Bustes ou médaillons
chez moi, je n'y tiens pas; on me rencontre avec ma petite ardoise, courant comme si j'allais voir l'immortalité. Un statuaire est l'enregistreur de la postérité. Il est l'avenir I ! I — L'autre jour, l'abbé de Pradt m'a donné une séance dans une petite chambre d'introduction. Son domestique le coiffait, je ne le voyais qu'à travers un nuage de poudre qui m'étouffeit. N'importe, mon cœur battait. Je suis sorti de chez lui tout couvert de poudre, mais j'avais son profil I »
Il avait dit, dans une autre page: « J'ai toujours été profondément remué par un profil. La face vous regarde. Le profil est en relation avec d'autres êtres, il va vous fuir, il ne vous voit même pas. La face vous montre plusieurs traits, et c'est plus difficile à analjser. Le profil, c'est l'unité. »
A peine était-il de retour à Paris de sa première excursion à Londres^ que le sort lui accorda une faveur inespérée. L'exécution d'une statue monumentale lui fut confiée. Le sujet était grande et consacrait d'illustres souvenirs. C'était un de ces travaux qui font rayonner la joie dans l'âme de l'artiste et lui ouvrent l'avenir. Le grand Condé, jetant son bâton de commandement dans les lignes ennemies, tel était le programme qu'il avait à remplir. Roland avait été chargé de ce travail, mais le vieux maître venait de mourir, et l'élève, justement apprécié, recueillit le précieux héritage. Il termina en 1820 ce beau marbre, aujourd'hui placé dans la cour d'honneur de Versailles, et qu'on a vu longtemps à l'une des entrées du pont de la Concorde. C'est une belle statue, pleine de vie et de mouvement, res-
pirarit la force et l'héroïsme. Le succès fut immense. Dès lors les travaux et les distinctions vinrent le chercher. Cinq ans après il était chevalier de la Légion d'honneur, membre de l'Académie, professeur à l'école des beaux-arts; une autre récompense l'attendait encore, qui touche vivement, qui pénètre de joiejes âmes délicates. Nos poètes l'ont chanté
Si nous citions ici les nombreux ouvrages de David, on verrait les statues, les bustes, les bas-reliefs, s'élancer en foule de son atelier, couvrir les places publiques, décorer les églises, briller au front des monuments. On verrait en Vendée le marbre de Bonchamp, dont nous avons parlé plusieurs fois; dans la cathédrale de Cambrai, une excellenle statue de Fénelon ; à Saint-Maurice d'Angers^ un calvaire, bel ouvrage de son meilleur style, et une Sainte Cécile ; dans la chapelle de Vincennes, les Douze apôtres; à Paris, au cimetière du Père-Lachaise, les tombeaux du général Foy, des maréchaux Suchet et Lefèvre, de Gouvion Saint-Cyr, du général Gobert, du savant antiquaire Visconti; à Nancy, le général Drouot, dernière statue qu'il ait pu achever; à Aix, le roi Réné ; à Marseille, les sculptures monumentales et bien conçues d'un arc de triomphe ; à Rouen, le grand Corneille; le cardinal Jean Cheve-
1. Victor Hugo, Sainte-Beuve. M. Alfred de Vigny a écrit sur un exemplaire de Cinq-Mars qu'il adressait à David d'Angers :
« A Yous ! qui soufflez une âme
Dans les flots du bronze en flamme!
A vous! dont la puissante main
N'a point d'entreprises vaines, A vous! dont le marbre a des veines,
Où coule le sang humain. »
rus, à Mayenne; à Laval, Ambroise Paré, alors qu'il prononce ces belles paroles : « Je le pansai, Dieu le guérit ; » à Montbéliarcl et au Jardin des plantes, Cuvier ; Jean-Bart, à Dunkerque ; à Paris encore, aux Tuileries, Pliilopœmen et une statue assise de Talma ; au Panthéon , le grand travail du fronton ; à Philadelphie, Jefîerson ; à Missolonghi, la Jeune Grecque au tombeau de Botzaris, une de ses statues de prédilection. Il n'est pas possible, dans l'esquisse rapide que nous traçons ici de l'œuvre abondant de David d'Angers, d'analyser les mérites divers d'ouvrages si différents ; disons seulement qu'ils témoignent d'un génie élevé et d un talent riche d'idées, d'un style à la fois ferme, ingénieux et flexible, bien que se négligeant parfois dans quelques parties d'un œuvre si considérable. Disons encore qu'un grand nombre de ses travaux ont témoigné aussi du dévouement et du désintéressement de l'artiste.
