Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle
Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole.
C'est tout dire en un mot, et vous le connaissez.
— Quoi ! Lambert ! — Oui, Lambert ! — A demain, c'est assez.
2 Et quant aux merveiUes
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles, Philomèle est, au prix, novice dans cet art.
Vous surpassez Lambert
{Le Lion, le Singe d les deux Anes.)
ORIGINES DE L'OPÉRA EN FRANCE. îl
et durables. Rameau vinl après lui, qui éleva et fortifia l'art, eut des harmonies plus fortement tissues, un orchestre plus riche, une instrumentation plus habile, un coloris plus prononcé , mais ne toucha pas encore le but.
Chose étrange ! c'est un musicien allemand qui devait achever à Paris l'œuvre commencée à Florence, deux cents ans auparavant, par les hommes les plus distingués de la cour de Médicis; ce que les autres avaient voulu trouver avec leur curiosité, avec leur amour pour les choses antiques, ce grand artiste le devinait avec son âme, avec ce sentiment profond qui le guidait vers tout ce qui élait grand, simple et vrai. Cet homme de génie, ce créateur de la tragédie lyrique, c'est Gluck, l'auteur d'Alceste, d'Orphée^, des deux Iphigénie et à^Armide.
1. Le sujet si musical d'Orphée a pour ainsi dire marqué les deux termes extrêmes de la solution du problème si longtemps cherché* V Eurydice fut un des premiers opéras représentés à Florence à la fin du seizième siècle Plusieurs compositeurs célèbres, dès que l'opéra fut introduit dans les mœurs, ont aussi traité ce sujet : Zarlino, Monteverde ont composé un Orfeo,
imiTTON LE CHARBONNIER '
L'homme qui fait le sujet de cette notice n'occupe qu'une place modeste dans l'iiistoire de la musique; mais sa vie, peu connue, mérite d'être racontée. Né dans la classe la plus pauvre de la société, et s'élevant par degré, sans quitter pour cela la position inférieure où le sort l'avait placé, il ajoutait pour ainsi dire une vie nouvelle à sa vie ancienne; de sorte que son histoire offre l'exemple curieux, et peut-être unique, d'une existence tout entière passée à la fois dans le travail le plus vulgaire et dans l'exercice intelligent d'un art délicat et difficile. Il faut supposer deux hommes, dont l'un, forcé poar gagner sa vie de se livrer à la plus humble des professions, en contact journalier avec des hommes grossiers, habile une boutique obscure; tandis que l'autre, doué d'un goût éclairé pour les arts, en relation avec les artistes les plus célèbres de son époque,
i; Cette notice a été iue à rinstltat, dans la séance publicjue annuelle des cinq Acudémirs, le 25 octobre 1852,
et artiste lui-môme, reçoit les hommes les plus instruits d'une grande capitale, les femmes les plus élégantes de l'aristocratie, et fait de sa maison le centre de brillantes réunions. Thomas Brltton réunit à lui seul ces deux existences si diverses.
Thomas Britton, né vers 1654, dans le comté de Northampto'^n, fat mis en apprentissage à l'âge de huit ans, à Londres, chez un charbonnier, qui l'employa à porter du charbon dans les rues et à crier sa marchandise. Il resta pendant sept ans serviteur chez ce maître, après quoi celui-ci, reconnaissant que l'éducation de son élève était terminée^ lui donna une petite somme d'argent et le renvoya, exigeant de lui la promesse qu'il ne s'établirait pas marchand de charbon. Il faut croire que ce prudent maître charbonnier, rempli de sagacité et jaloux des dispositions précocesde son élève, avaitdeviné ~ en lui un concurrent qui pouvait devenir redoutable*
Le jeune Tom, emportant son petit pécule, retourna dans son pays natal et y passa plusieurs années. Gomme, malgré mes recherches, je n'ai pu découvrir le nom du maître qui lui a enseigné l'art qui devait occuper une si grande place dans sa vie, il m'est permis de supposer que c'est pendant cette retraite qu'il en reçut les premières notions et qu'il apprit auâsi à lire et à écrire. J'aime donc à me représenter notre héros libre, fier, maître de son temps, ravi de cette existence toute nouvelle pour lui. Assidu aux leçons -de l'école du village, prêtant une oreille attentive et charmée aux accords^ aux improvisations modestes du vieil organiste, il consacre à l'étude de la musique le loisir que lui a faitl'in-
quiétude de son, patron. Une antique basse de viole, trouvée au presbytère, devient l'objet de ses soins assidus et l'interprète du sentiment musical dont il est animé. Curieux d'apprendre, il copie les antiennes, les hymnes sacrées des vieux maîtres anglais contenues dans le livre du chantre^ et mêle sa voix juvénile aux robustes intonations des notables de la paroisse. Dès lors commencent pour lui ces habitudes de travail et d'étude qu'il ne devait plus quitter. Son âme s'éveille au souffle de cette vie active et libre : l'enfant est devenu un homme, et Thomme, un artiste.
