‹ Souvenirs et portraitsChapitre 9 sur 43 · Jacob · texte numérisé non relu

Jacob

2. L'architecte Ledoux est l'auteur des barrières que r agrandissement de Paris vient de faire disparaître.

réunis, et qui formèrent le noyau d'une école « à laquelle, dit M. Fontaine, il a laissé son nom. »

Quitter la France à cette époque, et pour passer en Angleterre, c'était se désigner soi-même aux terribles rigvieurs de la loi, se ranger parmi les suspecls, marcher pour ainsi dire au-devant de la proscription. Certes il fallait que M. Fontaine désespérât profondément de son avenir pour suivre une inspiration si pleine de dangers.

Ils partirent pour le Havre, à la hâte, sans passeport, sans savoir s'ils pourraient s'embarquer, exposés à toutes les chances sérieuses ou comiques d'un voyage si follement entrepris. A Poissy, on les conduisait en prison comme suspects, lorsque le commandant de la garde nationale, qui avait élé toiseur dans les ateliers de M. Fontaine père, vint les délivrer, leur offrir de bons lits et un excellent souper. A Barentin, au milieu delà nuit, on arrête leur voiture, chargée de voyageurs dont aucun n'a de papiers en règle. Un laissez-passer pour une malle, trouvé par hasard dans la voiture, sert de passe-port pour tout le monde, et satisfait l'officier visiteur, qui ne savait pas lire. Ils parvinrent enfin au Havre, où M. Bernier s'arrêta. Les deux autres , Fontaine et Bonnard, finirent par trouver, à prix d'argent, un patron qui consentit à les passer en Angleterre, et qui commença par les tenir cachés sous des planches, pendant vingt-quatre heures, au fond d'un mauvais bateau, pendant que la police y faisait des perquisitions. Ils arrivèrent à Londres épuisés de force, de courage et d'argento

Ce qu'il y eut de plus curieux pour eux dans ce voyage, c'est qu'ils passèrent partout, au Havre comme dans la barque, comme plus tard à Londres, pour deux émigrés de haute volée, pour deux cliefs^ deux conspirateurs importants. Ils avaient fait la traversée avec des passagers qui avaient des raisons sérieuses de se cacher et de quitter la France. C'étaient deux prêtres , un officier suisse échappé au massacre du 10 août, et un gentilhomme normand qui avait su se dérober à d'activés poursuites. C'était celui-ci que la police avait cherché sur leur tête, dans le bateau même où il était caché avec eux. Pour bien convaincre leurs compagnons de route qu'aucun motif politique ne les conduisait en Angleterre, et pour éviter des confidences embarrassantes, nos deux architectes s'étaient donnés pour des ouvriers bijoutiers, allant chercher de l'ouvrage à Londres ; mais plus ils affectaient de jouer ce rôle modeste, plus on leur prêtait de projets téméraires : le gentilhomme normand surtout s'était attaché à eux , leur répétant sans cesse, du ton de la plus grande déférence : Je respecte votre secret. Ils eurent bientôt le mot de l'énigme. M. Fontaine avait, comme tout le monde, travaillé aux fortifications détachées que l'on élevait autour de Paris. Dans la rage de dessiner qui le poursuivait partout, il n'avait pu s'empêcher de prendre un croquis de ces petites forteresses. L'émigré avait vu ce dessin, il finit par s'en emparer; et lorsque les faux bijoutiers ariivèrent à Londres, le gentilhomme normand les conduisit à l'hôtel Sablonnière, rempli de réfugiés français, fit voir à tous le croquis indis-

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cret, et présenta nos artistes comme deux officiers du génie, avec lesquels il allait partir pour rejoindre à Ostende l'armée du comte d'Artois. Ce genlilliomme, comme on le voit, était plus gascon que normand. Fontaine, voyant l'inutilité de ses dénégations, prit le parti de quitter le soir môme cet asile dangereux; mais le maître d'hôtel, persuadé qu'il avait affaire à de hauts personnages qn un intérêt puissant forçait à se déguiser, les rançonna tellement que le fond de leur bourse y resta. Jamais dessin ne rapporta à M Fontaine ce que ce mauvais croquis lui coûta, et voilà où peut conduire l'abus du dessin et l'usage immodéré du croquis.

