Cette notice a été écrite après la guer» e de Crimée
lution toute pacifique. Le clavecin, qui depuis longtemps avait tué Tépinette, avait succombé à son tour, et sur sa tombe encore ouverte se dressait \e piano, qui devait envahir le monde entier, et qui héritait sans scrupule de celui qu'il venait d'assassiner. On nommait alors forte-piano ou piano-forte, et quelquefois même simplement/br^^, le nouvel instrument, à cauoe du passage facile qu'il permettait du doux au fort, et de l'heureuse opposition qui en résultait. Il avait réussi par la nouveauté de cette opposition, que ne pouvait produire l'articulation sèche et uniforme du clavecin. Les cordes du clavecin, pincées par de légers becs de plume mis en action par la pression du doigt sur la touche, rendaient un son faible et criard à la fois, et toujours le môme. Les cordes du piano-forte, frappées par des marteaux garnis de peau, produisaient des sons plus nourris, plus souples, plus variés, tout à la fois plus moelleux et plus brillants. Le jeu des pédales venait aussi modifier le son, et pouvait en adoucir ou en fortifier l'intensité. De là le nom qu'il avait reçu. Mais combien était timide encore la sonorité de l'instrument naissant ! Que son éclat alors si vanté paraîtrait terne aujourd'hui! que son fort paraîtrait faible ! On ne pouvait, à la vérité, exiger davantage de cette construction frêle et chancelante. Le piano-forte n'avait pas la solide encolure, la large poitrine, les flancs bardés de fer du piano de nos jours ; et c'est lorsqu'il est parvenu à justifier, avec excès peut-être, la seconde partie de son nom, qu'a prévalu l'usage de la lui enlever.
Georges Onslow, envoyé à Londres pour y faire son
GEORGE ONSLOW. i6Ë
éducation, fut mis sur-le-champ entre les mains de Hullmandel et de Dussek, tous deux pianistes célèbres, car il faut le remarquer, il y eut tout de suite des pianistes célèbres. On peut même ajouter, sans manquer au respect dû à la vérité, que les pianistes avaient précédé le piano. Le clavecin, qui n'était, comme on Ta vu, qu'une sorte de grande mandoline élevée sur un trépied, le clavecin à la voix courte et sans haleine, avait donné tout ce qu'on en pouvait attendre et ne suffisait plus à l'ardeur inquiète des musiciens, qui voyaient la musique gagner partout du terrain. Pour parler à un auditoire dont les rangs se pressaient et devenaient chaque jour plus nombreux, il fallait un organe plus perfectible et dont la voix populaire pût se faire entendre facilement. Un ouvrier ingénieux, dont le nom n'a rien perdu de son éclat, Sébastien Érard, devenu tout à coup mécanicien, et doué d'un remarquable instinct de la sonorité, perfectionnant le piano dès son origine, le créant en quelque sorte, attaché sans relâche à son œuvre pour l'enrich ir eten agrandir les facultés, livra l'instrument nécessaire à cette transformation. Les effets en furent merveilleux et pour ainsi dire spontanés. L'artiste, mis en possession de cette sonorité, tout incomplète qu'elle fût encore, n'eut plus qu'à transporter son habileté, ses habitudes, le style qui lui était propre, ses inspirations, quand le ciel lui en fournissait, sur le clavier nouveau. Il y trouva des touches plus obéissantes, une exécution plus facile, par conséquent plus brillante, des cordes plus sonores, vibrant fspus l'attaque de marteaux intelli-
gents. Ainsi, s'il est permis de comparer entre elles des choses si dissemblables, lorsque la capsule fulminante remplaça l'antique pierre à fusil, il suffit de mettre l'arme nouvelle enlre les mains des tireurs exercés. L'instrument de guerre, comme l'instrument pacifique, produisait des effets plus sûrs et plus puissants; mais le doigter n'était pas changé.
Le piano, sur lequel tous les sons de l'échelle musicale, fixés à l'avance, n'attendent que la pression d'une main habile pour vibrer en gerbes d'accords harmonieux ou pour éclater en gammes rapides, serait le premier des instruments si l'orgue n'existait pas. Mais l'orgue habite les hauteurs ; il se caciie dans l'ombre du sanctuaire. Il faut, pour le contraindre à parler, pénétrer sous son enveloppe sévère, s'y cacher à tous les yeux, respirer l'air qui va le faire palpiter. Le piano, , au contraire, hôte de la maison, couvert d'habits de fête, ouvre à tous son facile Vêtement, et comme il se prête aux passe-temps les plus frivoles aussi bien qu'aux études les plus sérieuses, comme il recèle en son sein tous les trésors de l'harmonie, il est de tous les instruments celui qui a le plus contribué à répandre le goût de la musique et à en faciliter l'étude. Popularisé par de grands artistes, il habite toutes les demeures; sous ses formes variées, il force toutes les portes. S'il est quelquefois voisin insupportable, il olîre du moins à l'offensé une vengeance tacile et des représailles toujours prêtes. 11 est le oonhdent, l'ami du compositeur, ami rare et discret, qui ne parle que quand on l'interroge, et sait se taire à propos. .
GËOÏIGE ONSLOW. 16f
Le jeune Onslow voulait recevoir tous les enseignements. Pour compléter un talent d'exécution déjà remarquable, il se mit sous la direction d'un maître au style nerveux et pur, dont les compositions sont restées classiques. C'était M. Cramer, alors le plus célèbre des maîtres, aujourd'hui le patriarche des pianistes Puis il quitta l'Angleterre et revint dans ses montagnes, riche de la science et des conseils de trois maîtres fameux, emportant, avec le souvenir de leurs leçons, l'instrument même sur lequel il les avait reçues. Il rentrait dans sa patrie en triomphateur, et traînait après lui sa brillante conquête, le premier piano dont les échos du Puy-de-Dôme devaient répéter l'harmonie.
