La guerre de trente ans
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«llépouillé de ses vêtements, il apprit à ses dépens qu'il n'était pas prudent de voyager avec des ducals d'or dans ses poches. Mais il appela à lui toute son énergie et ne faiblit pas dans cette épreuve. Quelques écus avaient échappé aux recherches et à la clairvoyance des brigands. Il achète dans la ville la plus voisine un habit de matelot, y cache ce qu'il lui reste d'argent, et continue résolument le voyage, entrepris naguère avec tant de joie ; il lui tarde de se voir à Londres, où il pourra se faire connaître et conquérir une forlune nouvelle. Il arrive au bord de la mer; des pécheurs allaient faire voile pour l'Angleterre : il demande à se joindre à ces braves gens. Il est jeune, robuste, courageux ; son offre est accueillie : il s'embarque, et le voilà pêcheur.
Mais la mer ne fut pas plus clémente que la terre n'avait été favorable. Près du terme de son voyage, en vue de ce pays qu'il appelle de tous ses vœux, une tempête violente s'élève. La frêle embarcation, emportée à la côte, se brise sur des rochers. Ses compagnons périssent. Mais il s'est jeté à la mer, il a lutté contre la vague, il a touché la terre désirée où il vient chercher la fortune et la gloire.
Mais en quel état et sous quels tristes auspices ! Dans ce combat désespéré contre la mer furieuse, ses dernières pièces d'or ont disparu; seul, pauvre, inconnu sur une terre étrangère, dénué de toute ressource, il ne lui reste qu'un moyen d'arriver à Londres : implorer la charité publique et demander l'aumône. Il eut ce courage, il tendit la main. Up soir, à la nuit tombante,
couvert de lambeaux, succombant à la fatigue, il arriva dans la ville immense.
Il errait au hasard, cherchant un abri pour la nuit, lorsqu'il entend au loin frémir les sons d'un orgue. Il s'arrête à cette voix; ses yeux s'emplissent de larmes, des sanglots s'échappent de sa poitrine; il n'est plus seul au monde. Cette rue qu'il voit pour la première fois, il la connaît; rien ne lui est plus étranger; ces maisons qui s'éclairent l'appellent et le convient, ces hommes qui passent sont des hôtes, des amis, des frères; ils vont tous lui serrer la maini II marche comme un homme en délire vers ces accords qui maintenant vibrent tout près de lui. Épuisé, haletant, il arrive devant Westminster, d'où sortait la grande voix qui l'appelait pour le consoler, et se précipite dans le temple.
A peine a-t-il pénétré dans l'enceinte que les derniers sons de l'orgue expirent; l'office du soir venait de finir, et la foule quittait le temple. Frohberger se prosterne sur la pierre; il prie ce Dieu qui l'a sauvé des flots, .et confie à sa miséricorde le soin d'adoucir sa misère. Pendant son ardente prière, il ne s'était pas aperçu qu'il était resté seul dans l'église; les lumières étaient éteintes et les portes fermées.
Il priait, lorsqu'un vieillard d'une taille élevée et que l'âge n'avait pas courbée, précédé par un serviteur qui tenait une lampe, descendit de la tribune de l'orgue. Ce vieillard vit Frohberger agenouillé, et il s'avança vers lui : « Sortez, lui dit-il, nul ne peut rester ici après l'office; retirez-vous. » Frohberger se leva len-
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tement et se dirigea vers la porte, que lui indiquait du doigt le sévère vieillard. Une lueur de la lampe que' portait le serviteur, perçant les ténèbres qui remplissaient l'église, éclaira en ce moment la pâle figure et les haillons du pauvre étranger. Le vieillard vit cette détresse et en parut frappé. « D'où venez- vous? dit-il d'une voix moins dure; vous paraissez souffrant et malheureux. — Oui, répondit Frohberger; des brigands m'ont dépouillé, un naufrage a achevé ma ruine; je suis sans ressource. » Le vieillard semblait incrédule ; cependant il lui dit : «Je veux bien vous croire, et j'ai pitié de vous. » Puis il réfléchit un moment : « Un hasard heureux vous seconde. Je puis vous secourir; je suis organiste du roi et de cette abbaye, mon souffleur d'orgue m'a quitté hier, voulez- vous le remplacer? »
A cette proposition étrange, et dont Frohberger seul pouvait comprendre l'étrangeté, Frohberger tressaillit.
