La guerre de Grimée
Pendant ce temps l'Opéra, qui ne trouvait rien à opposer à des accents aussi puissants , restait muet. Mais il ne renonçait pas à séduire le public, il ciierciiait à le captiver par d'autres moyens, et ne pouvant plus chanter, il dansait.
C'était en effet le ballet qui faisait alors la fortune de l'Opéra, et MM. Fontaine et Percier eurent à composer les décorations de Télémaque, du Jugement de Paris, de Psyché, ballets restés longtemps célèbres. Peu après, M. Géiérier, devenu suspect, fut obligé de déposer la direction de l'Opéra. On nomma un comité central qui administra pendant plusieurs années : MM. Fontaine et Percier liront partie de ce conseil suprême; on peut donc les compter au nombre de ceux qui ont dirigé les destinées de l'Opéra, et donné des lois à cet empire, assez difficile à gouverner.
Cependant le temps marchait; le siècle allait s'achever. Chaque jour apportait à la France un espoir nouveau. L'argent osait reparaître, et déjà on essayait le luxe. M. Fontaine fut chargé avec M. Percier de travaux importants, et nos deux jeunes architectes, devenus à la mode, se virent bientôt appelés à restaurer de nobles habitations, à renouveler d'anciennes splendeurs.
Ce qui les désignait au choix des fortunes impatientes ou rassurées, c'était l'intelligence soigneuse, l'harmonie d'ensemble et de détails qui caractérisaient toutes leurs opérations. Ils ne bornaient pas leur tâche aux travaux d'architecture ou de décoration; ils étendaient leur sollicitude aux meubles, aux bronzes, aux cristaux^ jusqu'à ces accessoires qui paraissent futiles,
m SOUVENIRS ET PORTRAITS.
mais qui font la vie d'une habitation, et auxquels ils assignaient des contours tout nouveaux, comprenant bien qu'après d'aussi terribles agitations et des secousses aussi violentes, il fallait tout refaire, tout rajeunir, tout renouveler. Ils changèrent donc la forme de toutes choses, et tirent la mise en scène des habitations, comme ils avaient fait celle de Lucrèce, N'ayant pas le choix du style, ils durent se conformer au goût et aux exigences du temps; le meuble le plus vulgaire devint grec ou romain. Dans un pays que des consuls gouvernaient, tout le monde voulut avoir sa chaise curule. C'était une époque d'ensemble, et nul ne résistait à ce débordement classique. Déjà l'on entrait à Paris par des temples antiques \ et Ton pouvait se croire à Athènes ou à Rome, jusqu'au moment où le commis de l'octroi venait à se montrer entre les colonnes. Marchant donc hardiment dans la voie où les avaient précédés des poètes comme les deux Ghénier, des peintres comme David , des musiciens comme Cherubini et MéhuI, ils contribuèrent, par les travaux dont ils dirigeaient l'exécution, à donner à ce temps un style qu'on ne peut méconnaître ; en l'appliquant aux choses ordinaires de la vie, ils le faisaient pénétrer dans la maison et dans les habitudes du citoyen. Ils ont ainsi préparé à leurs successeurs une grande jouissance^ celle de défaire tout ce qu'ils avaient fait, et de devenir aussi gothiques, aussi byzantins, aussi renaissance qu'eux-mêmes avaient été Grecs et Romains.