II est inutile de rappeler que FraDklin a habité Passy
damnés, réunis pendant les heures du jour, travaillent en commun; mais dans l'atelier sinistre règne le silence le plus absolu, nul bruit ne trouble le repos de cette tombe, nul écho lointain ne vient rappeler aux prisonniers qu'ils font encore partie du monde ; ils oublient le son de la voix humaine, la parole se glace entre leurs froides lèvres et la pensée s'éteint. Dans le système de Philadelphie, le criminel est seul, toujours seul dans son étroite cellule. Mais le gardien le visite, le magistrat l'interroge, le prêtre le console, le prisonnier n'est pas mort tout entier : il vit, il parle, il pleure.
Ce dernier système parut à MM. de Metz et Blouet tout à la fois plus efficace et moins terrible que le premier. Ils le choisirent.
On trouve dans le rapport qu'ils adressèrent à M. de Montalivet des documents étendus, d'exactes appréciations, des plans soigneusement étudiés, de nombreux détails de construction et d'aménagements intérieurs *, et un examen consciencieux de ces deux systèmes, tel qu'on devait l'attendre d'esprits élevés, éclairés de toutes les lumières de la science, animés du désir de toucher les cœur^ les plus rebelles, et de rendre meilleurs les plus pervers.
Blouet, après quatre mois d'études sévères, de courses incessantes accomplies pendant la saison la plus rigoureuse, chercha quelque délassement dans un
1. Rapport à M. le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur^ sur les pénitenciers des États-Unis, par M. de Metz, conseiller à la cour royale, et M. A. Blouet, architecte du gouvernement. Paris,
travail moins austère ; il visila et dessina les chutes du Niagara K puis, saluant d'un dernier adieu ce pays qu'il ne devait plus revoir, il s'embarqua pour la France.
Le retour fut pénible. La vapeur n'avait pas encore rapproché les rives des deux mondes : la traversée dura quarante-cinq jours. Comme il mettait le pied sur la terre natale, une nouvelle cruelle vint le frapper : son père n'était plus! Les témoignages d'intérêt qu'il reçut de toutes parts, de ses maîtres, de ses amis, de ses disciples ne purent adoucir l'amertume de celte douloureuse épreuve. De nouveaux travaux furent son refuge et sa consolation. Il se livre à l'étude complète de la question qui l'avait conduit en Amérique. Il parcourt la France, visite l'Angleterre, la Suisse, retourne en Italie et résume ses observations dans de nombreux projets. Soixante prisons sont bâties en France d'après ses dessins et ceux de MM. Romain et Horeau, dont cette fois il avait appelé Ja collaboration. Il prépare un grand projet de prison cellulaire, dans lequel il dépose le fruit de ses méditations et de son expérience, et qu'il publiera plus tard ^. Tant de soins constants furent récompensés. Appelé à siéger au conseil des bâtiments civils, il fut bientôt après nommé inspecteur général des établissements pénitenciers en France, et
1. Il publia ces dessins, à son retour, *avec un texte français et anglais.
2. Projet de prison cellulaire pour cinq cent quatre-vingt-cinq condamnés, précédé d* observations sur le système pénitentiaire, Paris, Didot, 1853.
ABEL BLOIIET. 209
chargé d'une nouvelle mission en Algérie où Ton voulait fonder un pénitencier agricole.
Des travaux d'un autre genre faisaient cependant diversion à de si sérieuses occupations. Il fut chargé à plusieurs reprises de construire pour nos fêtes publiques ces monuments qui ne durent qu'un jour, ou plutôt qu'une nuit, dans lesquels cependant l'architecte peut faire preuve de goût, de science et d'invention. Blouet, M. Duban, Visconti introduisirent une véritable réforme dans cette architecture décorative. On leur doit ces palais, ces temples tout construits de lumière, ces longues suites d'arcades dessinées en lignes de feu, ces monuments féeriques qui s'allument dans l'ombre et que l'aurore éteint.
L'école ouverte par Blouet, loin de souffrir des travaux du maître, en profitait et s'en glorifiait. En 1846, Blouet, élu par les professeurs de l'École des Beaux-Arts pour succéder à M. Baltard père, voulut reconnaître cet honneur autrement que par son zèle accoutumé. L'ouvrage de Rondelet, VArt de bâtir, ne suffisait plus aux pratiques nouvelles nées des besoins nouveaux. Blouet sut compléter cet utile enseignement. Il publia en 1847 un supplément à VArt de bâtir. Il explique et décrit tout ce que le célèbre élève de Soufflot n'avait pu prévoir : le fer, auxiliaire puissant et léger, s'unissant à la pierre, aux lourdes charpentes, aspirant à les remplacer, s'élançant en lignes rapides sur ces routes qui ouvrent le monde ; toutes les merveilles d'un art, que l'art robuste des Romains n'a peut-être pas égalé, les voûtes qui percent les montagnes, les sombres et lon-
gue^ avenues qui portent d'autres routes, des rues, souvent une ville enlière ; les viaducs jetés clans les airs, qui comblent les vallées, qui franchissent les fleuves, ces (( chemins qui marchent, » disait Pascal, tandis que la vapeur vole et dévore l'espace.
