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puisse jamais prétendre arriver à cette diffusion universelle du génie. Il n'y a pas de soin, d'éducation qui puisse parvenir à faire une « nation d'artistes, » pas plus qu'une nation de poètes.
M. de Laborde regrette le régime des corporations, qu'il trouve plus favorable à la production des ouvrages d'art, parce qu'elles réalisaient, par l'organisation qui leur était propre, le mélange des arts et des métiers. Il rappelle les querelles qui s'élevèrent, lors de la création des Académies, entre les anciennes corporations et les nouvelles compagnies, les intrigues, les cabales de tout genre qui ont signalé cette transition. Mais plus les corporations cherchaient à maintenir leurs antiques privilèges, plus les Académies devaient se montrer ardentes à défendre les droits qu'on venait de leur conférer, au nom de la dignité bien entendue des artistes, étrangers désormais à toute transaction commerciale. L'esprit des nouvelles institutions élevait une barrière entre les travaux de l'artiste et les préoccupations inséparables des professions industrielles. De quel côté étaient la justice, les convenances? Le temps a tranché la question, liée d'ailleurs à des questions d'un autre ordre. Mais aujourd'hui, à quoi s'opposent les Académies? Est-ce que la plus entière liberté ne préside pas à l'exercice des arts? Il faut passer de nombreux examens pour recevoir le titre d'avocat, de médecin, et cela est juslice. « Tout le monde » ne peut-il pas prendre la qualité d'architecte et bâtir des maisons? (( tout le monde» ne peut-il enseigner les arts sans examen, sans diplôme? Ne voyons-nous pas journellement, des
jeunes gens, exclus de nos écoles après d'infructueuses études, donner des leçons qu'ils auraient grand besoin de recevoir? Un père hésite, il ne sait s'il doit donner à son fils la profession de tailleur ou de bottier : il se décide enfin, et lui donne le métier de peintre ou de musicien; car, pour lui, l'art n'est qu'un métier. Cette extrême facilité n'a-t-elle pas de graves inconvénients pour ceux mêmes qui en font usage? Ne crée-t-elle pas une classe nombreuse, une classe spéciale de malheureux, que rÉtat aura à soutenir, sinon à encourager? Ne produit-elle pas plus de faux artistes que de vrais? Ce n'est pas que les vrais artistes soient ambitieux de qualifications nouvelles; un peintre en bâtiments est un peintre, et Raphaël est un peintre. Le ménétrier de village est un musicien, Cimarosa et Mozart sont des musiciens. Mais Raphaël est un artiste, Cimarosa et Mozart sont des artistes. La seule qualification que demande l'artiste est celle d'artiste. Il est bon d'ailleurs qu'il ait le juste^et simple orgueil de son art, de sa valeur personnelle, d'une considération achetée au prix de longues études, de grands travaux, et presque toujours au prix de vives souffrances, plus douloureuses encore parce qu'il doit les cacher. Zeuxis, à l'apogée de sa gloire, ne vendait plus ses tableaux, il les donnait, prétendant que personne n'était assez riche pour les payer. C'est un fier exemple; la fortune modeste des artistes modernes a empêché qu'il ne devînt contagieux.
Nous aurions encore d'autres observations à présenter. M. de Laborde, il est vrai, a prévu toutes les objec-
lions et y a répondu d'avance; mais ses réponses, nous devons le dire aussi, ne nous ont pas toujours convaincus. Cependant nous ne pousserons pas plus loin cette discussion, et maintenant que nous avons résisté, trop longuement peut-être, à quelques-unes des idées de notre sai^ant confrère, maintenant que nous avons combattu la pensée favorite de son livre, que M. le ministre des travaux publics en a si clairement extraite et qu'il a nettement exprimée, nous nous hâterons de dire à M. le ministre des travaux publics que si l'Académie ne partage pas Popinion de M. de Laborde sur les principes généraux qui doivent présider aux destinées de Part, et doute de Pefficacité de plusieurs des moyens qu'il indique, elle est d'accord avec lui sur le but qu'il faut atteindre.
L'Académie ne veut pas qu'on se méprenne sur ses intentions. Elle honore Pindustrie, qui honore le pays, contribue à sa gloire et en fait la richesse. Elle fera tous ses efforts pour en seconder les progrés, et serait heureuse et fiére d'y concourir. L'Académie désire vivement, comme M. le ministre des travaux publics, comme M. de Laborde, que la France conserve sa place dans Pindustrie du monde, que tous ses produits portent l'empreinte de Pélégance et du bon goût; que la forme, la couleur, les détails d'ornementation aient toujours la grâce, le charme, la délicatesse qui séduisent. Nous applaudissons à des vœux qui sont les nôtres. L'Académie en avait devancé l'expression, elle n'avait pas attendu le signal qu'elle reçoit aujourd'hui. Dès l'année 1854, elle avait donné pour sujet du concours
institué par M. Bordin, concours qu'elle jugea pour la première fois en 1856 : « De Pinfluence des arts du dessin sur l'industrie. » Plusieurs des dix-neuf mémoires adressés à cette occasion à TAcadémie ont 'été remarqués, et le travail de M. Achille Hermant, architecte, ancien élève de l'École des beaux-arts, qui a obtenu le prix, contient- de bonnes appréciations et d'utiles indications.
