‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 7 sur 40 · SOL V E.MRS · texte numérisé non relu

SOL V E.MRS

chambre, aussi émue que moi; car e'ie n'imaginoitpas qu'on pût échapper si vite et si heureusement à un pareil danger, si ce n'étoit peut-être pour y tomber sans ressource une seconde fois. Je compris ses alarmes, que je partageois de tout mon cœur , et je lui fis part de la résolution subite que le hasard venoit de m'inspirer. Elle l'approuva si vivement que je n'hésitai plus. Les portes de Strasbourg s'ouvraient à peine comme à l'ordinaire, au moment où le soleil levant d'hiver commence à briller en plein sur l'horizon , que j'étois déjà en route vers le quartier -général de l'armée, dans l'équipage leste et galant d'un écolier de bonne maison qui va passer les fêtes en vacances. L'état-major repoussé d'abord jusqu'à Schilicheim, qui louche aux glacis de la ville, avoit depuis doublé cette distance jusqu'à Bisch weiller , et puis il l'avoit encore doublée jusqu'à Hœnheim, où étoit sa dernière station, en attendant le nouvel événement de guerre qui lui permettroit d'empiéter plus avant sur l'ennemi. Le jour dont il est question, le premier boulevard de la France pouvoit communiquer avec ses défenseurs, comme Paris avec Yincennes , à toutes les heures de la journée. Le lecteur est donc sûr de m'accompagner sans fatigue dans mon odyssée militaire , dont la carte est fort étroite ; ce qui ne m'empêche pas de réclamer toute son indulgence pour l'orthographe de ces noms de lieux que je n'ai lus de ma vie , et que je n'ai pas entendu prononcer depuis quarante ans. Le côté le plus extraordinaire d'une terminologie géographique qui remonte à ce temps-là , ce n'est pas que je tombe en l'écrivant dans quelques fautes ridicules qui ne tirent à conséquence que dans les livres de poste; c'est beau coup, en vérité , que je m'en sois souvenu.

La dernière partie du chemin de Strasbourg à Hœnheim étoit bordée par une assez large avenue garnie d'arbres , et qui devoit offrir une promenade agréable dans la belle saison. Ce jour-là , qui étoit un des premiers de nivôse , et des plus rigoureux d'un rigoureux hiver, le tableau de cette nature dépouillée de tous ses ornements ne manquoit cependant pas d'un certain effet pittoresque. La neige , resserrée par un froid de dix-huit degrés , s'y dérouloit comme un tapis de velours blanc semé de paillettes, qu'on auroit étendu à dessein sous les pas des voyageurs; et les platanes, faciles à reconnoître à leur écorce lisse et rubanée, n'avoient pas un rameau qui ne fût chargé par les frimas de longs et tremblants cristaux comme un lustre d'opéra. J 'au rois marché jusqu'au soir sans penser à autre chose ; car , de toutes les rêveries qui ont occupé mon jeune esprit, il n'en est pas qui m'ait procuré des plaisirs plus gracieux que celle où le berçoit le spectacle des beautés naturelles. Il fallut cependant y renoncer, parce que je n'étois plus seul. Comme je ne me hàlois point, j'avois été joint par un cavalier qui s'avançoit nonchalamment au pas, en fumant sa pipe, et que suivoient une vingtaine de soldats distribués en deux files sur les deux côtés de l'avenue. Cet officier m'étoit bien connu pour l'avoir vu quelquefois dans l'exercice de ses redoutables fonctions; c'étoit le citoyen Bruat, capitaine-rapporteur du conseil de guerre. Quant au citoyen Bruat, il n'avoit certainement jamais arrêté ses regards sur moi ; et j'en ressentis nne secrète

joie dans l'éloignement philosophique et prudent que m'inspiraient toutes les puissances. Je n'an fus cependant pas quitte pour l'échange banal du salut militaire, et il me fallut répondre à une question assez insignifiante qu'il m'adressoit en passant par simple urbanité :

— Où je vais, citoyen; à Hœnheim, au quartiergénéral de Pichegru. Je pense n'en être pas loin ?...