Blouet occupe donc une place honorable, une place importante dans l'histoire de l'architecture. S'il n'eut pas le bonheur d'élever un de ces grands monuments qui font la splendeur d'un souvenir, il attacha son nom à des missions où il représentait le pays. Trois titres principaux brillent dans l'iiisloire de sa trop courte, mais laborieuse existence, l'expédition de Morée, l'achèvement de l'arc de l'Étoile, le voyage en Amérique. Son école est aimée, son enseignement heureux. 11 siège au conseil des bâtiments. Bellini, Casimir Delavigne lui doivent leur tombeau. Ses publications sont remarquables. Tant de travaux différents l'appelèrent à l'Académie des Beaux-Arts, qui l'élut en 1850 en remplacement de M. Debret.
Mais il ne fut pas longtemps conservé à l'Académie. Au mois de mai 1853, par une belle soirée de printemps, Blouet se promenait avec celle qui fut la compagne de sa vie dans les jardins de Fontainebleau. Il était depuis 1848 architecte du palais, et y avait exécuté d'importants travaux. Il mettait en présence l'avenir qu'il croyait promis à sa maturité heureuse et honorée, et les épreuves pénibles de ses premières années . Sa pensée se porta alors vers ses élèves; il vit de nobles cœurs condamnés trop souvent à ces luttes du courage contre la pauvreté, de l'étude contre le besoin, dont il avait éprouvé toute, l'amer-
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tume : « Je ne puis secourir tous ceux qui souffrent, dit-il à madame Blouet, mais je peux venir en aide à quelques-uns; je veux fonder un prix pour l'élève studieux qui aura mérité la récompense que l'école décerne chaque année au travail heureux et persévérant. » Il expliqua alors comment il voulait disposer d'une rente annuelle de 1,009 fr. en faveur de l'élève qui aurait remporté la grande médaille d'émulation. Le lendemain il sentit la première atteinte du mal qui, six jours après, le coucha dans la tombe. Madame Blouet accomplit pieusement ce vœu suprême. Dos Tannée suivante le prix fondé par Blouet était proclamé dans cette enceinte ; le sort permit qu'un des élèves qu'il chérissait le plus le méritât le premier. L'Académie vient aujourd'hui de le décerner pour la troisième fois.
Blouet était doué d'un cœur sincère et droit, d'un esprit ferme, élevé, ami du devoir, constant dans ses travaux comme son cœur Tétait dans ses affections. Sa première œuvre fut un acte de reconnaissance; à son retour de Rome il éleva un modeste tombeau au curé de Passy qui l'avait aimé et instruit. Il exhala son âme dans l'expression d'une volonté généreuse, encadrant ainsi sa vie d'artiste entre deux bonnes actions. La dette de reconnaissance qu'il acquitta envers son premier bienfaiteur lui sera payée par ceux à qui il légua sa dernière pensée.
Le généreux exemple qu'il a laissé n'a pas été stérile, il n'a été suivi que trop tôt ! Peu de mois après la mort d'Abel Blouet, le 23 décembre 1853, l'Académie des Beaux-Arts rendait les derniers devoirs à M. Achille
Le Clère. Nous dirons une autre fois les mérites de l'artiste éminent, nous parlerons du maître savant dont l'école suivie pendant trente-huit ans a produit tant d'hommes habiles. Mais c'est un devoir pour nous de dire dès aujourd'hui que sa sœur, mademoiselle Esther Le Clére, animée du religieux désir d'honorer la mémoire d'un^ frère qu'elle chérissait, en exécutant ses généreuses intentions, a fondé un prix de 1,000 fr. en faveur du jeune architecte qui obtienlla seconde récompense dans nos concours annuels. Ainsi la mémoire de ces deux hommes de bien se confond et s'unit dans un bienfait semblable; le temps pourra affaiblir l'éclat de leur renommée, il sera sans pouvoir sur leur nom respecté; ces derniers témoignages d'une affection, d'un dévouement qui survit à la mort suffiront à en perpétuer le souvenir.
