‹ Souvenirs et portraitsChapitre 12 sur 43 · Visconti · texte numérisé non relu

Visconti

2. MM. Huvé, Blouet, Blondel, Onslow, Aristide Dumont, Fontaine, Achille Le Glère, Visconti, que l'Académie a perdus en 1853.

il a atteint le point le plus élevé du sentier difficile, et sa vie est désormais éclairée d'une vive lumière. Sa capacité reconnue, sa connaissance profonde des affaires de l'architecture, la souplesse de son esprit, le rendirent nécessaire, et il resta toujours maître suprême du Louvre, des Tuileries et d'autres grands palais, conservant ce sceptre modeste que les révolutions semblaient affermir dans ses mains.

Dés les premières années de son régne, Louis XVIII lui avait demandé la construction de la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou. C'est dans ce monument d'un beau caractère, d'un style ferme, noble, original, et d'un grand aspect, malgré ses petites proportions, qu'on peut apprécier le génie de M. Fontaine, puisqu'il est l'ouvrage de sa seule inspiration. M. Fontaine n'a jamais remarqué, et on peut le remarquer pour lui, qu'en exécutant ce monument il remplissait réellement le programme du concours de 1785. Mais cette fois ce n'était pas une Académie qui le demandait, c'était l'histoire elle-même qui le lui imposait. On doit regretter vivement que presque toute la carrière de M. Fontaine ait été employée à des restaurations, à des appropriations, et qu'il lui soit resté si peu de temps à donner à de véritables œuvres d'art, à des créations véritables. C'est la faute du temps où il a vécu : pendant cinquante ans il a été l'architecte des révolutions.

Tout le monde connaît la confiance que le roi Louis- Philippe avait dans son architecte, M. Fontaine, et le dévouement sans bornes, l'affection sincère que celui-çii

portait à ce roi si bon, à cette famille si digne de respect, qu'il avait eu le temps d'apprendre à aimer, puisque le duc d'Orléans avait, dès son retour en France, appelé auprès de lui l'architecte célèbre qui avait su mériter le choix de Napoléon.

M. Fontaine conserva toujours la plus profonde gratitude, et comme un culte respectueux pour les deux souverains dont la mémoire lui était chère. Napoléon l'avait tiré de la foule, l'avait appelé près du trône éclatant, et avait conféré à l'artiste, encore inconnu, le titre brillant de premier architecte de l'empire. Louis-Philippe l'avait traité en ami plus qu'en prince, l'admettait dans son intimilé, et avait reçu ses derniers services. En 1815, M. Fontaine voulut voir une dernière fois le héros que la fortune avait trahi, et qui s'était retire à la Malmaison , ou se pressaient tant de souvenirs. M. Fontaine arrive seul, il traverse les salons déserts, il cherche l'empereur; mais celui que de si grandes infortunes accablaient dormait d'un sommeil paisible, que M. Fontaine n'osa troubler. Après la chute de la monarchie de juillet, M. Fontaine écrivit au roi malheureux, et il nous a conservé dans ses mémoires la réponse touchante et résignée du monarque exilé.

M. Fontaine avait depuis longtemps disposé sa vie de la façon la plus régulière et la plus active. Dès cinq heures du matin, on le trouvait au travail dans son cabinet de l'hôlel d'Angiviller , et accessible à tous. Malgré des dehors quelquefois secs et peu encourageants, il était bon et affectueux. Un jour un artiste

honorable avec lequel il avait eu quelques relations, se présente à lui; M. Fontaine savait que cet artiste venait de perdre une partie de sa fortune; il devine aux premiers mots l'objet de la visite : « Je suis trèsoccupé, dit-il au visiteur ému, et ne pourrais vous entendre. Mon secrétaire est là, dans la chambre voisine, en voici la clef; faites-moi Tamitié d'y prendre la somme qui vous est nécessaire, que je n'ai pas besoin de connaître, et permettez-moi d'achever mon travail. » L'artiste dut se conformera cette exigence assez rare ; et lorsqu'il vint plus tard , plein de joie et de reconnaissance , pour acquitter sa dette et remercier son créancier : « Je suis bien pressé, lui dit M. Fontaine; voici ma clef, faites-moi l'amitié de serrer cet argent, et permettez-moi d'achever mon travail. » Je n'ai pas besoin de dire que cette anecdote ne figure pas dans les manuscrits de M. Fontaine.

