la tribune le montagnard le plus intrépide ; il avoit enrichi d'un accompagnement bizarre la basse so-
Belgique. Il n'y a certainement pas un conventionnel que les biographies aient d'ailleurs plus faussement apprécié; ou, pour mieux dire, il n'y a pas une seule biographi-e qui parle de Mainvielle avec connoissance de cause. On assure par exemple que ses crimes révoltèrent tellement la Montagne elle-même qu'elle le repoussa avec horreur comme factieux et comme assassin. C'est prêter à la Montagne une délicatesse bien timorée, et au parti de la modération qui fit admettre Main vielle une bien étrange abjuration de principes. Cette discussion fournit à Guadet une de ses improvisations les1 plus éloquentes. Il est vrai que Mainvielle étoit accusé d'une tentative d'assassinat, désignation impropre d'une altercation menaçante et qui faillit devenir tragique, selon l'usage du pays, mais qui ne fut point suivie d'effet. Le dénonciateur étoit Duprat l'aîné, le plus fougueux révolutionnaire d'Avignon, qui avoit demandé à grands cris la tête de sou frère le modéré, le fédéraliste, le conspirateur, de Duprat le conventionnel. Mainvielle, si étroitement uni à Duprat le jeune, s'étoit livré à celte occasion à tous les emportements dont son caractère étoit capable. Voilà le crime que lui reprochoit Marat, et pour lequel il est permis d'être plus indulgent que Marat, qui étoit ordinairement moins méticuleux en matière de (limes.
lennelle de Danton et les glapissements féroces de Marat. Devant le tribunal révolutionnaire, on venoit de l'entendre couvrir dix fois la voix fausse et vagissante de Fouquier-Tinville , les cris des huissiers et la sombre rumeur de l'auditoire. Au moment où nous parlons , il l'interrompit tout à coup pour déployer les grâces de sa belle tournure , et rajuster d'une main nonchalante les boucles dérangées de ses cheveux. Il croyoit avoir aperçu une femme qui se montroit à peine , en effet , à travers les ombres de la cour , appuyée sur le bras d'un guichetier compatissant et sensible — il y en avoit un alors à la Conciergeriee — ; mais ce que cherchoit le regard attentif et inquiet de cette femme , ce n'étoit pas Mainvielle.
Cette diversion subite permettoit à Brissot d'achever quelques phrases qu'il adressoit à son plus proche voisin. Le premier de ces interlocuteurs étoit un homme de trente-six à quarante ans , grêle , court , un peu contrefait, dont la figure commune n'offroit de remarquable qu'une excessive pâleur encore augmentée par les veilles et par le travail. Ses vêtements étoient fort simples, mais d'un goût singulier ; ses cheveux ronds , plats et sans poudre , comme ceux des quakers , et toutes ses manières, empreintes d'une sorte d'originalité qu'on n'auroit retrouvée d'ailleurs ni dans ses discours ni dans ses écrits. Comme publiciste et comme philosophe , il ne s'étoit distingué de la foule des hommes qui ont acquis par l'étude un assez grand nombre d'idées , et qui ne les expriment pas mal , qu'à la faveur de quelque teinture des langues étrangères, et des nouvelles sciences politiques qui avoient produit la révolution. Comme orateur , il étoit plus riche en pensées qu'en formes, et plus disert qu'éloquent; mais il possédoit le genre de
LES GIRO\Dl\S. 431
(aient oratoire le mieux approprié au besoin des gouvernemeiils représentatifs , l'érudition des affaires et la lucidité des expressions. Il avoit commencé par affecter les manières de Jean-Jacques Rousseau, à qui ses amis le comparaient volontiers; et s'il lui étoit fort inférieur en génie , il ne lui cédoit pas du moins en probité de caractère et en chalem; de sentiments. Il est vrai de dire que, dans toutes les circonstances où la fortune aurait pu le placer , Brissot aurait été un homme remarquable , et qu'entraîné au delà de sa portée naturelle par le véhicule des révolutions, il avoit quelque droit de se regarder comme un homme extraordinaire. Cette conviction lui inspirait pour lui-même une sorte de complaisance qui se manifesloit dans sa manière de s'exprimer, ou pour mieux dire dans l'attention caressante avec laquelle il s'écoutoit. Aussi les explosions extravagantes de Mainvielle et de Duprat Taraient désagréablement interrompu dans l'allocution qu'il adressoit à Carra , quand elles commencèrent à éclater sous les voûtes de la prison.