Vers la fin du siècle dernier vivait à Angers, dans une petite maison de la rue Saint-Aubin, un ménage honnête et laborieux : le père, habile sculpteur en bois, la mère, couturière diligente, dans le peu d'instants que lui laissait le gouvernement de quatre jeunes enfants, unique joie de la pauvre demeure. La révolution vint agiter ces existences ignorées, et, lorsqu'éclata la guerre de la Vendée, le père, républicain ardent, s'enrôla dans une compagnie de volontaires.
Quand le moment du départ fui arrivé, lorsqu'.un matin, aux premières lueurs de l'aube, la voix du tambour appela les volontaires, l'ouvrier patriote, devenu soldat, fit ses adieux; mais il ne partit pas seul. Soit qu'il ait voulu avoir sa part des tendresses de la famille, soit qu'il ait voulu diminuer les charges de la pauvre mère, le cœur rempli d'amour et de dévoue-
1. Cette notice a été lue dans la séance publique' annuelle de l'Académie des beaux-arts, le samedi 3 octobre 1857.
m SOUVENIRS ET PORTRAITS.
ment, il prit dans ses bras son jeune fils et l'emporta avec lui.
Cet enfant, qui entrait dans la vie d'une façon si étrange, c'était Pierre-Jean David.
Il traversa toute la Vendée, souvent porté aux bras de son pére, quelquefoismarchant à ses côtés, quelquefois confié aux soins d'un camarade, et voyageant assis sur un caisson ou endormi sur la paille d'une charrette.
Les fusillades sanglantes, les attaques nocturnes, les morts héroïques firent une impression profonde sur l'esprit de cet enfant; et comme les soldats qui tombaient percés par le fer ou frappés par les balles mouraient au cri de : Vive la République! et comme il ne pouvait connaître les actes de courage qu'accomplissaient d'un autre côté ceux qui succombaient aussi pour leur foi, une flamme ardente, qui ne devait plus s'éteindre, s'alluma dans cette âme énergique et fortement trempée ; et dès ce moment ce jeune esprit, saisi d'étonnement à la vue de ce grand spectacle, voua un culte sincère et iidèle à cette divinité mystérieuse, qu'il croyait seule capable d'inspirer de si sublimes dévouements, et qui remplissait de joie et d'enthousiasme ceux qui mouraient en invoquant son nom.
Après la campagne, ils revinrent au foyer, non sans que le père ait couru de grands dangers. Il souffrait encore d'une blessure; il avait été un de ces prisonniers de Saint-Florent que la voix mourante de Bonchamp avait sauvés de la mort. Le fils devait un jour, quand les haines douloureuses seraient effacées.
être appelé à donner un éclatant témoignage de sa reconnaissance, en élevant, dans Téglise de Saint-Florent, une de ses plus belles statues, pleine de noblesse, d'une expression simple et touchante, à la mémoire de ce chef généreux. En même temps qu'il acquittait ainsi ^ une dette sacrée, il obéissait encore à un autre sentiment : il dédiait ce monument aux premières impressions de son enfance , à ces puissantes émotions que le temps et l'étude avaient si fortement fécondées. Heureuse mission du poëte, de l'artiste ! Sa voix s'élève ét parle au monde entier, il célèbre les belles actions , il proclame la gloire et il éprouve cette joie secrète et profonde d'exhaler dans l'accomplissement de son œuvre ce pur ravissement que les belles actions inspirent aux grandes f.mcs.
Le soldat, pauvre et blessé, était donc de retour au foyer, rendant à la mère l'enfant qui venait de faire avec lui le cruel apprentissage de la guerre civile. Mais de douces et riantes leçons allaient succéder à ces terribles épreuves, effacer de tristes images, et rappeler la charmante gaieté de l'enfance sur ce jeune front déjà obscurci; le père rouvrait son atelier et reprenait ses travaux. Nous l'avons dit, il était habile dans son art, et l'on visite- encore aujourd'hui un travail qu'il accomplit, quelques années après son retour, dans l'église Saint-Maurice d'Angers, dont la vaste boiserie est entièrement sculptée par ses mains.