A midi, M. Fontaine allait visiter ses nombreux travaux. A six heures, il venait achever sa journée dans la retraite qu'il s'était choisie, au sein de la famille qu'il avait adoptée. C'était une demeure agréable, presque somptueuse , entourée de vastes jardins et décorée de beaucoup d'objets d'art, mais singuhèrement située. Elle était très-voisine d'un lieu trop célèbre : elle touchait au cimetière du Père-Lachaise. il avait espéré que ses amis, Bernier et Percier, partageraient cette philosophique retraite. Mais ceux-ci, faibles et valétudinaires, ne voulurent pas faire d'avance l'inévitable chemin. Le soir, il dessinait ou travaillait à ses intéressants et nombreux manuscrits; car, outre le volume

que nous avons décrit, et qui contient sa vie, il a laissé cinq volumes in-folio de correspondances, de notes journalières. A dix heures il montait en voiture et retournait à l'hôtel d'Angiviller, où il couchait, pour recommencer le lendemain la journée de la veille.

M. Fontaine avait été élu membre de l'Institut en 1811. La même année, l'empereur le fit chevalier de la Légion d'honneur. La reslauration l'éleva au grade d'officier et lui donna le cordon de Saint-Michel. Le roi Louis-Philippe le fit commandeur. Il était de presque toutes les académies de l'Europe.

Les fonctions dont il était chargé le mettaient souvent dans des positions difficiles. Plus d'une fois i! a dû faire fléchir ses convictions d'artiste et d'homme de goût devant d'impérieuses nécessités. Dans ces occasions pénibles, l'art devait descendre de ses hauteurs, et le beau céder le pas à l'utile. M. Fontaine savait alors trouver dans l'art lui-même des adoucissements aux coups qu'il allait lui porter et aux blessures dont il souffrait le premier. Il possédait une qualité précieuse, et qui caractérise surtout la nature de son esprit : c'était une double faculté d'improvisation qui lui permettait d'exécuter rapidement le projet qu'il avait rapidement conçu. Doué d'un coup d'œil sûr et d'un jugement net, dès qu'il voyait le but, il touchait les moyens. Du moment qu'une nécessité lui était démontrée, il en devinait les conséquences, prenait hardiment toutes ses dispositions, et faisait mouvoir les murailles, comme un général, dans un plan de bataille, dispose de ses escadrons. Dès la première visite qu'il

fit à la Malmaison, il entendit le premier consul se plaindre de la fâcheuse distribution d'une partie des appartements. Dix jours après (on était encore sous le régime du décadi), des chambres obscures, étroites, incommodes, avaient disparu et fait place à une bibliothèque spacieuse, pleine de lumière, et ce qui valait mieux encore, pleine de livres, et de livres si bien choisis, si conformes au goût du maître, que celui-ci, dans un ravissement qu'il ne chercha pas à dissimuler, passa quatre heures dans cette bibliothèque improvisée.

M. Fontaine avait lesprit cultivé et aimait surtout les lettres italiennes. Il s'est occupé jusqu'à ses derniers jours de traduire un poëme célèbre, les Animaux parlant, de Gasti. Il réunissait plusieurs des nombreuses connaissances que Vitruve, trop exigeant peutêtre, impose à l'architecte : savoir, le dessin, la géométrie, l'arithmétique, la philosophie; l'optique, à cause des effets de lumière; la musique, à cause des effets d'acoustique; la médecine, pour reconnaître les lieux sains ou insalubres; la jurisprudence, à cause des murs mitoyens; et l'astronomie, à cause des cadrans solaires. Excepté l'astronomie, que l'horloger lui rendait inutile; la médecine, dont il n'eut jamais besoin, et la musique, qu'il n'aimait pas, M. Fontaine savait beaucoup de ces choses-là. J'ai oublié de dire quel était l'office de la philosophie; elle devait servir, toujours au dire de Vitruve, à donner à l'architecte une âme grande et hardie sans arrogance, et à lui apprendre à être fidèle, équitable, et surtout exempt d'avarice.

Que le monde n'esl-il plein d'architectes, ou de philosophes!

Dans ses dernières années, M. Fontaine ne sortait guère de sa retraite que pour venir assister fidèlement aux séances de l'académie et partager les travaux de la section d'architecture. Il aimait aussi à se rendre au conseil des bâtiments civils, dont il avait été nommé président honoraire en 1849, après sa démission, et qu'il présidait encore huit jours avant sa mort. Il est mort le crayon à la main, le 10 octobre 1853.

