Feu M. Zimmermann
théâtre qui avait péri entre ses mains. Il y donna coup sur coup Si fêtais roi, le Roi des halles^ le Bijou perdu, le Muletier de Tolède, sans compter d'autres ouvrages moins importants. Et dans ce même temps, au milieu de tous ces travaux, il écrivait pour Féglise, et donnait l'essor au sentiment religieux dont il était sincèrement animé. Certes, sa musique d'église n'a pas le caractère simple et austère que des maîtres lui ont donné; mais elle est douce, tendre, pompeuse quelquefois, et elle sait s'arrêter sur le seuil de la musique mondaine. En même temps encore, il trouvait une ressource inattendue dans sa facilité, dans son amour pour le travail. On lui ouvrait la carrière de la critique musicale ^ Ses feuilletons, agréables, spirituels, bienveillants, furent sur-le-champ appréciés; ils sont encore recherchés aujourd'hui, et resteront comme des documents intéressants et curieux sur la musi,que contemporaine.
En 1849, il avait été nommé professeur au Conservatoire, et sa situation s'était trouvée adoucie. Cinq ans après tous ses créanciers étaient payés; il était libre, honoré; il avait accompli, sans se plaindre, des prodiges d'activité, d'ordre, de courage et de résignation.
Quelle joie immense lorsqu'il se sentit délivré du lourd fardeau qui pesait sur sa vie, lorsqu'il vit son génie, toujours jeune et facile, échappé aux dangers
1. M. Véron, directeur du Consti lu lionne Ij le chargea du feuilleton musical.
de celle horrible lutte, lorsqu'il se dit quil rentrait en possession de lui-même, et que désormais ses chants n'appartiendraient qu'à lui! Il nous semble que ces douleurs secrètes, que cette conduite si honnête, que cette persévérance dans le bien, doivent compter pour beaucoup dans la vie d'Adolphe Adam. Il n y a pas que des œuvres d'art dans la vie de l'artiste, et une bonne action qu'il a cachée au monde a peut-être plus de prix à ses yeux que ses travaux les plus éclatants.
Après la délivrance d'Adolphe Adam, un de ses premiers chants fut consacré à la gloire des armées françaises. Il chanta la victoire qui nous venait alors du Pont-Euxin! Elle nous vient aujourd'hui de la noble Italie*, et s'il avait plu à Dieu qu'il fût là, vivant, parmi nous, avec quelle joie il eût mêlé ses chants et ses harmonies aux acclamations de la France! Les arts aiment les grands événements, les grandes entreprises, les grands cœurs î ils sont reconnaissants de la gloire donnée à la patrie; l'histoire que le guerrier écrit sur le champ de bataille, ils en perpétueront le souvenir.
Adam vivait heureux dans sa tranquillité reconquise, car il avait eu aussi sa victoire, lorsque la mort vint le frapper, et sa mort se trouve encore attachée à l'accomplissement d'un de ses devoirs les plus chers. C'était l'époque annuelle de nos concours, et l'Académie avait indiqué le jour où les jeunes musiciens qui veulent dispu'er le prix doivent se présenter pour une
1. Cette étude sur Adolphe Adam a été écrite après la campagne d'Italie.
première épreuve. La veille de ce jour, c'était le 2 mai 1856, Adam réunit ceux de ses élèves qui devaient concourir, et leur donna des conseils pleins d'expérience et d'affection : c'étaient les derniers I Déjà, depuis quelque temps, il sentait la sourde atteinte du mal dont il devait mourir : et pendant cette leçon même, uA trouble profond l'avait saisi et laissé sans voix et sans haleine. Mais il aimait ses élèves d'une amitié si vive, qu'il voulut assister à cette épreuve, les encourager de sa présence et ne les quitter qu'au moment où, livrés à eux-mêmes, ils n'auraient plus qu'à suivre leurs jeunes inspirations. Il se mit au lit, recommandant qu'on réveillât de bonne heure. Ce fut son dernier vœu, il avait prononcé ses dernières paroles. Il s'endormit du sommeil éternel, et le jour, en se levant, éclaira la douleur et les sanglots qui éclatèrent autour du lit funèbre. La triste nouvelle vint nous trouver ici, dans ce palais, où nous étions réunis pour l'attendre 1
Si on jette un regard sur la vie d'Adolphe Adam, si on l'embrasse d'un coup d'œil, on peut la résumer en peu de mots. On y verra le travail, le courage et la foi ; un cœur loyal, un talent rare, et de charmants opéras.
OBSERVATIONS . SUR UN OUVRAGE DE M. LE COMTE LÉON DE LABORDE, MEMBRE DE l'iNSTITUT.
