‹ Souvenirs et portraitsChapitre 21 sur 43 · M. Duban · texte numérisé non relu

M. Duban

enlier. Dieu le donne aux élus pour le bonheur de tous, et le patriotisme dans l'art n'est pas une vertu. Mais ne péchons-nous pas quelquefois par un excès contraire? Nous aimons nos guerriers, nos poètes, nos écrivains, nos orateurs, nos savants illustres! ils vivent dans nos cœurs, dans notre admiration, dans notre mémoire, et cela est justice : le souvenir des grands hommes n'est que de la reconnaissance. Mais nos artistes n'ont-ils pas payé leur dette dans la gloire du pays, dans l'éclat des régnes? ont-ils toujours leur juste part dans la reconnaissance nationale? Pratiquons-nous pour eux le culte des ancêtres? les enfants connaissent-ils leurs travaux? savent-ils leur nom? Ah! aimons profondément, glorifions pieusement ces hommes humbles et dévoués, méconnus trop souvent, qui ont donné à nos arts le mouvement, la pensée, l'intelligence et la vie!

L'hémicycle de Paul Delaroche restera comme un des beaux ouvrages de la peinture monumentale de notre temps. Dans l'accomplissement de cette œuvre magistrale, le peintre avait plus d'un obstacle à vaincre; il fallait lutter à la fois contre le souvenir de l'école d'Athènes, monument du génie de Raphaël, et contre la présence de la magnifique peinture de M. Ingres, de cette puissante apothéose d'Homère qu'on admire ici près, de l'autre côté du fleuve, dans ce noble palais dont une volonté auguste a dicté le rapide et brillant achèvement ^ ; car la Seine est un fleuve fécond ; comme

1. Depuis que cette notice a été écrite, la belle peinture de

le Tibre aux immortels souvenirs, elle baigne de fertiles et riantes contrées, et promène ses eaux entre deux rives couvertes de monuments célèbres qui disent les merveilles des règnes glorieux.

Tout le monde sait que la peinture de Thémicycle fut atteinte par les flammes ^ On la crut d'abord perdue à jamais. Delaroche, et c'est un trait de caractère qu'il faut noter, parce qu'il nous montre combien il était toujours peu satisfait de lui-même, Delaroche reçut cette nouvelle avec indifférence, et, le croirait-on? avec une sorte de joie. Il ne voyait dans l'incendie qu'une occasion de recommencer son travail. Mais des soins intelligents eurent raison du désastre. Moins d'un an après, la mort frappait Delaroche. On doit à la pieuse sollicitude de son ami, M. Robert- Fleury 2, la complète restauration de l'œuvre.

L'hémicycle, terminé en 1841, avait coûté à Delaroche quatre années d'études et de travaux ; mais pendant le cours de ces travaux il achève encore d'autres ouvrages, et prend le temps , en 1838, de faire une course rapide à travers l'Italie pour étudier les édifices

M. Ingres a été transportée au musée du Luxembourg; eUe a été remplacée au Louvre par une très -bonne copie exécutée par MM. Balze.

1. Le feu prit le 16 décembre 1855 sous Testrade préparée dans Tamphithéàtre pour la distribution des prix de l'École des beauxarts, quelques heures avant la solennité. M. le ministre d'État, qui vint présider la séance, donna sur le champ les ordres nécessaires pour une prompte restauration.

2. M. Robert-Fleury a été habilement secondé par M. Léon Vinit, secrétaire perpétuel de l'École impériale des beaux-arts, qui a restauré toute la partie architecturale de l'œuvre de Delaroche.

byzantins de Ravenne et de Venise K Le grand travail de l'École des beaux-arts trace comme une ligne de démarcation dans la carrière de Paul Delaroche. Noue l'avons vu jusqu'alors prendre part à toutes les expositions ^ après l'hémicycle^ il cesse d'exposer sans cesser de produire. Quelques rares amis, quelques élèves privilégiés sont seuls admis à voir, à juger ses tableaux. Il les admet parce qu'il les aime, il les consulte parce qu'il a foi dans leur amitié, mais il se sépare du public.