I.'œuvre de David se compose de quarante-trois statues, colossales ou de grandeur naturelle ; de vingtcinq statues de moindre dimension, de quarante-sept bas-reliefs, d'environ cent bustes, et du nombre considérable de médaillons dont nous avons parlé. On comprend que nous ne puissions faire connaître les sujets traités dans tant d'ouvrages. Mais nous ne pouvons passer sous silence deux beaux enfants de marbre, encore aujourd'hui dans son atelier. L'un est couché sur le sol, blessé, rendant à Dieu sa jeune âme; il meurt à douze ans sur le champ de bataille : c'est un modesie héros, le tambour Barra. L'autre, plus jeune encore, un véritable enfant, plein d'espoir et de vie, sourit à
une grappe de raisin qu'il s'efforce d'atteindre, tandis que sous ses pieds un serpent, qu'il ne voit pas, menace cette jeune et tranquille existence qui commence à peine. Uq souffle charmant de l'antiquité anime et fait palpiter cette gracieuse figure. Ces deux marbres et un projet de tombeau pour Arago, son ami, suprême composition d'une main défaillante, peuplent seuls aujourd'hui l'atelier solitaire et en éclairent le silence.
Ces deux enfants sont nus, et en admirant ces chairs, ces muscles, ces veines où le sang circule, on s'associe aux regrets exprimés par David, aux douleurs qu'éprouvent nos statuaires modernes, lorsqu'il Jeur faut étouffer sous de lourds vêtements la vie que Dieu a donnée aux créatures, et que, par le prodige d'un art puissant, ils savent faire jaillir de la froide argile, imprimer sur le marbre, imposer au bronze. « La statue d'un homme célèbre, dit David dans ses notes, c'est son apothéose. » En écartant de ce mot l'idée païenne qu'il comporte, et que lui-même en écartait, en n'y attachant que l'idée de la personnification glorieuse d'un homme, la proclamation de sa supériorité, son exaltation, pour ainsi dire, par la beauté de l'image, la grandeur du style, l'élévation de l'œuvre, il faut convenir qu'il doit être difficile à un artiste de concilier l'expression de ces idées, de ces sentiments, avec la représentation du costume moderne, et de conserver, au milieu de ces difficultés, la liberté et le jet de l'inspiration. Aussi faut-il approuver celui qui cherche à s'affranchir de ces entraves à l'aide de fictions, d'alliances
inattendues, que le goût le plus sévère est heureux de pardonner. La statue du général Foy est nue, et le grand orateur semble se draper dans les plis da manteau de Démosthènes, tandis que les bas-reliefs reproduisent fidèlement nos vêtements modernes. On trouve dans l'œuvre de David d'Angers plus d'un exemple de ces combinaisons ingénieuses. Le génie des temps modernes n'est pas non plus si pauvre qu'il ne puisse quelquefois enrichir le génie de l'art antique. David a sculpté sur le tombeau du maréchal Suchet une Victoire ailée, grecque par le style comme par l'intention, écrivant sur un canon avec la pointe d'une baïonnette. L'artiste est poëte, et il peut dire avec le poète :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
La sculpture de David parle, elle est claire, féconde, remplie d'images. S'il veut caractériser la Navigation moderne, il ne se contente pas de lui faire tenir le gouvernail, ce symbole de tous les temps : il la montre soulevant le voile sous lequel se cachait le nouveau monde. Le Commerce n'est plus cet antique Mercure, toujours jeune; ses petites ailes ne suffiraient plus. C'est un dieu immense, aux larges proportions ; il appelle à lui tous les peuples de l'univers, qui se pressent à ses pieds. Cuvier sonde d'un doigt puissant la profondeur du globe, et en surprend les secrets; Guttenberg est radieux, et dans son orgueil il s'écrie : Et la lumière fut! C'est ainsi que le génie du poëte guide le ciseau du sculpteur.
DAViD D'ANGERS. 23a
Nous trouvons ici l'occasion de parler d'un charmant ouvrage de David, qui n'existe plus aujourd'hui. Il avait représenté, dans une suite de bas-reliefs qui ornaient la galerie du théâtre de l'Odéon, à Paris, les scènes principales de nos plus célèbres ouvrages dramatiques. Ces sujets variés étaient traités dans un style excellent. L'esprit moderne s'alliait à une touche antique; le goût de l'antiquité qui animait le crayon de David pénétrait jusqu'aux détails de la comédie moderne qui semblaient le plus devoir s'en éloigner. L'idée principale était ingénieuse et servait de lien à toute la composition. Les douze grands dieux de l'Olympe, exilés du ciel de la Grèce, assistaient, du haut de la voûte, à ces jeux d'une poésie nouvelle, d'où leur souvenir n'est pas effacé. Les dessins originaux ont été conservés. David les avait donnés à son ami Achille Le Glère, le savant architecte enlevé naguère à notre Académie.