Il serait naturel de penser que d'autres études musicales, plus sérieuses et plus fécondes, viendraient dès ce moment s'ajouter au travail passionné du jeune amateur, et seconder l'ardeur nouvelle que semblaient lui inspirer le charme de Fair natal et le premier souffle de la jeunesse. On pourrait croire que déjà, sous cette double influence, de fraîches pensées se faisaient jour dans son cœur, que déjà les secrets de l'harmonie se révélaient à lai, que ses doigts cherchaient sur le clavier le naïf contour des premières mélodies et l'enchaînement timide d'accords nouveaux pour lui. Il n'en est rien. L'étude du mécanisme et le plaisir de l'exécution absorbaient et tenaient captives toutes ses facultés. Pour lui le piano n'était pas un moyen, c'était le but même. Il l'aimait d'un amour véritable, sincère, dé-
1. M. Cramer, auteur des fameuses Etudes pour le piano ^ est mort depuis que cette notice a été écrite^ en 1858.
sintéressé, sans arrière-pensée; il Taimait pour la sonorité qu'il répandait, pour ses gammes vivaces, pour ses arpèges brillants. Rien ne faisait présager encore le compositeur futur dans ce jeune pianiste satisfait de son sort.
Mais ce bonheur ne dura pas longtemps ; cette douce et innocente quiétude fut bientôt troublée. Un jour, dans un concert, il entendit plusieurs morceaux tirés des plus beaux opéras de Mozart; ces morceaux excitèrent des transports d'admiration. Un seul, parmi les assistants, était resté froid et impassible. Cet auditeur indifférent, étonné d'échapper à Tenthousiasme qui le pressait de toutes parts, c'était lui-même; l'art, auquel il avait consacré sa vie, tous les travaux de son enfance, toute la verdeur de sa jeunesse naissante, lui seul n'en éprouvait pas la puissance 1 II fut frappé d'une sorte de terreur. Son âme était donc fermée aux émotions si vives, si profondes, dont il avait vu les témoignages éclater autour de lui I Alors, saisi d'un véritable remords, il se prit à regretter des études restreintes à la pratique d'un instrument, et se reprocha comme un crime envers lui-même, comme un outrage envers le génie qu'il ne comprenait pas, cet amour exclusif qui jusque-là l'avait possédé tout entier, qui s'était emparé de lui et l'empêchait d'être sensible à des beautés dont le pouvoir était si manifeste et l'empire si grand. Une fois ce sentiment entré dans son âme^ il en éprouva toute l'amertume. Il résolut de quitter sa solitude, de sortir de l'isolement où il vivait sans cesse atlaché aux flancs de l'instrument dont le charme sté-
rile Tavait détourné de la route véritable. Il voulut entendre sous le ciel qui les avait fait naître ces mélodies qui n'avaient pu le toucher. 11 partit, et comme un malade qui va demander la santé k des climats plus doux, il alla chercher en Allemagne une atmosphère musicale et respirer un air tout chargé d'harmonie.
Là, avec un cœur sincère et une foi naïve, il se soumit aux épreuves les plus complètes, les plus variées et aussi les plus cruelles, puisqu'il n'en recueillit aucun soulagement au mal qui le dévorait, au chagrin qui le consumait. C'est en vain que les chefs-d'œuvre du maître inspiré déployaient pour lui leurs magnificences. La grandeur du style ne le frappait pas, les accents passionnés et vrais de la voix humaine ne charmaient pas son oreille, ne pénétraient pas son cœur. L'expression dramatique n'existait pas pour lui. Il avait vingt ans, et restait sourd à ces merveilles; il avait vingt ans, et demeurait froid devant Don Juan f
Si quelque Dante nouveau inventait un enfer pour les artistes pervers, pour les compositeurs coupables, il ferait bien d'y introduire ce supplice, cette torture jusqu'alors inconnae, infligée à ce jeune musicien, dont le cœur était pur cependant. Mais, ardent et impétueux dans ses souffrances, comme il l'avait été dans ses études, comme il le fut depuis dans son admiration, il soutint la lutte avec énergie, provoquant sans cesse le démon qui l'obsédait, décidé à vaincre, à échapper à la main puissante qui l'étreignait, à pénétrer dans cette terre promise de l'art, dont il était proscrit et dont l'ange des ténèbres lui défendait l'entrée. Il con-
tinaa sa route, s'arrêtant partout où des chants se faisaient entendre, appelant toujours la lumière.
Elle se fit enfin, et le prodige que n'avaient pu opérer ni Don Juan, ni la Flûte enchantée, l'œuvre d'un maître français ràccomplit. L'ouverture de Stratonice, de Méhul, lui apparut radieuse, et au jour qui se leva dans son âme il vit que ses liens étaient tombés et qu'il avait conquis sa liberté.
Malgré l'effet victorieux produit par la composition de Méhul, on ne saurait lui attribuer toute la joie de cette journée, tout l'honneur de cette révélation. On ne voit les beautés de l'art qu'au rayonnement d'une flamme allumée au fond du cœur. La flamme venait de naître,, et lorsqu'elle éclata, son rayonnement subit, dissipant les ténèbres, éclaira tout à coup les beautés dont le souvenir dormait dans le cœur du jeune artiste, et les fit resplendir toutes à la fois.