Il se renferme alors dans un cercle plus étroit de bonnes et sincères amitiés, de relations intelligentes. Sa maison devient un centre où accourent fidèlement les amis qu'il a su choisir. Tous les soirs, sa porte s'ouvre à ces élus si chers. Ce sont des poètes, des artistes, des philosophes, souvent des hommes d'Etat illustres, que la grâce de l'art a touchés. Sa jeune femme, belle et gracieuse, est l'âme de ces réunions. Parfois d'harmonieux accords retentissent, on se groupe 5 on écoute; quelques fragments, distribués avec goût, viennent ravir ceux qui aiment la musique, sans jamais inquiéter ceux qui la redoutent. Ce sont des souvenirs des anciens maîtres, ou bien, c'est l'heureuse inspiration de quelque jeune artiste qui sera maître à son tour. Plus d'une fois aussi, Delaroche, comme frappé d'une inspiration soudaine, au doux

1. n se préparait dès cette époque aux tableaux qu'on lui avait demandés pour Versailles : le Passage dés Alpes par Charlemagne, qu'il ne termina qu'en 1847, et les compositions du baptême de Clovis et du sacre de Gharlemagne, qu'il n'eut pas le temps d'achever.

murmure des clianls mélodieux, a saisi son crayon et rapidement tracé le portrait d'un de ses hôtes. Ces soirées si douces, qui passaient si rapides, seront toujours présentes à la mémoire des amis de Paul Delarochc; et l'on ne peut, sans éprouver de cruels et tendres regrets, revoir cette demeure modeste, et cependant si riche, qui couvrait du même toit Tatelier du maître, et ce salon charmant que deux fois le deuil a frappé.

En 1843^ Delaroche, toujours dévoré d'un ardent dé- •sir de progrés, fit un dernier voyage en Italie. Il passa à Rome une année entière. « Vous pensez peut-être, écrit-il avant son départ à l'un de ses élèves chéris, qui est en môme temps un de ses meilleurs amis \ que le vieux désir que j'ai de revoir l'Italie m'éblouit de / telle sorte que je prends un rêve pour une certitude; non, mon ami, je compte bien ne pas rêver cette fois. J'ai définitivement fermé mon école. Me voilà libre cette année, j'en veux profiter. On dit que mes derniers ouvrages sont les meilleurs, je me sen^en progrès, l'Italie fera le reste. »

Delaroche avait compris que sa première manière avait trouvé son expression suprême dans son beau tableau du Duc de Guise. Il part pour Rome afin de renouveler son style, d'élever son génie. Il reviendra plus grand, plus maître encore de son crayon. Il restera en même temps fidèle à ses idées sur la beauté morale de l'art. Nous citerons une lettre de lui, écrite beaucoup plus tard, où se fait voir toute sa pensée : « Je suis

1. M. Henri Dolaborde, qui a bien voulu nous communiquer les lettres de Paul Delaroche.

bien sûr écrit-il, que vous pensez comme moi sur tout ce que doit oser notre art. L'historien ne se sert-il pas tous les jours de sa plume pour retracer les événements de la veille ? Pourquoi donc défendre au peintre de se servir des mêmes matériaux pour enseigner la vérité dans toute sa dignité et sa véritable poésie ? Une toile dit souvent plus que dix volumes, et je suis fermement convaincu que la peinture est aussi bien appelée que la littérature à agir sur l'opinion publique... Pour aspirer à une gloire aussi haute, les difficultés n'auraient fait que grandir l'importance de la mission. » On trouve dans cette lettre le secret des peintures traitées par Delaroche dans les dernières années de sa vie. Voilà pourquoi il choisit de hautes et nobles infortunes dont le souvenir est encore vivant pour nous. La grande figure de Napoléon s'empare de sa pensée; il en reproduit plusieurs fois laflère image, et un jour, sur le mur même de son atelier, il le représente abandonné du monde, seul sur le rocher de Sainte-Hélène. Il peint Marie-Antoinette qui mourra demain , et les Girondins qui vont mourir. La peinture religieuse l'appelle aussi. Tout le monde a vu son charmant tableau de Moïse confié au Nil, et cette Jeune martyre, déjà couronnée d'une auréole céleste, tandis que son corps inanimé flotte doucement sur les eaux du Tibre; et V Ensevelissement du Christ, et les Saintes femmes, et ces peintures d'un beau style, empreintes d'une douleur pro-