A deux cents pas , répondit un jeune homme que je n'avois pas encore remarqué et qui tenoit comme moi le milieu de l'avenue. Je vais aussi à Hœnheim ; et si vous faites route avec nous , j'aurai le temps de vous demander des nouvelles du pays.

— De quel pays , citoyen ? répliquai-je en le regardant avec attention. Sa physionomie noble et douce en valoit la peine.

— Allons , allons , me dit-il , notre accent national ne se déguise jamais. Je suis Franc-Comtois comme vous , et je m'en fais gloire.

Je ne fus nullement piqué de cette manière un peu épigrammatique d'entrer en conversation. Je savois déjà que Théophrasle avoit été reconnu pour Lesbieu , à sa manière de parler, par une marchande d'herbes, après cinquante ans de séjour à Athènes.

Le citoyen Bruat continuoit à nous précéder, sans trop prendre garde à nous , en filant entre ses doigts sa moustache blanchie par le givre. Nous causâmes donc à cœur ouvert et à ma grande satisfaction ; car mon compagnon de voyage était fort aimable, et sa conversation étinceloil d'esprit et de gaieté. Je commençois à éprouver un véritable penchant pour lui.

J'avois appris qu'il s'appeloit Bobilier, et qu'il étoit de Vesoul, Je voulus savoir s'il étoit attaché à l'administration ou à Tannée.

« Attaché , vraiment oui ! reprit-il en souriant , mais non pas à l'armée ni à l'administration. Si mon histoire vous intéresse , je ne vous en ferai pas un mystère ; et votre rencontre m'est heureuse, puisqu'elle me fournit un moyen sûr de laisser quelques renseignements sur ma destinée à ma famille et à mes amis. C'est l'affaire de quelques mots. J'étois second lieutenant dans un régiment d'infanterie en garnison à Nanci. J'y fus pris d'un violent amour (vous ne savez pas ce que c'est) pour une jeune demoiselle noble qui me paya de retour. Ma famille valoit bien la sienne ; mais elle n'étoit pas titrée , et c'étoit encore en 1789 un obstacle insurmontable au bonheur de deux êtres que la nature sembloit avoir faits l'un pour l'autre. La révolution éclatoit alors ; elle m'ouvroit une carrière brillante où je me serois peut-être jeté dans toute autre occasion , mais l'amour m'en détourna. La main de ma maîtresse étoit au prix de mon émigration , et , suivant le compte de ses parents , notre séparation ne pouvoit pas être de longue durée : la France entière attendoit le retour de ses princes avec tant d'empressement ! Quand on est amoureux on croit tout ce que l'on désire, et j'étois amoureux comme un fou. Qu'ai-je besoin de vous en dire davantage? Il fallut tomber dans le piège de l'espérance. J'émigrai.

— Parlez plus bas, interrompis-je à demi-voix; ce n'est pas ici le lieu de convenir de cela ! »

Il ne fit pas semblant de m'avoir entendu. « J'émigrai, conlinua-t-il. J'arrivai à Coblentz, où l'on s'informa de ma famille. Je montrai mon épée. On me rit au nez , et on me tourna le dos. Je n'obtins pas positivement le droit de servir le roi; je le dérobai. L'ennemi me tira du sang. Il en falloit pour la>cr mes humiliations. Je

rentrai dans le monde le bras droit en échappe ; et si l'on y prit garde , ce fut pour remarquer que je ne serois pas de long-temps en état de tailler au vingt-etun. De toutes mes illusions il ne me restoit que l'amour, et l'amour suivit les autres : une lettre cruellement officieuse m'apprit que ma fiancée n'avoit pas eu la patience d'attendre le triomphe prochain de la monarchie; elle venoit de convoler en mariage avec un hobereau qui compfoit ses ancêtres par douzaines , et ses ridicules par millions. Détrompé un peu trop tard des grands seigneurs et des femmes, je ne balançai pas à regagner la France ; que je ne pouvois m'empécher d'aimer encore, malgré ses extravagances et ses fureurs. J'y suis rentré il y a trois jours, et voilà tout. »

J'avois hâte qu'il finît. « Eh bien ! lui dis-je avec vivacité , renfermez au plus profond de votre cœur toutes les circonstances de ce récit , dont vous ne prévoyez pas les terribles conséquences , parce que votre absence vous a fait perdre de vue les choses qui se passent chez nous. Si le citoyen Bruat, que vous voyez là-bas , en avoit surpris un seul mot , votre indiscrétion vous mèneroit loin!...