Celui-ci étoit de tout le parti de la Gironde l'homme qui inspirait le moins d'intérêt. Cinquante années aventureuses passées à travers l'Europe dans des professions occultes et même suspectes, s'il falloit en croire les chroniques diffamatoires de la basse littérature ; une repu tation au moins obscurcie par des préventions qui n'avoient jamais été entièrement justifiées , mais qui n'avoient jamais été entièrement détruites ; un genre d'instruction peu national, qui ne se composoit que de notions hétéroclites sur les subtilités de la physique ou sur les vaincs hypothèses de rélymologie; une conversation diffuse et indigeste où se confondoient les opinions les plus disparates, les propositions les plus téméraires,
les paradoxes les plus effrénés, dans un chaos d'hyperboles effrayantes d'exagération et de mensonge; la violence enfin de ses doctrines politiques qui ne paroissoient se modérer que depuis le procès du roi , tout se réunissoit pour mal disposer en sa faveur le grand nombre des esprits raisonnables; et cependant on convenoit assez généralement , dans le cercle étroit de ses habitudes familières , où il étoit mieux connu et devoit être mieux apprécié , qu'il y avoit de la bonne foi dans son charlatanisme et de la candeur dans sa folie. Brissot , qui en faisoit peu de cas, ne dédaignoit pourtant pas son entretien , parce qu'il lui trouvoit quelque aptitude à le suivre dans ses raisonnements , et des connoissances d'ailleurs extrêmement rares parmi les membres les plus éclairés de la Convention. Pour cette fois, Carra ne l'avoit écouté qu'imparfaitement. Il étoit préoccupé luimême de sa grande théorie physique sur l'éternelle reproduction des modes et des accidents de la matière , la plus creuse , la plus vivace et la plus obstinée de ses chimères philosophiques; et il regrettoit amèrement de la laisser imparfaite, car il doutoit, non sans motif, qu'aucun de ses adeptes en eût conservé rentier souvenir avec tous ses syllogismes , tous ses dilemmes , tous ses théorèmes et tous ses corollaires.
Quoique Brissot s'arrêtât de temps en temps pour insister par une pause calculée sur une nuance importante de sa pensée, on remarqua quelque vide entre eux et le député qui les suivoit; et on put juger, à l'espèce d'affectation avec laquelle ce nouveau personnage s'isoloit, que ce n'étoit pas sans dessein qu'il se tenoit si soigneusement éloigné de ses collègues. Son âge étoit déjà assez avancé , mais la supériorité qu'il paroissoit rechercher de\ oit être fondée sur une autre espèce de
LES GIROXDLAS. 433
droits, car il avait conservé dans ses manières quelque chose d'aisé , de poli et de gracieux , qui appeloit la bienveillance et ne demandoit pas le respect. Ce n'étoit, à le bien considérer, qu'un jeune homme vieilli par le temps et non par le caractère. Ses cheveux même ne trahissoient pas ses années , tant les soins de sa toilette en avoient habilement dissimulé la blancheur. Une propreté élégante que rehaussement quelques ornements d'un luxe alors réprouvé; les bijoux qui étinceloient à ses doigts, et qu'il livroit au jeu de la lumière en déployant sa main à travers les nœuds flottants de sa cravate , son corps droit et cérémonieux , sa marche courte et méthodique, le sourire même d'une haute bonté qui voloit sur ses lèvres protectrices, et qui répondoit de côté et d'autre à tous les regards ; tout annonçoit en lui un courtisan tombé dans les rangs populaires par l'effet des événements qui venoient de s'accomplir , et impatient de ce rôle déplacé qui l'avoit assimilé malgré lui à de simples citoyens. Cet aristocrate de la Gironde étoit en effet un homme de cour qui passoit pour n'avoir ambitionné la faveur de l'opinion que dans l'intention d'en faire hommage à une amitié élevée , mais dont la conscience naturellement droite avoit depuis long -temps sacrifié l'une et l'autre aux devoirs de l'honnête homme. Satisfait d'échapper par la mort même à la responsabilité de sa vie historique , il reprenoit avec fierté l'ascendant qu'il croyoit tenir de son rang et de sa naissance, et le moment de sa chute du faîte des honneurs populaires l'avoit replacé tout à coup à ses propres yeux au-dessus de ses égaux de la veille. C'étoit encore la familiarité complaisante du collègue, mais relevée par l'abandon sans conséquence du grand seigneur.