Mais cette existence si heureuse, si conforme à ses goûts, fut bientôt attristée. Les ressources sont épuisées, le pécule du maître est tari; il faut vivre, il faut apprendre, il faut surtout retourner à Londres; car c'est là seulement que Tom peut contii.uer cette vie d'étude commencée dans la retraite. Ce n'est pas le voyage qui l'embarrasse : trente lieues sont bientôt franchies; mais, encore une fois, il faut vivre, vivre indépendant, ne rien devoir qu'au travail. Tom n'hésite pas, il redevient charbonnier î
Certes, pour prendre ce partie il fallait un grand fonds de raison, de courage et de simplicité. L'abnégation de tout sentiment de vanité ne saurait aller plus loin; c'est l'acte d'une âme simple, concentrée en elle-même. Aucun effort ne s'j fait sentir, et Ton ne voit là ni l'orgueil du stoïcien, ni l'insolence du cynique. Britton sait qu'il est seul, inconnu, perdu sur le pavé de Londres; il ne demande rien, ne ciierche ni ami ni protecteur, ne frappe à aucune porte: jeune, plein de confiance
20 èOUVENIRS ET PORTRAITS.
en Dieu, humble et fort à la fois, il retourne sans honte au travail pénible de ses premières années, et lui demande la vie (!e son corps et la liberté de son esprit.
C'est donc le sac sur le dos que nous retrouvons Britton dans les rues de Londres. J'aime à croire, pour son honneur, que son ancien patron était mort ou avait renoncé à son industrie, et que par conséquent Brilton ne manquait pas à ses engagements.
On eut alors un étrange spectacle. On voyait un homme de taille moyenne, à la physionomie ouverle et intelligente, vêtu d'une jaquette bleue, coiffé d'un sac de charbon, furetant chez les libraires, bouquinant chez les étalagistes, recherchant les vieux livres^ avide de vieille musique. C'était notre ami Thomas Britton; et ce goût pour les vieilleries curieuses fut l'origine des relations qu'il contracta avec de hauts personnages*
Vers cette époque une véritable passion pour la recherche des vieux livres et des manuscrits s'était déclarée parmi la noblesse : les principaux amateurs étaient Edouard, comfe d'Oxford*, le duc de Devonshire, les comtes de Pembroke, de Sunderland, de Winchelsea. Comme le parlement ne siégeait pas le samedi, ces personnages se rendaient ensemble dans la Cité. Bientôt, se séparant, ils prenaient des routes diverses et parcouraient les rues habitées par des libraires. Lorsqu'ils avaient visité les principales boutiques, ils se réunissaient, un peu avant midi, dans le magasin trèsconnu et très-fréquenté de Ciiristophe Bateman, libraire et marchand de musique. C'était leur quartier général. Ils y rencontraient d'autres amateurs, entre autres
M. Bagford, devenu, de cordonnier, antiquaire célèbre; la discussion s'engageait alors sur les trouvailles de la journée. Un jour, midi venaitde sonner à l'horloge de Saint-Paul, et ces graves personnages étaient réunis dans une chaleureuse discussion, lorsque Thomas Britton,qui venait de finir sa tournée du matin, entre dans son accoutrement de charbonnier, dépose avec précaution son sac sur l'appui de la fenêtre du libraire, et demande à Christophe Bateman des renseignements sur un livre rare, un recueil d'anciennes mélodies. Qu'on jugede la surprise des nobles lords î On entoure Britton, on l'interroge; le goût, l'intelligence, les connaissances . variées du pauvre Tom font oublier son costume plus que simple; on est touché de l'honnêteté de son caractère, de sa candeur, de sa modestievraie.il devient pour un moment l'égal des pairs d'Angleterre; il séduit,, il étonne, il captive son auditoire ; et bientôt toute la compagnie, dans l'entraînement d'une sympathie réciproque, décide qu'elle ira dîner et passer le reste du jour à la taverne.
La taverne où se réunissaient habituellement ces nobles seigneurs était la taverne de VEnseigne en deuil, établissement célèbre dont la renommée était due à son fondateur, John Taylor, à la fois chansonnier, homme de lettres, tavernier, écrivain politique et batelier. On l'avait surnommé le poète d'eau, parce que c'est en faisant traverser la Tamise à ses hôtes qu'il composait ses chansons. Zélé royaliste, il avait quitté Londres au commencement des troubles de 1641, s'était retiré à Oxford, et y avait ouvert un caba-
rel. Puis il était revenu à Londres pour y ouvrir encore un cabaret. Il avait fait choix de cette profession de tavernier, qui lui permettait de réunir chez lui ses amis politiques. Lorsqu'il vit triompher la révolution, qu'il avait toujours combattue dans ses écrits et dans ses chansons; lorsque Charles I^^ monta sur l'échafaud, John Taylor voulut que sa taverne témoignât du deuil profond qui remplissait son cœur, et il fit peindre en noir son enseigne.