Le nom d'Onslow, désormais acquis à la France, est le nom d'une ancienne famille anglo-saxonne, attachée au sol de l'Angleterre par de profondes racines, établie plus tard en Amérique, et rentrée dans la Grande-Bretagne après la guerre de l'indépendance. M. George Onslow, le premier de cette race qui ait vu le jour sur la terre de France, a légué à la branche nouvelle dont il fut la souche, et à sa nouvelle patrie, l'héritage glorieux de sa renommée et de ses travaux.

Il y a aux États-Unis, dans la Caroline du Nord, un comté qui porte le nom d'Onslow. L'amateur de musique, en lisant ce nom qui lui est cher, inscrit sur ces rivages autrefois lointains, se réjouira de trouver la réputation de l'auteur des quintetti déjà si profondément établie de l'autre côté de l'Atlantique, et sera touché de cet hommage rendu à un contemporain, de ce pieux souvenir payé à une perte récente. Mais ce

1, Cette notice a été lue dans la séance publique annuelle de l'Aca* démie des beaux-arts, le sa,medi 6 octobre 1855.

n'est pas à Tartiste que s'adressent cet hommage, ce souvenir pieux; ils datent d'un autre âge. C'est là, sur ce territoire, que s'étaient succédé plusieurs générations de cette famille, et la reconnaissance publique a voulu conserver la mémoire d'anciens services, d'anciennes affections que le retour dans la mère patrie n'a pu effacer.

En 1783, un jeune gentilhomme anglais, M. Edward Onslow*, fils d'un membre du parlement, voyageait sur le continent. Il vint en France. Là, le voyageur s'arrêta, retenu dans des liens qu'il n'avait pas cherchés, mais auxquels il s'abandonna sans résistance. Épris de la beauté d'une jeune fille, il l'épousa et vint avec elle se fixer en Auvergne, au milieu de la famille qui l'avait accueilli, et qui devenait la sienne. L'année suivante, le 27 juillet 1784, naissait, dans la patrie de Pascal, George Onslow, qui devait ajouter à l'honneur du nom qu'il portait, de ce nom respecté en Angleterre, écrit sur la terre d'Amérique, le prestige de sa jeune renommée, ennoblissant encore cette vieille race, toute brillante désormais du doux éclat d'une gloire nouvelle, et vivifiée par les chants harmonieux du barde qui lui était né.

La jeune fille qui avait ainsi borné la course du voyageur, qui l'enlevait à l'amour et aux souvenirs du sol natal , pour enchaîner sa vie sur un sol étranger, celle qui devint la mère de George Onslow, portait un nom illustre et cher à la France. Elle s'appelait mademoi-

1. Young a dédié sa première nuit à sir Arthur Onslow. G^était l'aïeul de M. Edward Onslow, père de George.

selle Bourdeilles de Brantôme, et descendait de la famille de ce chroniqueur naïf sans ménagement, dont on aimera toujours le vieil esprit, qui ne vieillit pas. Elle apportait en dot à son mari une beauté d'une grâce exquise, un esprit fin et délicat, héritage charmant et soigneusement purifié, des vertus qui eussent effrayé son aïeul, et, ce qui ne gâtait rien, de belles propriétés qui venaient s'ajouter aux richesses du jeune lord. La fiancée payait donc noblement sa dette dans cette union d'heureux présage, dans cette alliance où l'Angleterre et la France, représentées par deux gracieuses figures qu'on eût dit enlevées à quelque bas-relief antique, se donnaient loyalement la main ; heureux présage à la fin accompli, aujourd'hui que Talliance des deux grands peuples est cimentée par d'héroïques efforts et de justes triomphes K

L'art qui devait faire la renommée de M. George Onslow l'appela à lui dès son enfance, et se manifesta par un entraînement qu'on ne chercha pas à combattre. La musique n'était entrée dans sa première éducation que comme récompense, comme adoucissement à des études moins séduisantes, comme une récréation convenable à un gentleman de bonne maison. Mais cette musique, ainsi mesurée goutte à goutte, envahit peu à peu la jeune âme, et finit par la remplir tout entière. L'amateur devint artiste.

A l'époque où George O islow commençait ses études musicales une révolution verait de s'accomplir, révo-

Page 1