L'ouvrage de M. Léon de Laborde a paru sous deux formes différentes : d'abord, comme rapport faisant partie de la collection des Travaux de la commission française sur VIndustrie des nations ^ ; puis, en dehors
1. En 1858, M. le ministre d'État et de la maison de l'empereur^ M. le ministre de Tinstruction publique et des cultes et M. le ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, demandèrent à l'Académie des beaux-arts une appréciation du travail que venait de publier M. le comte Léon de Laborde, membre de rinstitut, comme rapporteur du trentième jury de l'exposition universelle de Londres en 1851, jury dont la fonction était de juger les beaux-arts et les nombreux produits de tout genre, classés sous la dénomination : Application des Arts à VIndustrie.
L'Académie pensa que son travail serait plus complet si les observations dont l'ouvrage de M. de Laborde deviendrait l'objet se trouvaient réunies en un seul rapport, dans lequel seraient traitées les différentes questions indiquées à son examen, et elle nomma pour rédiger ce rapport une commission composée de MM. Robert-Fleury, Alaux, Petitot, Hiltorff, Duban, Gatteaux, Ambroise Thomas, comte de Nieuwerkerke et F. Halévy, secrétaire perpétuel, rapporteur.
2. Le rapport de M. de Laborde forme le huitième volume de cette collection, publiée par ordre de l'Empereur et par les soins de M. le ministre des travaux publics.
de cette collection, et «ivec un titre spécial qui en fait parfaitement comprendre l'esprit et l'intention : De rUnion des Arts et de l'Industrie. Sous cette forme, avec ce titre, l'ouvrage est divisé en deux volumes. Le premier, intitulé : le Passé, retrace les différentes transformations de l'art jusqu'à nos jours; le deuxième volume, intitulé : l'Avenir, fait connaître les vues de l'auteur sur les destinées futures de l'art.
Avant d'entrer dans une discussion où nous aurons quelquefois le regret de nous séparer de M. de Laborde, nous nous empressons de reconnaître le zèle qu'il a apporté à l'accomplissement de ce travail. C'est plus qu'un rapport, c'est un livre plein de faits, d'appréciations ingénieuses sur l'industrie du monde entier.
Les ministres qui ont bien voulu demander l'avis de l'Académie se sont placés à des points de vue différents, et cela devait être. M. le ministre d'État appelle notre attention sur la partie de l'ouvrage dans laquelle l'auteur, « s'occupant de la question de l'enseignement des arts, propose diverses mesures pour résoudre le problème de l'union des arts et de l'industrie, en relevant l'une sans abaisser les autres. y>
M. le minisire de l'instruction publique et des cultes « provoque l'examen des vues générales développées dans l'ouvrage de M. de Laborde. La discussion qui s'ouvrirait à ce sujet à l'Académie des beaux-arts, veut bien dire M. le ministre, me semblerait de nature à éclairer des questions pleines d'intérêt; mon département pourrait y puiser de précieuses lumières. »
M. le ministre des travaux publics, par la nature de ses attributions, devait se préoccuper plus particulièrement de la question principale traitée par M. de Laborde, véritable fond du livre présenté à notre examen, objet constant de la pensée de l'auteur : VUnion des Arts et de l'Industrie, L'Académie croit devoir rappeler ici les passages les plus importants de la lettre de M. le ministre des travaux publics :
« Vous aurez pu remarquer, dit M. le ministre, que M. le comte de Labordene se borne pas à apprécier la partie artistique de l'Exposition de Londres. Envisageant la question de glus haut, il s'attache à rechercher le rôle que Fart lui paraît appelé à jouer dans les sociétés modernes. Il s'attache notamment à démontrer que l'art doit cesser d'être une jouissance purement aristocratique; qu'il doit, au contraire, se répandre et se vulgariser; mais qu'il a besoin, dans ce but, de s'associer à l'industrie et de se prêter à des applications qui lui donnent un caractère d'utilité pratique et le rendent peu à peu accessible à l'intelligence de tous.
« Cette tlièse, que M. le comte de Laborde a développée d'ailleurs avec toute l'autorité de son talent, devait fixer l'attention de mon département. Aussi j'attacherais du prix à ce que l'Académie des beaux-arts, étudiant l'ouvrage dont il s'agit, spécialement au point de vue qui vient d'être indiqué^ consignât le résultai de son étude dans un rapport que je vous serais obligé de m'adresser. »
Les paroles de M. le ministre des travaux publics nous semblent résumer fidèlement la tendance géné-
raie du travail de M. de Laborde^ et reproduisent avec vérité l'impression que laisse ce travail dans Fesprit du lecteur. C'est du moins cette impression qu'a reçue TAcadémie. Elle a dû se demander alors si l'art avait réellement « besoin de s'associer à l'industrie pour devenir accessible à Tintelligence de tous; » si ce système, si cette doctrine de la « vulgarisation de l'art, )) se prêtant à des applications qui lui donnent un caractère d'utilité pratique, n'étaient pas opposés aux plus nobles qualités de Tart, contraires à son essence, à sa véritable mission; et enfin, si c'était sous l'influence de ces idées qu'il fallait chercher à répandre dans toutes les classes de la société le goût et l'amour des beaux-arts.