Onslow se plaisait à raconter le ravissement que lui fit éprouver ce triomple remporté sur lui-même, et la joie qui vint le frapper lorsque, son cœur s'étant ainsi amolli aux accords de Méhul, il sentit la musique l'envelopper et le pénétrer: « Lorsque j'entendis ce morceau, écrivait-il à un ami ^, j'éprouvai une commotion si vive au fond de l'âme, que je me sentis tout à coup pénétré de sentiments qui jusqu'alors m'avaient été inconnus. Aujourd'hui même encore, ce moment est présent à ma pensée. Je vis la musique avec d'autres yeux. Le voile qui m'en cachait les beautés se déchira;
1. Fétis, Biographie des musiciens. — George Onslow, eine skizze von August Gathy.
elle devint la source de mes jouissances les plus intimes, et la compagne fidèle de ma vie. »
L'effet de cette transformation fut double. Non-seulement il savait comprendre, sentir, admirer, mais à l'instant même aussi il fut saisi de la première atteinte de rinstinct de la composition, qui s'éveillait en lui. Ses facultés musicales s'agrandirent et se complétèrent l'une par l'autre. Les lumières nouvelles qui venaient de l'éclairer lui firent sentir l'insuffisance de ses premières études, 11 voulut essayer d'acquérir seul et par lui-même, par l'analyse des œuvres qui l'avaient charmé, et dans l'intelligence desquelles il pénétrait plus profondément, l'art de développer sa pensée, de la présenter plus brillante, et sous des formes toujours riches et variées, à l'oreille de l'auditeur. Il étudia d'un regard curieux les compositions des maîtres, et prenant pour modèle un trio de Mozart, où le piano, le violon et le violoncelle unissaient harmonieusement leurs mélodies, il composa, en suivant ce guide qui ne pouvait l'égarer, une œuvre de trios qui ne fut pas jugée indigne devoir le jour, qu'il publia plus tard, et dont le succès justifia l'approbation qu'il donnait ainsi luimême à ses premiers essais.
Un de ses amis, grand amateur de musique, M. de Murât S qui exerça toujours une grande influence sur ses travaux, lui conseilla alors d'étudier plus sérieusement encore, et sous la direction d'un professeur habile. Un élève de Haydn venait alors d'arriver à Paris,
1. Depuis préfet du Nord. M. de Murât est raort un an après M. Onslow,
précédé de sa propre réputation cl de celle de son maître. C'était Reicha, qui fut aussi depuis membre de l'Académie des beaux-arts. Onsiow devint son disciple, et telle fut l'ardeur commune, que peu de mois suffirent à ces études nouvelles.
Dès lors Onsiow marcha seul. Guidé par ses premiers instincts, il fat entraîné par un invincible attrait vers la musique instrumentale. Frappé des richesses répandues avec tant de profusion dans les compositions de Haydn, de Mozart, de Beethoven, admirant dans ces trios, ces quatuors, ces quintetti qui font les délices de quelques salons d'élite, la variété, l'abondance, la grâce capricieuse dans l'expression, la liberté dans des formes convenues, il se voua avec ferveur à cet art charmant, à cet art nouveau sorti tout entier de leurs mains.
Le domaine de l'art est vaste, les génies les plus divers peuvent le féconder. Toutes les inspirations mûrissent sur ce terrain fertile. Chacun y dresse sa tente, ohacun y recueille sa moisson, et ce partage, loin d'appauvrir ce sol généreux, en augmente la richesse et l'abondance.
Rien ne périt dans cette terre aux entrailles bienfaisantes. Le grain tombé rencontre un rayon salutaire, le germe endormi dans un sillon oublié se lève tout à coup quand le temps est venu. Il y a dans cet espace sans bornes du temps pour toutes les idées, du soleil pour tous les fruits.
L'ouvrier de ce noble domaine doit lui donner sa force, sa vie, son âme, et plus encore, sa liberté. Il marche entraîné malgré lui, le regard toujours fixé vers
le but. Qu'il ait ie courage et la force nécessaires à qui veut défricher un sol encore inculte, assez d'orgueil ou de présomption pour vouloir conquérir le patrimoine d'autrui, ou bien, plus modeste et plus simple, s'il se contente d'un héritage fertilisé par ses devanciers, il ne s'appartient pas, il obéit à la voix qui le guide. Le génie qui l'éclairé l'enchaîne en même temps. Plus la voix est forte, plus l'ouvrier est puissant. Plus la voix le preese, mieux l'œuvre est accomplie. Plus la voix est impérieuse^ plus l'homme est fier. Esclave, il devient roi.
Trois routes pleines d'harmonies sont ouvertes devant celui que la musique inspire. L'une mène au temple, dont nous apercevons la noble architecture. Ces accents simples et graves qui retentissent au loin sont ceux de l'orgue unissant sa puissance et sa majesté à la pieuse harmonie des voix suppliantes. Dans l'autre route, escarpée et couverte d'obstacles, frémissent de toutes parts des chant$ pleins de vie, fortement colorés, pathétiques ou folâtres, remplis tout à la fois de tumulte, de fureur, de joie ou de tendresse, et tout brûlants de la chaude empreinte des passions humaines. L'orchestre, parcourant les degrés de son échelle immense, agite ses sonorités les plus diverses, et !a symphonie y parle aussi sa langue pleine de génie et de magnificence. Des groupes, obéissant à la cadence d'airs bien rhythmés, forment des danses gracieuses et animées. La foule qui les suit marque le chemin du théâtre, brillant monument où tous les arts se confondent, où l'architecte, le peintre et le sculpteur ont déployé leur
splendeur et leur magie, où le poëte vient partager la couronne clu musicien dont il inspire les chants, dont il féconde l'ardeur; antique asile où Gluck et Cimarosa, et d'autres encore, ont respiré le souille du génie créateur qui animait Sophocle, Euripide et Ménandre.
Dans la troisième avenue, des sons doux et timides se perdent dans les airs, se mêlent au bruit des molles fontaines, au froissement des feuilles doucement so- ' riores; sous l'ombre de cette route mystérieuse, se dérobe une retraite ignorée, un asile éclairé d'un demijour tranquille : là, quelques hommes, amis de Fart, touchés de ses beautés intimes, écoutent avec recueillement de suaves inspirations que méconnaît le vulgaire, et savourent avec délices le murmure discret de mélodies qui se cachent 5 et d'accords réservés aux sages.