Sillon-, que nous venons de voir, étoit le plus âgé
434 LES GIROXDIXS.
de ces hommes d'état que la Convention muette de terreur avoit abandonnés le 2 juin aux fureurs de la Montagne. Duchâtel , qui marchoit après lui , aussi solitaire et plus pensif, en étoit le plus jeune. Élevé dans les soins d'une ferme, quoique sorti d'une famille qui avoit , dit-on , des prétentions à la noblesse , son enfance robuste s'étoit développée au milieu des mâles exercices et des pratiques religieuses du Vendéen ; mais la guerre civile le surprit à cet âge où aucune opinion n'est invariablement formée , et où les illusions deviennent facilement des passions quand elles ont de la grandeur. Duchâtel combattit pour la révolution contre ses compatriotes, et son nom ne resta pas sans gloire dans cette guerre françoise où il y avoit du courage et de l'honneur sous les deux drapeaux. On apprit cependant qu'il s'étoit refusé à tout avancement , et à cette époque où deux hautes vertus des républiques, le désintéressement et la modestie , étoient, par une exception rare dans notre histoire , estimées à leur valeur, le soldat se vit avec surprise transformé en député, sans avoir ambitionné ces nouveaux hasards, plus dangereux que ceux des batailles. C'est ainsi que Duchâtel étoit venu s'asseoir à vingt-cinq ans dans la Convention nationale, et qu'il y avoit assisté à l'ouverture du procès de Louis XVI. L'aigreur de ces débals, si peu judiciaires et si étrangers à ses mœurs , avoit consterné son cœur ; épouvanté de l'importance inattendue de sa mission, et des étranges devoirs qu'elle alloit lui imposer, il fut près de succomber aux émotions douloureuses qui envenimoient de jour en jour ses blessures mal cicatrisées. L'héroïsme de l'humanité le défendit seul des atteintes de la maladie, et mourant, il se fit porter à la tribune pour y proférer sous les menaces et sous les poignards un vote d'ab-
lis LiiuOM)i>s. 43o
solution. Cette circonstance solennelle avoit laissé dans son 'caractère, clans ses habitudes, dans ses traits, une profonde impression d'attendrissement et d'effroi que la rare beauté de ces formes et de cette figure apolloniennes dont parle Louvet rendoit encore plus pathétique. Aucun sentiment agréable n'avoit semblé depuis éclaircir sa physionomie naturellement grave et rêveuse. On le vovoit immobile, silencieux , pénétré d'une préoccupation inconnue, comme un homme qui cherche à se recueillir et à se rendre compte d'un mystère pénible et mal débrouillé. Dans la soirée du 30 octobre , on ne remarqua pas sans surprise qu'une sérénité qui indiquoii l'oubli des inquiétudes et le calme du cœur, commençoit à renaître sur son visage. Seulement, quand il traversa la partie de la cour intérieure où la coquetterie présomptueuse de Mainvielle avoit été éveillée par une vision fugitive , il s'arrêta un moment , les regards fixés sur le même point, pour y chercher sans doute le même objet , qui parut en effet avec la rapidité d'une ombre , et puis disparut dans le corridor, derrière une porte qui redescendoit lourdement sur ses gonds *. Duchatel avoit imposé sa main sur son front, en élevant ses yeux vers le ciel ; mais sa main étoit re-
« Cet épisode d'un amour de prison a deux grands défauts : le premier, c'est d'être romanesque, prétention insupportable dans un travail historique studieusement fait, qui annonce le ferme dessein d'être aussi vrai que possible ; le second , c'est d'être commun dans un genre où le commun est intolérable. Je ne peux l'excuser qu'en attestant qu'il m'a été raconté plusieurs fois avec des variantes de peu d'importance; il n'en falloit pas davantage pour m'imposer le devoir de le conserver, même sous la forme assez obscure que lui a laissée l'incertitude de mes enseignements. Sa brièveté lui méritera d'ailleurs quelque indulgence. Il n'occupe en tout qu'une page.
tombée, son front étoit aussi pur qu'auparavant , ses yeux brilloient d'une pensée douce qui n'avoit plus rien de vague ni d'incertain, ses lèvres sourioient sans amertume ; le bruit de l'absolution des accusés , qui n'avoit cessé de s'accroître sur leur passage, finissoit de se confirmer, quand un nouveau spectacle renouvela toutes les anxiétés , et les termina.
Dix-sept accusés étoient rentrés dans le parloir des prisonniers, et vingt et un le lendemain avoient franchi le préau. Ce calcul occupoit tous les esprits, quand survint un dernier groupe, qui offroit plus de profondeur apparente que les autres , quoiqu'on ne vît se dessiner que trois têtes au-dessus de cette masse projetée en ombres noires par la clarté des derniers flambeaux; et on en conclut que les hommes qui la fermoient dévoient marcher courbés, parce qu'ils portoient quelque chose.
Les deux premiers des arrivants étoient bien connus de leurs compagnons de captivité, qui avoient eu assez de temps pour se faire à leurs mœurs et à leur esprit dans l'intimité de la prison, où toutes les âmes se mettent à découvert , et personne ne s'étonnoit de n'avoir pas encore aperçu Vergniaud , qui arrivoit partout le dernier, parce que, dans ses distractions habituelles , il avoit toujours oublié quelque chose. C'étoit donc Vergniaud d'abord , Vergniaud , le front haut , l'œil errant sur tous les objets sans les regarder, imposant dans l'abandon même de sa démarche et de ses manières , de toute la grandeur qui s'atlachoit au souvenir de ses paroles ; insouciant de la minute qui venoit de s'écouler, insouciant de la minute à venir; la main droite occupée à jouer dans les breloques de sa montre , comme à la tribune du manège; la main gauche égarée des plis de
son jabot fatigué aux touffes mal ordonnées de ses cheveux qu'il avoit laissés croître depuis qu'il n'avoit plus de domestique ; Vergniaud rêvant , et qui pourroit dire à quoi Vergniaud revoit , si ce n'est à l'objet le plus étranger à sa situation présente , au thème imparfait de son premier plaidoyer, au mouvement interrompu de son dernier discours, à une idée , à un sentiment dont le fil alloit se rompre dans sa vie?
