La reine Marie- Amélie
noble et imposant. II était fier, et si jaloux de sa gloire, qu'un jour, quinze ans plus tard, se croyant méconnu, oublié, il ne put supporter la pensée qu'il avait pour toujours perdu cette renommée que le temps équitable a rendue aujourd'hui à sa mémoire ! ^ Mais alors il était dans toute sa puissance. On proclamait déjà les beautés encore voilées de la coupole de Sainte-Geneviève. Sa voix était pleine d'autorité, il pouvait, d'un seul mot, condamner le travail du jeune peintre, détruire ses espérances, briser son avenir I
Gros s'approcha, examina le tableau, où quelques qualités se faisaient jour, obscurcies cependant par les fautes de l'inexpérience. Il en fit le sujet de sa leçon. La froideur du premier abord se dissipa peu à peu ; des paroles d'encouragement sortirent de la bouche du maître. Il fut indulgent pour les défauts, indulgent pour les qualités. Use vengea noblement, et amnistia l'élève en pardonnant au tableau.
Deux ans après, Delaroche avait fait un grand pas dans famitié de son maître. Gros allait voir dans l'atelier du jeune peintre le tableau de Josabeth sauvant Joas, exposé en 1822, et qui, malgré les faiblesses qu'on lui reprochait, commença la réputation de Delaroche, et annonçait l'aurore d'un talent qu'il fahait encourager.
Cette époque est d'un grand intérêt pour l'histoire de l'art français. De jeunes peintres se produisaient avec des qualités qui leur étaient propres, cherchant une voie nouvelle, et ils avaient sur-le-champ mérité l'at-
1. Le 26 juin 1835, on trouva dans la Seii.e, près de Meudon, le cadavre de Gros.
tention du public. C'était d'abord Géricault, dont le Radeau de la Méduse, exposé en 1819, avait révélé l'énergique pinceau, et déjà popularisé le nom. M. Eugène Delacroix débutait avec éclat par le Dante et Virgile. Ary Scheffer, cet autre poëte , qui devait suivre de si prés Delaroclie dans la tombe, avait déjà inauguré une carrière qui devint si féconde K Paul Delaroche venait de marquer sa place. Pendant que ces jeunes gens suivaient et secondaient le mouvement littéraire qui se faisait autour d'eux, et dont le courant les entraînait, des hommes éprouvés, illustres à bon droit, maintenaient le goût des études classiques,
Et de David éteint rallamaient le flambeau, ,
car, il faut le dire à l'honneur de la France, les défenseurs courageux ne manquent pas aux nobles causes. Ce n'est pas seulement leur opinion qu'ils soutiennent, ils ne combattent pas uniquement pour leurs foyers et ne se croient pas des patriciens voués au culte des ancêtres; ils défendent, pour l'honneur de tous, les belles choses qui ne doivent pas périr; ils se souviennent, de peur qu'on oublie, et sont reconnaissants, pour confondre les ingrats.
Dans les premiers jours de l'exposition de 1822, Delaroche, agité de cette inquiétude fébrile qui dévore les artistes, véritable maladie dont le public est le médecin, dont le succès est le remède, errait un matin autour de son tableau, cherchant à surprendre quelque
1. Voyez la belle étude de M. Vitet sur Ary Schefifer dans la Revue des Deux-Mondes, (1er octobre 1858.)
indice de l'opinion publique. Deux hommes vinrent s'arrêter devant sa Josabeth; ils paraissaient en discuter le mérite. II écouta. L'un de ces personnages louait avec chaleur, avec autorité, certaines parties du tableau. Delaroche jetaunregard de reconnaissance sur ce juge bienveillant : c'était Géricault ! Il fut profondément touché de cet éloge, qu'il devait croire sincère, puisqu'il n'était pas connu de Géricault. Il n'osa pas aborder le grand artiste, mais dès le lendemain il se fit présenter à lui, lui raconta son indiscrétion de la veille, se la fit pardonner facilement, et le remercia avec effusion. Il resta depuis ce jour attaché à Géricault, qui l'aima sincèrement. Deux ans plus tard, en 1824, Delaroche faisait porter chez son ami le tableau de Saint Vincent de Paul, qu'il destinait à l'exposition, et recevait ses derniers conseils, ses derniers encouragements. Quelques jours après, Géricault n'était plus !