Si quelques-uns des maîtres souverains de l'art ont parcouru ces trois régions d'un vol égal et glorieux, d'autres compositeurs ont su borner leurs désirs et se sont contentés de marcher d'un pas ferme dans une des routes ouvertes à leur génie.
Onslow choisit l'avenue paisible et enveloppée d'ombre dont nous venons de parler; ou plutôt ses goûts, ses premières impressions, l'éducation qu'il avait reçue, firent ce choix pour lui; et quoiqu'il se soit essayé avec succès dans une autre carrière, ce sont principalement ses compositions instrumentale.; qui ont créé sa réputation, l'ont répandue en Europe, et lui ont ouvert les portes de l'Académie des beaux-arts.
Le genre de composition où Onslow a excellé, a reçu le nom, peu poétique assurément, de musique de chambre, et ce nom lui a été conservé dans toutes les langues, faute d'un meilleur. Sous son apparence modeste, cette dénomination bourgeoise cache cependant une origine illustre. La chambre : c'est ainsi qu'on désignait la chambre par excellence, celle du souverain, son habitation intime, particulière. On appelait musique de la chambre du roi, musique de la chambre^ celle qui se faisait dans ses appartements; aujourd'hui qu'il ne s'agit plus que de la chambre de tout le monde, on dit simplement musique de chambre. Ce nom dit, au reste, tout ce qu'il doit dire, et qualilie assez bien, dans sa bonhomie citoyenne, cet art qui ne s'adresse ni à la foule assemblée dans l'église, ni au public avide d'émotions, qui ne recherche et n'apprécie dans la musique que l'expression dramatique, sérieuse ou enjouée. La chambre, c'est l'intimité, la retraite interdite aux importuns. Le salon est consacré aux réceptions nombreuses, aux fêtes bruyantes, aux invitations banales; on n'admet dans sa chambre que des amis, et encore un sage amphitryon musical, dans sa réserve prudente et dédaigneuse, fait-il souvent son choix dans l'amitié. C'est Lucullus soupant dans la salle d'Apoilon ; il s'entoure d'illustres convives, récuse les amis qui n'ont pour eux que les qualités du cœur, et réserve anx personnages consulaires les mets exquis et les vins parfumés.
On appelle donc aujourd'hui musique de chambre, musica da caméra^ toute espèce de musique destinée à
être exécutée devant im petit nombre d'auditeurs, par un petit nombre d'artistes. Cette expression, appliquée aussi en Italie à la musique vocale, alors surtout que les maîtres les plus célèbres ne dédaignaient pas d'écrire, pour ua auditoire choisi, de petits morceaux pleins de grâce, véritables chefs-d'œuvre de mélodie et de lînesse harmonique, est aujourd'hui, en France eten Allemagne, presque exclusivement réservée pour désigner certaines compositions instrumentales. Ce genre de musique permet, impose même au compositeur une sorte de recherche et de coquetterie. Le plaisir que cause la musique fait toujours supposer une éducation première acquise par la seule habitude de l'oreille ou par l'étude de l'art. En écrivant de la musique de chambre, le compositeur sait qu'il s'adresse aux oreilles exercées, fines, délicates, à des intelligences musicales heureusement disposées ou développées par des études bien dirigées. Il ne craint donc pas de parer son ouvrage de perles qui seraient perdues pour des auditeurs vulgaires. Un orchestre nombreux emporte le public par sa masse, par la richesse, par l'éclat de la sonorité, le séduit par l'alliance heureuse des timbres divers, as.-ociés et non confondus dans un ensemble transparent, le charme par des dialogues ingénieux; la musique de chambre ne dispose que de quatre ou cinq exécutants, et encore les instruments qui doivent chanter ensemble ou se répondre, sont-ils presque toujours de la même famille. Avec des ressources si bornées, le compositeur doit savoir être tour à tour passionné, tendre, élevé, rapide, gai, chaleureux et
toujours discret et élagant dans ses plus grands écarts. Un petit nombre de cordes, mises en vibration par quelques archets, ou, si l'on veut être exact et parler la langue de la statistique, un peu étonnée de se fourvoyer dans un quatuor, seize cordes, mues par quatre archets, voilà toute la richesse dont il dispose. Mais ce cordes doivent vibrer sur des instruments de prix, sur des bois sonores, choisis et façonnés il y a trois siècles par cessavanîs luthiers de Crémone, Amati, Guarnerius, Stradivarius ; ces quatre archets, construits selon toutes les règles de l'art, doivent être remis aux mains les plus habiles, aux doigts les plus brillants, animés du sentiment le plus exquis. A ces artistes d'élite il faut aussi un auditoire d'élite. Pour être digne d'entrer dans la chambre, devenue un sanctuaire^ pour oser s'y asseoir et prendre part aux^ mystères qu'on y célèbre, il faut être profondément dévoué à la musique, dévoué quelquefois jusqu'à la patience, n'avoir jamais laissé errer son goût ni ses préférences, être reconnu, proclamé amateur de bonne race, en posséder le brevet, en porter le blason sans tache. Si quelque imposteur, à l'aide d'un patronage surpris, s'est introduit parmi ces élus pour se faire un état dans le monde, il faut le plaindre, l'abandonner à ses remords et à l'ennui profond que doit lui causer le plaisir qu'il subit, et qu'il est tenu d'exprimer dans la position qu'il s'est faite, par la pantomime la plus ardente.
Onslow réussit complètement dans ce genre difficile; et ses compositions, impatiemment attendues, toujours bien accueillies, publiées à la fois en France, en Aile-
magne et en Angleterre, acquirent bientôt une juste renommée.