Tant de travaux, dont plusieurs auraient permis à David de dire, comme le Puget : « Je suis nourri aux grands ouvrages, je nage quand j'y travaille, et le marbre tremble devant moi , pour grosse que soit la pièce, » tant de travaux nous conduisent jusqu'aujour où David crut voir accompli, le rêve de toute sa vie : 1848 était venu. Le forum remplaça l'atelier; David , envoyé par le département de Maine-et-Loire à l'assemblée constituante, maire de l'arrondissement qu'il habitait à Paris, ne se servit de son influence qu'avec des intentions bienveillantes. Il refusa toute distinction nouvelle, fit beaucoup de bien, fut utile à beaucoup
d'artistes, et secourut de nombreuses infortunes. Il aimait sincèrement, avec une entière conviction, FAcadémie, l'école des beaux-arts, l'école de Rome, parce qu'il aimait l'enseignement, conforme à son génie et à ses idées, que les jeunes artistes viennent y puiser. Il eut le courage de défendre ces institutions, qu'il regardait comme un triple palladium des bonnes études, contre les attaques de quelques-uns de ses amis. Hélas! on attaquera toujours les académies, et l'on pourrait quelquefois répondre aux impatients, ce que Racine répondit au duc du Maine encore enfant, qui désirait entrer à l'Académie française : « Monseigneur, il n'y a point de place, mais il n'y a point d'académicien qui ne soit bien aise de mourir pour vous donner la sienne. »
Malgré l'éclat de son nom, David d'Angers ne fut pas appelé à l'assemblée législative. Lorsqu'il quitta la France, le chagrin, le découragement qui opprimaient son cœur, et qu'il n'aurait pu bannir que par les salutaires excitations d'un travail continuel, le suivirent dans ses voyages. Il visita d'abord la Belgique ; puis, voulant retremper son âme aux sources du beau, qu'il avait toujours aimé, il partit pour la Grèce, accompagné de sa jeune fdle* De nouvelles déceptions l'y attendaient. Cette Grèce radieuse, qu'il avait si longtemps cherchée en France, il ne la trouva pas môme sous le ciel d'Athènes ; à Missolonghi, il vit sa clière statue, sa jeune Grecque, qu'il appelait son enfant bienaimé, délaissée, mutilée. Plusieurs lettres écrites d'Athènes trahissent l'amère expression de son désenchan-
tement. Il quitta la Grèce souffrant, affaibli, et tellement différent de lui-même, que lorsqu'il débarqua à Nice, ses amis, sa femme, son fils, qui l'attendaient sur le rivage, ne reconnurent pas dans un voyageur épuisé, dans un vieillard courbé par la maladie, celui qu'ils venaient embrasser.
Béranger, instruit de cette souffrance, demanda pour David, dont il était Tami, un passe-port qui lui fut envoyé aussitôt. David revit sa maison, son cher atelier, puis alla demander aux eaux des Pyrénées la santé, qu'il ne devait plus retrouver. Il visita encore sa ville natale, parcourut le musée qu'il avait fondé, et, déjà deux fois touché par la mort, il revint à Paris prendre la place qui l'attendait au milieu de ces morts illustres dont il nous a laissé la noble et tière image. Il cessa de vivre dans la nuit du 6 janvier 1856, âgé de soixantesept ans. Il était né le 12 mars 1789.
Plusieurs passages des notes qu'ils nous a laissées témoignent qu'il n'espérait pas toucher aux limites de la vie humaine. Un instinct secret l'avait averti qu'il ne lui serait pas donné d'atteindre à cette vieillesse pleine de sérénité que Dieu accorde quelquefois.
