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Les barrières de Ledoux dont nous avons parlé

Il y avait dans la me Chantereine, qui devint bientôt la rue de la Victoire, une maison appartenant à M. de Ghauvelin, ancien ambassadeur de France en Angleterre. MM. Fontaine et Percier venaient d'y déployer toutes les séductions de leur art. Leur fortune sortit de cette maison.

La maison voisine appartenait au général Bonaparte. Déjà premier consul, il habitait alors le Luxembourg. Un jour M. Isabey vint apprendre aux deux amis que madame Bonaparte, dont il faisait le portrait, avait vu la maison de M. Ghauvelin, qu'elle en était charmée, qu'elle voulait voir les auteurs de cette élégante restauration, et leur demander des projets pour le château de la Malniaison, dont elle venait de faire l'acquisition, et que le premier consul se proposait d'embellir. Peu de jours après, David vint les chercher; on les attendait au Luxembourg.

A peine madame Bonaparte avait-elle eu le temps de confirmer le message dont elle avait chargé M. Isabey; — une porte s'ouvrit, et l'homme qui avait déjà porté si haut les destinées de la France parut, vêtu de la redingote grise devenue historique. Nous laisserons ici parler M. Fontaine, en abrégeant toutefois son récit.

« Le premier consul alla aussitôt droit à David ; et, l'ayant salué par son nom, il lui demanda ce qu'étaient devenus les chefs-d'œuvre d'art envoyés d'Italie en France après le traité de Tolentino. David ne s'attendait pas à CL'tte question; il hésita un momeal et répondit qu'il les croyait déposés dans les salles du rezde-chaussée au Loiivre. « Eh bien, dit le général, j'ai

(( envie d'aller voir cela tout de suite avec vous. Pour- « quoi, continua-t-il vivement, ne mettrait-on pas toutes « ces belles choses sous le magnifique dôme des Invali- « des? Ce serait un hommage que l'on rendrait à l'armée (( qui en a fait la conquête! » David, plus embarrassé qu'à la première question, répondit en hésitant encore : « L'idée est belle, elle est grande, elle est digne; « mais je ne sais si le dôme et l'église ont une étendue « suffisante. D'aijleurs voilà, dit-il en montrant Percier, (( des architectes qui connaissent les dimensions de l'édi- « fice. » Le premier consul s'étant approché de nous, Percier recula et ne répondit rien. Il vint ensuite directement à moi, qui étais resté derrière, et me répéta sa phrase. J'oubliai entièrement le héros, continue M. Fontaine, je ne vis plus que l'homme à la redingote grise, et je répliquai, sans phrases , sans préambule : « Je n'approuve pas cette idée. Si Ton veut élever à « l'armée des trophées de reconnaissance dans son palais « de retraite, ce sont les drapeaux pris par elle à l'en- « nemi qu'il faut suspendre aux voûtes de l'église des « Invalides. » Un silence profond succéda à ma boutade. Je restai interdit et un peu effrayé de ma vivacité, surtout lorsque le premier consul, s'étant éloigné de nous sans répondre, se retourna et dit : « Attendez- « moi, nous allons voir tout cela. » Et il sortit. Madame Bonaparte nous montra quelques dessins de la Malmaison, nous entretint de ses projets, et nous attendîmes. »

Jls attendirent trois heures. Le premier consul reparut, adressa quelques paroles à des généraux de

ramée d'Egypte qui se trouvaient dans la salie, descendit rapidement l'escalier et monta en voiture. Le général Murât se plaça à la gauche du premier consul, David se mit en face avec les deux architectes, et l'on partit pour le musée.

M. Dufourny, directeur du musée, venait d'être prévenu à l'instant même. Les salles étaient encombrées de caisses, dans lesquelles reposaient encore les nobles statues. Mais au milieu de ces marbres endormis, trois marbres souverains, le Laocoon, la Vénus, l'Apollon, rendus à la lumière, ou plutôt brillant de leur lumière, et rayonnant dans l'ombre, éclairaient de leur tranquille majesté les galeries profondes. Le héros contempla sa glorieuse conquête, puis, s'éloignant en silence, il quitta le Louvre, livrant les troi^ artistes à leurs méditations, laissant David mécontent. Fontaine inquiet et découragé, et Percier aussi calme que les antiques statues.