Si les succès obtenus par ce genre de composition n'ont pas l'éclat et le retentissement des succès remportés au théâtre, ils ont peut-être plus de solidité, parce qu'il s'établit bientôt entre l'auteur et les artistes, ou les amateurs habiles dont il sait satisfaire les talents et le goût, une sorte de lien sympathique. A l'admiraion pour l'ouvrage se joint un sentiment de reconnaissance pour l'auteur: ils aiment, sans le connaître, l'honime généreux, le génie bienfaisant qui leur consacre uniquement son temps et ses travaux, qui recherche leurs suffrages, qui n'a de mélodies que pour eux. Comme ils savent que tous les accords qui naissent dans cette imagination qui leur appartient leur sont destinés ils chérissent ces accords d'un amour sincère et cordial. Comme leur admiration repose sur une conviction éclairée, ils sont moins avides de nouveautés. Comme la coupe et la forme des morceaux sont à peu près invariables, ils n'ont point d'exigences capricieuses. Aussi le succès est-il assis sur une base durable, dans ces alliances fondées sur un goût pur, sur des études élevées, sur des convenances réciproques justement appréciées, sur un échange affectueux de bons procédés, de bonne musique et de bonne exécution.
A trois reprises différentes Onslow rompit ce traité tacite et manqua à ses propres traditions. Trois fois, cédant à de vives sollicitations, il quitta ses amis, sa troupe fidèle, ses soldats vaillants et dévoués, pour passer dans un autre camp. Il voulut porter au théâtre
sa science de Forchestre, son goût correct si heureusement uni à la fougue ardente qu'il mêlait à toute chose. Il écrivit pour TOpéra-Comique trois grands ouvrages : V Alcade de la Véga, en 1824 ; le Colporteur, en 1827; et enfin, en 1837, le Duc de Guise. Ces ouvrages furent applaudis, mais ils fournirent une preuve de plus que de beaux chants, des harmonies pures, une orchestration à la fois brillante, élégante et ferme, ne suffisent pas toujours à assurer aux œuvres théâtrales une existence de longue durée. Onslow, docile à un enseignement emprunté au théâtre même qu'il avait doté de ses partitions, mit en pratique cette maxime qu'on y chante encore, que Von revient toujours à ses premiers amours^ et après le Duc de Guise il voua à ses premières affections une fidélité qui ne se démentit plus.
Car on ne peut qualifier d'infidélité l'excursion qu'il fit dans le domaine de la symphonie, tentative audacieuse, justifiée par le succès, sanctionnée par des juges difficiles, par l'auditoire sévère assemblé dans cette salle du Conservatoire, où les œuvres des maîtres reteniissent avec un concert si parfait, avec des accents si vrais, que les maîtres eux-mêmes semblent présents dans ces murs harmonieux, et que c'est leur voix qu'on croit entendre. Onslow préluda d'abord à cette entreprise périlleuse en transformant en symphonie un de ses quintetti qu'il affectionnait, et dont l'effet était toujours certain, ne changeant rien à la forme du morceau, conservant toutes les idées, se contentant de confier l'e iisemble et les détails de la composition, telle qu'elle était sortie de son imagination, aux voix diver-
ses de rorchestre. Car la forme de la sonate, du trio, du quatuor, du quintelto, est la même que celle de la symphonie; mais comme cette forme, tracée d'avance, réunit en elle-même toutes les conditions de la plus grande variété, elle suiTfit au génie du compositeur. La symphonie, née au même instant, en France de Gossec, en Allemagne de Haydn, n'est venue, après toutes ces compositions aux sonorités contenues, que pour couronner la musique instrumentale d'une splendeur nouvelle, ou plutôt elle est la musique instrumentale elle-même, portée au plus haut degré de puissance et d'expression.
Ces deux pères de la symphonie, étrangers et inconnus l'un à l'autre, écrivirent presque en même temps, l'un à Paris, l'autre à Vienne, leui* première symphonie, et donnèrent tous deux à leur œuvre ce nom qui semblait créé d'avance pour leur innovation. Ce qui est plus singulier encore, c'est que tous deux étaient nés dans la même année, en 1732, sortaient d'une humble condition, et portaient les mêmes prénoms; mais François-Joseph Haydn, né d'un père -charron, en même temps sacristain, et un peu organiste au besoin, devait étouffer dans sa renominée toujours croissante les travaux de François-Joseph Gossec, né quelques mois après, d'un pauvre laboureur qui n'avait pas l'honneur d'être sacristain, et était encore moins organiste. C'était le privilège du droit d'aînesse d'une naissance plus aristocratique, c'était surtout le droit d'un génie fécond et plein de charme.
La vie d'Onslow se serait écoulée tout entière douce
et paisible, si un accident grave n'était venu le frapper au milieu de ses succès et interrompre le cours de ses travaux. Dans la vie d'artiste qu'il s'élait faite, Onslow n'avait pas renoncé aux goûts du gentleman. A Paris, il se donnait tout entier à la musique, à ses compositions, aux soins qu'exige la mise au jour d'une œuvre nouvelle ; mais quand l'automne le rappelait dans les bois, il retrouvait au fond de son cœur une passion toute britannique. Il devenait chasseur passionné. En 1829 on avait organisé pour lui, aux environs de Nevers, une partie de chasse complète, une chasse sérieuse, non exempte de dangers. Il s'agissait d'un sanglier, vieux solitaire, échappé récemment à une longue et ardente poursuite. Au jour fixé pour l'expédition, Onslow, dans le costume exact du chasseur, se joint à ses amis. Le compositeur n'avait cependant pas entièrement disparu. Il portait avec lui un petit livret qui ne le quittait jamais; c'était un cahier de musique toujours prêt à recevoir l'inspiration que le musicien poursuit toujours, môme lorsqu'il chasse; il avait depuis peu commencé un quintetto dont Tébauche était tracée sur le petit livre. OnsJow se place au poste qui lui est assigné; bientôt la solitude et le silence se font autour de lui. Le travail commencé vient s'offrir à sa pensée; il oublie la chasse et les chasseurs; il quitte son poste et s'enfonce dans l'épaisseur du bois ; il trouve une souche renversée, s'assied et écrit. Une balle vint alors le frapper et le renversa tout sanglant.