Tant de peines et d'inquiétudes ne devaient être suivies d'aucun résultat heureux. M. Fontaine ne trouva à Londres d'autres travaux que ceux qui l'avaient fait fuir de Paris : c'étaient toujours des ornements , des bordures , des dessins pour les papiers peints. Il prit ce travail en si grande aversion, qu'il se trouva heureux d'avoir à faire des dessus de tabatières. Il regretta bientôt amèrement d'avoir quitté la patrie , et une lettre de son père vint mettre le comble à ses regrets : « Un décret injuste, écrivait celui-ci, confisque les biens des pères dont un enfant serait passé à l'étranger sans mission reconnue, ou qui refuserait de rentrer en France après le délai fixé par la loi. Ainsi le peu que je possède va être saisi. Comment et avec quoi pourrai-je nourrir ta mère, ton frère et tes sœurs?» M. Fontaine allait partir, lorsqu'il reçut de M. Percier une proposition qui hâta encore son dép;Ml. Il faut,

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âvant de faire connaître cette proposition, qui pourrait paraître bizarre, donner ici quelques explications nécessaires.

Un jeune poëte, dans toute la verdeur d'une renommée naissante, avait composé, quelques mois avant le départ de M. Fontaine pour Londres, une tragédie destinée au Théâtre-Français, alors établi à TOdéon. Le sujet de cette tragédie était Lucrèce. Le théâtre comptait sur un grand succès. On eut l'idée d'ajouter au mérite d'une composition importante, l'intérêt qouveau, l'éclat inaccoutumé, d'une reproduction exacte autant que possible, des lieux, des costumes, de tous les accessoires nécessaires à l'action. On voulut faire, et pour la première fois peut-être, ce qu'on nommerait aujourd'hui une mise en scène historique. L'auteur de la tragédie, M. Arnault, pensa pour ce travail à M. Percier, et lui demanda de représenter, en cinq décorations qui seraient exécutées d'après ses dessins, ses études et ses souvenirs, la ville, les champs, les habi* tations de la Rome des Tarquins. M. Percier n'accepta qu'après s'être assuré du concours de M. Fontaine. Il arriva ce qu'on n'a vu que trop souvent. Le théâtre s'était trompé, ou peut-être le succès se trompa-t-il ; Lucrèce ne put arracher au public les applaudissements prodigués à Karms à Minturnes, Mais l'honneur des jeunes architectes avait été sauvé, et leurs décorations, sérieusement étudiées et habilement composées, avaient attiré l'attention et mérité les éloges des artistes, des savants el des critiques.

Or voici ce qui venait de se passer, et voilà quelle

était la proposition qu'adressait Percier au voyageur dans la détresse. M. Paris, arcliitecte célèbre, directeur des décorations de l'Opéra, venait de donner sa démission. Percier demandait a son ami Fontaine d'accepter avec lui cette place, qu'on lui offrait, avec quatre mille cinq cents francs de traitement î

C'était le Pactole, en assignats, il est vrai. Fontaine se hâta d'accepter. Il revint à Paris, trouva Percier qui l'attendait au milieu de ses élèves, dans un appartement de la rue Montmartre, que déjà ils avaient habité en commun; et tous deux furent bientôt installés dans leurs fonctions nouvelles par M. Gélérier, aussi architecte et directeur de l'Opéra.

S'il y avait à cette époque beaucoup d'architectes attachés à l'Opéra, on y comptait peu de musiciens. La musique était devenue toute guerrière. M. Sarrette organisait le Conservatoire, dont la mission était de former d'habiles artistes, qui savaient aussi mourir sur le champ de bataille. Gossec et Cherubini dirigeaient des chœurs populaires. Rouget de l'isle, grand musicien un seul jour, avait déposé toutes les inspirations de son âme dans un air sublime qui restera debout comme un monument. « La Victoire en chantant nous ouvre la barrière, » s'était écrié Chénier, et Méhul avait trouvé un chant si beau, qu'il semblait celui de la Victoire elle-même : noble chant! qui ne peut périr en France, et que « du nord au midi » répète fièrement aujourd'hui un double choeur formidable de braves marins et de valeureux soldats * I

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