1. Lettre citée par M. L. Ulbach {Écrivains et hommes de lettres, p. 343).

fonde, qui marquent si dignement la fln de ses travaux K Les sujets douloureux convenaient d'ailleurs à son âme attristée : « Le souvenir d'un heureux passé, écrivait-il deux ans après la mort de sa femme, est le seul bonheur que Dieu m'ait laissé. Il me serait si doux de revivre un peu avec vous qui avez assisté au bonheur de ma vie! N'est-ce donc rien, dans cette triste vie, que de pouvoir se réunir quelques jours pour parler de ce qui n'est plus? » Déjà sa santé avait reçu de cruelles atteintes, il avait dû plusieurs fois aller chercher à Nice un ciel plus doux et des forces nouvelles 2. Mais au milieu de ses douleurs et de ses travaux, il ne cesse de s occuper de ses amis, de ses élèves; il a pour eux des encouragements et des conseils; son esprit, son cœur, son âme, s'y révèlent tout entiers. Il écrivait de Nice en 1833 à un de ses élèves : « Tu as du talent, de la réputation, mais ce n'est pas assez pour ce que j'espère de toi. Je veux que tu arrives plus haut, et si je puis t'y aider, crois bien que tu me trouveras toujours prêt à te donner de nouvelles preuves de ma franchise et de mon affection. Tu es d'un âge où l'expérience et les ans ne viennent pas glacer l'audace si nécessaire à nous autres pauvres fous, rêveurs d'immortalité. Sois plus entreprenant; les grandes entreprises, tu le sais, développent les hommes d'avenir. Un beau sujet, du

1. Le Retour du Calvaire^ V Évanouissement de la Vierge, la Vierge en contemplation, la Mort de la Vierge, Il travaillait encoie à ce dernier tableau peu de jours avant sa mort.

2. C'est à Nice qu'il peignit plusieurs de ses derniers ouvrages : le Moïse, V Ensevelissement du Christ.

courage^ de l'obstinalioii, de la loi, ei le succès est au bout. La fièvre qui nous serre tous à Paris est un bon excitant. Qu'elle te serve à oser mettre sur la toile ce que tu sais, ce que tu as dans la pensée. Sois toujours ton meilleur critique, mais aussi affranchis-toi de ces puériles obligations d'imitation matérielle qui atténuent, refroidissent et énervent la pensée. Il faut qu'un artiste oblige la nature à passer à travers son intelligence et son cœur. Je vous l'ai toujours dit à tous : apprenez votre art par cœur, et faites que l'imitation ne vienne pas, par son imposante autorité, défigurer les élans de votre âme I Ah ! si j'étais jeune I »