Ce tableau de Saint Vincent de Paul acheva d'affermir la réputation de Paul Delaroche, déjà grandie par le succès de Jeanne d'Arc, qui avait figuré au salon de l'année précédente. L'artiste a représenté le saint, prêchant en présence de Louis XIII, et disant aux nobles dames qui l'entourent, en leur montrant les faibles créatures qu'il a sauvées : « Ces enfants vivaient hier, ils vivent aujourd'hui, mais ils mourront demain si vous Jes abandonnez ! » L'artiste, toujours inquiet, parce qu'il sait combien l'œuvre est difficile, combien le succès est rare; l'artiste, toujours un peu attendri sur son propre sort, est souvent tenté de dire aussi au public souverain, en lui présentant ses ouvrages : « Ces en-
fants mourront demain si vous les abandonnez! » Mais l'artiste se tait, il sait que le public pourrait lui répondre qu'on n'est pas tenu à cet excès de charité, et que les Vincent de Paul sont rares.
Delaroclie n'avait recours à aucun artifice pour chercher à obtenir la faveur du public; il avait à cœur de la mériter. Animé d'une grande rectitude de conscience, il veut, avant tout, se satisfaire lui-même. L'exposition à peu prés complète de son œuvre *, qui a excité un si vif intérêt, est encore présente à la mémoire de tous. Elle portait avec elle l'irrécusable témoignage d'efforts sans cesse renouvelés, d'une recherche loyale et constante du progrès, écrite dans chacun de ses ouvrages. C'est le propre des maîtres de s'affermir sans cesse par l'étude. « Pas de jour sans travail, » disait le peintre grec. Gherubini, ce grand musicien, ce maître vénéré, dont le pinceau de M. Ingres nous a conservé la vivante image, Gherubini, dans les dernières années de sa vie, copiait de sa main les ouvrages de Palestrina, de Jomelli, des compositeurs de la belle école napolitaine; déjà il avait rempli de ses copies six volumes d'une écriture correcte et serrée. Quelqu'un s'étonna de ce labeur : « Eh! ne savez-vous pas, répondit Gherubini, qu'en copiant ces maîtres je m'instruis! » 11 était alors presque octogénaire. N'est-ce pas là le plus bel hommage rendu à l'étude ! et cette réponse, d'une simplicité antique, n'inspire-t-elle pas un respect véritable pour
1. On venait d'exposer au palais des beaux-arts presque tous les tableaux de Paul Delaroche.
âb2 SOUVENIRS ET PORTRAITS.
ce culte sincère, pour ce pur amour qui anime jusqu'à la fin le cœur des grands artistes?
Un philosophe illustre \ qui aime les beaux-arts d'une foi fervente et leur a tracé les règles du vrai, du beau^ du bien^ nous dit combien la beauté morale s'élève audessus de la beauté physique et de la beauté intellectuelle : <! Si nous considérons le monde moral et ses lois, nous dit-il, l'idée de la liberté, de la vertu, du dévouement, ici l'austère justice d'un Aristide, là l'héroïsme d'un Léonidas, les prodiges de la charité ou du patriotisme, voilà certes un troisième ordre de beauté qui surpasse encore les deux autres, à savoir : la beauté morale ^. » C'est surtout cette beauté morale dont Delaroche est plus vivement touché à mesure qu'il marche vers la maturité de l'âge et du talent. C'est cette beauté qu'il sent, qu'il voit, qu'il cherche ; il aspire sans cesse à s'élever vers ces hautes régions. Il faut remarquer d'ailleurs qu'on ne trouve jamais dans son style aucun de ces écarts, de ces appels violents que des artistes célèbres ont voulu se permettre ; le goût, qui est le sentiment des rapports harmonieux, a toujours soutenu et guidé son pinceau.
Mais il lui faut pour l'emploi des qualités qui le caractérisent, un cadre, un sujet dont l'intérêt puisse émouvoir le spectateur, et avant tout l'émouvoir, le dominer lui-même. Lorsque ce sujet s'est emparé de lui, lorsqu'il en voit l'ensemble, la force, la valeur, il devient