Nous avons souvent cité ces notes, parce que si on apprécie l'artiste dans son œuvre, on juge l'homme dans ces fragments ignorés, où David déposait ses plus secrètes pensées. C'est sa statue qu'il a tracée à la plume. Il se montre tel qu'il se voit, représenté dans un miroir fidèle. Son âme est triste, mais elle est flère. C'est surtout la dignité de son art qui le préoccupe. Il ne comprend pas l'art pour la forme seule-
ment, il veut que tout y soit haut enseignement, magnifique symbole. La statue, c'est l'apothéose ; le bas-relief, une inscription monumentale, sobre et concise. Ce sentiment de son art, qu'il applique à tout , lui dicte, lui prescrit ses opinions. Il aime Michel- Ange, Puget, les grands artistes de la renaissance; mais il se retire à chaque instant dans l'antiquité : on dirait que l'air qu'il y respire soit le seul qui rafraîchisse son âme. Il interroge l'histoire^ et comme il ne trouve que dans les sociétés antiques les conditions qu'il recherche pour l'honneur de la grande sculpture, il aime cette civilisation qui a produit les belles œuvres qu'il admire par-dessus tout, et qui lui paraissent remplir la plus noble mission de Fart, en traduire la plus sublime expression. Il regrette ces sociétés éteintes, et cherche à en ranimer la cendre. Il veut les faire revivre pour voir briller, tout éclatant de lumière, l'art qu'il vénère et qu'il adore. Ébloui des splendeurs du passé, il ne peut voir dans la sculpture qu'un art entouré d'institutions républicaines. Aussi vit-il parmi nous comme un Spartiate égaré dans les rues de Paris. Artiste, il cherche les jeux olympiques, et demande Jupiter et Minerve, non comme divinités, mais comme symboles, voulant pour toutes choses l'immobilité de la sculpture, et oubliant ainsi que l'homme vit dans le temps, et non dans l'éternité. Ce caractère, tout sculptural, il en a marqué la forte et vive empreinte sur ses ouvrages. Presque toujours l'œuvre sortie de ses mains a un grand aspect et frappe la pensée. David occupera une place importante parmi les artistes célè*
bres qui, depuis Jean Goujon et Germain Pilon jusqu'à nos jours, ont illustré notre sculpture trop peu connue. Son nom vivra ; il brille déjà dans les annales de cet arl qui n'avait pas attendu le jour de la renaissance pour tracer un sillon lumineux dans Phistoire de nos monuments.
PAUL DELAUOGHE
Une voix éloquente disait naguère dans cette enceinte : « L'imagination n'est pas étrangère aux philosophes : quelques-uns d'entre eux sont de grands poètes qui raisonnent. L'inspiration seconde en eux la réflexion^. » Ne serait-il pas permis de dire avec non moins de vérité que chez quelques artistes la réflexion seconde l'inspiration ? Si la philosophie a ses artistes. Fart a ses philosophes. Et ceux qui savent, avec la magie suprême de l'art, exprimer tous les mouvements des passions humaines, nous frapper par la puissance d'une concepiion savamment méditée ; ceux qui empruntent au drame de la vie humaine l'intérêt saisissant, les émotions profondes, les catastrophes sanglantes, et nous remplissent, quand ils le veulent,, de
1. Cette notice a été lue dans la séance publique annuelle de TAcadémie des beaux-arts, le samedi 2 octobre 1858.
2. M. Mignet, Notice historique sur la vie et les travaux de M. de Schelling, lue à la séance publique de l'Académie des sciences morales et politiques, le 7 août 1858.
•24â SOUVENIRS ET PORTRAITS.
tendresse, de terreur, ou de pilic, ne sont-ils pas aussi de grands poètes qui raisonnent?
Parmi nos artistes, Poussin et Le Sueur ont surtout brillé par cette puissance de l'inspiration que la réflexion féconde, et ils ont, par là môme, imprimé à leurs ouvrages le caractère de Tesprit français. Citons encore de belles paroles pleines d'autorité : « L'intérêt public en France ne se lasse pas des lettres, disait aussi à cette place un des maîtres de l'éloquence ^; une attention favorable s'attachera toujours aux purs travaux de l'intelligence, à l'étude bien comprise des monuments du goût et du génie. C'est 15 comme une tradition de notre esprit indigène ; c'est une sorte de constitution non écrite, mais impérissable. > Nous avons en effet vu périr beaucoup de constitutions écrites, celle-là ne s'effacera pas de nos mœurs. Nos grands artistes ont obéi à cette loi, à cette tradition, à cette sorte d'instinct national. Le pinceau à la main, ils écrivent; le crayon dessine la pensée. Ce trait, rapidement indiqué, révèle déjà l'esprit qui l'anime ; on sent le cœur qui bat sous ce contour encore indécis. Mais le peintre poursuit son œuvre, il donne la forme au contour et la vie à ses lignes; et lorsque l'œuvre est achevée, si la méditation inspirée a noblement secondé l'artiste, si les deux flammes allumées dans son cœur l'ont toujours animé de leurs doubles rayons, le pinceau d'un grand maître aura traduit la pensée d'un grand poëte. Le spectateur, touché comme au récit d'une action généreuse ou d'une