On désespéra d'abord de sa vie : la blessure était grave et la lésion profonde. La balle avait déchiré l'o^
reille et pénétré dans le col. Il fut impossible de l'extraire, et Onslow conserva jusqu'à sa mort un souvenir incommode de cette journée dont les suites furent fâcheuses, puisque Foreille qui avait été frappée perdit peu à peu toute sa sensibilité. La maladie fut longue et douloureuse, mais le blessé conserva son courage et trouva dans une rare énergie des force^ contre la maladie et contre la douleur. Il fut le premier à rassurer ses amis, à calmer les alarmes de sa femme, de ses enfants réunis autour de lui. La musique vint aussi à son secours, adoucit ses angoisses, remplit ses insomnies. Pour tromper à la fois sa souffrance et les inquiétudes de sa famille, il continua de travailler à l'œuvre " si tristement interrompue, composant pendant la fièvre, écrivant dans les moments de calme; il consacra cet ouvrage au souvenir de la catastrophe, et donna aux différentes parties de la composition des noms qui, en les caractérisant,' rappelaient aussi les phases de sa maladie : un des morceaux s'appelle la douleur, un autre la fièvre et le délire, l'andante se nomme la convalescence, et le dernier fin<ile, au mouvement rapide et animé, se nomme la guérison. C'est son quinzième quintette, un de ses meilleurs ouvrages, et, quoiqu'il lui ait coûté cher, il a dit souvent qu'il ne voudrait pas ne pas l'avoir fait.
A part cet événement qui n'altéra ni la vivacité d'Onslow, ni ses habitudes de travail et de délassement, ni son ardeur pour le ti'avail, rien ne vint troubler sa vie. Indépendant pir sa fortune et par son caracLère, il sut allier les joies que lui donnait la com-
GEORGE ÔNSLOW. 18S
position au bonheur qu'il trouvait dans sa famille, auprès d'une compagne et d'enfants qu'il chérissait autant qu'il était aimé d'eux; ces deux grands amours lui suffirent et remplirent son existence. Tranquille et libre dans son domaine d'Auvergne, il y passait la belle saison, s'inspirant de cette nature à la fois sérieuse et sereine, écrivant sans cesse, se livrant tout entier au plaisir d'un travail facile et varié, mêlant l'harmonie du piano à celle des instruments à cordes, invoquant quelquefois le concours des instruments à vent, et complétant ainsi un œuvre riche de près de cent compositions.
En 1842, Onslow avait été élu membre de TAcadémie des Beaux-Arts: il succédait à Cherubini. Fidèle à remplir ses devoirs d^académicien, il quittait tous les ans sa retraite pendant un des plus beaux mois de l'année; il apportait à ses confrères le tribut de ses lumières, rie son goût, de son expérience, jugeait avec eux les travaux des jeunes concarrents au piix de musique; puis, quand le scrutin avait prononcé, quand l'heureux lauréat était proclamé, il retournait dans sa clière villa achever le travail interrompu. L'hiver le revoyait parmi nous; il apportait le morceau terminé, mais vierge encore , le papier avait seul le secret de son harmonie. Bientôt, dans un petit cercle d'amis empressés, mais sincères, les notes discrètes se changeaient en sons mélodieux.
On raconte de Lully qu'il fit un jour prévenir les artistes de l'Opéra qu'une représentation extraordinaire d'Armide aurait lieu le soir même : on se hôte de tout
disposer pour la solennité annoncée, on convoque les chanteurs, les danseurs, l'orchestre, les choristes. Armide et Hidraot, Renaud et le chevalier danois, la Haine, les Démons, les Nymphes sont à leur poste, tous les enchantements sont prêts; déjà le batteur de mesure a frappé sur son pupitre. Mais la salle, brillamment éclairée, est restée vide, et les portes ne s'ouvrent pas. Un spectateur se présente enlin, c'est Lully ; il se place dans sa loge et ordonne que le spectacle commence. C'était pour lui, pour lui seul, qu'il faisait jouer Armide ; il voulait satisfaire un caprice de son cœur paternel et savourer sans partage les charmes de son Armide, d'Armide, l'œuvre préférée, qu'il avait jadis condamnée aux flammes, par un scrupule religieux, un jour de grande maladie, pour obéir à son confesseur, et dont il avait jeté au feu la partition encore inédile, en ayant soin toutefois d'en conserver une copie ^
Le plaisir que se donna Lully dans sa fantaisie orgueilleuse, Onslow réprouva plus d'une fois; mais les rôles étaient changés. Ce n'était pas par son ordre que les artistes se réunissaient ; c'étaient au contraire ceux-ci qui, dans leur amitié, dans leur sympathie, se faisaient .une fête d'exécuter devant lui seul les compositions qu'il avait écrites pour eux : ils apportaient à ces réunions intimes une grâce, un fini, une perfection d'exécution que des auditeurs nombreux n'eussent peut-être pas obtenus. Une chaleur expansive et entraînante, des gestes pleins de feu, des paroles pleines d'émotion,
1. Voyez le morceau qui commence ce recueil, Origines de VOpdi a tn France.
GEORGE ONSLOW. m
témoignaient de ia vive reconnaissance d'Onslow, qui confondait dnns ses remercîments ia joie touciiante de Tami et le contentement naïf du compositeur.