On le voit, c'est l'artiste qui jette ce cri douloureux, ce dernier appela la jeunesse; pour lui la jeunesse, c'est le progrès dans l'art, c'est la force et l'audace, c'est l'espoir de productions nouvelles plus dignes encore de ces rêveurs d'immortalité qu'on nomme poètes ou artistes 1 L'œuvre accompli par Delarochene suffisait pas à son ambition, ou plutôt à sa conscience, et cependant, dans ce bel ensemble, qui se compose de plus de cent peintures, plus d'un ouvrage conduira le nom de Delaroche à cette immortalité, objet de ses rêves. Il faut compter dans ces peintures de nombreux portraits, que nous ne pouvons citer tous; nous citerons ceux de ses enfants bien-aimés, ceux de M. Guizot, de M. de Salvandy, de M. de Rémusat, du duc de Noailles, de M. Thiers, de M. Emile Péreire; et remarquez, dans l'exécution de ces portraits^ le progrès toujours croissant du peintre! Un grand nombre de dessins, d'études, de compositions, viennent s'ajouter à

cet œuvre si riche, cl parmi ces dessins on trouve encore de beaux portraits comme ceux de Carie Vernet, de M. Horace Vernet, de M. de Lamartine, de M. Acliille Fould, de MM. Auber, Henri quel, Robert-Fleury, comme aussi son propre portrait \ qu'heureusement il nous a laissé. Déjà David d'Angers l'avait représenté dans un de ses médaillons^. Mais on le connaîtra encore à d'autres époques de sa vie. M. Robert-Fleury a fait son portrait, qu'il a donné à l'École des beauxarts. M. Duret vient de terminer un buste en marbre que M. le ministre d'État donne à l'Institut. Nous le retrouvons dans ces deux beaux ouvrages tel qu'il était au milieu de nous. Ceux qui le voyaient pour la première fois ne pouvaient deviner, sous une apparence un peu gravO;, sous un abord quelquefois plein de réserve, combien il était bon, dévoué, affectueux. Nous avons dit combien il s'intéressait aux succès de ses élèves, n ne cessa jamais de suivre leurs travaux. Son enseignement n'avait rien d'absolu; il causait avec ses élèves, et,'cherchant avec eux le progrès, s'associait à leurs idées, sans jamais imposer les siennes. H pensait quelquefois à rouvrir son atelier, à réunir autour de lui une nouvelle génération déjeunes artistes. Ces jeunes gens l'auraient aimé, comme l'aiment encore ceux dont il a vu naître et grandir la jeune renommée^.

1. Ce portrait aux deux crayons, qu'il fit en 1838, a été gravé par M. Aristide Louis. On le trouve ausGi, photographié par M. Bingham, dans V Œuvre de Paul Delaroche.

2. Ce médaillon, daté de 1832, a été publié dans la deuxième livraison des Œuvres de David d'Angers.

3. Nous ne pouvons citer tous les élèves de Delaroche. Nous nom-

PAUL DELAROGHE. 273

Paul Delaroche est mort le 4 novembre 1856, à l'âge de cinquante-neuf ans. Un mal dont on n'aperçut pas d'abord toute la gravité vint l'atteindre et bientôt le briser. îl eut seul le secret de sa mort prochaine. Dans la dernière nuit de sa vie : « Reste près de moi, dit-il à un de ses anciens élèves ^ et donne-moi la main.» Il saisit cette main pleine de vie et de jeunesse, comme s'il voulaity trouver un refuge, un appui, une force pour la force qui lui manquait. « M'entends-tu? lui dit-il plusieurs fois, entends-tu ma voix? » Puis il s'arrêta, et se souvenant tout à coup, il murmura tout bas : « Les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. » Il s'endormit alors, tenant toujours la main de cet ami fidèle. Le jour parut enfin ; rien n'annonçait une fin soudaine. On le laissa seul quelques instants. C'est alors que la mort le frappa. On le trouva assis^ la figure déjà empreinte du calme suprême et de la majesté du trépas. La lutte cruelle lui avait été épargnée, les dernières ténèbres l'avaient enveloppé tout à coup.