A son oreille se penchoit un homme beaucoup plus âgé , sans être vieux , qui mur'rauroit d'une voix grave comme les chants de l'église quelques paroles puissantes, car Vergniaud tournoit de temps en temps la tête de son côté avec un commencement d'attention qui ne tardoit pas à s'évanouir. Celui-ci étoit un prêtre en effet, et sa longue chevelure tonsurée, qui dcscendoit sans soin sur ses épaules, annonçoit qu'il avoit repris dans la captivité les insignes respectables de son ancien état , comme il en avoit repris le langage , car Fauchet avoit abjuré depuis près d'un an l'argotisme puéril des sociétés secrètes , si cher à son ami Bonneville \ son rival d'éloquence et d'ingénuité , pour re-
1 Nicolas Bonneville, d'Évreux , collaborateur de Berquin, traducteur du Théâtre allemand, poète, publicisteet philosophe, associé de Fauchet dans la rédaction de la Bouche de fer ; un des hommes les plus élevés d'esprit et de cœur que la période révolutionnaire ait produits, auroit sans doute laissé plus de souvenirs comme écrivain dans une époque plus favorable aux lettres. Le désordre des temps qui favoiisoit la fougue de sa jeune imagination , et surtout la malheureuse habitude d'un verbiage maçonnique porté au dernier degré d'im pénétrai) lité par le docteur Seyffer et quelques autres illuminés d'Allemagne, le détournèrent d'une voie où il avoit de nombreux succès à recueillir; mais rien ne pouvoit détourner cette belle organisation de la modération et de la vertu. Passionné pour la
438 LES GiKOADl.NS.
venir aux magnifiques inspirations de la Bible. Ce grand caractère de la pensée qui s'étoit manifestée dans ses derniers discours , et qui avoit souvent frappé Vergniaud lui-même , se reproduisoit depuis dans les moindres élans de sa vive sensibilité, dans les moindres détails de ses causeries familières. — Et c'étoit ce prodigieux ascendant de la seule langue oratoire qu'il n'eût pas connue qui saisissoit par moments l'attention éton-
liberté , mais ennemi de tous les excès et incapable de condescendre à l'idée d'une violence politique, il fut dénoncé comme royaliste par Marat, et la beauté remarquable de ses traits le défendit seule des furies de la populace. Il étoit l'ami d'André Cliénior, qu'il devança dans d'admirables dithyrambes contre les assassins de septembre, et André Cbénier lui-même ne les a pas surpassés. Il fut depuis celui de Thomas Payne,de Kosciusk o, et l'hôte assidu de tous les malheureux de tous les partis; car des entreprises industrielles l'avoient fait riche un moment. La publication du Bien-Informé , rédigé de moitié avec Louis-Sébastien Mercier, le rendit odieux à Bonaparte, qui le ruina par la saisie illégale de ses presses dès ia première année du gouvernement consulaire. C'est le temps où je le connus dans les prisons et où je reçus de lui ce beau type de Fauchet tout neuf encore dans sa mémoire, mais que le temps et la succession de tant d'impressions diverses ou contraires ont nécessairement beaucoup altéré sous ma plume. Bonneville, dont les premiers vers, si gracieux, si doux, si nouveaux dans notre langue, avoient vivement excité la prédilection de la reine, qui prit sous sa protection l'essor de cette muse de dix-huit ans, a survécu de beaucoup à la Restauration. Il est mort bien pauvre, et n'ayant pas une chaise où s'asseoir dans une échoppe de hou quiniste de la rue des Grès. Une demande, hélas! trop tardive, de M. de Vigny, de M. Victor Hugo et de moi, à mon illustre ami M. de Martignac, toujours si disposé à protéger le talent et à secourir le malheur, n'aboutit qu'à payer les frais de l'enterrement.
LES GlllOKDLNS. 439
née de Vergniaud , trop fidèle aux leçons des orateurs classiques dont il auroit été le maître.
Le troisième , c'étoit le bon docteur Le Hardy, sage et savant médecin de Dinan, fort ignoré aujourd'hui des biographes , quoique l'exemple de sa nomination ne soit pas à dédaigner chez un peuple qui cherche encore un bon système électoral , et qui n'est guère sur la roule de le trouver, s'il faut s'en rapporter aux apparences. L'acte de son élection porte qu'il a été choisi à l'unanimité et par acclamation, comme le plus homme de bien \
Le Hardy soutenoit de ses deux mains une tète abattue sur une espèce de claie couverte d'un drap sanglant.
Et on comprit alors pourquoi on n'avoit compté que vingt Girondins.
Le convoi tout entier fut enfin réuni dans la salle où les députés s'assembloient chaque soir pour prendre leur repas. La table étoit servie, les sièges disposés. Un vieux serviteur, étranger à la maison, mais qui éloit parvenu à s'y introduire ; un guichetier à la mine sévère , mais aux soins compatissants , que nous avons déjà entrevu prêtant l'appui de son bras à une pauvre et tendre femme , en avoient fait les apprêts.