C'est donc à V Enseigne en deuil y que les nobles lords conduisirent Thomas Britton. Depuis cette rencontre, il fut admis régulièrement aux réunions hebdomadaires tenues chez le libraire Bateman. Il y trouva toujours ses honorables amis. Ces relations durèrent pendant toute la vie de Britton; elles n'altérèrent pas son indépendance : il resta toujours le même, aussi simplement à son aise, dans les rues de Londres, sous le sac de charbon, que le chancelier d'Angleterre sur le sac de laine à la chambre des lords.
Lorsque Thomas Britton, après ses courses fatigantes dans la ville, rapportait chez lui ce sac vide, ce sac, son cher gagne-pain, le porteur de charbon redevenait musicien. Il prenait alors sa basse de viole, sa viola di gamba^ et s'enfermait soigneusement dans son domicile. Mais il faut décrire ce domicile.
1. Mourning^Bush, L'enseigne d'une taverne anglaise consistait ordinairement en un entrelacs de feuilles de vigne, de grappes de raisin, découpées à jour et dorées, au milieu duquel figurait un petit Bacchus à cheval sur un tonneau. C'est une enseigne de ce genre que John Taylor avait fait peindre en noir.
C'était une vaste écurie qu'il avait louée à son arrivée à Londres, et dans laquelle il s'était d'abord arrangé le mieux qu'il avait pu, lui et ses sacs de charbon. Peu à peu les bénéfices de son commerce lui avaient permis d'en faire une habitation supportable, un magasin, une bibliothèque.
' C'est là qu'il se retirait, et tandis que caché à tous les yeux, il étudiait quelque composition de Jenkins, de Simpson, de Purcell, le plus renommé des maîtres du temps, ou peut-être une sonate de Corelli, dont la réputation naissante commençait à peine à pénétrer en Angleterre, Thomas Brit on avait vivement excité la curiosité d'un de ses voisins; mais l'habitation singulière de ce voisin avait aussi attiré l'attention de Britton.
Car si la demeure de Britton, située au rez-dechaussée, ne se faisait remarquer le soir que par l'obscurité où elle restait plongée, et ne trahissait la présence du propriétaire que par les sons discrets et mystérieux de la basse de viole, la demeure de l'inconnu, située à l'étage le plus élevé de la maion voisine, resplendissait souvent de lueurs singulières. On voyait, à travers les vitres, briller des feux sombres dont Téclat colorait d'une teinte rougeâtre des cornues, des alambics, qu'une main hardie soulevait et transportait au milieu de ces nuages et de ces flammes.
Cette demeure aérienne était celle d'un alchimiste, d'un frère de la rose-croix, très-versé dans l'art de la magie et de la cabale, et qui poursuivait le grand' œuvre. Un soir l'alchimiste, une lampe à la main,
descendit de son laboratoire, et guidé par la musique de Britton, vint frapper à sa porte, que celui-ci ne craignit pas d'ouvrir.
L'alchimiste, vu de près, n'était plus qu'un pauvre diable ruiné par ses fourneaux, auxquels le charbon de Britton allait donner une activité nouvelle : car tel était le but secret de la visite de l'alchimiste aux abois.
Ce savant malheureux, cet illuminé, était un Français, un Parisien, le docteur Théophile de Garencières, médecin de la faculté de Gaen. Après toutes sortes de vicissitudes et de mauvaises fortunes subies dans son pays, il était venu en Angleterre, avait embrassé la religion réformée, et avait été reçu agrégé à l'université d'Oxford. Nommé plus tard médecin de l'ambassade française à Londres, il n'avait pu conserver cette place, et avait trouvé la misère en cherchant la pierre philosophale. Une amitié sincère, fondée probablement sur la bizarrerie de leur condition, s'établit bientôt entre ces deux hommes d un caractère si différent. L'un, né de bonne famille, véritablement instruit, mais courant après des chimères, était tombé de l'aisance et d'une position honorable dans une détresse profonde; l'autre, au contraire, né dans la pauvreté, avait trouvé l'aisance dans la simplicité d'une vie laborieuse, el était parvenu à concilier le goût des lettres et la passion de la musique avec l'exercice d'une profession pénible. Britton cependant se laissa séduire aux discours de Garencières. 11 étudia avec lui la chimie et l'art du chercheur d*or, et bientôt, avec l'intelligence qu'il portait en toute chose, il construisit pour Garencières
un laboratoire portatif, qui excita l'admiration des chimistes de Londres, et qu'on vint visiter avec empressement de toutes parts.