C'est dans cette église que David reçut pour la première fois la lumière de l'arl qui devait l'illustrer. Couché sur les dalles du chœur, il suivait d'un regard
île SOUVENIRS ET PORTRAITS.
curieux et charmé le travail de son père, admirant les formes capricieuses et variées, les contours sveltes ou solides, sévères ou gracieux, que recevait le bois assoupli sous le ciseau. Son cœur battit d'une vie nouvelle ; il lui sembla qu'un air plus pur circulait dans cette enceinte paisible et solilaire qu'un art merveilleux pour lui suffisait à animer. li prit alors le crayon et l'ébauchoir, et, découvrant en lui-même des facultés qu'il ne soupçonnait pas, et une incroyable facilité à accomplir ce qu'il avait ju ;é si difficile, il s'écria dans son naïf enthousiasme : « Et moi aussi je serai sculpteur ! »
Mais il ne put obéir à ses jeunes instincts qu'au prix d'une lutte pénible, lutte fréquente dans les familles, et qui a marqué les débuts de plus d'un artiste. La route où veut s'engager le jeune homme, ardent et plein de confiance, lui apparaît resplendissante d'éclat et de lumière ; mais le vieillard qui l'a parcourue l'a trouvée difficile, escarpée, remplie de ténèbres, et son autorité souveraine en interdit l'enirée, au nom de la triste expérience, au nom d'une tendresse prévoyante et justement alai'mée.
Le combat fut long; mais une volonté énergique triompha à la fin d'une résistance longtemps intlexible. Un jour, il avait alors douze ans, riche de quinze francs amassés à grand'peine, il réussit à s'échapper de la maison paternelle et se mit en route pour Paris. Sa mère le rejoignit, pleui a, et le ramena, trisie, fatigué d'efforts inutiles, acceplanl le pardon qu'on lui ofl'r::it. et î'egardant s:t cause coiinno à jamais perdue ;
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mais, pendant la nuit, l'orgueil de cette jeune âme se révolta, et, comme Caton vaincu, il voulut se donner la mort : il s'empoisonna avec de la belladone. De prompts secours le sauvèrent. Après une semblable épreuve, le père dut céder. David fut admis à suivre le cours de dessin de l'école centrale d'Angers. Les lignes vraies, pures, fermes de son crayon, que guidait un vif sentiment de la nature, témoignèrent bientôt d'une vocation réelle, et apprirent à tous que la voix qui l'appelait ne l'avait pas égaré.
Il trouva, pour achever de détruire les craintes de son père, l'appui d'un homme dont il faut conserver le nom, puisque cet appui a valu à notre école un grand artiste de plus. Cet homme était M. Delusse, peintre distingué, professeur à l'école d'Angers. Tout ce que la jeunesse de David promettait à l'avenir, il le voyait, et comprenant, après quelques années d'études et d'exercice, qu'un autre enseignement lui était devenu nécessaire, M. Delusse, qui n'était pas riche, lui prêta cinquante francs et le fit partir pour Paris, où il arriva au commencement de 1808, n'ayant plus, pour unique ressource, que neuf francs qui lui restaient de l'argent que M. Delusse lui avait prêté. îl acheta un lit de sangle, loua un obscur réduit au dernier étage d'une maison du passage du Caire, et chercha du travail.
Livré à lui-même, le jeune homme prit sur-le-champ son parti, et résolut de mener deux existences distinctes, qui cependant se compléteraient l'une par l'autre. Ouvrier, il gagnerait sa vie ; artiste, il s'instruirait. Il
ils SOUVENIRS ET PORTRAITS.
fit donc deux parts de son temps, mais non pour en passer
L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.
Dans cette distribution, Tartiste, qui était le maître, se lit la part du lion. Il lui fallait des heures pour les leçons, l'étude, les visites aux musées, tout brillants de conquêtes nouvelles. Ne voulant laisser au mercenaire que les instants destinés au gain du salaire indispensable, il fit son compte, supputa ses dépenses, et se taxa à un franc par jour. Après ce débat, après cette expertise, après cette condamnation, l'artiste et Touvrier vécurent dans la meilleure intelligence.
L'empire brillait de tout son éclat. De beaux monuments s'élevaient dans la capitale. Percier et Fontaine construisaient l'arc de triomphe du Carrousel et s'occupaient du Louvre. David fut employé aux petits ornements de l'arc de triomphe et aux modillons de la corniche du Louvre qui regarde le pont des Arts. Plus tard, dans tout l'éclal de sa carrière^ il exécuta pour un des angles de la cour du Louvre un beau bas-relief : la Justice protégeant Vlmocence. On peut donc compter David au nombre des artistes qui ont travaillé à ce palais, objet de la sollicitude de tant de souverains, et dont il nous a été donné de voir le rapide achèvement. Le vide est comblé. Le zèle infatigable de Visconti, celui de son habile successeur ^ ont couvert le
1. M. Lefuel. Lorsque cette notice a été écrite, le Louvre venait à peine d'être achevé.
sol de portiques longtemps attendus, qui courent du Louvre aux Tuileries, unissent les belles lignes tracées par Pierre Lescot, Pliilibert de Lorme, Jean Bullant, Claude Perrault, Percier, et relient ainsi la chaîne des temps.