1 Ces renseignements, et tous ceux qui le concernent dans la suite de cet essai, m'ont été donnés, il y a plus de vingt-cinq ans, par madame Magot, sœur de Le Hardy, femme d'un ancien et brave capitaine d'infanterie, devenu receveur des conti imitions à Saint-Ylie, près de Dôle. Je lui ai dû en môme temps la communication d'un grand nombre de lettres de son généreux frère, plus honorables les unes que les autres pour te caractère de ce digne homme, et dont j'ai grand regret de n'avoir pas pu conserver quelques traits simples et touchants, d'un grand bonheur de sentiment et d'expression.
Les porteurs déposèrent leur charge au fond de cette salle , et précisément au-dessus du fauteuil où Vergniaud se laissoit tomber négligemment , en vertu des droits non abrogés de sa dernière présidence.
Le Hardy, qui les a voit accompagnés jusque-là d'un air d'attention religieuse que n'éclairoit aucune lueur d'espérance, découvrit le cadavre de Valazé. Il détacha les vêtements qui cachoient sa blessure , en approcha un flambeau , la sonda du regard et du doigt , fit deux pas dans la salle, et dit d'une voix ferme et posée : — Le coup a pénétré le cœur ; il est mort.
— Docteur, répondit Vergniaud , sacrifiez un coq à Esculape , voilà déjà un de vos malades guéri.
C'est alors seulement que l'on fut vaguement informé à la Conciergerie des choses qui venoient de se passer au tribunal. Tous les accusés étoient condamnés sans exception, et ils avoient accueilli leur sentence par le cri de : Vive ia république! On n'en remarquoit pas plus de quatre qui ne se fussent point unis à leurs collègues dans cet élan solennel , Fauchet, Duchâtel , Le Hardy et Valazé; les trois premiers, distraits par une méditation inaltérable qui sembloit les absorber depuis le commencement de la procédure, et qui les avoit rendus étrangers à tous ses détails ; l'autre occupé à se dérober à ses bourreaux sans les avertir par un cri ni par un mouvement. Il dirigea le fer avec une impassibilité si- sûre qu'on ne s'aperçut pas de la plus légère émotion dans ses traits ; et quand il échappa aux mains de Gensonné, qui s'efforçoit de le retenir assis sur sa banquette, en lui disant : Que fais-tu donc , V a-
iazè? as-tu peur? — quand il répondit : Je
meurs, avec le calme stoïque de Brutus, Valazé mouroit en effet. Sa dernière parole , c'étoit son dernier soupir.
Les différents personnages de l'action que nous essayons de décrire s'étoient distribués sur différents points de la salle du festin , les uns en poursuivant l'entretien commencé, les autres en se rapprochant selon les affections ou les intérêts qui pouvoient les occuper encore, et le bruit de quelques conversations confuses venoit expirer autour de Vergniaud, qui ne prenoit part à aucune. Fauchet cependant ne s'étoit pas éloigné de lui, et ses paroles empruntoient une nouvelle majesté de l'appareil tragique qui l'entouroit, car sa tête élevée se perdoit presque dans les plis du linceul de Valazé : — Oui , disoit-il , une main étendue dans l'attitude de la prédication , oui , Vergniaud, ceci est une des réparations que le vengeur s'étoit réservées dans sa colère, et trop heureux le genre humain s'il les épuise sur nous! Le sang appelle le sang, et quiconque a tué de l'épée sera dévoué à l'épée.
— Sacrifice pour sacrifice , ajouta Duchâtel en les rejoignant; après l'homicide, l'expiation.
Vergniaud regarda Duchâtel avec quelque étonncment.
— Eh quoi, dit-il, monsieur Duchâtel, nous faitesvous entendre le chant du cygne? Jamais, continua-t-il en souriant , vos lèvres nobles et pures ne s'étoient ouvertes à un pareil nombre de syllabes! la terreur qui délie quelquefois la langue des muets produiroit-elle sur vous le même effet que sur l'enfant de Crésus?
— Je n'ai point de terreur , répondit Duchâtel. Je vais mourir. La terreur est pour les coupables.
— Arrêtez, reprit vivement Vergniaud en promenant un regard inquiet à ses côtés, comme s'il avoit craint que le bruit de cette conversation ne parvînt à des auditeurs qui ne seroient pas aguerris à l'entendre; — arrêtez , Duchâtel ! et songez que c'est un rôle trop
442 LLS GlftOilMMSi
cruel pour votre âge et pour votre caractère que celui de Némésis au chevet des mourants. — Permettez-moi de croire d'ailleurs que les yeux du juge devant lequel ma conscience est prête à se développer sont plus infaillibles que les vôtres , et daignez attendre pendant quelques heures cet incompréhensible demain sur lequel je compte comme vous , sans le redouter davantage. Nous avons admiré votre vertu de conviction et de dévouement; pourquoi ne prendriez-vous pas en pitié notre pénible et rigoureoi courage ? Croyez-vous qu'il n'ait rien coûté? Ce n'est pas l'action qui fait la faute ou le crime aux yeux de la justice éternelle , c'est la conscience. La solution de la question fatale qui nous a divisés n'est pas suspendue pour long-temps. Si votre foi est vraie , si mes espérances ne m'abusent point , elle viendra retentir à nos oreilles avant que l'aiguille des heures ait achevé de parcourir ce cadran où elle marche si vite. Contenez d'ici là dans votre cœur généreux,— réprime , Fauchet , dans le tien, — une expansion qui troubleroit la fête de nos adieux , peut-être éternels! car rien de l'homme n'est invinciblement démontré à l'homme. Nous descendons dans l'antre de la Sibylle, et les oracles ne sont pas pour aujourd'hui.