Cet incident, qui détournait Britton de ses études habituelles, et qui aurait pu le ruiner, puisqu'il l'attaquait au vif dans son commerce, fut pour lui un bonheur. Un gentilhomme du pays de Galles, qui avait vu le fameux laboratoire, obtint de Tom qu'il lui en construisît un semblable. Il Temmena dans son pays el le récompensa généreusement. Tom revint à Londres muni d'une somme ass z importante. Heureusement pour Brition, Garencières mourut bientôt après, emportant avec lui ses rêves dorés, et peut-être ceux de Britton, que la mort de son ami rendit à ses premiers travaux.
Nous voici arrivés à l'époque la plus remarquable de la vie de Thomas Britton. L'argent qu'il avait rapporté du pays de Galles le mit à même d'agrandir encore son habitation et de réaliser un projet conçu et médité depuis longtemps. Il voulait réunir chez lui les premiers artistes de Londres, les amateurs les plus distingués, mettre à leur disposition la bibliothèque musicale qu'il avait fondée, qu'il augmentait encore tous les jours, et donner à ses frais d'excellents concerts , auxquels il convierait la plus belle société de la ville, c'est-à-dire les ladies et les genilemen qu'il jugerait dignes de l'honneur de son invitation.
Rien de semblable à ce que voulait faire Britton n'avait encore existé à Londres. Quelques artistes, quelques professeurs, donnaient à la vérité des con«
cerls; mais ces concorts n'avaient aucune importance sous le rapport de l'art. Le plus souvent, d'ailleurs, ils avaient lieu dans une taverne. On les annonçait dans la gazette de Londres, avec la plus grande séduction possible; mais l'art de l'annonce, si bien étudié depuis, et si parfait aujourd'hui, était encore dans l'enfance, comme on en peut juger par l'exemple suivant :
« Aujourd'hui, 4 février 1674, à la taverne de la Toison, prés S*-James, h deux heures de l'après-midi, et tous les jours de la semaine, excepté le dimanche, rare concert pour quatre trompettes marines, instrument inconnu jusqu'à ce jour en Angleterre. Prix des places: un schelling les meilleures, six sous les autres. »
« La trompette marine, dit M. Jourdain, est un instrument qui me plaît et qui est harmonieux. » M. Jourdain, qui ne voulait qu'une trompette marine, eût été bien heureux d'assister à ce concert qui en promettait quatre. Peut-être n'est-il pas inopportun de dire ici ce qu'est, ou plutôt ce qu'était cet instrument harmonieux. La trompette marine n'est pas une trompette : c'est une sorte de guitare montée d'une seule corde trèsgrosse, disposée sur un manche très-long et qu'on joue avec un archet. Je n'ai pu découvrir l'origine du nom que porte cet instrument, ni ce qui a pu lui mériter l'honneur d'être attaché à la marine.
Ce que Britton voulait établir et ce qu'il établit en effet, c'était un club musical, une société tenant des séances régulières, s'occupant de musique, non dans un but de lucre, puisque le public était invité, mais pour le plaisir des exécutants eux-mêmes, pour satis-
faire leur goût et îeur amour de Fart. On voit d'un coup d'œil ce qu'il y avait d'élevé dans l'entreprise de Britton. ce qu'elle avait d'utile et de fécond pour l'avenir de la musique en Angleterre, et quelle distance séparait ces assemblées des concerts publics et des charivaris de taverne. L'idée de cette création, dont le but était si désintéressé et dont les résultats furent si heureux, appartient donc entièrement au charbonnier Thomas Britton, et devrait être pour sa mémoire le sujet d'un honneur véritable et d'une légitime reconnaissance; mais le pauvre charbonnier est oublié jusque dans sa patrie! On ne peut s'empêcher d'éprouver un étonnement profond, en songeant qu'une pensée qui a quelque chose d'éminemment aristocratique est sortie du cerveau, ou plutôt da cœur d'un homme livré depuis son enfance à d'humbles travaux, à un labeur si peu en harmonie avec l'élégance de cette pensée. Mais c'est là le problème de la vie entière de Britton.
Voici comment était disposée la maison où se donnaient ces concerts, qui attirèrent bientôt la fleur de l'aristocratie. Au rez-de-chaussée était le magasin de charbon. Au-dessus du magasin se trouvait la salle de concert, longue et étroite, et si basse de plafond, qu'un homme d'une taille élevée avait peine à s'y tenir debout. L'escalier, ou plutôt l'échelle qui conduisait à ce sanctuaire , était appliquée au mur extérieur de la maison, et l'ascension n'était pas sans danger.