L'artiste laborieux que nous avons laissé à de persévérantes études, l'ouvrier diligent que nous avons laissé à de modestes travaux, se préparait à ses succès futurs. Élève à la fois du peintre Louis David et du sculpteur Roland , il dessinait dans l'atelier du peintre, y puisait de fécondes leçons de style, modelait l'argile chez le statuaire, et continuait chez Béclard, son compatriote, l'étude de l'anatomie déjà commencée à Angers sous sa direction, t Dans trois ans j'aurai le grand prix, » avait-il dit à sa mère en la quittant, et le désir d'accomplir cette promesse sacrée le soutenait .dans ses veilles et dans ses travaux. Il voulait mériter la palme à la fois modeste et brillante qui couronne l'élève et lui ouvre les portes de cette ville toujours célèbre, qu'appellent les vœux des artistes du monde entier, parce qu'on y respire l'éternelle poésie des ruines et des marbres antiques, des œuvres de la renaissance, d'un ciel radieux de la plus belle lumière. Deux ans de séjour à Paris lui suffirent pour être admis au concours d'essai de sculpture. Les travaux qui lui valurent ce premier succès furent remarqués. Pajou, le maître de Roland, s'intéressa au disciple de son élève ; il sollicita pour lui un secours de la ville d'Angers, qui, sur cette demande, signée et appuyée par Roland et tous les membres de la qua-
m SOUVENIRS ET PORTRAITS.
trième classe de l'Institut S s'empressa de lui accorder une pension. David, reconnaissant, confondit dans son affection et sa famille et la cité qui se souvenait de lui. Dès cette époque il s'appela David d'Angers, prenant le nom de la ville natale comme un enfant reçoit le nom de son père d'adoption.
La sculpture est le plus calme, le plus grave des arts. Cette gravité convenait au caractère sérieux et solide du jeune artiste, éprouvé par la pauvreté du foyer paternel, façonné aux grandes émotions par les agitations de son enfance. Cette misère qu'il avait vue de si près et qu'il ne pouvait encore soulager, les événements , toujours vivants dans son souvenir, dont il avait été frappé sans les comprendre, et qui lui apparaissaient maintenant avec leur terrible cortège de meurtre et d'incendie, avaient laissé au fond de son cœur un sentiment d'amertume lent à s'effacer , et cette sorte de sauvagerie inquiète et douloureuse, que ne peuvent comprendre ceux que le sourire de la fortune a accueillis dès leur entrée dans le monde. Il est des âmes attristées que le bonheur n'éclaire qu'à demi, qui jettent un voile sur la joie la plus pure, comme il est de hautes avenues , au feuillage sombre, que les rayons du jour ne peuvent pénétrer. Le soleil glisse sur ces cimes orgueilleuses et laisse dans l'ombre leur obscure profondeur. Il n'est pas indifférent de remarquer que les premiers sujets que David eut à traiter, et qu'il traita de manière
î. L'Institut était alors divisé en classes, La restauration restitua le nom d'Académie. La quatrième classe de l'Institut, classe des beaux-arts, est aujourd'hui l'Académie des beaux-arts.
à exciter rattention des maîtres et du public, convenaient à la disposition de son esprit, étaient sympathiques à ses sentiments. Une tete de la Douleur, le Spartiate Othryadès mourant, écrivant sur son bouclier : (( Les Lacédémoniens ont vaincu les Argicns , » la mort d'Épaminondas^ voilà les ouvrages qui méritèrent au jeune sculpteur, d'abord le prix de la tête d'expression 5 puis le second grand prix, et enfin le premier grand prix, qu'il remporta en 1811. Il avait alors vingt-deux ans. Il avait rempli sa promesse, mais la pauvre mère n'était plus !