— Vous croyez, mon ami? répondit l'émigré en souriant encore; pas plus loin , je vous jure, que je ne me propose d'aller!...

— Est -il possible! m'écriai -je. Où allez -vous donc?...

— Mourir à la redoute d'Hanmeim ! dit-il ; et , si je ne me trompe , la voilà ! »

En prononçant ces paroles , il avoit rejeté par un mouvement subit les deux pans de son manteau derrière ses épaules. Je vis qu'il avoit les bras liés.

J, 'escorte poursuivit sa marche , mais je ne !a suivis

pas. J'étois reste à ma place pétrifié d'étonnement et de terreur.

Quelques moments après je sortis de ma stupeur, une explosion m'avoit averti qu'il étoit mort.

Des exécutions pareilles' avoient lieu tous les jours à une portée de pistolet du quartier-général. Je fus presque témoin , 'le surlendemain , de celle du général Eisenberg et de son état-major, et je suis forcé d'anticiper un peu sur l'ordre des temps pour ne pas séparer des sujets qui se touchent de si près. Le général Eisenberg étoit , comme son nom l'indique , un soudard allemand de l'école du vieux Luckner. On disoit qu'il avoit fait la guerre de parti avec un certain succès , auquel sa mauvaise fortune ne voulut pas que les opérations de son corps d'armée répondissent une seule fois. Le dernier des revers qu'il eût essuyés étoit attribué communément à une imprévoyance impardonnable qui passa pour trahison. Toutes ses troupes avancées furent surprises dans leurs quartiers pendant qu'il reposoit paisiblement dans le sien, et ce n'est pas sans peine qu'il parvint à se soustraire lui-même, avec un gros d'officiers supérieurs, à la poursuite de l'ennemi; mais mieux auroit valu pour ce pauvre homme tomber à la merci des Autrichiens que dans les serres implacables de la République. Saint-Just indigné l'avoit envoyé devant ce conseil de guerre expéditif qu'on appeloit la commission militaire extraordinaire ; et la commission militaire extraordinaire l'avoit envoyé à la redoute d'IIœnhcim, où se jouoit habituellement , comme je l'ai dit , la dernière scène de ces sanglantes tragédies. Quatorze accusés , dont se composoit la cavalcade fugitive , marchoient le lendemain, au point du jour, vers la redoute fatale. Le verdict du tribunal n'avoit pas même épargné deux

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palefreniers , gens rarement solidaires , et qui ne devroient jamais l'être en bonne logique , des bévues de la stratégie. C'étoit une rude jurisprudence !

La disposition des lieux nous avoit épargné jusqu'alors la vue de cet abominable appareil; mais il s'agissoit de frapper ce jour-là un coup mémorable qui retentît jusqu'au cœur de l'armée. Les patients, liés deux à deux , dévoient être promenés devant tout ce que nous avions de soldats autour de notre station ; et le massacre juridique d'un état-major étoit de si bon exemple pour un état-major, qu'on avoit jugé à propos de faire au nôtre les premiers honneurs de ce spectacle instructif. Pichegru déjeunoit debout et à la hâte, suivant son usage , au milieu de ses aides-de-camp , pendant qu'on achevoit d'enharnacher les chevaux , et que la plupart piaffoient déjà d'impatience en attendant leur maître. Tout à coup une bruyante rumeur s'éleva jusqu'à nous , et je ne fus pas des derniers à courir pour en reconnoître la cause. Il ne me fut pas difficile de la deviner à l'aspect du cortège meurtrier qui se déployoit sur la place , quoiqu'il surpassât de beaucoup en nombre , en tenue et en solennité , celui qui avoit tué deux jours auparavant le malheureux émigré franc-comtois. 3Ion premier mouvement étoit de fuir , quand je nie sentis retenu tout à coup, par une curiosité invincible , en entendant des éclats de rire étourdissants qui rouloient sur la foule , et qui dominoient le cliquetis des armes et le bourdonnement confus de la populace. Ce n'éloit cependant pas l'ivresse insultante d'une joie sauvage digne de ces cannibales qui dansent autour du bûcher de leurs ennemis , et qu'on -ne voyoit que trop souvent éclater aux gémonies révolutionnaires : c'étoit l'élan d'une gaieté naturelle.