1. M. Villemain, Rapport sur les concours de 1858, séance publique de TAcadémie française du jeudi 19 août 1858.
grande infortune, admirera aussi la beauté de l'œuvre ; dans cette riche alliance, l'art n'est pas sacrifié, il brille de tout son éclat, Jl vit de sa propre vie. Caria pensée, lumière de l'âme, est féconde comme la lumière du ciel, et l'œil est aussi un des chemins qui conduisent jusqu'aux mystérieuses profondeurs du cœur de l'homme.
Les anciens, accessibles à toutes les grâces, amoureux de toutes les beautés, proclamaient cette alliance. Apollon, entouré du chœur des Muses, en était la figure et le symbole. L'art, ainsi élevé jusqu'à la poésie, est un des luxes suprêmes de l'intelligence ; Homère est un grand artiste lorsqu'il décrit le bouclier d'Achille; l'artiste, poëte aussi, invoquait souvent le secours de la pensée ingénieuse, et le peintre qui couvrit d'un voile la figure d'Agamemnon présidant au sacrifice de sa fille est le premier ancêtre du Poussin.
Paul Delaroche appartient certainement à cette famille d'artistes poètes et penseurs. Il est le disciple du Poussin et de Le Sueur, leur descendant, leur compatriote par l'e&prit comme par le sang.
Delaroche naquit à Paris, le 17 juillet 1797. Son nom véritable était Hippolyte; mais nous lui laisserons ce nom de Paul qu'on lui donnait dans sa famille, qu'il adopta et sous lequel il s'est illustré K II ne connut pas ees difficultés, ces obstacles qui attristent si souvent le berceau de l'artiste, ces luttes pénibles, filles de la pauvreté du foyer paternel. Son père, habile appréciateur,
1. Ce n'est qu'en 1827 qu'il signa ses tableaux du nom de Paul. Il avait jusque-là signé Delaroche jeune, ou H. Delaroche,
se livrait à l'expertise des tableaux. Son oncle, M. Joly, était conservateur du cabinet des estampes à la Bibliothèque. Paul se trouva donc, dès ses premières années, dans une atmosphère favorable à d'heureuses dispositions, il respira Tair des musées, et entendit de bonne heure le langage de Tart ; ses jeunes regards furent instruits à comprendre les beautés de la forme, les merveilles de la couleur, les artifices de la perspective. M. Joly voulait l'attacher au cabinet dont il avait la direction ; mais les belles estampes incessamment placées sous les yeux du jeune homme lui inspirèrent d'autres idées. Il admira ces gravures qui lui livraient la pensée du peintre, il aima toutes ces beautés, mais ne voulut pas en rester le gardien stérile. Il conserva sa jeune liberté, pensant déjà peut-être qu'il pourrait un jour conquérir pour ses œuvres une place glorieuse dans ces archives de l'art.
Car il sera peintre, ce jeune homme dévoué à l'étude. Un esprit ferme et élevé, une main intelligente, guideront son crayon qu'un travail persévérant rendra savant et pur. Il ne manquera pas à sa destinée. Patient et fort, fidèle à ses convictions, sévère pour lui-même, il est laborieux jusqu'à la mort, et le pinceau qui tombe de sa main défaillante renferme encore des trésors de science, de lumière et d'éclat.
C'est en 1817, Paul avait alors vingt ans, qu'il obtint son premier succès, succès modeste, qui n'eut pas d'influence sur sa destinée, et dont nous parlerons toutefois, parce qu'il fut obtenu dans des circonstances assez singulières.
Paul Delaroche avait un frère aîné nommé Jules. Les deux frères voulaient être peintres. Ils s'aimaient tendrement, et, dans leur prévoyance fraternelle, ils songèrent tout d'abord à écarter jusqu'à la crainte d'une rivalité qui aurait pu peut-être, dans l'avenir, jeter quelques inquiétudes dans leur amitié. Ils firent donc entre eux le partage du domaine de la peinture, fixèrent leurs limites,'et arrêtèrent les conditions suivantes : Jules Delaroche, en vertu de son droit d'aînesse, sera peintre d'histoire, et entrera dans l'atelier de David ; Paul sera paysagiste et étudiera chez Watelet. L'avenir déjoua ces combinaisons prudentes. Jules Delaroche renonça à la peinture. Jacob put donc prendre la place d'Esaii, mais sans. subterfuge et sans transaction.