Fauchet s'assit. Duchâtel tendit la main à Vergniaud, parce qu'il l'aimoit; et cette discussion sur une affaire solennelle où la moitié des Girondins avoit rompu violemment avec l'autre ne se renouvela plus.
La confusion des groupes et des discours alloit toujour en s'augmentant , et ce n'étoit pas sans peine qu'on y pouvoit saisir çà et là quelques phrases éparses, brusquement enveloppées par des voix: confuses, que dominoient de loin en loin les rires bruyants de Ducos et de Mainvielle,
LES GIIIOKDIKS. 443
— Qui nous empêchcroit plus long-temps, s'écria enfin celui-ci, de prendre place à un repas délectable, à un repas digne , s'il en fut jamais , des voluptueuses soirées d'Hérault-Séchelles, de Ouine te et de Danton, avec la brune Gabrielle et Ulyrine l'évaporée *?
— J'y reconnois les soins de Bailleul 2, ajouta Ducos, et je conviens qu'il a présidé en conscience à l'ordonnance du festin. Il manque seul au nombre de nos convives ordinaires, et c'est la première fois que notre amitié trouve à se consoler de son absence. Nous lui volerons des remerciements , le verre à la main.
— Cela vaudra mieux pour lui , reprit Mainvielle ,
' Je n'aurois pas cru remplir toute ma lâche si j'avois laissé échapper quelqu'un de ces détails du temps qui me sont parvenus par hasard, et qu'on peut trouver assez caractéristiques; mais je me serois fait scrupule de les inventer. J'ai vu ces dames, un peu plus mures d'âge et non pas de raison , revenues des passions et non pas de l'intrigue; femmes politiques, et qui pis est, peut-être, femmes auteurs. Leurs romans, assez mal écrits, et fort suspects pour l'histoire, ne manquent pas d'un certain intérêt anecdotique, et plusieurs des lettres qui y sont rapportées ont été en autographe dans mes mains.
-Avocat, député delà Seine-Inférieure, alors âgé de trente et un ans. Il avoit été le compagnon de captivité des proscrits après son arrestation h Provins, et sa conduite énergique et pare à la Convention nationale lui méritoit bien cette distinction. On se contenta cependant de le colloquer dans les soixantetreize, dont il partagea la rigoureuse destinée jusqu'à leur rappel solennel et expiatoire ('ans le sein de l'assemblée. — Selon la tradition des vieux amis des (iiiioxn^s , ilsétoient convenus entre eux que les absous pourvoiraient au festin funèbre des condamnés, et M. Hailleul , seul échappé à la mort, n'oublia pas, dit-on, cet engagement. Je ne pouvois pas me dispenser de faire allusion à une anecdote si glorieuse pour lui, et qu'il u'appai lient qu'à lui de démentir. M. liailleul est vivant.
que le baiser fraternel dans le panier de Samson. — Et Mainvielle rit.
— La séance est ouverte , dit Vergniaud. J" vous convoque au repas libre des anciens chrétiens. Laissons rugir jusqu'à demain les tigres qui nous attendent.
Tout le monde étoit assis , à l'exception de Duprat qui serroit la main d'un vieux serviteur que nous avons aperçu en passant , et qui lui adressoit d'un air presque filial des paroles d'amitié.
— Je te cherchois , Baptiste, et je m'étonnois de ne pas te voir. Oublies -tu que j'aime à commencer le souper en échangeant avec toi une large rasade? il seroit un peu tard aujourd'hui pour renoncer à mes habitudes.
— Je vous demande pardon , monsieur , répondit Jean-Baptiste Morand l à demi-voix , mais j'étois si pressé de m 'informer... et on ne sait à qui se fier dans cette maison... — Il y en a qui parlent des fers, de la détention à perpétuité , de la déportation... — de la mort!
Il se baissa jusqu'à l'oreille de son maître , qui s'asseyoit à côté des autres pour lui dérober une émotion involontaire dont il avoit honte.
1 La touchante action du domestique de Duprat s'est conservée dans tous les recueils, mais il n'en est pas de même de son nom , sur lequel toutes mes recherches ne m'ont fourni qu'une approximation fort douteuse. Le prix Monthyon n'ét-it pas encore fondé, et, s'il avoit été possihlede le lui décerner en ce temps-là, Jean-Baptiste l'auroit expié à l'échafaud de son maître. Je su s encore plus mal à mon aise avec Pierre Romond , le suisse de Gensonné, dont je n'ai jamais pu retrouver la trace, quoique son histoire ne soit pas moins authentique. Pierre Romond est un personnage vrai dont le nom est d'invenlion dans mon livre. Il vaut la peine d'être cherché!