Parmi les condamnés obscurs qui accompagnoient leur général au supplice, il y avoit un jeune chirurgienmajor gascon dont l'intarissable enjouement n'auroit pas été en reste de saillies bouffonnes avec les turlupins les plus accrédités; vrai loustic de régiment, qui trouvoit à rire partout , qui rioit de tout, et qui venoit de découvrir , à sa grande satisfaction , le côté risible de la mort. Jamais il n'avoit été plus fécond dans ses quolibets, plus grotesque dans ses lazzis , et il étoit impossible de ne pas se laisser entraîner à cette expansion qui n'avoit rien de forcé , rien d'apprêté , rien de factice , qui ne manifestoit qu'une organisation inaccessible à la crainte et insensible à la douleur.

Pichegru s'étoit avancé machinalement vers la fenêtre comme les autres. Quand il s'aperçut qu'il s'agissoit d'une exécution, il fit deux ou trois pas en arrière ; mais le général Eisenbsrg l'appela d'une voix forte , et il resta pour l'écouter.

« xVdieu , Pichegru , dit Eisenberg avec une énergie dont son accent tudesque n'afïoiblissoit pas l'expression. Je vais à la mort et je te laisse avec plaisir au faîte des honneurs, où ton courage t'a porté ; je sais que ton cœur rend justice à ma loyauté trahie par le sort de la guerre , et qu'il a secrètement pitié de mon malheur. Je voudrois pouvoir te prédire , en te quittant , une fin meilleure que la mienne; mais garde-toi de cette espérance. Le peuple auquel tu as dévoué ton bras n'est pas avare du sang de ses défenseurs ; et si le fer de l'étranger t'épargne , tu pourrois bien ne pas échapper à celui des bourreaux. Le ciel veuille te préserver, ami, de la jalousie des tyrans , de la calomnie des pervers et de la fausse justice des assassins ! Adieu , Pichegru ! — Marchez , vous autres 1 »

Pichegru le salua de la main, ferma la croisée, rentra dans la chambre , et y fit deux tours sans adresser la parole à personne.

« Je donnerois ma plus belle pipe d'écume de mer, dit-il enfin , pour me rappeler le nom de l'auteur grec qui a parlé des prophétie des mourants.

— C'est Aristophane, général , répondis-je aussitôt : It ho ger on sibyllin ; dans un passage que ma vieille grammaire traduit ainsi :

Les moribonds chenus ont l'esprit de sibylle.

— Très-bien , reprit Pichegru en me touchant la joue d'un petit geste caressant, tu n'as que faire d'une pipe, mais je te donnerai autre chose, et dans deux ans une épée. — Allons , enfants , en se retournant du côté de ses officiers , nous avons du chemin à faire aujourd'hui , car je compte bien poser mes avant-postes à Drusenheim. Les tueries de Strasbourg m'ennuient , et je suis pressé de changer de quartier. Quant à la mort, c'est peu de chose partout ; c'est plaisir au champ de bataille. »

Que n'ai -je pu percer la muraille qui nous séparait dans sa dernière prison , et recevoir la confidence de sa dernière pensée ! On m'ô! croit difficilement de l'esprit que le souvenir du général Eisenberg lui fût revenu dans ce moment-là , comme l'esprit familier de Brut us dans sa tente des champs de Philippes , pour lui remettre en mémoire que son heure étoit sonnée et qu'il falloit partir.