L'Académie recherche donc l'alliance des arts et de l'industrie, mais l'alliance libre, c'est-à-dire Faction vivante, active de Fart sur l'industrie.
Elle pense, avec M. de Laborde, que l'on atteindrait plus rapidement le but désiré en créant dans plusieurs grands centres industriels de nouvelles écoles professionnelles où l'on étudierait, comme au Conservatoire des arts et métiers de Paris, comme aux Écoles d'arts et métiers d'Aix, de Châlons, d'Angers, toutes les applications que Findustrie peut recevoir du dessin et de l'art du modeleur. L'Académie recommande à l'attention de M. le ministre des travaux publics le choix des modèles de dessin et d'ornementation. Quelle que soit l'habileté du maître, quelque précieux que soient ses conseils, c'est surtout par l'observation attentive du modèle que se forment à la fois le goût, le discernement, la main de Félève. Le choix et l'exécution des dessins et des moulages destinés aux études sont donc d'une haute importance.
Si FAcadémie pense qu'il peut être utile d'augmenter le nombre de ces écoles, c'est à cause des bons résultats qu'elles donnent, de l'heureuse influence qu'elles
exercent nécessairement. Tous les arls industriels de la France doivent y trouver renseignement supérieur indispensable à leurs productions si variées; et cet enseignement général des parties spéciales de l'art qui sont le lien des diverses industries, doit, en se répandant, en se renouvelant sans cesse, maintenir/féconder, é'ever encore le goût de nos fabricants. Au reste, en exprimant ce vœu, elle en soumet Pexamen à la sollicitude et aux lumières de M. le ministre des travaux publics. Lui seul peut apprécier les circonstances qui devraient amener et favoriser la création d'écoles nouvelles.
Deux écoles, établies à Paris et placées dans les attributions de M. le ministre d'État, servent d'auxiliaires aux écoles spéciales que nous venons de nommer. -Nous voulons parler de J 'École impériale spéciale de dessin, de mathématiques, d'architecture et de sculpture d'ornements, pour l'application des beaux-arts à l'industrie*, dont le directeur actuel est M. Belloc, et de
1. Cette École, qui est gratuite, date de près d'un siècle. Fondée en 1767 par lettres patentes de Louis XV, sur la demande des six. corps de métiers, elle a pour but de former et d'éclairer le goût des jeunes gens qui se destinent aux branches de l'industrie se rattachant plus spécialement aux beaux-arts. Elle a, depuis sa création, exercé une heureuse et constante influence sur la fabrication élégante, dite de Varis] cependant les éléments des ans qui tiennent au dessin y sont enseignés de manière à favoriser toutes les vocations et à n'en fausser aucune.
Le personnel enseignant de cette école se compose d'un directeur de neuf professeurs, de deux professeurs suppléants et de quatre répétiteurs. Un comité d'enseignement, présidé par le directeur et convoqué par lui, s'assemble tous les mois. L'enseignement comprend : i"" Mathématiques élémentaires : arithmétique raisonnée, géomé-
l'École spéciale de dessin ouverte aux jeunes personnes qui se destinent aux professions industrielles, et confiée aux soins de mademoiselle Rosa Bonheur*. Ces deux écoles donnent aussi d'excellents résultats.
trie pratique et descriptive, dessin graphique, exercice du tracé, etc.; 2° V Architecture : coupe des pierres, du bois; dessin géométral, épures, tracé des ombres, etc.; 3^ le Dessin d'imitation : les quatre genres, figure, animaux, fleurs, ornement.
Sous la direction actuelle, il s'est ouvert à l'École une classe de sculpture d'ornement, d'où est sortie une foule d'ornemanistes pour le bâtiment. On a pu apprécier récemment l'habilité de ces jeunes artistes dans les travaux du Louvre. Généralement les ornemanistes de tous genres ont, depuis vingt-cinq ans, passé d'abord par l'École.
La création d'une chaire de l'histoire et de la composition de rornement a suivi d'assez près l'ouverture de la classe de sculpture ; les exemples sont dessinés par les professeurs sur le tableau (avec ombre et lumière) devant les élèves, qui les copient séance tenante.
Il y a eu successivement introduction de l'étude de la plante vivante, d'un cours d'anatomie, du dessin de mémoire, de la pratique de la perspective, du dessin d'après la bosse, et enfin tout récemment (janvier 1858), de l'étude du modèle vivant.
Comme complément de cet ensemble, et pour répondre aux besoins croissants de la librairie imagée^ le directeur, dans un rapport détaillé, a soumis tout récemment à M. le ministre d'État la proposition d'ouvrir à l'École une classe spéciale pour l'enseignement du dessin et de la gravure sur bois.
L'École possède une grande collection de modèles de tous genres qui, dès l'origine, a été gravée pour elle seule.
Le nombre des inscriptions s'élève en moyenne de huit cents à mille par an. Les classes sont pleines en hiver, un peu moins suivies en été.
