‹ Souvenirs et portraitsChapitre 25 sur 43 · Dupuytren · texte numérisé non relu

Dupuytren

trouvé en Californie a enrichi le monde. 11 y a bien d'abord quelques cris d'alarme, quelques prédictions sinistres, mais pendant le débat les habiles se taisent et profitent de la poudre d'or; tout s'apaise bientôt, le calme reparaît, et les richesses nouvelles, se répandant librement, vont s'ajouter à la fortune de tous.

On a souvent reproché aux musiciens leur trop grande ardeur d'innovation et une sorte de penchant trop constant vers l'inconstance. Le reproche date de loin. Il y a bien des siècles que Terpandre a été exilé pour avoir ajouté une quatrième corde à la lyre. Quant à nous, nous remercions humblement les musiciens courageux qui, depuis Terpandre, nous ont sauvés de la lyre à trois cordes. Oui, certes, la musique est variable, comme toute chose humaine, comme l'humanité même. Chaque âge a donné à sa musique le caractère qui lui convenait le mieux. Chaque peuple a aimé la musique qu'il a faite a son image. Une mélodie de Cimarosa est aussi italienne qu'une strophe du Tasse; le Français aime que le chant soit claii-, transparent, qu'il exprime la parole, qu'il laisse voir la pensée, qu'il en suive le contour; la phrase allemande, puissante et fortement tissue, sort lumineuse d'un nuage. La musique accepte tout, parce qu'elle est souple, intelligente, parce qu'elle est une des expressions de l'humanité. Qu'est-ce en effet que la musique, si ce n'est une langue harmonieuse, pure comme la prière, ardente comme la passion, tière comme le courage? Mais, de même que l'homme n'a pas reçu de Dieu les langues toutes faites, mais seulement le don

de la parole, de môme il n'a pas reçu non plus des chants tout composés, mais seulement le don du chant et de l'harmonie. Pour celui qui s'absorbe dans la contemplation de la musique, lorsqu'il en voit les éléments disposés si abondamment sur la terre, il lui semble que l'homme chante au même titre qu'il parle, et que Dieu ait dit : « Que la musique soiti » Non seulement Dieu en adonné l'amour, il a donné à l'homme la voix qui module, l'oreille qui compare, l'intelligence qui juge, la mémoire qui conserve, le cœur qui inspire, la flamme qui crée. Dans cette espèce de rêve, où l'harmonie coule à pleins bords, l'humanité ne forme plus qu'un chœur immense ; il n'y a plus sur la terre que deux espèces d'hommes, des ténors et des basses; la femme est la pure octave de l'homme; la vie même est soumi?^e à la mesure, car le sang bat dans nos artères le rhythme de notre existence.

Nous avons, dans cette longue digression, laissé Adolphe Adam à l'orchestre du Gymnase. Hâtons-nous de l'en faire sortir : et de fait, il n'y resta pas longtemps; il se mit bientôt en possession d'une liberfé consacrée tout entière à la composition.

Alors il écrivit pour divers théâtres de petits airs sans prétention, qui pendant plusieurs années suffirent â son ambition et à ses espérances; c'étaient des mélodies simples, à l'allure franche, bien adaptées aux paroles, entrant dans la mémoire et n'en sortant plus, en un mot, de véritables airs de vaudeville. Dans un voyage en Suisse il rencontra M. Scribe; de celte rencontre sortit une sorte de petit opéra, la Batelière de

Bnenz, représonlô en 1827 au théâtre du Gymnase, qui commença réellement la carrière musicale d'Adam. Les auteurs prirent confiance en lui. On plaça ses airs dans les vaudevilles; ce fut l'aurore de sa réputation.

Cette aurore dura deux ans. Puis il parvint à débuter à rOpéra-Comique par un opéra en un acte, Pierre et Catherine, qui le fit connaître heureusement. Il composa ensuite la musique d'un opéra en trois actes, Danilowa, qui réussit; la révolution de 1830 vint en interrompre le succès. Il partit pour l'Angleterre, fît. la musique de plusieurs ballets, revint en France, écrivit plusieurs ouvrages avec la facilité qui lui était naturelle, et donna enfin, en 1834, l'ouvrage charmant qui devait assurer sa réputation, le Chalet, toujours présent au répertoire, toujours en possession de la faveur du public, et qu'on entendra toujours avec ce plaisir qui ne s'épuise pas, que donne la musique naturelle et expressive. L'effet de cet ouvrage fut spontané : le Chalet, dès son apparition, fut classé parmi les meilleurs ouvrages du genre.