Je reviens à mon arrivée à Hœnheim. L'état-major s'éloit mis en route de bonne heure. Le canon grondoit sur toute la ligne, et s'éloignoit en grondant. li'éloit le

jour de la mémorable affaire de la Vantzenau qui acheva de déblayer toute la droite de l'armée , et qui fut le prélude heureux de la reprise des positions importantes de notre territoire envahi. Le quartier - général n'étoit cependant pas tout à fait désert. J'y rencontrai ces commissaires francs -comtois qu'on cherchoit inutilement à Strasbourg , et [qui s'étoient assurés d'un asile inviolable sous la protection du drapeau. Que de têtes proscrites se sont paisiblement endormies à son ombre dans ces jours de calamité ! Je ne doutai pas que Charles Perrin lui-même ne s'y fût dérobé au sort qui le menaçoit, et j'eus bientôt lieu d'éclaircir cette conjecture sans la laisser échapper. Tout le monde concevoit alors, sans autre enseignement que celui des circonstances , la nécessité du mystère , et celte éducation du malheur étoit pour notre génération un bienfait particulier de la Providence. Il y avoit si peu d'hommes , parmi ceux quifaisoient alors l'apprentissage de la vie, qui ne dussent pas être obligés tour à tour à s'armer des mêmes précautions contre la fureur des partis !

Pichegru , à son retour , m'accueillit comme un fus. » Je te ferai voir , me dit-il en m'embrassant tendrement , comment nous traitons nos ennemis. » La bienveillance de cette réception hospitalière mit ma timidité ombrageuse tout à fait à l'aise. Je crus avoir retrouvé ma famille.

Pichegru est trop connu pour qu'il me soit permis de le peindre , et cependant il n'est pas assez connu pour pouvoir se passer du zèle d'un défenseur. La destinée que lui avoit prédite Eisenberg s'est cruellement réalisée. D'infâmes calomnies , fondées sur de prétendues pièces secrètes dont tout le monde connoît les fabricaleurs, se sont attachées à la mémoire de ce héros , sur

lequel aucun parti n'a une opinion juste, qui a été outragé et méconnu dans ses intentions par ses enthousiastes comme par ses détracteurs, et qui n'a pas laissé derrière lui une voix fidèle et courageuse pour venger sa gloire , parce qu'il a vécu trop pauvre , hélas ! trop indépendant et trop fier pour se faire des créatures. Si le temps qui m'échappe, si la fortune qui m'enchaîne à des travaux sans éclat et sans fruit , accordent un jour assez de loisirs à ma vieillesse pour mener à fin une œuvre sincère, depuis vingt ans commencée, j'érigerai peut-être à l'Épaminondas de mes nobles montagnes un monument agreste et grossier, mais simple, imposant et durable comme elles. Je prouverai aux royalistes qu'ils se trompent en tenant compte à Pichegru de je ne sais quels services qu'il n'a jamais songé a leur rendre ; aux révolutionnaires , qu'ils se trompent ou qu'ils mentent effrontément, en connoissance de cause, quand ils lui imputent des trahisons dont sa grande âme n'étoit pas capable. Entre Pichegru et la pensée d'une trahison il y avoit toute la distance qui séparerait les deux pôles de l'infini , si on pouvoit la mesurer ; trahison difficile à définir au reste que celle d'un général qui a délivré son pays de la présence de l'étranger, qui a porté chez l'étranger la terreur de ses armes , et qui n'a jamais paru dans une bataille où l'honneur de la République ait été compromis ! Ce n'étoit guère la peine de conspirer ! J'appuierai cette démonstration de notions si claires qu'il ne restera pas un prétexte au soupçon , pas un faux-fuyant à la perfidie , pas une excuse à la frénésie imbécile de cette lie des populaces qui distribue au gré de ses chefs l'ostracisme et la mort ! Je le ferai , je le jure ! et la postérité, juge calme et impartial du présent , rétablira sur une base immor-

telle la statue profanée du plus pUr et du plus véritablement grand de nos capitaines.