Tout le monde sait quelles sont les fonctions d'un souffleur d'orgue. Il faut, à force de bras, agiter les énormes soufflets qui nourrissent d'air les larges poumons de l'instrument; il faut agir sans relâche. Si le souffleur s'arrête, si 1^* vent vient à manquer, plus d'accords, plus d'harmonie : tout se tait, et les touches muettes s'abaissent en vain sous les doigts de l'organiste, dont la pensée meurt faute d'air.
L'homme qui avait parlé à Frohberger était Christophe Gibbons, organiste de Charles II et de Westminster, et docteur en musique de l'université d'Oxford. Un
moment, Frohberger eut Ticlée de se nommer; mais il savait que le vieil organiste était inquiet et jaloux, il se tut, et dans l'extrême dénûment où il se trouvait, il s'estima heureux d'accepter l'offre de Gibbons, espérant d'ailleurs que l'humble travail auquel il allait se soumettre lui fournirait facilement l'occasion de ?e faire connaître. Il suivit donc sur-le-champ son nouveau maître, et entra en fonctions dès le lendemain.
Gibbons, sans cesser d'être grondeur et brutal, trouva que l'étranger s'acquittait assez bien de sa tâche. Mais si le vieil organiste du roi d'Angleterre, le docteur en musique de l'université d'Oxford, était content des services de son jeune souffleur, l'organiste de l'empereur d'Allemagne et de la cathédrale de Vienne, devenu souffleur, n'était pas satisfait du talent de son patron. Il trouvait que son style était pauvre, sa forme lourde, sa mélodie vulgaire, que l'inspiration manquait. Vingt fois sur le point de trahir son incognito, de s'emparer du clavier, de remplir l'église d'une improvisation ardente, la crainte de n'être compris que de son maître jaloux, d'être chassé comme un misérable, de perdre son pain de tous les jours, si amer qu'il fût, l'avait toujours retenu, et il reprenait tristement son emploi de machine, sa fatigue de bête de somme!
Mais un jour arriva où le pauvre souffleur comprit qu'il fallait se révéler, sortir de ce triste esclavage et montrer Frohberger, délivré du masque odieux sous lequel il étouffait.
Le roi Charles II venait d'épouser Catherine de Portugal ; de grandes fêtes avaient lieu à la cour. Un orgue
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magnifique avait été placé dans une galerie du palais. Un banquet royal devait avoir lieu dans cette galerie, et Gibbons inaugurerait le nouvel instrument. Le matin de ce jour solennel, il manda le souffleur, et lui enjoignit, d'un ton impérieux, d'avoir à ne ménager ni son zèle, ni ses forces. Mais Frohberger voulait que ce jour fût celui de sa délivrance. II serait compris de cette cour brillante, de cet auditoire intelliijent ; à tout prix, il fallait trouver le moyen de se faire cniendre.
Le roi, la reine et toute la cour entrent dans la salle (lu festin, et Gibbons commence l'improvisation..., préparée depuis longtemps pour cette solennité. On'se tait, on écoute, on admire la belle harmonie de l'orgue, travail accompli d'un facteur excellent. Tout à coup, au début d'une fugue magistrale que comptait développer savamment l'organiste , cette sonorité si forte s'éteint, l'orgue n'a plus de voix, et on n'entend plus que d'informes débris de sons qui meurent en gémissant, derniers soupirs d'une harmonie expirante.
Pendant que l'auditoire attribue ce silence subit à un défaut de l'orgue, Gibbons devine une trahison. Il se précipite dans la soufflerie, et voit Frohberger calme devant les soufflets immobiles. Transporté de foreur, il le menace et le frappe. Mais Frohberger a tout prévu; il s'élance et prend possession du double cla:vier, tandis qu'un bras vigoureux charge les flancs du puissant instrument du souffle fécond qui va lui rendre la vie.
Alors il se retrouve tel qu'il était naguère dans la
noble cour d'Allemagne: la flamme qui sommeillait se rallume et Téclaire. L'orgue docile obéit à ses doigts ner\eux5 ses pieds agiles font vibrer les pédales profondes, les accords comprimés dans son cœur s'exhalent, envahissent le clavier, et les notes harmonieuses circulent dans la vaste salle et s'épandent en ondes sonores. Tout le monde est debout • le génie de Frohberger s'est révélé. Des dames, des seigneurs qui l'ont entendu à Vienne et à Dresde ont reconnu -ce jeu puissant, et cet art qu'il tient de son maître Frescobaldi, de rendre douces à Toreille les dissonances les plus hardies. Le pauvre Gibbons est oublié, et Frohberger appelé prés du roi. Il lui fallut expliquer son apparition inattendue, et, comme le héros d'un roman de chevalerie , raconter les étranges événements qui l'avaient conduit à la cour d'Angleterre. Le roi commanda qu'on apporta un clavecin^ et Frohberger, descendu des hauteurs de l'orgue, charma par un jeu plein de grâce et de délicatesse les auditeurs qu'il avait ravis tout à l'heure. Le roi, pour honorer l'artiste, lui donna surle-champ une chaîne d'or qu'il portait au cou.