Il y a dans le domaine de la musique de riantes et fraîches vallées, oii se plaît la muse des accords tempérés. C'est cette muse qui inspirait Adam, et lui dictait des chants gracieux, de joyeuses mélodies et des rhythmes légers. Le Chalet résume cette heureuse inspiration. Il est resté le type du génie d'Adolphe Adam, et, si l'on dit souvent « l'auteur du Chalet, » ce n'est pas qu'on soit injuste, ingrat, peu soucieux de ses nombreux travaux, mais c'est par une sorte d'ellipse, et pour concentrer en un seul mot le charme, la grâce,

l'esprit du musicien. C'est un hommage rendu à sa mémoire, et l'éloge du Chalet devient ainsi l'éloge de l'œuvre tout entier.

Ce qui intéresse surtout dans l'étude de la vie d'un artiste, c'est le récif des premières époques, parce que c'est le temps des obstacles, de la lutte obscure, des épreuves ignorées. Dès que l'artiste entre dans la célébrité, dès que le succès éclaire sa carrière, sa vie est connue. Chacun peut la lire écrite dans des ouvrages qui ont désormais le privilège d'exciter, au moins une fois, l'attention générale. Nous avons vu jusqu'ici les essais d'Adolphe Adam accueillis et encouragés, nous avons vu se lever pour lui les premières lueurs de cette jeune renommée qui naît et grandit au milieu des répétitions, au bruit de l'orchestre, sur le théâtre même, mais qui n'en franchit pas l'enceinte. Après le Chalet, quel changement! Sa renommée a parcouru la ville, et tout le monde a appris son nom. Il ne faut souvent à l'auteur dramatique qu'une heure pour conquérir l'amitié du public; mais qu'il est difficile de conserver ces amis de fraîche datel Une heure ôte souvent ce qu'une heure a donné. Adam n'a jamais entendu sonner l'horloge de mauvais augure. Le public est resté fidèle à un talent toujours facile, agréable et sincère. Je dis sincère, parce qu'Adam a été constamment la franche expression de lui-même, parce qu'il n'a jamais menti à son esprit, à son tempérament. Il aimait la musique, qui faisait sa joie et sa vie, et il composaiL 11 aimait le travail rapide et la fièvre qu'il donne, et il courait audevant de la mélodie. Il la rencontrait en chemin,

aussi empressée que lui. alerte, vive, simple ou parée, naïve ou coquette, mais sans ornements recherchés; et si quelque refrain, de condition modeste, venait gaiement à lui, il lui tendait la main, sachant bien qu'en le couvrant de son nom il ['élèverait jusqu'à la popularité.

Le talent d'Adam se révéla bientôt sous un aspect nouveau. Il donna à l'Opéra, en 1836, un ballet, la Fille du Danube. Du premier coup il se montra maître, on peut dire modèle en ce genre. Dans ce ballet, comme dans tous ceux qu'il écrivitdepuis, l'orchestre, traité avec une grande supériorité, brillant, animé, ou doucement sonore, chante des mélodies sveltes, fraîches, capricieuses, qui se balancent sur des rhythmes élégants, souples comme la danse même. Aussi, lorsque plus tard^ la sylphide célèbre qui gouvernait la danse traita avec la Russie, elle stipula, comme condition expresse, que son compositeur favori serait appelé à Saint-Pétersbourg et composerait pour elle un ballet nouveau. Adam lit ce voyage avec joie, et l'accueil qu'il reçut de l'empereur fut si biens^eillant qu'il pensa à se fixer en Russie. La musique de ÏÊcumeur de mer (ainsi se nommait l'œuvre nouvelle) avait obtenu un grand succès. On lai offrait un emploi brillant, la place de directeur de la musique de l'empereur. Mais le ma! du pays le prit, et il partit pour la France. C'était au milieu de l'hiver; il arriva à Berlin, après un voyage pénible (les voies rapides n'existaient pas encore)^ fati-

Page 1