Ce travail est trop vaste pour être ébauché dans quelques feuilles fugitives ; il est trop solennel pour être associé au sort équivoque d'un fragment de mes mémoires , et de quels mémoires ? les réminiscences d'un écolier. J'attendrai donc une autre occasion de peindre Fichegru tel que je l'ai vu dans mon enfance , avant d'être initié , pour mon malheur , aux funestes secrets dont la rancune amère des républicains fait ses crimes par une imputation toute gratuite. Je le montrerai là fier et doux, imposant et simple, juste et indulgent, habile et loyal , le plus brave des soldats et le plus modeste des citoyens , bienveillant , humain , généreux pour tous, sévère pour lui-même , et réunissant en lui la probité d'Aristide , le désintéressement de Fabricius, la modération de Scipion , le stoïcisme inflexible de Caton d'Utique , à une époque où la France presque entière se seroit trouvée trop heureuse de se jeter dans les bras protecteurs d'un Marins ou d'un Octave. — Ici , je n'ai tout au plus que le temps de le nommer.

Le repas du soir nous rassembla fort tard autour d'une table très-médiberement servie , et il en fut ainsi de tous les jours suivants. On y comptoit plusieurs généraux plus ou moins renommés alors : Liéber , Boursier, Michaud, llermann , le bon et savant Hermann , qui mourut peu de temps après , et un nombre beaucoup plus considérable d'officiers d'état-major et d'aides-de-camp. Pichegru en avoit quatre ; et deux, dans ce nombre , qui m'étoient déjà bien connus : l'un , M. Gaume , qui étoil de Besançon , et que le fléau d'Asie a récemment enlevé à sa famille et à ses amis ;

l'autre, qui s'étoit fait remarquer par beaucoup d'esprit et d'excellentes manières dans la garnison de ta même ville, M. Chau mette , capitaine de dragons , retiré , je crois, du service après la campagne de Hollande, et depuis maire d'Issoire , où il jouit encore , à un âge peu avancé , de l'estime et de l'affection générales. Il m'a certainement oublié , et il faut convenir qu'il en a eu le temps ; mais les marques particulières de bonté que ces messieurs m'ont données ne sortiront jamais de ma mémoire. Le nom des deux autres sera plus familier aux lecteurs accoutumés de nos biographies modernes. Il suffit d'indiquer, pour le rappeler au souvenir de tous les François , le capitaine d'artillerie Abatucci , général l'année suivante , et tué , en 1796, à la défense d'Huningue , où la reconnoissance nationale lui a élevé un tombeau par les soins de Moreau. Il étoit Corse , et, à ce que j'ai entendu dire depuis, de la famille de Napoléon. Le boulet qui le frappa lui a peut-être ravi une couronne. C'étoit un beau jeune homme de vingt-trois ans , grand , svelte , adroit , vigoureux , d'une intrépidité à toute épreuve. Ses traits , dessinés avec toute la régularité du galbe grec , avoient quelque chose de numismatique , et cette impression n'étoit pas démentie par son teint couleur de bronze. Cette apparence de dignité extérieure n'influoit pas sensiblement sur son caractère , qui se distinguoit par une gaieté ingénue , expansive et presque enfantine, mais de peu de vene et d'éclat. Ces derniers avantages étoient réunis au plus haut degré dans son camarade M. Doumerc , capitaine de cavalerie , de l'âge d'Abatucci et encore plus joli garçon, qui rassembloil d'ailleurs toutes les qualités dont peut se composer le parfait idéal d'un brillant officier. Son œil noir, que surmonloit un sourcil large , mobile

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cl plein d'expression, rouloit tout le feu du courage et ' annonçait dès lors un des héros qui dévoient décider le succès de la bataille d'Àusterlitz. Il étinceloit aussi des rayons pénétrants de la saillie , et l'accent assez prononcé du jeune Doumerc prétoit un charme infini aux élans de sa vivacité méridionale. Le lieutenant-général Doumerc doit vivre aujourd'hui dans la retraite du sage, où il s'est confiné après vingt-cinq ans de combats et de gloire ; et je crois pouvoir supposer, sans lui faire tort , qu'il est un peu changé , car il y a , je pense , à quelques semaines près, quarante ans que je ne l'ai vu. 11 m'est aussi présent que si je l'avois vu , que si je l'avois entendu hier.