1. On enseigne dans cette École tous les genres de dessin : la figure, l'ornement, le paysage, les animaux, les fleurs; il y a des concours annuels, des prix consistait en médailles d'argent, et un grand prix d'honneur donnant droit à un diplôme. La distribution des prix est accompagnée de rexposition publique des dessins du concours.
On a pensé qu'il était utile d'entrer dans ces détails et de faire
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L'Académie connaît les efforts incessants, la sollicitude persévérante avec laquelle la ville de Paris s'applique à encourager et à répandre l'étude du dessin et du chant choral dans ses collèges municipaux et jusque dans ses plus humbles écoles. Dijon, Lyon, Lille, Valenciennes, Grenoble, Toulouse, Bordeaux, d'autres villes encore sont restées fidèles à de nobles traditions. Nous espérons que ces bons exemples porteront leurs fruits et que la lumière des beaux-arts pénétrera un jour dans toutes les classes de la société. C'est un de nos vœux les plus chers. Nous pensons, avec M. de Laborde, que l'art ne doit pas être « une jouissance purement aristocratique. » Mais, avant de former d'un seul coup de trop nombreux élèves, instruisons ceux qui doivent enseigner. Regardons autour de nous, et cherchons avec soin les 37,000 professeurs de dessin, les 37,000 professeurs de chant que désire M. de Laborde pour cette grande diffusion de l'art dans les 37,000 communes de la France. L'art est une fleur délicate dont on ne peut confier la culture qu'à des mains exercées.
L'Académie saisit cette occasion d'exprimer le vœu qu'à l'avenir les professeurs qui devront elre attachés aux écoles les plus importantes de nos grandes villes subissent un examen préalable et soient munis d'un di-
connaître l'organisation de ces écoles et les études qui y sont suivies. Les différentes écoles disséminées en France, dont les unes sont dans la main de TÉtat, tandis que d'autres sont municipales et sous la surveillance des autorités locales qui les subventionnent, pourront pcut-tUrc y puiser d'utiles renseignements.
LES ARTS ET L'INDUSTRIE. m
plôme délivré par un jury désigné à cet effet par M. le ministre d'État, qui dirige les beaux-arts. Il serait équitable dès lors (et nous allons peut-être au-devant des intentions généreuses de M. le ministre) que l'État, intervenant ainsi, améliorât le sort de ces professeurs, augmentât leur traitement, ou fournît une portion de la subvention donnée par les municipalités, suivant l'importance des cités et le mérite des professeurs. Ces mesures auraient certainement pour résultat d'encourager des hommes de talent à se fixer dans les départements; les études recevraient une force et une impulsion nouvelles, et nous demanderions encore à M. le ministre d'État, comme complément de ces mesures, et dans l'intérêt d'une propagation plus active, de distribuer aux écoles, aux musées des villes qui auraient mérité cet encouragement par leur plus grande sollicitude pour la prospérité de l'art, quelques-unes des meilleures copies de tableaux et de sculptures exécutées annuellement à Rome par les pensionnaires de l'Académie.
Il est aussi dans les désirs de l'Académie que d'habiles artistes, initiés à l'exercice des divprses professions, et d'un goût éprouvé, dirigent les travaux d'art de la grande production industrielle. Percier, Fontaine, Louis David, ont donné cet exemple, et leurs dessins, quoique trop uniformément empreints du goût dominant de leur époque, sont toujours d'un goût élégant et correct.
Puisque nous avons nommé le grand peintre David, il nous est impossible de ne pas exprimer le regret de
le voir traité, dans plusieurs pages du livre de M. de Laborde, ayec une rigueur excessive, injuste, inflexible. Quoi I l'auteur des Horaces, de Brutus, de Bélisaire, de Socrate, des Sabines, du Sacre, de ce « merveilleux portrait de Pie VII, une des plus belles œuvres de notre École et de la peinture moderne, » dit M. Vitet^ ne trouve pas grâce devant les yeux du sévère critique! Devons-nous rappeler ici qu'à l'époque où surgit David notre école dégénérée marchait à la décadence, à l'oubli, au néant? David n'a-t-il pas, le premier de son temps, osé étudier à la fois le Poussin et l'antique? N'a-t-il pas fondé une école vivace, puissante, d'où sont sortis des maîtres célèbres, dont il avait su reconnaître et développer les qualités diverses? Indiquer à chacun sa route, avoir des conseils, des encouragements pour tous les genres de talent, éclairer d'une lumière féconde, parce qu'elle est impartiale, de jeunes esprits qu'on guide sans les enchaîner, c'est là ce qui fait véritablement le grand maître et la force de son enseignement. Gérard, Girodet, Granet, Drolling, Isabey, Gros, que M. de Laborde admire à juste titre, d'autres encore, ne sont-ils pas sortis de l'atelier de David? Ces maîtres n'ont-ils pas formé des élèves qui se sont illustrés à leur tour? Pourquoi donc M. de Laborde dit-il que cette école, que cette doctrine a été « stérile^? »
Un grand établissement a existé, qui réalisait en grande partie l'action continue de l'art, secondant et vivifiant l'industrie. Nous voulons parler de la grande