La vie entière de Paul Delaroche est un exemple frappant de la puissance de l'étude, d'une volonté loyale, toujours dirigée vers le bien. Delaroche a grandi par la mort, il a déjà reçu la consécration que donne la postérité. Mais ce qui l'a grandi surtout, c'est l'exposition de ses œuvres, et cette exposition, c'est toute l'existence du peintre, racontée par lui-même dans des travaux noblement accomplis, Ce qui honore

merons seulement MM. Hébert, Couture, Gendron, Cavelier, Gérôme, Antigna, Roux, Jalabert, Hamon, etc. 1. M. Jalabert.

aussi sa mémoire, ce sont les fortes et durables amitiés qu'il a su inspirer, qui lui survivent, et qui entourent aujourd'hui de soins et d'amour ses enfants, héritiers de deux de ces noms qui traversent les siècles ,

Le père de M. Adolphe Adam était M. Louis Adam , excellent professeur de piano^ qui a joui d'une réputation méritée au commencement de ce siècle. Il était venu jeune à Paris, déjà remarquable par un talent complet d'exécution. Gluck le protégea^ et lui confia le soin de réduire pour le clavecin plusieurs de ses compositions. On lit sur des morceaux de l'auteur d'4rmide, publiés à cette époque, qu'ils sont du chevalier Gluck, et qu'ils ont été arrangés pour le clavecin par M. Louis Adam.

Charles-Adolphe Adam, notre regretté confrère , le musicien gracieux , fécond, spirituel, le compositeur charmant si tôt enlevé à l'art et à l'Académie, était l'aîné des deux fils de M. Louis Adam. Le plus jeune, Hippolyte, s'était voué à la peinture. Il mourut quelques années avant son frère.

1. Cette notice a été lue dans la séance publique annuelle de l'Académie des beaux-arts le samedi 1^^ octobre 1859.

â76 SOUVENIRS ET PORTRAITS.

Adolphe Adam naquit à Paris, le 24 juillet 1803.

Il se montra de bonne heure curieux des choses de la musique, mais peu docile aux premiers enseignements, cherchant à deviner et refusant d'apprendre, rebelle à l'étude, mais l'âme ouverte aux beautés de l'art, passionné pour le plaisir qu'il donne, et improvisateur avant de savoir lire. Les circonstances où il se trouvait placé rendaient facile la bonne direction de ces dispositions naturelles, et il semble qu'on aurait dû, autour de lui; encourager et seconder le penchant qui l'entraînait. Il n'en fut rien. Lorsque vint l'âge de la raison, l'étude de la musique lui fut interdite, et il ne parvint à s'introduire dans la carrière de la composition, où il aurait dû entrer de plain-pied, qu'à force de persévérance, à l'aide de manœuvres cachées, par une route détournée, de la manière la plus humble. Le père voulait disposer autrement de l'avenir de ce jeune homme. Le musicien instruit, le professeur renommé, l'ami des compositeurs Gherubini, Le Sueur, Méhul, Berton, des virtuoses célèbres Rode, Baillot, Kreutzer, ne voulait pas que son fils fût un musicien.

Le matelot qui va partir pour un voyage lointain embarque avec lui son fils, jeune enfant; il l'endurcit à la peine, lui apprend le courage et le mépris du danger, et, s'il voit que l'enfant hésite, qu'il a peur du terrible élémenf, il a, pour le rassurer, un mot charmant, plein de grâce et d'espoir : « Va, lui dit-il, il y a autant de vieux matelots que de vieux bergers! » Mais l'artiste ne livre pas ainsi son fils au hasard de la fortune. S'il y a beaucoup de marins qui, devenus timides

pour leurs enfants, leur refusent le droit 'de s'exposer aux dangers qu'eux-mêmes ont bravés, je l'ignore; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas rare de voir, dans la pratique des beaux-arts, des pères, alors même qu'ils ont touché le port, retenir sur le rivage leurs fils trop pleins d'ardeur. Les périls qu'ils ont évités leur paraissent maintenant inévitables, et, dans leur tendresse inquiète, ils pensent que le fils périra là où la barque du père a passé. Est-ce parce que le marin a le cœur plus résolu, plus ferme que l'artiste? Je le crois sans peine. Est-ce parce que la carrière de l'artiste est plus fertile en naufrages que celle du marin? Eh bien I je le crois aussi; et, quoique ces naufrages soient certes moins désastreux que ceux de l'Océan, ils ont de grandes et vives douleurs, qui laissent dans l'âme une trace ineffaçable.