On comprend , d'après le caractère des convives de Pichegru , que sa table étoit nécessairement fort gaie ; joie étrange et cependant bien complète et bien franche que celle de ces compagnons de nobles dangers, qui venoient d'échapper à la mort pour s'y exposer de nouveau le lendemain. Je n'ai pas vu de semaine où une place ne restât vacante au banquet. Le général la marquoit , en passant, d'un froncement de sourcil, et faisoit disparoîtrc le couvert d'un geste dont les gens de service avoient l'intelligence ; et puis l'on s'asseyoit , on rioit , on par loi t de belles armes, de beaux chevaux, de femmes et de plaisirs : on ne philosophoit point. Pichegru prenoit fort peu de part à la conversation et ne rioit presque jamais, sinon de ce sourire de l'âme qui quittoit rarement ses lèvres et qui encourage la gaieté. Tant que son front ne s'étoit pas assombri , la folie alloit son train; et je n'imagine pas qu'elle ait jamais été nulle part plus animée, plus pétulante, plus bouffonne, sans cesser un moment d'être de bon goût. On a souvent cité le dernier festin des Lacédémoniens

avant la journée des Thermopyles. Il n'y a pas un officier français qui ne se soit trouvé à une pareille fête» entre deux champs de bataille, et il est bon de remarquer , pour l'exactitude de cette comparaison , que les lignes étroitement circonscrites de l'armée qui couvroit alors les murailles de Strasbourg étoient les Thermopyles de la France.

J'ai déjà fait pressentir que nous avions peu de temps à passer à Hœnheim. En moins de huit jours, la droite de l'armée étoit totalement dégagée ; et l'état-major se portoit vers le centre , au quartier-général de Vindenheim , ou Findenheim, ou autrement (faites grâce à mon orthographe). La plus grande partie s'établit dans un vieux château de Wurmser, tout mutilé par la mitraille. Le général Pichegru prit logement chez le ministre du village , avec ses aides-de-camp et ses buveaux. J'eus le bonheur de l'y accompagner; et ce n'est pas sans raison que je compte cet événement parmi les plus heureux de ma vie , puisque je lui dois un goût délicieux qui l'embellit encore. Le ministre de Vindenheim étoit un colosse de six pieds, taillé à proportion, et dont le nez , inférieur en proéminence à celui du citoyen Tétrell, dont j'ai parlé plus haut, rachetoit bien ce léger désavantage par l'ample étendue de sa base, qui menaçoit de déborder de l'un et l'autre coté le diamètre horizontal de sa figure rubiconde. Sous l'enveloppe assez grossière que je viens de décrire , le ministre de Yindenhein étoit le meilleur des hommes , officieux, hospitalier, sincère avec politesse , bon vivant avec la retenue convenable à son état , faisant parfaitement les honneurs d'un excellent vin du Rhin , qu'il se féliciloit d'avoir caché anx Allemands, parce qu'ils en boivent "trop, et par-dessus tout cela fort versé en

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différentes études. Je ne saurois dire avec quelle joie je vis sa chambre décorée de beaux cadres de papillons que je ne me lassois pas de regarder. J'avois toujours eu quelque penchant pour ce joli amusement; mais j 'ignorais que la science des hommes eût soumis les insectes eux-mêmes aux lois de notre police sociale , et que chaque espèce en eût reçu un nom distinctif. Dieu sait avec quelle vivacité je m'informai de ces curieuses merveilles. Il me semble que je vois encore d'ici ces magnifiques lychnées qui renferment sous une mante modeste et obscure de riches draperies de pourpre, ces terribles sphynx-atropos dont le dos est empreint d'une tête de mort montée sur des os en sautoir , et ces brillants petits argus , propres à l'Alsace , dont les ailes sont glacées d'une couche de laque ou relevées d'une incrustation de lapis , solides et resplendissantes à la vue comme le cristal. Loin de m'ennuyer à Vindenheim , j'y aurais volontiers passé dix ans; mais, dix ans, c'est le temps que dura le siège de Troie, et mon général était plus soudain dans ses entreprises que ne le fut Agamemnon.