On doit s'intéresser aux travaux qui inaugurent la carrière d'un grand artiste. L'aiglon qui prend son vol d'une aile encore incertaine, sait bien que plus tard il planera dans la nue. On remarque dans ces trois ouvrages, qui ne sont déjà plus des essais, les saines et vigoureuses qualités qui distingueront plus tard les œuvres de David. La tête de la Douleur, issue de l'antique, et qui éveille le souvenir de la tête du Laocoon, révèle en même temps l'étude de la nature, et témoigne ainsi des doubles efforts du jeune artiste. La statue d'Othryadès est toute d'un jet, le style en est simple, le dessin en est beau. Si la main du mourant, qui trace l'inscription, peut paraître un peu ferme, l'autre main, appuyée sur la poitrine, comprime la blessure , et semble demander à la mort le temps d'achever l'inscription commencée. Enfin le bas-relief d'Épaminondas est composé avec une grande intelligence et un sentiment profond du sujet. Le héros ne résiste plus à la mort, dont l'ombre l'environne déjà. Il a appris sa
victoire : « J'ai assez vécu, » dit-il, et il meurt au milieu des soldats et des chefs dont la douleur et l'amour entourent ses derniers moment^, heureux de voir encore une fois son boucli^er, qu'un soldat à genoux lui présente K
Ces trois ouvrages, ainsi que les premiers travaux qu'il exécuta à Rome , une Néréide apportant le casque d'Achille, bas-relief qui n'est pas exempt de recherche et de quelque affectation étrusque, une tête d'Ulysse, premier marbre sorti de ses mains, et la statue aussi en marbre d'un jeune berger, gracieuse figure où l'on retrouve l'étude simple et vraie de la nature, sont aujourd'hui au Musée David, à Angers. Car la reconnaissance de David pour sa ville natale n'a pa> été stérile. Toute sa vie a été employée à lui en donner de précieux témoignages, et il y a fondé un musée auquel, par une juste réciprocité, ses compatriotes ont attaché son nom. Ce musée compte aujourd'hui près de quatre cents ouvrages donnés par David, statues, bas-reliefs, bustes, médailles, esquisses, œuvres de son talent, ou copies de quelques beaux restes de l'antiquité ou du moyen âge, en marbre, en pierre, en bronze, en terre cuite, en plâtre. On peut dire que David pratiquait le culte de la reconnaissance. L'amitié occupait aussi une grande place dans cette âme qui, cependant, réservée, hautaine et crain-
1. Ces trois ouvrages sont gravés dans les OEuvres complètes de David d'Angers, première série, planches II, III et IV. (Paris, Haro, 1856.) On trouvera dans cette publication intéressante presque tous les ouvrages de David mentionnés dans cette notice.
tive à la fois, semblait se replier sur elle-même, comme pour se dérober à la vaine curiosité des indifférents. Il n'oublia jamais ni sa famille, ni son premier protecteur, M. Delusse, ni son maître Roland, dont il a écrit la biographie avec une affection filiale ^ ni le docteur Béclard, ni aucun des amis qu'il se fit à Rome, parmi lesquels nous citerons Canova, Drolling, Achille Le Clère, Abel de Pujol, Ingres. Nous avons déjà parlé de la statue de Bonchamp. Il a écrit de sa main sur un exemplaire de la gravure qui représente ce monument, et qui appartient à M. Achille Devéria : « Mon père était un des cinq mille prisonniers dans l'église de Saint-Florent, dont Bonchamp a demandé la grâce à l'instant de mourir. En exécutant ce monument, j'ai voulu acquitter, autant que cela m'était possible, la dette de reconnaissance de mon pére. » Il était animé d'un sentiment d'exquise délicatesse lorsqu'il déposait dans la galerie dont Angers lui est redevable les ouvrages qui lui avaient mérité ses premières récompenses et ses premiers travaux exécutés à Rome, consacrant ainsi au souvenir d'un bienfait , à l'amour de la cité natale, les prémices de son talent, les premiers-nés de sa nombreuse famille.
Nous avons eu entre les mains des notes remplies d'intérêt, écrites par David pour son propre' enseignement, sans aucune arrière-pensée de publicité, sorte de
1. La société royale des sciences, de Fagriculture et des arts de Lille avait mis au concours, pour Tannée 18/|6, l'éloge de Roland, né à Lille. David concourut et obtint le prix. Son travail a été publié sous ce titre : Roland et ses ouvrages, (Paris, Pagnerre, 1847.)
