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Punctiîm contra punctum

l'harmonie. Leb théoriciens comprirent que la chanson du trouvère pouvait se marier à leurs accords, et que, A la mélodie était la surface brillante, l'harmonie était la profondeur cachée. Ils eurent dés lors cette conviction, cette prescience, que toute mélodie porte avec elle son harmonie, qu'un jour viendrait où le compositeur, pLus attentif, entendrait, au moment même où la mélodie lui apparaît, la voix cachée qui dicte les accords. Ils remplacèrent alors cette voix que le trouvère ne savait pas entendre, et se firent les harmonistes de toute chanson nouvelle. La chanson disparaissait quelquefois sous l'étreinte trop puissante de l'harmonie, et le trouvère périssait, étouffé dans les bras du théoricien; mais l'intention était bonne, et il faut savoir pardonner.

Dès les débuts de l'art nouveau, les compositions à plusieurs voix produisirent un effet immense. Les plus ignorants se montrèrent vivement frappés de ces alliances de sons différents, de ces sonorités inconnues, de ces accords imprévus, souvent barbares, qui certes paraîtraient aujourd'hui bien étranges à nos oreilles civilisées. La vive impression produite par la seule puissance de l'harmonie n'a rien qui doive surprendre. Je demande la permission de raconter une anecdote dans laquelle on en verra un exemple frappant; le héros de cette petite histoire a vécu de nos jours.

Près d'un village de Picardie, sur la route qui mène à Paris, quelques enfants surveillaient un troupeau confié à leurs soins. Un régiment vient à passer avec sa musique; un de ces enfants, le plus jeune (il avait

cinq ans), i*este immobile et comme frappé de stupeur. Ce ne sont pas les soldais qu'il regarde. Non, il écoute. Il n'avait jamais vu ni hautbois, ni trompette, ni aucun instrument de musique! Mais ce n'est pas non plus la forme des instruments qui le préoccupe. Il ne comprend qu'une chose, et cette chose seule le charme et le ravit d'admiration : « Quoi, s'écrie-t-il, plusieurs airs à la fois ! 9 II distingue et sépare le chant des instruments aigus, la fanfare éclatante des trompettes, les sons pesants du trombone qui marque la basse. Alors, entraîné malgré lui et comme saisi de délire, il quitte ses camarades, et, toujours fasciné par les (( plusieurs airs à la fois, » il marche avec le régiment jusqu'à ce qu'il tombe épuisé de fatigue. On le ramena à ses parents, qui le firent plus tard entrer à la maîtrise de Notre-Dame pour y apprendre la musique. Cet enfant, qui avait commencé comme Amyot, ne devint pas évêque, mais il fut membre de l'Institut et maître de chapelle de Napoléon ^^ C'était Le Sueur*, l'auteur de la Caverne et des Bardes, opéras célèbres qui durent surtout leur succès aux beaux chœurs qu'ils renferment, c'est-à-dire aux morceaux où il y a « plusieurs airs à la fois. »

Adam étudia donc ce qu'on nomme encore aujourd'hui dans les écoles le contre-point, pour désigner l'art d'écrire à plusieurs voix, de disposer ces voix de la manière la plus claire et la plus élégante, l'art de

1. M. de Pongerville a consacré quelques pages très-intéressantes h la mémoire de Le Sueur, son compatriote, mort en 183G. {Musée des familles, juillet 1838.)

faire an morceau d'ensemble, c'est-à-dire de grouper autour d'une mélodie des chants si faciles qu'ils paraissent libres, si harmonieux qu'ils paraissent inspirés. C'est un travail plein d'intérêt, lorsqu'il est dirigé et compris avec intelligence, lorsque le maître et l'élève se plaisent à parler la langue pure, simple et noble, inaugurée par Palestrina à la chapelle du Vatican, et qu'on emploie de nos jours encore dans ces études purement vocales. C'est ainsi que se font les humanités du musicien; c'est ainsi qu'elles se faisaient surtout aux bonnes époques des écoles napolitaines, d'où sont sortis des chants si mélodieux et tant de grands musi- • ciens dont le nom ne périra pas.

Le maître qui devait enseigner toutes ces choses à Ad. Adam était M. Eier, et M. Eler mérite bien qu'on s'occupe de lui un moment.