Frohberger, dès ce jour, devint l'homme à la mode et, comme on dirait aujourd'hui, le lion de ce monde musical. On voulut voir et entendre ce musicien célèbre. La bizarrerie de ses aventures, son talent réel et hors de toute comparaison avec ce qu'on avait entendu jusqu'alors, lui méritèrent la faveur de la cour et du public. Il aurait pu, comme le fit plus tard son com^ patriote Haendel, rester en Angleterre et y établir sa fortune et sa renommée; mai3 il semble qu'un esprit
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inquiet l'ait toujours mal conseillé et poussé hors des lieux où son bon génie l'avait conduit à grand'peine. C'est la seconde fois que njous le voyons quitter une position brillante et manquer l'occasion d'acquérir la consécration qui s'attache à de beaux travaux poursuivis avec constance.
Le talent n'est pas tout dans l'artiste. La persévérance donne au talent une forme solide qui le fait triompher du temps. Haendel, étranger à l'Angleterre comme Frohberger, sut y fonder la gloire de son nom. Sans doute il possédait à un haut degré la faculté créatrice qui semble avoir manqué à son prédécesseur, mais on trouve aussi dans son œuvre l'empreinte de la force et d'une volonté aussi patiente qu'énergique. Ces formules obstinées, ce style robuste, n'appartiennent qu'à l'homme bien décidé à ne pas quitter la partie qu'il ne l'ait gagnée. Haendel regardait l'Angleterre comme une terre conquise ; il voulut y laisser des traces durables de sa domination, et ses œuvres sont des monuments encore debout.
Frohberger, après plusieurs années de séjour à Londres, quitta donc cette seconde patrie; le mal du pays l'avait pris, et il retourna à Vienne, impatient de s'y montrer dans Téclat de ses succès nouveaux ; mais il s'abusait, sa renommée ne l'avait pas précédé, et elle ne le suivit pas; comme son talent était avant tout un talent d'exécution, qu'il ne publiait rien, pendant qu'on l'admirait à Londres, on l'avait oublié à Vienne. Il fut reçu froidement. Quoiqu'il eût conservé le titre d'organiste de l'empereur, il ne fut plus invité à se faire
entendre à la cour; il offrit sa démission, on l'accepta. Sa retraite lui fut accordée dans les termes les plus flatteurs, et adoucie par les témoignages les plus honorables, mais c'était la retraite. Il comprit qu'il n'y avait plus de place pour lui dans cette grande ville, théâtre de ses premiers triomphes ; il quitta Vienne pour la dernière fois, profondément découragé et le cœur plein d'amertume.
Il y a des artistes d'un caractère heureux, pour qui le souvenir des succès d'autrefois est si plein de douceur, qu'ils ne s'en séparent jamais, et qu'ils trouvent dans ce souvenir, quelque ancien qu'il soit, du bonheur pour toute leur vie. Parés de leurs propres mains d'un laurier toujours vert, ils chantent le cantique de leur gloire et s'en enivrent à petit bruit. D'autres, au contraire, ne peuvent penser sans une douleur poignante à ces succès auxquels ils ont survécu, et qui chaque jour s'enfoncent plus profondément dans l'oubli. Ils voudraient ressusciter des fantômes, rendre la vie à des ombres, et le souvenir des triomphes qui ne sont plus est pour eux si amer et si plein de regrets qu'il semble les poursuivre comme un remords.
Frohberger était de ces artistes malheureux. Il se retira à Mayence, regrettant toujours le bruit des applaudissements, les splendeurs de la cour, la faveur du monarque et ce tumulte enivrant qui entoure le succès. Il vécut longtemps encore dans cette tristesse et dans cet abattement; il trompa ses loisirs en préparant des notes pour l'histoire de sa vie et en mettant en ordre ses compositions, qu'il ne voulut cependant pa$
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publier; elles furent imprimées et très-recherchées après sa mort. Il mourut à Mayence, en 1695, et s'il n'est pas le plus célèbre des organistes allemands, il fut le premier qui devint célèbre.