Celte description n'a rien d'attrayant , et l'on conviendra que cette maison offrait un assemblage bi-
zarre. Elle reQétail au rosic la paiiaile image du propriétaire, et représentait bien aux yeux ce mélange incroyable de simplicité presque grossière et d'intelligence Une etdélicaie, cette aspiration aux nobles jouissances de l'artj confondue avec les préoccupations d'un commerce vulgaire. Il est certain que Britton , avec les goûts que nous lui connaissons et la vie qu'il s'était faite, ne pouvait avoir d'autre habitation.
Cette maison de si triste apparence reçut donc une société nombreuse. Dans cette salle obscure, qui, malgré tous ses défauts, parait avoir été favorable à la musique, une foule brillante et dorée Tenait se presser, et cachait la pauvreté des lambris sous l'éclat des toilettes. Les femmes du rang le plus élevé, les beautés les plus élégantes, les plus célèbres de l'époque , ne craignaient pas de gravir l'escalier escarpé de la salle des concerts, et oubliaient, en écoutant, les difficultés qu'il avait fallu braver pour trouver place parmi les élus.
C'est au commencement de i67.8 que Britton inaugura ses concerts. îl n'est peut-être pas inutile de jeter un coup d'œil rapide sur l'état général de la musique à cette époque.
Il semble que le dix-septième siècle presque tout entier ait été pour l'art musical un temps de repos et une époque d'attente. Un grand mouvement s'était opéré pendant le siècle précédent, un grand mouvement devait s'accomplir plus tard. C'était une de ces époques intermédiaires pendant lesquelles ceux qui sont appelés à féconder le champ fertile de
BRITTON LE CII ARBONNIEîl. 3S
l'art étudient le passé et préparent l'avenir. C'est le silence d'où sortira bientôt le son retentissant; c'est l'ombre d'où va jaillir la lumière; c'est le recueillement d'où naîtront les grandes pensées, les nobles enfantements. L'art de la musique moderne, le dernier né des beaux-arts, élait jeune encore; car, au temps de la renaissance, la peinture, l'architecture, la sculpture avaient précédé le réveil de la musique. Toute cette grande famille des premiers peintres italiens, née avec le milieu du quinzième siècle, disparaissait emportée par le siècle suivant, quand Palestrina, ce révélateur lumineux de la vraie musique religieuse, naissait comme pour consoler le monde de la mort de Raphaël. A l'époque dont nous retraçons quelques traiis, il n'y avait pas plus de cent ans que Palestrina avait produit ses belles prières, ausîères et suaves à la fois ; mais déjà de nouveaux changements commençaient à se manifester. Les tentatives hardies de Monteverde, qui, lui aussi, avait ouvert une voie nouvelle aux inspirations des maîtres qui viendraient après lui, commençaient à porter leurs fruits. La musique théâtrale, née à la fin de l'autre siècle , faisait partout des conquêtes. Déjà un événement remarquable s'était accompli : le premier, parmi tous les rois, Louis XIV avait pris sous sa protection ce spectacle nommé opéra, à la splendeur duquel devaient concourir tous les beauxarts, mais seulement pour faire cortège à la musique, qu'on entourait ainsi à son berceau de luxe et d'éclat, comme un enfant d'un sang royal. Autour de Lully, dominateur jaloux, on voyait en France un groupe
assez nombreux de bons musiciens, que son humeur ombrageuse savait tenir à distance : Henri Dumont, maître de chapelle de Louis XIV, excellent compositeur, bon organiste, qui, par un scrupule religieux, et pour obéir aux décisions du concile de Trente, refusa pendant longtemps, malgré le désir du roi, d'ajouter à ses motets des accompagnements d'orchestre, et dont les productions religieuses, d'un style simple, d'une expression vraie, sont encore appréciées et entendues avec plaisir; Michel de Lalande, auteur de motets estimés, qui, refusé par Lully comme violoniste, de dépit brise- son instrument, retourne à l'étude de la composition, et devient aussi lui-même plus tard un des maîtres de chapelle du roi ; Jean-Baptiste Moreau, arrivant presque enfant et sans appui à Versailles, et désespéré de ne pouvoir se faire entendre à la cour, parvenant à se cacher dans le cabinet de toilette de la dauphine Victoire de Bavière, qui rit de sa naïveté, se laisse charmer par un air de sa composition et le présente au roi. 11 dut à celte audace d'entrer à la chapelle royale^ et d'être ensuite choisi par Racine et madame de Maintenon pour mettre en musique les chœurs ù'Esther et d'Athalie; Michel Lambert, le chanteur élégant illustré par Boileau, l'habile joueur de luth, le maître à chanter du beau monde et Fauteur de charmantes petites cantates, de ciiansons tendres, d'une mélodie facile, qu'on appelait des bninettes, et dont Benserade et Quinault lui fournissaient les paroles. Lully devint f^on gendre. C'étaient encore Guillaume Minoret, Marc-Antoine Charpentier, Estienne Loulié,
ËRïtTÔN LË CHARBONNIER.