LES GIROADIAS. 445
— Quelques-uns de ces messieurs seroient-ils en effet condamnés?. . . Mon Dieu !* condamnés à mourir !. ..
— Nous le sommes tous, Baptiste, condamnés tous à mourir demain , sauf ce diable de Valazé qui s'est bravement tiré d'affaire , pour ne pas avoir de comptes à régler avec le bourreau ; et je me trouverois trop heureux de pouvoir faire la même espièglerie à mes créanciers, si Emilie... Pauvre Emilie ! que va-t-elle devenir ?...
Jean-Baptiste s'étoit laissé presque défaillir au commencement de la réponse de Duprat , et il se retenoit à peine au bois de la chaise de ce beau jeune homme qu'il aimoit tant; car Jean-Baptiste avoit été son père nourricier. — A ces derniers mots qui retentissoient plus loin que Duprat ne l'auroit voulu , à ce sanglot qui trahissoit le désespoir secret du rieur , et qui suspendit un moment la distribution du souper , Jean- Baptiste se releva aussi droit, que le lui permettoit sa longue stature , un peu courbée par le temps :
— Vos créanciers , monsieur ! vous n'en avez plus, dit-il avec fermeté. Ils vous redevoient quelque chose, et ils ont été contents de tout prendre. Quant à madame, elle conserve cette petite maison de Villeneuve qu'elle préféroit à celle d'Avignon, et il lui reste avec son domaine , en pleine propriété , les dix-sept cent trente lhres de rente de Jean-Baptiste Morand.
— Votre fortune , Baptiste, après avoir arrangé mes affaires , selon toute apparence, du produit de quelques autres épargnes que vous aviez faites dans mon commerce, au temps passager de sa prospérité!... Mais que vous rcstera-t-il , à vous?
— L'amour et la crainte de Dieu où j'ai été élevé, monsieur; et puis du pain chez madame Duprat! Je
446 LES GIRONDHS.
n'ai jamais eu d'autre ambition. J?ai commencé par votre pain , et je Gnirai par votre pain , en tout bien tout honneur, sans avoir fait tort à personne. J'aurois passé avec vous le peu de jours que j'ai encore à vivre. S'il faut que vous partiez le premier... — Hélas! cela est donc vrai ! — je serai jusqu'à la mort le fidèle domestique de madame Duprat et de vos enfants, comme j'ai été celui de votre père et le vôtre. Je ne me connoissois point de famille ; je n'ai jamais eu qu'un fils à caresser au berceau , et c'est celui que vous êtes venu remplacer dans les bras de ma femme. Elle aussi s'en est allée , sans me laisser aucun devoir à remplir sur terre. Le Seigneur soit loué eu toutes choses ! Tout ce que je possédois me provenoit de vos parents qui m'ont fait presque riche, et de vous, monsieur, qui preniez plaisir à grossir mon mince trésor de vos libéralités de jeune homme. — Je disois en moi-même : C'est bien ; Jean éparpille sa fortune , mais bes enfants ne perdront pas tout ! et quand je vous grondois avec le respect que je vous dois , vous vous contentiez de rire comme un fou en appuyant vos mains sur mes épaules ; car vous étiez si aimable et si doux avant la révolution, vous me traitiez si bien comme un ami, que j'ai pu m'accoutumer. . . pardon , monsieur Jean !. . . que j'ai pu me croire autorisé à vous regarder, moi, comme mon fils et mon héritier...
Duprat se jeta au cou du vieillard. 3I;iinvielle les embrassa tous deux, et s'attendrit sans doute un instant, parce que tout ce qui intéressoit Duprat lui devenoit plus personnel que ses propres intérêts. Jean- Baptiste se prit à pleurer de leur émotion, comme un pauvre homme du peuple qui s'associe sans la comprendre à l'impression qu'il a produite , par la seule
K#ES tilllOXDl.NS. 447
puissance de la naïveté et du sentiment ; mais ce mouvement d'une âme généreuse qui l'avoit quelque temps distrait et soutenu fit place aux plus cruelles agitations quand il vint à se rappeler, ainsi qu'au sortir d'un rêve, que Duprat alloit mourir :
— O mon Dieu ï reprit il , pourrez-vous permettre cela! faudra-t-il qu'il meure ainsi, Jean, mon petit enfant, mon pauvre Jean, que j'ai tant réchauffé, tant dorloté sur ma poitrine , en lui disant : Vois-tu , Jeannot, comme le Rhône est large et beau, comme les murailles des remparts sont festonnées; et veux-tu venir au pied des murailles des remparts pour les toucher de la main? Ah! je ne savois pas alors que je vous escorterois un jour jusqu'au pied.... Malheur, malheur! que la Providence nous soit en aide !
Le guichetier enveloppa Jean-Baptiste d'un bras vigoureux pour l'empêcher de tomber, et le traîna jusqu'à la porte qu'il lui ouvrit et qu'il referma sur lui.