Cependant Paul n'avait pas reçu tout entier l'héritage de son frère. Il n'avait pu entrer chez David, exilé de France; Gros fut le maître qu'il choisit. Gela ne doit pas surprendre : certes, le peintre futur du Duc de Guise savait admirer les grandes scènes de Jaffa, d'Aboukir^ mais il devait surtout être attiré vers l'auteur de ce charmant tableau où François et Gharles-Quint contemplent les tombeaux de Saint-Denis.
On venait alors d'instituer à l'Académie des beauxarts un concours nouveau. Guérin, l'auteur célèbre du Marcus Sextus, avait proposé d'appeler les peintres de paysage à jouir du bénéfice du grand prix et du voyage en ItaUe, et d'un avis unanime, sa proposition avait été approuvée. Un matin Delaroche, se rendant à l'atelier de Gros^ rencontra quelques jeunes peintres chargés de leur boîte à couleur. Il trouva parmi eux d'an-
246 SOUVEINIRS ET PORTRAITS.
ciens camarades. Ces jeunes gens se rendaient à l'École des beaux-arts pour ce premier concours de paysage. Ils allaient subir les épreuves après lesquelles on désigne les concurrents. Saisi tout à coup d'une fantaisie bizarre, Delaroche, qui depuis longtemps avait négligé les études spéciales propres à ce genre de peinture, suivit ces jeunes gens, prit part aux épreuves, et fut, à sa grande surprise, appelé au concours définitif. La fortune ne seconda pas son audace jusqu'au bout; il n'eut pas le premier prix qui fut donné à Michallon; il n'eut pas môme le second. Il lui resta l'honneur d'avoir combattu à côté des vainqueurs. Mais ce premier succès, devenu l'occasion d'une défaite, l'attrista et l'éloigna des concours.
Delaroche avait d'ailleurs une certaine indépendance d'esprit qui lui inspira toujours un vif amour de sa liberté; non qu'il rejetât les conseils: il était, au contraire, aussi empressé à les recevoir que docile à les suivre ; mais c'est en méditant, le crayon ou le pinceau à la main, qu'il mettait surtout à profit les leçons et l'expérience du maître. Aussi fut-il plutôt ardent au travail qu'exact à l'atelier. Mais enfin, après trois ans d'études sérieuses accomplies avec la liberté qui lui convenait, il se crut assez maître de son pinceau pour entrer à son tour dans la carrière et livrer ses travaux à l'appréciation de ce grand jury, de ce tribunal plein d'échos retentissants, où les rivaux s'agitent, où la critique veille, où le prôneur exalte, où le détracteur nie. En 1819, il exposa pour la première fois.
Une princesse auguste, qui plus tard donna sur le
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trône Texemple des plus nobles vertus, et que le pieux respect du monde environne K avait demandé au jeune peintre, pour la chapelle du Palais-Royal, un tableau, le Christ descendu de la croix. Delaroche venait d'achever ce travail; mais il lui testait un devoir difficile à remplir. Il fallait avoir le courage d'avouer à Gros que, seul, loin de l'œil du maître, il avait osé entreprendre, exécuter, non une œuvre d'étude, essai modeste de récoher, mais un tableau, un vrai tableau, livré à toutes les chances de la vie publique; qu'il avait fait acte de peintre, que son ouvrage devait être exposé, qu'il avait une noble destination I II eut ce courage, et celui plus grand encore de demander à Gros de venir voir ce tableau. Gros, blessé dans sa dignité de maître, ne sanctionna pas un affranchissement si hardi, ne reconnut pas cette indépendance qu'il n'avait pas consentie. « Nonjui dit-il, je n'entrerai pas dans l'atelier de celui qui a déserté le mien ; mais je ne vous refuse pas mes conseils. Apporlez-moi votre tableau, et je vous dirai mon avis, ici même, devant vos camarades. » Delaroche obéit et se soumit, dés le lendemain, à l'épreuve redoutable. Il était plein d'inquiétude, entouré de ses camarades groupés prés de son tableau, lorsque Gros entra dans l'atelier.
Il faut peut-être, pour le bien comprendre, avoir éprouvé soi-même le sentiment de respect qu'inspire au disciple la présence d'un maître dont le nom raconte la gloire et les travaux. Gros, d'ailleurs, était d'un aspect