(Jui avait pressenti le métronome \ Marchand, Couperin, et d'autres qu'il serait trop long de nommer.
L'Allemagne n'était encore habile que dans la musique insfrumentale, et célèbre que par ses excellents organistes. La forte dynastie des Bach florissait déjà; mais le maître, le grand Sébastien, ne devait naître qu'à la fin du siècle.
En Italie, Alexandre Scarlatti, le premier d'une race nouvelle^ se préparait à inaugurer sa brillante et féconde carrière, et bientôt on allait représenter à Rome, dans le palais de la reine Christine , le premier des cent quinze opéras qu'il devait composer. La renommée des maîtres qui l'avaient précédé depuis le commenlïient du siècle, Cavalli , Cesti, Rovetta , et d'autres encore, allait s'éteindre devant Téclat de cet astre ^ déjà puissant à son aurore.
La musique en Angleterre, grave et doctorale à l'église, naïve et quelquefois piquante dans ces petits
1. Loulié était auteur d'une méthode publiée à Paris, en 1696, chez Christophe Ballard, et dont voici le titre textuel : Élémens ou pinncipes de musique^ mis dans un nouvel ordre, très-clair, trèS" facile et très-court, et divisez en trois parties : la première pour les enfans; la seconde pour les persowies plus avancez en âge ; la troisième pour les personnes qui sont capables de raisonner sur les principes de la musique. Avec l'estampe, la description et l'usage du chronomètre ou instrument de nouvelle invention., par le moyen du quel les com.positeurs de musique pourront désormais marque^ le véritable mouvement de leurs compositions, et leurs ouvrages marquez par rapport à cet instrument se pourront exécuter en leur absence comme s'ils en battaient eucc-mesmes la mesure. — Le chronomètre de Loulié était composé d'un tableau gradué depuis 1 jusqu'à 70 degrés de vitesse, avec un pendule mobile composé d'une boule de plomb suspendue à un cordonnet, etc. (Voyez Fétis, Biographie universelle des musiciens j pour les autres travaux de Loulié.)
38 SOUVENIRS ET P3RTRAITS.
airs qu'on nommait glees, arrêtée dans ses développements par les révolutions , comptait cependant des maîtres savants. Le plus habile, le plus piofond, était. Henri Purceil^ musicien fécond et original, plein de séve et de vigueur, mort à trente-sept ans, laissant après lui de nombreuses compositions, remarquables par l'élévation et la majesté du style.
Nous venons de tracer un aperçu sommaire de Tétat de la musique en Europe. Louis XiV venait de créer Fopéra en France; la reine Christine livrait son palais aux débuts de Scarlatti ; en Angleterre, un pauvre charbonnier ouvrait à la musique une sorte de salle d'asile. Missionnaire humble et dévoué, il répand autour de lui l'amour sincère et profond dont il est animé. Utile par l'exemple qu'il donne, par l'œuvre qu'il a fondée, il rendra la voie facile à ceux qui le suivront, longtemps encore après que son nom aura été oublié. Les arts ont aussi leurs pionniers, et le chef renommé qui marche au grand soleil, portant fièrement sa bannière éclatante, ne sait pas le nom du soldat obscur qui lui a frayé le chemin.
Essayons de recomposer par la pensée une séance du club de Briiton. N'oublions pas que ces concerts se soutinrent pendant trente-six ans, depuis 1678 jusqu'en 1714, époque de la mort de Thom as Britton, et que, pendant ce long espace de temps, le personnel des exécutants aussi bien que celui des auditeurs dut se renouveler plusieurs fois avec des chances diverses. Prenons donc une époque brillante , et supposons qu'au mois de décembre 1710, au moment de l'arrivée
de Hîendel à Londres, nous entrons dans le salon de musique de l'assemblée.