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compte rendu à lui-même des dispositions de son âme. La tournure de son esprit, sensible, mais triste, ardent, inquiet, s'y révèle à chaque ligne. Il applique à toutes choses le sentiment persévérant de son art, sentiment qui s'empare de son esprit, le domine tout entier et y vit pour ainsi dire incrusté dans une profonde et chaleureuse empreinte. Dans ces notes tout lui est sculpture, et la sculpture seule lui est quelque chose; il oublie tout le reste, il s'oublie surtout lui-même. Il revient souvent sur les exigences de l'art des temps modernes, qu'il compare douloureusement à la grandeur, à la simplicité de l'art antique. « Quel malheur! s'écrie-t-il dans un accès d'humeur chagrine, quel malheur d'être obligé de passer sa vie à tailler des habits et des bottes, après avoir étudié le beau et s'en être imprégné le plus possible ! » Un événement indifférent, une rencontre fortuite devient l'objet d'une curieuse observation, d'une étude vivement sentie : « J'ai vu ce soir sur la place de la Bourse, dit-il, une jeune fille jouant de la harpe. Elle était placée juste au milieu du monument qui lui servait de fond. La partie supérieure de l'architecture se trouvait dans l'ombre, le bas était faiblement éclairé. Aux pieds de la jeune fille une douzaine de petites bougies vues de loin semblaient autant d'étoiles. Les spectateurs étaient obscurs, opaques, tandis que cette belle créature était toute lumineuse. C'est l'image de la vie, où le commun des êtres reste dans l'ombre. Le génie seul rayonne par sa beauté morale. » Mais c'est son art, dont il porte haut le drapeau, qui l'occupe et le rappelle sans cesse. « Le marbre, nous
dit-il, le marbre, par sa blancheur, a quelque chose de pur et de céleste. Les couleurs sont terrestres. Nous portons sur nos traits l'empreinte de la destruction; la sculpture, au contraire, porte l'image de l'éternité. Plus une fleur est brillante, moins elle dure. La sculpture est la tragédie des arts. J'ai toujours pensé à la sculpture en voyant Hamlet sur la scène. L*homme qui lutte seul contre le malheur est héroïque. La sculpture est une religion. Elle ne doit pas se prêter aux caprices •de la mode. Elle doit être grave, chaste. Quand elle se prête à la représentation des scènes familières, il me semble voir danser un prêtre. Les statuaires sont les ministres de la morale, les poètes, les grands prêtres de la nature. Michel-Ange, dit-il ailleurs, n'avait jamais assez de marbre pour faire les pieds de ses statues. On lui aurait donné le monde à tailler, son génie l'eût encore dépassé. » D'autres remarques sont ingénieuses : « Dans les pays où la nature a accentué ses productions, nous dit David, le sourcil, ce fronton de l'œil, est noir pour qu'il soit vu de loin. C'est probablement pour cela que les statuaires grecs indiquaient si fortement l'os ou l'arête qui remplace le sourcil dans leurs ouvrages. Ils accentuent leurs formes et rendent ainsi cette copie de la nature plus expressive et lui donnent une vie morale. Je crois que tout ce qui est utile est accentué. Quand on accentue les beautés dans le sentiment de la nature, c'est alors qu'on est créateur; il y a des figures dont il semble qu'on ait le type au fond du cœur. »
Il écrit quelque part : « Le modèle ne donne jamais le sentiment du sujet, l'artiste doit chercher dans son
cœur l'expression du mouvement. Quand l'artiste a longtemps étudié son art, qu'il s'est surtout exercé sur la nature prise sur le fait dans toutes les circonstances de la vie, les différentes positions sociales, dans les hôpitaux, les rues, les marchés, etc., il ne doit se servir que comme note seulement du modèle qui pose. La preuve évidente que l'expression du mouvement doit être l'inspiration de l'artiste, c'est que le juge, le public n'a pas besoin de voir poser le modèle pour apprécier si le mouvement est bien compris. » Il raille quelquefois, mais sans amertume : « Un peintre me montrant les muscles vigoureux de son bras, me disait : Il y a encore des tableaux ià-dedansl Raphaël aurait montré son cœur. »
Malgré son admiration pour l'antique, il aime la sculpture gothique et il le dit dans ses confidences : « Plus je vois les monuments gothiques, plus j'éprouve de bonheur à lire ces belles pages religieuses si pieusement sculptées sur les murs séculaires des églises. Elles étaient les archives du peuple ignorant de l'époque. Il fallait donc que cette écriture devînt si lisible par la vérité des expressions que chacun pût la comprendre. Les saints sculptés par les gothiques ont une expression sereine et calme, pleine de confiance et de foi Ce soir, au moment où j'écris, le soleil couchant dore encore la façade de la cathédrale d'Amiens; le visage calme des saints de pierre semble rayonner. »
Nous nous sommes égarés en parcourant le manuscrit de David, et nous avons de beaucoup anticipé sur les événements de sa vie ; nous l'avons laissé pension-
naire de l'Académie de France à Rome, ou plutôt en Italie, puisque, comme tous nos lauréats, il visite Florence, Venise, Bologne, Naples, Pompéi, Herculanum.
Pendant son séjour à Rome, poursuivant ses études avec la ferveur que donne l'amour du beau et du vrai, il acquiert cette science profonde et intelligente du dessin qui est un des caractères de son talent solide et magistral. Il copie la nature en s'inspirant des maîtres. Il traduit en bas-reliefs plusieurs des compositions du Poussin, ingénieux travail qui éclaire son âme, la nourrit des pensées du peintre français et lui révèle le secret de cette poésie, de cette philosophie de l'art qui viendront plus tard animer et fortifier son ciseau.