L'Académie croit devoir repousser cette doctrine. Si elle ne disputait pas d'abord le terrain sur lequel elle est appelée, la cause qu'elle a mission de sauvegarder serait bientôt perdue. M. de Laborde aime l'art de tout son cœur, l'apprécie de tout son esprit, l'entoure de tout son respect. Ses voyages, ses écrits, en ont donné de nombreux témoignages. Le livre môme dans lequel nous trouvons des opinions que nous devons combattre est rempli de ces témoignages. Mais la séduction de son esprit brillant s'est exercée sur son esprit môme; dans son enthousiasme et dans sa foi, fermant les yeux au danger, il ne voit de salut, pour protéger l'industrie, pour sauver les arts menacés, que dans la « vulgarisation de l'art, » recevant un caractère général « d'utilité pratique. j> Nous ne pensons pas, à cet égard, comme M. de Laborde; ce n'est pas dans cette doctrine que se
trouverait la solution du « problème de Tunion des arts et de l'industrie, en relevant l'une sans abaisser les autres. »
A notre avis, cette extrême diffusion, celte « vulgarisation, » amènerait un résultat inévitable, infaillible: l'absorption de l'art par l'industrie. Attaché à l'industrie, suivant les besoins du moment, soumis aux caprices de la mode, « se prêtant à des applications qui lui donneraient un caractère d'utilité pratique, » l'art cesserait bientôt d'être. Il périrait, étouffé dans cette étreinte. Non, l'art n'est pas ce dieu robuste offert aujourd'hui à notre adoration; la forme n'est pas l'objet suprême de son culte : ce n'est pas l'air brûlant de l'usine qu'il lui faut respirer, et le bazar n'est pas son temple; il lui faut le calme, le silence, l'air pur de la solitude; l'art, c'est la poésie créatrice, inspirée, noble, touchante, gracieuse. Et M. de Laborde le sait, il est artiste, il est poëte jusque dans ses généreuses illusions.
L'art, ainsi étendu, perdrait en puissance ce qu'il gagnerait en superficie. Appliquer sans cesse l'art aux habitudes vulgaires de la vie, ce n'est pas pratiquer le culte de l'art, c'est en avoir, pour ainsi dire, la superstition. Admettons, comme le désire et le conseille M. de Laborde, que « tout le monde » soit artiste, que « les artistes se fassent industriels, que les industriel? se fassent artistes; » recevons comme un fait accompli cette fusion, ou plutôt cette confusion des arts et de Tindustrie : comment échapper au désordre, produit de tant d'éducation.^ incomplètes, dotant d'aptitudes di*
312 SOUVENIRS ET PORTRMTS.
verses, intelligentes à différents degrés! Au milieu du mouvement rapide qui nous entraîne, dans le temps d'indépendance où nous vivons, quel élève voudrait reconnaître un maître? On n'est que trop enclin à sacrifier l'art à des préoccupations matérielles, à le réduire à de mesquines proportions : pourquoi encourager encore cette tendance? Est-il bien vrai, bien prouvé, que les arts et l'industrie brilleront d'une splendeur plus vive parce que « tout le monde saura dessiner » (plus ou moins bien, car on ne peut espérer d'arriver à un degré général de perfection), faire des portraits de famille, dessiner des sites pittoresques en voyage, etc., » ou (( modeler une figurine avec quelque adresse^?» Est-il bien avéré que cette culture banale d'un petit art de société, qu'un enseignement fondé sur d'aussi frêles bases, relève et épure le goût? M. de Laborde ne craint-il pas que de ces petits talents ne surgissent de grandes vanités, de ces passe-temps agréables d'incroyables prétentions, et qu'à côté de quelques amateurs hors ligne, véritables privilégiés de la nature, comme il nous serait facile d'en citer, on ne compte une multitude gênante de faux connaisseurs?
Il y a une égalité redoutable, celle de la médiocrité, et nous croyons que certaines doctrines de M. de Laborde, quel que soit son amour sincère pour l'art, pourraient bien y conduire. On compterait peut-être un plus grand nombre d'écoles; il n'y aurait plus d'école. Beaucoup de chefs, pas de guide; beaucoup de croyan-