J'avois d'ailleurs trouvé moyen d'utiliser mon temps, et d'en rendre l'emploi agréable à Pichegru. Il faut dire qu'il avoit, comme on l'a rapporté de tous les grands capitaines, son livre de prédilection. C'étoit les Mémoires do Montecuc\Uti , que Ja recommandation d'un suffrage si imposant pour moi ne m'a cependant jamais engagé à lire. Il en portoit toujours un volume avec lui, et, depuis quelque temps , il aurait bien voulu pouvoir en faire autant pour un auteur du même genre qui étoit parvenu à tenir une place au moins égale dans son estime. Il n'y avoit malheureusement pas moyen. Le général Cuslines, prédécesseur de Pichegru dans le coin-

mandement de l'armée du Rhin , et qui étoil , ainsi que lui, infatigable au travail, paroissoit avoir employé tous les instants que lui laissoit la guerre à la composition de l'histoire de ses campagnes. Il n'y avoit pas là un seul fait oublié , pas une opération qui ne fût expliquée dans les plus grands détails, pas un résultat qui ne fût exactement pressenti, et sur lequel il ne revînt avec soin à la marge , pour se rendre compte des circonstances qui l'avoient plus ou moins modifié , quand il mettoit par hasard en défaut , dans quelques particularités de peu de valeur , la précision presque infaillible de ses calculs. Bien plus : on y voyoit jusqu'à ses fautes qu'il exposoit avec une sublime candeur, et dont l'appréciation ne devoit pas être d'un foible enseignement pour quiconque seroit appelé à parcourir la même carrière. Mais cet admirable manuscrit avoit les défauts d'un ouvrage composé à la hâte , et que l'illustre écrivain ne s'étoit pas trouvé en mesure de rendre plus court. Il étoit minutieux, diffus, chargé de longues inutilités et de redites fatigantes, surtout pour un lecteur dont toutes les minutes sont sans prix ; et on en jugera mieux quand j'aurai ajouté qu'il remplissoit trois volumes in-folio du format des atlas et des polyglottes. J'avois entendu souvent regretter à Pichegru que l'embarras des travaux courants du secrétariat ne lui permit pas d'appliquer une plume intelligente à cette .transcription, qui exigeoit au reste, selon lui, plus de tact et d'esprit d'analyse qu'il n'auroit osé en demander à de simples expéditionnaires. Comme il ne souffroit pas que je suivisse l'élatmajor dans les excursions périlleuses, ^e me trouvai heureux d'employer le vaste loisir de mes journées à tenter quelques extraits que son travail préliminaire m'aVoit d'ailleurs rendus faciles; car il marquoh ordi-

nairement d'une accolade au crayon les endroits les plus substantiels , et chaque passage important étoit rappelé au dehors par un signet ou un pavillon qui en rappeloit sommairement le sujet Ce genre d'élaboration analytique m'étoit assez familier , parce que mon père en avoit fait le procédé le plus essentiel ' de mes études scolaires , et il est probable que je n'y réussis pas trop mal ; mais le difficile étoit de le faire valoir aux yeux du seul juge dont le suffrage pût y attacher quelque prix. Je m'avisai, au bout de huit jours, quand mes copies me parurent assez nettes et assez soignées , de les insérer à leur place dans le manuscrit de M. de Custines, où elles dévoient nécessairement fixer tôt ou tard l'attention de Pichegru , qui le feuilletoit tous les soirs. Dix fois, avec un grand battement de cœur, je le vis s'arrêter à la page^ mobile et la conférer avec l'autre, mais il ne m'en parfait point. Il sembla seulement prendre plus d'intérêt à mon babillage , et s'informer plus particulièrement du juste point auquel mon éducation étoit parvenue. Un jour enfin , sous prétexte que tout le monde étoit absent ou occupé , il m'appela pour écrire sous sa dictée quelques lignes insignifiantes qu'il rapprochoit, derrière mon épaule, d'une des nombreuses pièces de comparaison que je lui fournissois depuis quelque temps. « C'est donc toi , me dit-il , qui analyses d'une manière si conforme à mes intentions les Mémoires de Custines ? Cela est au-dessus de ton âge , et ta situation doit s'en ressentir. Vois si ce frac te va bien. »

Ce frac , jeté sur une chaise, étoit un joli habit bleu national, à collet et parements bleu de ciel, qui m'alloit comme un charme, car la mesure en avoit été prise sur le mien. Avec la petite toque rouge d'ordonnance des secrétaires d'état-major, que j'avois trouvée à côté,

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