David revint à Paris en 1816, et après quelques jours donnés à ses devoirs envers ses maîtres, à son amitié pour d'anciens camarades, aux soins qu'il prenait de sa famille, qui reçut alors les premiers fruits d'une pieuse économie, il partit pour l'Angleterre.
Ce qui l'attirait dans ce pays, ce n'étaient pas les merveilles de l'industrie; ce qui l'amenait à Londres, ce n'était pas Londres, c'était encore son amour pour l'antiquité. Lord Elgin, que la violence de son admiration a rendu célèbre, venait d'exiler au Musée britannique les sculptures du Parthénon*. David voulut voir ces ruines. Flaxman, sculpteur fameux, vivait alors à Londres; il eut hâte de se présenter à lui. Mais Flaxman, ennemi déclaré de notre révolution , crut
1. On sait que Lord Elgin fit enlever et transporter à Londres une partie de la frise du Partliénon, et plusieurs des statues qui décoraient les deux frontons du Temple.
qu'on lui annonçait le peintre français dont le jeune statuaire portait le nom, Louis David, proscrit de son pays, et il ferma sa porte. Cette terreur fut contagieuse. David se trouva seul, sans amis, dépourvu des ressources qu'il avait espérées de son talent pour vivre quelque temps à Londres, et bientôt aussi pauvre qu'à sa première arrivée à Paris. On lui offrit alors le moyen de sortir de cet embarras, en lui proposant un grand travail et une riche rémunération. Lorsqu'on vint demander à Gallot de graver la prise de Nancy : « Je me couperais plutôt le pouce! » répondit l'artiste lorrain. Notre contemporain ne ressentit pas moins vivement la mortelle injure dont on venait le flétrir, car ce qu'on osait attendre de son génie, de son cœur loyal, de sa misère peut-être, c'était un monument élevé au désastre de Waterloo. Il partit le jour même, le cœur ^ulcéré, et dans une déîrcsse si grande, qu'il fut obligé, pour payer son passage, de vendre le modeste bagage qu'il avait apporté, empressé qu'il était de fuir cette ville alors inhospitalière à l'artiste français qu'on jugeait si mal, qu'on appréciait si peu.
Cette mésaventure ne l'empêcha pas de retourner plus tard à Londres, mais cette fois sa réputation Ty avait précédé. Il y allait chercher les traits de Walter Scott, de Jérémie Bentham, de personnages célèbres, et, entre autres, de ce même John Flaxman qui naguère l'avait éconduit. Mais David sut pardonner la terreur qu'avait inspirée son nom, et Flaxman l'avait oubliée. Il court ensuite en Lombardie saisir l'image de lord Byron qui partait pour la Grèce, où la mort
DAVID D'ANGERS. m
rattendait. Berlin , Weimar le voient ardent à poursuivre son œuvre. II rapporte de Weimar le buste colossal que lui inspire le grand nom de Goethe. Il n'épargne ni temps, ni labeur, pour la riche collection de portraits qu'il nous a léguée : splendide galerie S où se pressent plus de six cents ouvrages, où respirent, dans tout l'éclat de leur génie savamment exprimé, Ghénier, Monge, Lacépéde, Guvier, Ghâteaubriand , Geoffroy Saint-Hilaire, Gasimir Delavigne, Larrey, Arago, Ghérubini, Berton, Gérard, Béranger et tant d'autres, et nos gloires contemporaines, et celles du monde entier, devenu son tributaire.
On trouve dans ses notes un témoignage singulier de l'importance qu'il attachait à ce travail, et de la passion qu'il y apportait. Nous demandons la permission de le reproduire dans toute sa naïveté.
« Je poursuis toujours ma galerie de contemporains célèbres, malgré les dégoûts qu'il y a à essuyer; pour obtenir de faire un portrait, il faudrait pour ainsi dire se mettre à genoux devant l'homme qui brûle de l'avoir. Je suis étonné que ma timidité disparaisse lorsqu'il s'agit de pareilles choses. Je ne vois plus que l'œuvre, j'oublie l'auteur. Je deviens indulgent pour cette malheureuse carcasse humaine, esclave des moindres accidents de l'atmosphère, ou des piqûres de la civilisation. Je ne vois que le génie, c'est devant lui que je m'incline, car il est immortel : la carcasse disparaîtra bientôt pour toujours. — Ges messieurs ne viendraient pas