Mais peu de jours après David vint rendre le courage à M. Fontaine ou plutôt lui apporter la fortune; je veux dire la fortune qu'ambitionne l'artis'e, celle qui réalise ses rêves et lui ouvre l'avenir. Le premier consul, renonçant à son idée^ qui cependant, comme l'avait dit David, était belle, grande et digne, adoptait entièrement le parti que M. Fontaine avait si nettement proposé. Les statues resteraient au musée, les drapeaux seraient portés aux Invalides. Une fête nationale aurait lieu, à laquelle assisteraient les consuls et les grands corps de l'État. Une commission, présidée par le général César Berthier, et dont faisaient

partie David, Percier et Fontaine, devait tout diriger. Mais ces deux derniers étaient seuls chargés de la translation des drapeaux, de leur arrangement, et des dispositions de la fête.

A dater de ce jour, le nom des deux architectes, entrés ensemble dans Thistoire de nos monuments, n'en doivent plus sortir. La Malmaison d'abord, puis Saint-Cloud, Gompiêgne, Versailles, Fontainebleau, le Louvre et les Tuileries, tous ces grands édifices, couverts d'un voile de deuil, sortent de leurs mains brillants d'une vie nouvelle ou rendus à leur éclat passé. Ils unissent leurs efforts dans l'exécution de vastes travaux ou dans la conception de projets plus vastes encore, qu'il ne leur sera pas donné d'accomplir. Napoléon les presse et les excite. Chaque jour amène une pensée nouvelle. La Bibliothèque, l'Opéra, le temple destiné à la Gloire, le palais du roi de Rome, sont vingt fois tracés ou plutôt construits sur le papier. Ils consacrent de longues et nombreuses études à ce projet si souvent poursuivi, de joindre l'un à l'autre ces deux palais jetés comme au hasard sur le bord de la Seine , et que le caprice des rois et des architectes semble n'avoir séparés que pour inspirer à leurs successeurs le désir de les réunir; problème vainement cherché, rêve si longtems espéré, qu'une volonté souveraine a su réaliser, puisque déjà les deux palais ont marché l'un vers l'autre, confondu leurs antiques assises et ouvert leurs portiques nouveaux; travail immense et rapide d'un autre artiste habile, que la mort plus rapide encore a frappé sur la pierre ébau-

chée S et que l'Académie n'a possédé que pour le perdre et inscrire son nom sur une liste douloureuse! 2

Mais au milieu de ces études et de ces espoirs les deux architectes ne négligent pas le présent : ils appellent et répandent partout l'air et la lumière, et ouvrent ainsi ces travaux utiles, continués avec persévérance, et qui ont changé l'aspect de la capitale. Les abords des Tuileries sont dégagés ; ils font la rue de Rivoli, ou, pour mieux dire, ils commencent cette grande voie aujourd'hui si rapidement achevée. Ils construisent le grand escalier du musée; ils élèvent l'arc de triomphe du Carrousel , seul monument qu'ils aient pu nous laisser. Les grandes époques de l'empire leur fournissent d'autres travaux. Pour toutes les fêtes ils élèvent des décorations si belles, si brillantes, si hardies, si bien inspirées, qu'on vient de toutes parts admirer ces monuments de toile que le vent devait emporter le lendemain. Ces beaux dessins existent encore, et si la baguette d'une fée venait à les animer , toute une ville de marbre sortirait de ces portefeuilles remplis de splendeurs.

Nous avons raconté de la vie de M. Fontaine les événements les plus intéressants; nous avons dit les obstacles pénibles , sans cesse renaissants , que les artistes ne rencontrent que trop souvent aux premiers pas de leur carrière; nous l'avons montré luttant contre la mauvaise fortune, obscur et découragé; mais

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