La maladie qui devait nous enlever Onslow ne vint pas l'abattre d un seul coup. Ses forces flécliirent peu à peu sous le poids du mal qui détruisait sa vie. Il vint pour la dernière fois à Paris, dans l'été de 1852 à l'époque ordinaire du concours de musique. Ses amis furent frappés du changement qui s'était fait en lui : sa vue s'éteignait, sa parole naguère vibrante, ardente, accentuée, était morne et pénible. Lorsqu'il quitta Paris, de tristes pressentiments vinrent nous assaillir; ils ne furent que trop tôt justifiés. Au mois de septembre, son ami M. de Murât tomba malade. Onslow, qui devait le précéder dans la tombe, Onslow, toat faible et mourant qu'il était, se rendit près de lui; mais ses forces le trahirent bientôt. Un soir, il se mit au piano; ses yeux sans lumière brillèrent d'un triste rayon, et ses doigts affaiblis, errant sur le clavier, murmurèrent de pieuses inspirations qui semblaient se détacher de la terre et chercher le chemin du ciel. Chacun répondit dans son cœur à cet adieu adressé à sa famille qui l'entourait, à l'ami qu'il allait quitter pour toujours, à la musique qui était restée, comme il l'avai: dit lui-même, « la compagne fidèle de sa vie, » puisqu'il la retrouvait encore pour lui confier ses derniers regrets, ses derniers vœux, sa dernière prière. Il retourna à Glermontpoury mourir : le 3 octobre 1852, au moment oii le jour se levait, ce cœur noble et dévoué avait cessé de battre.
Nous avons dit qu'Onslow avait remplacé à l'acadé-
mie Cherubini, donl il avait été l'ami et l'admirateur. Qu'il nous soit permis, en terminant cette notice, de rapporter ici quel él(»ge Onslow reçut un jour de ce grand maître.
On venait d'exécuter au Coi^servatoire une des symphonies d'Onslow. Cherubini fut frappé de l'élégance d'un passage dans lequel les intitruments dialoguaient avec une grâce correcte et ingénieuse. Le concert achevé, Cherubini, sans adresser à l'auteur un compliment dont celui-ci eût été comblé de joie, se rend sur le théâtre, s'approche de la partilion restée sur le pupitre d'Habeneck, le chef d'orchestre, cherche le passage dont il a été frappé, détache la feuille et l'emporte. Rentré chez lui, il copie de sa main la feuille tout entière et place l'original dans un album, puis, appelant un de ses serviteurs : « Portez cette copie à M. Onslow, fi et dites-lui que depuis longtemps je désirais un au- 4 tographe de lui. »
Ceux qui ont conau ce maître sévère et difficile, peu prodigue d'éloges et qui disiàaun compositeur inquiet de son silence : « Quand je ne dis rien, c'est que je suis content; » ceux-là comprendront que ce message inattendu dut toucher profondément M. Onslow. Cherubini, par un témoignage aussi -flatteur que délicat et affectueux, semblait indiquer d'avance aux suffrages de l'académie celui-la môme qu'elle choisit pour lui succéder.
Dans la vaste carrière ouverte aux travaux des artistes, dans l'arène où se consument tant d'efforts, où s'éveillent tant d'espoirs, ceux que le sort favorise, ceux qui touchent le but, ne recueillent pas tous la même couronne. Le bruit, l'éclat, la renommée ne se partagent pas à doses égales entre les vainqueurs. La gloire a ses hasards. Gomme lez richesses de la terre, elle est viagère ou perpétuelle. Comme une beauté capricieuse, quelquefois elle est sourde aux avances d'un cœur trop ardent, quelquefois prodigue de ses trésors au sage qui ne la recherche pas, parfois aussi elle oublie et laisse sans récompense celui qui l'aime, la mérite, et n'ose se déclarer.
Il est des hommes au cœur craintif, que l'éclat importune; soigneux de se dérober au grand jour, ils ferment l'accès de leur retraite aux rayons trop brillants de la popularité ; ils aiment l'ombre, le silence
1. Cette notice a été lue à la séance publique de F Académie des beaux-arts, le samedi 4 octobre 1856.
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et la paix. Respectons, aimons de tout notre cœur ces hommes simples et modestes. Cette crainte de la célébrité devrait suffire à les rendre célèbres.
Que Ton me permette une comparaison inspirée par un art auquel j'ai voué ma reconnaissance, puisque je lui dois l'honneur de siéger dans cette enceinte.
Un orchestre est un petit monde, et on y trouve, comme dans la société, des personnages à la voix sonore, au verbe impérieux, des gens modestes à la voix contenue, au timbre soumis. Tandis que le violon s'élance en gammes retentissantes, que la flûte plane au plus haut des airs, que le cuivre éclate en fanfares, que les basses vigoureuses soutiennent l'effort des accords puissamment tressés, un instrument discret promène à petit bruit le murmure de sa sonorité voilée. Si ce murmure échappe à l'auditeur vulgaire ou inattentif, il charme l'oreille délicate et exercée, qui le suit curieusement dans ses contours. L'alto^ c'est le nom de cet instrument modeste,
Heureux et satisfait de son humble fortune, Vit dans Tétat obscur où les dieux l'ont cacîié.
Au milieu de tant de voix jalouses, il sait se faire entendre; un trait capricieux, un arpège rapide,, un tour élégant, un chant plein de tendresse, suffisent à révéler ou à rappeler son existence. Il est sans envie et non sans joie ; car il tient sa place pour honorable et importante, et il sait que tout l'ensemble harmonieux serait rompu s'il refusait à ces voix superbes le secours de sa voix qu'on entend à peine.
Les hommes habiles, instruits, dévoués, qui ne cherchent pas l'éclat, que la retraite instruit et fortifle, qui savent se montrer, parler, se taire à propos , et exécuter dignement, dans le grand concert du monde, la partie qui leur est confiée, sont, oserai-je le dire . les altos volontaires de la société. Pour remplir ce rôle, si simple en apparence, un talent vulgaire ne suflit pas; il faut marcher au premier rang de ce petit nombre de sages qu'on aime et qu'on révère, qu'on écoute avec bonheur, et dont la voix, laissant après elle un écho mélodieux, répand encore un doux et profond retentissement, alors même qu'elle vient de s'éteindre.