C'était un musicien de la vieille roche, nourri aux savantes doctrines, élevé dans le respect des anciennes traditions. Il était compatriote, ami et à peu près contemporain de M. Louis Adam, et, comme lui, il était venu fort jeune à Paris. Il publia d'abord un assez grand nombre de compositions instrumentales, et voulut plus lard se lancer dans la carrière du théâtre. Mais sa course ne fut pas longue il renonça bientôt à la composition théâtrale, s'isola peu à peu du monde, revint à ses études classiques et se consacra à l'enseignement. Il s'entoura des vieux maîtres, fit un choix dans leurs ouvrages, et se composa une bibliothèque

1. n donna à rOpéra-Gomique V Habit du chevalier de Grammont, en un acte, et écrivit un petit ouvrage pour rOpéra.

OÙ tout était écril de sa main. Il vécut ainsi, fier, solitaire et pauvre, s'enfonçant de plus en plus dans le silence et dans l'oubli, remontant chaque jour sur les traces du passé, et s'avançant dans la vie comme chargé d'une double vieillesse. Il évoquait les morts, leurs études, leur témoignage, et disait à ses élèves qu'il fallait apprendre \e contrapunctum ; il plaçait très-haut cependant quelques compositeurs modernes, entre autres Beethoven et Chérubini; mais il fallait pour cela le réveiller et le ramener parmi les vivants. Il ne pouvait pardonner à M. Catel, compositeur qui eut un moment de grand éclat, auteur de plusieurs ouvrages heureux, et qui fut plus tard membre de l'Académie des beaux-arts, d'avoir cherché, dans son Traité d'harmonie, à simplifier l'étude des accords : « Il m'a gâté la science, disait-il; on ne sait bien que ce qu'on apprend difficilement. » Et il ne perdait aucune occasion d'exprimer cette rancune, qui au reste est la seule passion mondaine qu'on lui ait connue, tout lui étant devenu indifférent. Un jour, ses élèves le trouvèrent dans la cour de la maison qu'il habitait, fendant du bois. Il ne se troubla pas, acheva tranquillement sa besogne et leur dit pour s'excuser : « Je ne vous attendais pas aujourd'hui; au reste, messieurs, Philopœmen a fendu du bois. » Puis il chargea le bois sur ses épaules, et monta ses quatre étages; ses élèves voulaient l'aider: « Non, non, leur dit-il, laissez-moi; j'ai su m'habituer à tout, excepté à la musique de M. Catel. p

On comprend que l'enseignement de M. Eler n'avait

rien de bien séduisant pour le jeune compositeur, à Tesprit gai, vif, alerte ; il étouffait sous une atmosphère de fugue, et il cherchait le moyen de se soustraire, le plus honnêtement possible, au contrapunctum de M. Eler, lorsque le pauvre homme le tira d'embarras; il mourut, léguant son élève aux soins et à la science de M. Reicha, théoricien célèbre, qui fut aussi membre ' de TAcadémie. M. Reicha était arrivé à Paris sous le patronage du grand nom. d'Haydn, et son enseignement était fort recherché.

Mais le véritable maître d'Adolphe Adam, celui qui l'éclaira, le préserva des écarls dangereux d'une science mal entendue et lui montra la route qu'il devait tenir, c'est Boïeldieu. Il avait été nommé en 1821 professeur de composition au Conservatoire; Adolphe Adam fut assez heureux pour être admis parmi ses élèves. C'est alors seulement qu'il put connaître les avantages d'un enseignement donné par un homme supérieur.

Les études spéciales font le musicien ; mais, pour le compositeur attiré vers l'art dramatique, ou vers la belle symphonie, qui a aussi son drame saisissant et passionné, d'autres études sont nécessaires, plus vives et plus intelligentes, pour lesquelles les entreliens et les conseils d'un grand maître sont précieux. Il faut, de part et d'autre, des conditions difficiles à rencontrer : de la part du maître, une grande expérience et un grand goût; de la part du disciple, l'aptitude sans laquelle tout enseignement de ce genre restera toujours stérile, et au moins un fragment de génie, l'étin-

celle sans laquelle nulle flamme ne peut s'allumer; il faut de plus une confiance réciproque, une foi active et sincère, une sympathie, qui attire l'un vers l'autre, une sorte de rayonnement de l'amour paternel et du dévouement filial. C'est cette foi, rare de nos jours, mais dont on compte encore d'honorables exemples, qui animait autrefois ces ateliers féconds, ces écoles pleines de vie, qui marquaient à un siècle sa place dans l'histoire de l'art. Quand nous parlons ainsi de maître et de disciple, nous songeons à la loi commune, et nous ne nous occupons pas des hommes de génie qui apprennent par une intuition secrète, et qui devinent par la grâce de Dieu.