— .Monsieur Baptiste, dit le marquis de Sillery en se levant, et en saluant respectueusement le vieux domestique à son passage , vous êtes notre ami à tous , et je m'honorerois long-temps , si j'avois long-temps à m'en honorer, de m'être trouvé dans une si belle et si noble conversation.
— Monsieur Burke, monsieur Dupan, vous avez beau dire, s'écria Carra en montrant les larmes dont les joues de Duprat étoient baignées.... ce ne sont pas là des hommes de sang1 !
1 II faut rendre à César ce qui appartient à César. Ce mouvement n'est pas de Caria, mais de .M. Real, qui l'employa d'une manière merveilleuse et décisive dans le procès du comité révolutionnaire de Nantes. M. Real devint depuis un des hommes (le l'empire, et, dans sa vieillesse virile qui promet de longs jours,
L'effet de cette scène fut vif et général, mais rapide, car la solennité de l'idée commune à tous prévaloir sur toutes les distractions. Ce sujet ramenoit d'ailleurs chacun des condamnés à ses propres affections et à ses regrets de famille. On imagine aisément qu'ils s'étoient placés de manière à pouvoir s'y livrer avec leurs plus proches voisins sans avoir rien à leur apprendre. Ainsi les mêmes sentiments et les mêmes noms occupoient Ducos et Fonfrède; Yergniaud et Gensonné se partaient des mêmes amis et des mêmes souvenirs, quand les méditations de Yergniaud voûtaient bien le rendre aux sévères douceurs de ce dernier entretien. Les Bretons Duchàtel et Le Hardy confondoient pour la première fois des opinions libres et découvertes que leur condamnation venoit d'affranchir de toute réserve. Il en étoit ainsi de la plupart des autres. Brissot , triste, mais résigné, gardoit le silence, ou ne l'interrompoit que pour laisser échapper , de temps à autre , le nom de son fils avec un soupir. Sillery étoit plus étranger à ces effusions touchantes, parce que, né dans une autre société, il
il est aujourd'hui connu sous le nom de M. le comte Real, que je ne lui ai pas donné plus tôt pour ne pas jeter du vague entre les époques. Ma déplorable vie de jeune homme a été loin de lui devoir de la reconnoissance, mais ce sentiment ne sauroit influer sur l'expression de mes convictions littéraires, et je déclare hautement que les brillantes circonstances de position où il s'est trouvé lui ont ravi plus d'avenir que nous n'en avons perdu, mes amis et moi. Trois ou quatre plaidoyers presque improvisés lui promettoient le premier rang au barreau si dramatique de cette période révolutionnaire, qui n'est pas finie. Je les tavois par cœur en prison, comme je les sais encore, et je ne me les rappelle jamais sans me sentir ému d'admiration et de regrets sur un si beau talent, malheureusement sacrifié aux honneurs et à la fortune.
avoit vu disparoître dans son naufrage presque tout ce qu'il aimoit, et le sentiment de la solitude où ses émotions politiques l'avoient jeté réveilloit depuis quelque temps dans son âme le besoin de puiser à une source nouvelle de consolation. Il conversoit secrètement avec Fauchet, et la physionomie évangélique du pécheur converti par l'infortune s'éclaircissoit en l'écoutant. Il y avoit dans ce prêtre guéri de ses erreurs, et sincèrement revenu à l'espérance et à la foi, quelque chose d'une confiance céleste , qui auroit rendu le courage aux plus incurables douleurs. La sérénité de son sourire et de ses traits annonçoit une joie si pure que le martyre pouvoit paroîrre doux à ce prix.
L'assemblée avoit donc alors un aspect sérieux, trop naturel en pareille circonstance, mais qui réprimoit péniblement l'expansion de Mainvielle , déjà distrait d'une impression momentanée; car rien n'étoit capable de fixer la mobilité de son imagination et de tiédir l'effervescence de son sang. Il rompit tout à coup le silence :
— En vérité c'est donner trop de temps aux pensées pénibles dans une soirée de plaisir et de gloire, où tous les cœurs ne demandent qu'à s'épancher en commun dans les délices du banquet ! Elle marche , la nuit joyeuse, et nous n'avons encore ni bu ni chanté. Nous n'avons pas encore salué les noms chéris de nos camarades, de nos femmes, de nos maîtresses! A quiconque se souviendra de nous avoir aimés, joie et santé en ce monde !
Président, continua-t-il en se levant et en heurtant son verre contre celui de Yergniaud, vous me ferez raison de ce vieux Madère, et je vous suis caution que vous n'en goûterez jamais un meilleur!...
450 LES GlROi\Dl.\S.
VERGNIAUD
A vous, Mainvielle, et à tous ; mais c'est ici la coupe de Théramène. Laissons le reste au beau Critias !
FONFRÈDE
Le beau Critias, grand Dieu î à qui destines-tu ce rôle parmi les repoussants tribuns de la Montagne? à ce petit Saint-Just, si perpendiculaire, si roide, si empesé, qui, selon Camille , porte sa tête comme un Saint- Sacrement ?