Peut-être M. Louis Adam avait-il, dans sa jeunesse, voulu tenter aussi le destin du théâtre; peut-être avaitil reculé devant la crainte du péril : mais enfin, que ses terreurs fussent instinctives ou fondées, toujours est-il qu'il refasa constamment de consentir aux désirs de son fils. Il voulait d'abord qu'il fît ses études, ce dont le jeune homme s'accommodait fort bien, car il aimait les lettres et sentait le prix de l'édacation; puis, qu'il devînt avocat, médecin, notaire, soldat, qu'il entrât dans l'administration, qu'il fût tout, plutôt que musicien. Au reste, très-conciliant à cet égard, et laissant liberté pleine et entière à son fils de choisir entre toutes les professions dont il ne voulait pas.

Dans cette lutte, la surveillance paternelle, qui d'ail-

leurs ne pouvait être ni très-active ni très-suivie, devait Nécessairement succomber. Pendant les trois dernières années de ses études^ Adolphe Adam apprit secrètement rtiarmonie aux heures où son père le croyait au collège, où il ne mettait plus le pied. C'est ainsi qu'il fit sa seconde, sa rhétorique et sa philosophie, et c'est alors que M. Louis Adam, convaincu que son fils avait achevé ses études, lui permit, pour prix de sa soumission et à titre de récompense, d'entrer au Conservatoire, mais seulement comme amateur, et avec la condition expresse qu'il renonçait, dès ce jour, 'à toute idée de composition, et qu'il s'engageait surtout à ne jamais rien écrire pour le théâtre.

Certes, M. Louis Adam était un excellent professeur, et s'il eût su lire dans l'esprit de son fils comme il lisait dans une partition de Gluck, il n'aurait pas songé à proposer cet arrangement, à demander un engagement auquel Adolphe Adam devait souscrire avec joie, parce qu'il pouvait compter d'avance sur les circonstances qui l'empêcheraient de le remphr ; mais, comme il aimait tendrement son père, qu'il lui désobéissait pour ainsi dire malgré lui, il s'appliqua dès ce moment à ne plus alarmer sa tendresse, à marcher vers son but avec persévérance, mais sans bruit, à éviter les discussions, les reproches, à devenir grand compositeur incognito, pour mériter un jour, à force de succès, un pardon qu'on ne pourrait refuser à celui qui ajoutait à l'honneur du nom paternel des travaux qui en augmenteraient et en perpétueraient l'éclat.

Adolphe Adam entra au Conservatoire en 1819

quelque temps après dans la classe d'orgue qu'on venait d'instituer.

Il apportait à son maître ^ une grande intelligence musicale, une mémoire heureuse, des doigts bien exercés, une connaissance suffisante de l'harmonie, et des dispositions naturelles à l'improvisation, but suprême des études de l'organiste.

L'orgue est un palais magique, tout rempli de voix harmonieuses. C'est à l'organiste, à son savoir, à son inspiration, qu'il appartient d'évoquer ces voix endormies, de les faire vibrer dans leurs effets les plus variés, radieuses ou voilées, profondes ou brillantes^ isolées ou groupées, libres ou enchaînées en un chœur retentissant. Ses doigts, aussi prompts que l'éclair qui traverse la pensée, doivent tracer sur le clavier des mélodies humblement murmurées, ou des. hymnes pleines d'une éclatante sonorité. Dans ce labeur rapide, où tout est spontané, où le temps manque, où l'idée conçue est déjà exprimée, l'inspiration, pour se préserver des accents profanes et des rhythmes vulgaires, pour rester digne d'elle-même et de sa haute mission, devra s'appuyer sur l'étude qui féconde, sur la science * qui fortifie. Certes, le haut enseignement, les grands exemples qui pourraient diriger des âmes dévouées dans cette voie généreuse, ne manqueraient pas aujourd'hui! D'ailleurs, la science du constructeur d'orgue n'a jamais été poussée aussi loin. Mais le travail constant étonne, les études sérieuses effrayent, et il

i. M. Benoist, ancien lauréat de l'Académie, organiste de la chapelle impériale.