Et cependant les hommes les mieux doués, ceux dont l'inspiration paraît facile, sentent quelquefois euxmêmes le besoin des conseils du maître. Boïeldieu donna un exemple remarquable de cette conscience du talent, qui se juge et s'apprécie, aspire à une condition meilleure, et veut une possession plus entière de lui-même. Il avait fait peu d'études lorsqu'il écrivit le Calife de Bagdad, ouvrage rempli de mélodies charmantes, et dont le succès aurait pu satisfaire l'amour-propre le plus exigeant. Pour lui, modeste et sincère, ce succès ne lui inspira que le désir de s'affermir dans son art. Il alla se mettre sous la direction de Cherubini, dont la science élevée était éclairée d'un sentiment vrai, et lui demanda le secret de rendre l'idée plus féconde, la pensée plus complète, la forme plus vive et plus saillante. Le disciple, digne du maître, revint fortifié et animé d'un souffle plus

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puissant; les beaux ouvrages qu'il écrivit depuis sont là pour en témoigner. La source féconde devint plus abondante, et coula plus libre et plus pure.

L'entente si douce du maître et du disciple s'établit bientôt, et subsista à un haut degré entre Boïeldieu et Adolphe Adam. Boïeldieu, dont l'esprit était fin et délicat, reconnut tout ce que les heureuses dispositions de son élève lui donnaient lieu d'attendre. Ce qui est bizarre, c'est qu'Adam, dont le talent naturel et gracieux avait dévié de son droit chemin sous l'influence d'études mal commencées et mal dirigées, ne se plaisait alors qu'au milieu des modulations les plus obscures et les plus tourmentées. Boïeldieu le dégagea du labyrinthe où il^^'était égaré, et le ramena à la mélodie qu'il avait méconnue. Il l'initia à son goût et à ses préférences. 11 fut son maître, son gaide et son ami. Certes Adam avait l'instinct du théâtre, et il aurait toujours retrouvé la route qu'il avait perdue; mais Boïeldieu^%ii évita de plus longs détours; il ranima l'inspiration languissante, étouffée; il le rendit à luimême. Quelque indépendant, quelque spontané que puisse être le talent, il est toujours un peu le fils du maître; l'esprit, la grâce^, peuvent se transmettre par^ une sorte d'hérédité; on ne copie pas le maître, mais on l'aime; on ne le suit pas, on marche à ses côtés. On trouve dans plus d'une œuvre d'Adam, non point des traces d'une imitation timide, qui se déguise sans pouvoir se cacher, mais d'heureux témoignages d'une filiation avouée qui se montre au grand jour. Le génie qui dicta la Dame Blanche protégea souvent d'un re-

i92 SOUVENIRS ET PORTRAITS.

gard favorable le jeune el brillant auteur du Chalet.

En continuant ses études, si bien dirigées par Boïeldieu, Adolphe Adam sentait s'accroître encore son goût pour la composition dramatique. Il cherchait avec ardeur Toccasion de pénétrer dans les théâtres, et n'y parvenait qu'à grand'peine; on le voyait tous les soirs errer autour de ces sanctuaires, dont l'entrée lui était interdite, heureux quand un musicien de l'orchestre voulait bien le prendre sous sa protection, et lui trouver une place prés de lui ! L'Opéra, il n'y pensait pas, l'entreprise était trop hardie; l'Opéra-Gomique était plus accessible ; mais c'est vers les théâtres de vaudeville qu'il se dirigeait le plus souvent : la consigne y était moins sévère; c'était toujours une scène, un orchestre, des chants, ou plutôt des chansons, mais le chant populaire ne lui déplaisait pas. D'ailleurs il n'avait pas le choix. Choisir, c'eût été payer; et payer, son pére y avait mis bon ordre.

Car Adolphe n'avait pu cacher plus longtemps le parti qu'il avait pris ; toutes ses précautions, toute sa diplomatie, avaient échoué. On savait partout qu'il était perdu, voué sans rémission au démon du théâtre, et M. Louis Adam, en cessant une résistance inutile, avait adopté un système qui aurait pu réussir devant une résolution moins arrêtée. 11 lit à son fils une guerre sourde. Il ne lui retira pas sa tendresse; il la réduisit à sa plus simple expression. Il traita son fils comme un hôte, et lui donna la stricte hospitalité; place au feu et à la table, le vivre et le couvert, mais pas le moindre subside. Il espérait par cette tactique

le décider à suivre la carrière paternelle, et. lui assurer dans l'avenir une existence facile et honorable. Ses calculs furent encore trompés : Adolphe refusa, soutint courageusement la lutte nouvelle, et vécut pauvre à côté de l'aisance. Il travailla pour les marchands de musique, donna comme expédient quelques leçons mal rétribuées, ne fit pas de dettes, ne se plaignit jamais, et continua sa route. C'était comme un contrat tacite : il acceptait la gêne et le labeur pénible , et payait ainsi la rançon de sa liberté.