Mais ce n'est plus dans la maison noire de Britton que se tiennent les séances; c'est dans une habitation confortable du voisinage : là, plus d'échelle à gravir: nous pénétrons dans la salle par un degré commode et convenable. Britton a quitté sa maison pour échapper à un commencement de persécution, à des propos de tous genres. La singularité de sa vie et de son caractère avait éveillé l'attention des malveillants et des jaloux. On commençait à dire que ses assemblées pouvaient bien cacher des menées séditieuses ; d'autres, se rappelant sa liaison avec Garenciéres, prétendaient qu'on ne s'y occupait que de magie; d'autres encore le donnaient pour un athée, pour un presbytérien, ou pour un jésuite : « Mais tout cela n'était que des conjectures mal fondées, dit un biographe anglais; il était honnête, simple et droit, et parfaitement inoffensif. »
Quoi qu'il en soit, il paraît que Britton crut devoir quitter sa maison, et constituer un véritable club. Les souscripteurs furent dès lors natureilem.ent soumis à une cotisation : elle était de dix schellings par an. L'établissement se trouvait enrichi d'une buvette dans laquelle chaque abonné avait le droit de prendre du café, moyennant un sou par tasse. Mais il faut se rappeler que le café était introduit depuis quelques années seulement en Europe, ne voir dans cette innovation qu'un tribut payé i la mode, et n'en rien conclure de fâcheux pour la dignité du club.
Entrons donc dans cette nouvelle salle. Nous y trouverons des artistes bien placés dans le monde, de nobles seigneurs de la cour de la reine Anne, et de belles dames dans d'élégants atours. Voici lord Bolingbrooke, puis le comte de Burlington et le duc de Ghandos , deux Mécènes pour les musiciens. Le clavecin, accordé avec le plus grand soin par Britton lui-même, est déjà chargé du pupitre. Des volumes sortis de la bibliothèque de Britton, dont le catalogue est entre nos mains^ sont préparés, ouverts d'avance au bon endroit. Nous voyons sur ce catalogue les plus illustres noms contemporains. On va exécuter des fragments du Roi Ar-^ thur, célèbre opéra de Purcell, mort depi^is quinze ans; la musique composée par Matthieu Lock pour le Macbeth de Shakspeare, des sonates de Bassani et de Corelli, et d'autres morceaux encore. Le grave et savant docteur Pepusch, qui, marchant sur les traces de Britton, vient de fonder la société de l'ancienne musique, entre et se met au clavecin. Voici un des meilleurs violonistes du théâtre de Drury-Lane, M. John Banister, élève de son père, qui perdit la place de directeur de la chapelle royale pour avoir osé dire devant le roi Charles II que les Français jouaient mieux du violon que les Anglais. Voici M. Henri Needler, contrôleur général des douanes, élève pour la composition de feu Purcell, et, pour le violon, de Banister le père. Cet autre est le poëte Jean Hugues, l'ami de Pope et d'Addison , auteur d'une ode en l'honneur de la musique et excellent musicien. Tout en jouant sa partie, il pense à sa tragédie du Siège de Damas, qu'il vient de com-
BRÏTTON LE CHARBONNIER. 41
mencer, mais qu'il ne verra pas, car il mourra le jour même de la première représentation. Peut-être Pope et Addison sont-ils dans l'auditoire. Voici M. Woolaston le peintre, qui vient de terminer le portrait de M. Britton. Britton, un matin, pendant sa tournée habituelle de charbonnier, se rappela qu'il avait à parler à M. Woolaston ; mais, n'osant par discrétion se présenter chez lui dans son ajustement sans y être convié, il eut l'idée de passer devant la demeure du peintr-e en criant son charbon. M. Woolaston reconnut la voix de son ami, ouvrit sa fenêtre, l'invita à monter, et profita de cette occasion pour commencer son portrait, en jaquette bleue, une mesure de charbon à la main. Le poëte Jean Hugues a composé une inscription pour ce portrait, que vous avez pu voir au musée britannique. Voici les organistes Philippe Hart, Obadiah Shuttleworthj Abel Whichello. Ce jeune homme qui entre maintenant, et sur lequel tous les yeux se portent avec tant d'intérêt et de curiosité, c'est un étranger, c'est M. Haendel , le maître de chapelle de l'électeur George de Hanovre ; c'est pour la première fois qu'on va l'entendre à Londres, où il arrive précédé d'une immense réputation. Les dames se lèvent pour le regarder. Le voilà qui se met au clavecin, au grand chagrin du docteur Pepusch. Cet enfant qui monte sur un escabeau, et qui paraît tellement ébloui de la splendeur de cet auditoire imposant, qu'il tomberait si on ne venait à son aide, c'est un petit prodige dont s'entretiennent déjà tous les amateurs de Londres, c'est le jeune Matthieu Dubourg, l'élève de Geminiani; il va tout à
l'heure, et pour son cl^but en public, jouer sur le violon une sonate de Coi'elli, et Haendel lui-môme l'accompagnera. Vous foyez qu'avec de tels élômenis la séance ne peut manquer d'être vapée et inléressante.