est tant d'oreilles pieuses qui ne redoutent pas les chants profanes, que le courage de l'artiste s'amollit : il se tourne vers la facilité, qui est douce, et marche sans encombre dans ses sentiers fleuris.

Au reste^ Adolphe Adam, dans l'étude qu'il allait faire de l'orgue, ne pouvait avoir et n'avait pas l'intention de suivre les savantes écoles des Frescobaldi, des Bach, des HaendeL II lui aurait fallu pour cela plus de détachement des choses d'ici -bas que son génie n'en comportait, et moins d'ardeur pour les succès rapides. Il aimait le théâtre et le monde, et il cherchait déjà, entraîné par un instinct auquel il s'abandonnait sans s'en rendre compte, à appliquer aux jouissances mondaines le parti qu'il pourrait tirer de ses heureuses facultés. Il aimait donc l'orgue, pour ainsi dire, de seconde main, et comme par un reflet de son goût pour l'improvisation. Ce qui le charmait, c'était la variété des jeux, la richesse des timbres, le contraste des nuances. Ce qu'il recherchait, c'était l'improvisation douce, agréable, légère, celle qui convenait à son tempérament, à son esprit vif et charmant, facile, primesautier, celle qui saurait plus tard se contenter de l'orgue en miniature, qui commençait dès lors à se produire. Un maître célèbre, l'auteur de VAgnese, delà Griselda, du Maître de chapelle, le compositeur Paër, avait déjà introduit dans le monde un petit clavier au son doux et velouté, venu d'Allemagne, qu'il jouait de la main droite, tandis qu'il s'accompagnait de la main gauche sur le piano; mais Vharmonhm, adopté depuis par Adam, était bien plus complet, et ce fut quelque

ADOLPHE ADAM. 28i

chose de véritablement nouveau que la sonorité de Torgue voilée, adoucie, acclimatée à la tiède atmosmosphère des salons, et mise en œuvre par un musicien élégant, habile et jaloux de plaire. C'était bien la musique d'appartement, aux proportions gracieuses, aux contours fins et délicats, on pourrait dire destinée à être vue de prés, de la musique de chevalet.

Cependant, à l'heureuse et nombreuse réunion de qualités qu'Adolphe Adam mettait au service de l'orgue, une qualité importante manquait complètement. Il avait étudié le piano, l'orgue, Tharmonie; il composait, il improvisait; mais c'est à peine s'il savait Hre la musique. Or l'organiste, qui doit improviser, doit à plus forte raison être bon lecteur; il doit, pour ainsi dire, dévorer la musique; il doit surprendre d'un coup d'œil aussi sûr que rapide, toutes les évolutions d'une fugue, tous les incidents d'une partition. C'est ce qui était impossible à Adam, et, comme il ne voulait pas avouer sa faiblesse, qu'il la cachait surtout soigneusement à son maître, il était obligé d'user à chaque instant de subterfuges dont la série commençait à s'user. Au reste, cette lacune clans l'éducation musicale d'Adolphe Adam s'explique facilement. Ses études solitaires, cachées, sans cesse contrariées, ne lui avaient fourni que peu d'occasions de voir, de lire; c'était surtout par l'intui- *tion, par l'instinct, par l'oreille, par la pratique du piano, qu'il s'était insiruit. M. Scribe a intéressé tout Paris à ce personnage naïf qui n'avait pas lu les lettres qu'il avait copiéesi. La musique qu'Adam avait en-

Page 1