Mais il en vint bientôt à désirer autre chose que ces entrées de hasard dont l'occasion difficile ne se rencontrait pas toujours. Il voulait une position stable, quelque humble qu'elle fût, dans un théâtre quelconque, pourvu qu'on y chantât, sachant bien qu'il s'y ferait connaître. Il fut servi à souhait.

Il rôdait souvent aux environs du Gymnase, parce qu'à cette époque on y jouait de petits opéras. Un soir qu'il était plus agité que de coutume, la fortune vint lui sourire. Un fonctionnaire de l'établissement, sorte de maître Jacques, fort chargé de besogne, puisqu'il était à la fois bibliothécaire, copiste, chef des chœurs et timbalier, se dirigeait en grande hâte vers le théâtre. Adam osa aborder un homme si occupé. Il lui confia son désir : « C'est bien, répondit le haut fonctionnaire; vous êtes jeune, vous m'intéressez, je m'occuperai de vous. »

Quelques jours après, il vint lui proposer un traité. Adam serait agréé à l'orchestre du Gymnase, en qualité de triangle, chaque fois que le besoin de cet instru-

ment se ferait sentir, et ciiaiiiie fois il recevrait, pour prix de son talent, la somme de deux francs. De plus, il fut convenu, entre les deux parties contractantes, que chaque fois aussi le haut fonctionnaire consentirait à recevoir cette même somme de deux francs, qui passerait immédiatement des mains d'Adam dans les siennes, pour prix de sa haute protection. Le traité fut fidèlement exécuté de part et d'autre.

Adam profita avec empressement de sa nouvelle position et des facilités qu'elle lui donnait. Tout le monde sut bientôt qu'un jeune compositeur s'était introduit au théâtre, un triangle à la main. Il forma avec les auteurs des relations qui lui furent utiles, et leur fit entendre ses premier essais, qu'on trouva gracieux. On aima son jeune talent, son esprit, sa franchise; on conspira en sa faveur. Une occasion se présenta bientôt d'améliorer sa position. Son protecteur peu délicat quitta le théâtre. Adam fut sur-le-champ nommé pour le remplacer, et réunit les quatre attributions devenues vacantes. Par ce nouvel arrangement, il passait de l'aigu au grave, du plaisant au sévère, c'est-à-dire du triangle aux timbales, et on lui allouait, pour ses quatre fonctions, cinquante francs par mois, un peu plus de douze francs par fonction. Avec ce traitement et l'hospitalité paternelle, Adam se trouva riche.

Mais une inquiétude sérieuse vint troubler sa sérénité. On était en 1824; Adam avait vingt et un ans; il se sentait d'humeur peu belliqueuse, et la patrie l'avait appelé 1 II alla trouver M. Gherubini, directeur du Conservatoire, et lui fit entendre timidement, avec

toutes sortes de précautions, qu'un certificat émané de lui, attestant l'aptitude, les heureuses dispositions du jeune conscrit à la composition musicale, pourrait peutêtre détourner le coup qui le menaçait. Cherubini l'aimait et ne voulut pas le refuser. Mais Cherubini ne s'aventurait pas facilement. Il lui donna uh certificat ainsi conçu : « J'atteste que l'élève Adolphe Adam suit exactement les classes du Conservatoire. » Adam se tourna d'un autre côté; il se souvint d'un mal de doigt qu'il avait eu deux ans auparavant et dont il souffrait encore. Il alla implorer le chirurgien célèbre^ qui l'avait traité. Celui-ci écrivit l'attestation suivante: « Je certifie avoir opéré M. Adolphe Adam d'une tumeur au doigt dont il est parfaitement guéri. » Heureusement sa petite taille et sa mauvaise vue le sei'virent mieux qu'il ne l'avait espéré, et il put se consacrer en paix à ses études, à ses travaux, aux devoirs de sa quadruple fonction.

Pendant le cours de ces petits événements, une grande révolution s'était accomplie en France, je veux dire une révolution musicale. Un style nouveau, brillant, séduisant, créé en Italie par un homme de génie (tout le monde a nommé Rossini), était venu s'ajouter aux richesses de la musique, non sans discussion, il est vrai, non sans résistance. Il faut remarquer cependant que les révolutions en musique ne détruisent rien. Lorsqu'un homme prédestiné découvre des trésors nouveaux, il ne ruine personne. Un grain d'or

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