Comme si l'existence de Britton eût é!é liée à celle de ses concerts, c'est dans cett^ salle qu'il avait fondée, et au milieu d'un concert, qu'il reçut le coup qui devait le frapper mortellement, et sa mort fut aussi singulière^^que l'avait élé sa vie.
Parmi les habitués du club Britton se trouvait un nommé Robe, qui faisait fréquemment sa partie dans les concerts. Comme il était un des juges de paix pour le comté de Middlesex, on le nommait Robe de justice. Robe avait fait la connaissance d'un forgeron, nommé Honeyman. Ce forgeron était ventriloque. Robe eut la malheureuse idée d'amener son ventriloque à un concert, pour effrayer Britton, dont il connaissait la simplicité. Il n'y réussit que trop bien. Au milieu d'un morceau qui captivait l'attention de l'assemblée, une voix se fit entendre, qui semblait sortir des entrailles de la terre : « Tombe à genoux, Thomas Britton : ton heure est venue; fais ta prière^ tu vas m.ourir ! » Le pauvre Britton, saisi d'effroi, tombe à genoux, et, dans une suprême angoisse, il recommande son âme à Dieu. On dilqu'il avait cru reconnaître la voix de Garenciéres, son ancien ami. On s'empressa de le détromper; il fut à l'instant même l'objet des soins les plus assidus ; mais tout fut inutile, le coup était porté. Thoma^ Britton mourut deux jours après, au mois de septemtembre 1714, à l'âge de soixante ans.
« Au résumé, dit un écrivain anglais, ce fut un homme extraordinaire et très-estimé, fort admiré par les gentleman.mème ceux de la plus haute qualité, aussi bien que par les hommes d'un rang inférieur. Tous étaient pleins de respect pour sa probité, son intelligence, son exactitude et son humilité. Je dis humilité, parce que, tout renommé qu'il fût par ses connaissances, et pouvant, par conséquent, vivre très-honorablement sans son commerce, il le continua cependant jusqu'à sa mort, ne le regardant pas comme au-dessous de lui. Il était tellement connu, ajoute l'historien, que lorsqu'il passait dans les rues de Londres, vêtu de sa blouse bleue, et son sac sur la tête, on disait autour de lui : .Voilà le fameux charbonnier, Vami du savoir, Vhabile musicien et le camarade des gentlemen: l\ fut enterré dans le cimetière de l'église de Clerkenwel, quartier qu'il avait toujours habité, sans monument ni inscription, mais accompagné à sa dernière demeure par un grand concours de public de toutes les conditions. »
Telle fut la fin de Thomas Britton. Ce composé bizarre a vécu dans un temps et dans un pays qui lui ont permis de se développer en toute liberté. Il me semble qu'un charbonnier donneur de concerts, patron des artistes, collectionneur de curiosités, recevant, avec sa jaquette bleue^ de belles dames dans un salon situé au-dessus d'un magasina charbon, et auquel il fallait arriver par une échelle, n'aurait pu exister ailleurs qu'en Angleterre.
Britton avait été marié ; ^a femme ne paraît avoir rempli dans son existence que le rôle d'une bonne mé-
nagère. Il lui laissa ses livres, sa bibliothèque musicale, composée d'ouvrages gravés ou copiés de sa main, et une collection considérable d'instruments de musique. Les catalogues de ces diverses collections ont été imprimés et sont peut-être encore aujourd'hui entre les mains des curieux. Tout cela fut vendu au profit de sa veuve, et dut produire une somme assez importante, puisque la vente dura trois jours.
L'exemple donné par Thomas Britton ne fut pas stérile. Déjà de son vivant la société de l'ancienne musique avait été fondée. L'Angleterre fut bientôt couverte de nombreuses associations de ce genre, aujourd'hui en pleine voie de prospérité. A sa mort la musique avait fait de grands progrès, et les brillantes promesses du passé commençaient à s'accomplir. Porpora, Léo, Durante, ces maîtres vénérés de la belle école napolitaine, allaient charmer l'Europe par la pureté, l'élégance de leur style. Le génie de Sébastien Bach semblait prédire les futures destinées de l'Allemagne, où déjà la musique dramatique de Keiser signalait une ère nouvelle. En Angleterre, Haendel allait imprimer à la musique le sceau de sa puissante manière, tandis qu'en France Rameau se préparait, par de patientes études, à de belles découvertes théoriques et aux succès tardifs que son talent nerveux et original réservait à sa maturité. Pendant ce temps aussi, et à quelques années de distance, deux enfants étaient nés, l'un dans la patrie de Raphaël, l'autre dans une petite ville d'Allemagne. Le premier de ces enfants se nommait JPergolèse, le second était Gluck,