M. Blouet fut un de ces hommes au goût sûr, exercé, délicat. Intelligent des beautés de l'art, prompt à les sentir, habile à en communiquer l'impression, doué à un haut degré de l'esprit d'enseignement, il fit deux parts de sa vie, et consacra à ses nombreux élèves le temps que ses voyages, ses études, ses fonctions ne lui enlevaient pas. Une mort soudaine ne lui permit pas d'accomplir tout ce qu'on attendait de lui. Des travaux utiles, de précieux services rendus à l'art et au pays ne semblaient que le prélude de travaux plu^ importants encore; de vastes projets, de brillantes espérances s'ouvraient dans l'avenir; mais les vœux les pluschers, les projets, les espérances^, tout disparut et s'éteignit dans l'ombre rapide d'une nuit sans crépuscule.
Guillaume-Âbel Blouet naquit à Passy, près Pans , le 6 octobre 1793, d'une famille d'artisans. Ses pre-
\[)() SOUVENIRS I:T portraits.
rnières années furent humbles comme le séjour qui Tavait vu naître. Mis en apprenlissage chez un mécanicien, il resta ouvrier jusqu'à l'âge de dix-sept ans; il entra alors, pour compléter l'étude de sa profession, à l'école gratuite de dessin.
Là, un rayon de l'art semble l'éclairer tout à coup, l'étude du dessin le séduit et le captive : il se sent appelé à de moins vulgaires destinées; il jette loin de lui la lime et le marteau, et confie au crayon, qu'il manie déjà avec intelligence, le soin de son avenir. Cependant il lui faut gagner sa vie et venir en aide à sa famille, que la pauvreté menace sans cesse. Il cherche, il trouve un emploi qui le rapproche de ses nouvelles études, qui semble l'initier à l'art vers lequel il aspire. Un arpenteur l'admet dans ses bureaux, et il travaille avec son patron au mesurage et au nivellement des terrains du palais projeté pour le roi de Rome.
Abel Blouet trouva dans cet atelier un protecteur, un maître actif, dévoué, intelligent, qui sut deviner son aptitude et le diriger dans l'étude de l'architecture; le premier, ce maître lui parla de Vilruve et de Palladio, et lui dévoila, de l'art qu'il enseignait, tout ce qu'il en savait lui-même; car ce professeur, cet ami, ce protecteur, imberbe comme le disciple, était un modeste élève de l'école des beaux-arts ; mais^ aux yeux du pauvre apprenti, ce titre était considérable; il conférait le droit de voir de près des maîtres renommés, d'entendre leurs conseils, de recevoir leurs le^ çons. Blouet, décidé à conquérir ce titre envié, re^
doubla d'efforts et voulut devenir digne d'entrer aussi dans cette terre promise, l'école des beaux-arts
L'arlisle, dans le cours de son existence, marche ainsi d'étape en étape. Il trouve à chaque station nouvelle un séjour qui lui parait plein d'enchantements et dont il faut disputer l'entrée. C'est d'abord l'école publique, puis l'atelier ou le cabinet d'un maître; puis Rome, Athènes, le salon de l'exposition ou quelque grand théâtre; et puis enfin cette terre hospitalière, dont on médit parfois, et qui pardonne toujours, l'Académie, puisqu'il faut l'appeler par son nom.
L'éducation de Blouet se continua ainsi. L'élève studieux, recevant chaque jour de son maître attentif un enseignement fidèlement transmis et soigneusement recueilli, après deux ans d'études toujours interrompues par les devoirs de l'atelier, et qu'il fallait souvent dérober à la nuit, fut en état de se présenter et d'être reçu à l'école des beaux-arts. Mais nous étions en 1814; la France traversait de mauvais jours, aujourd'Jiui brillamment effacés : Blouet fut appelé à servir.
Déjà deux de ses frères avaient payé de leur vie leur dette à la patrie. On fut touché de la douleur d'une mère qui deux fois avait porté le deuil. Les angoisses d'un nouveau sacrifice lui furent épargnées : on lui laissa son dernier enfant. Incorporé dans un régiment du génie en garnison à Paris, le jeune Abel obtint, par faveur spéciale, la permission de continuer ses études, qu'il acheva sous la direction de M. Delespine. Le
l.-M. Macquet, architecte distingué, fut ce premier maître de Blouet,
cœur de Bleuet était ouvert à tous les nobles sentiments; il se fût dévoué à la patrie; mais la faiblesse de sa constitution aurait mal servi son zèle et son courage. En conservant un excellent architecte, on ne perdit qu'un médiocre soldat.
Quelques années après, Abel se présentait au concours de l'Académie. Il fournit glorieusement cette seconde étape. Après avoir obtenu le second prix en i817, la grande médaille d'émulation en 1820, il remporta en 1821 le premier grand prix ^ et partit pour Rome.
Certes, cette période de la jeunesse d'Abel Blouet est bien remplie. Grâce à son travail persévérant, à ses études obstinées, le voilà libre, instruit, artiste, dégagé pendant cinq ans, par la généreuse sollicitude du pays, de toute inquiétude matérielle, de tout souci de la vie. N'oublions pas qu'à dix-sept ans, Blouet n'était encore qu'un pauvre ouvrier, vivant du travail de ses mains, pourvu seulement de l'instruction sommaire que donne l'école de village. Quelques années ont suffi à cette transformation. Mais au prix de quels efforts ! 11 avait tout à apprendre : le dessin, la géométrie, l'histoire de l'art, toutes les connaissances variées qui font de l'architecture un art complexe. Dans le projet que prépare l'architecte, la science de la construction doit s'allier au sentiment des formes harmonieuses ; la force et la stabilité doivent se combiner avec l'élégance ; la précision du compas doit obéir à