L'ABBÉ BOURDELOT
Il y a déjà quelque temps que la lettre qu'on va lire, si toutefois on la lit, est tombée par hasard entre nos mains ; on l'avait trouvée confondue avec beaucoup de vieux papiers, dans le grenier d'une maison de la rue des Bourdonnais, tombée sous le marteau, pour faire place à la brillante rue de Rivoli. C'est là que cette lettre dormait depuis deux siècles, sans air et sans lumière. On allait l'emporter avec ses compagnons d'infortune, dûment ficelée dans une liasse compacte, pour iînir tristement sa carrière dans la boutique d'un épicier peu littéraire, lorsqu'une bonne âme, émue de compassion, et assez curieuse de sa nature, racheta ces captifs que tant de générations de souris avaient épargnés, pt ies rendit au jour et à la liberté.
jL'abbé Bourdelot, qui a écrit cette lettre, n'était pas
abbé et ne se nommait pas Boùrdelot: il était médecin, et était né Pierre Michon. Il vint au monde à Sens, en 1610. Louis Joseph Michon, son père, était chirurgien ; il est vrai de dire que sa mère, Julie-Madeleine, était une Boùrdelot. Le jeune Pierre vint de bonne heure à Paris; il y fit ses humanités, et étudia ensuite la médecine et la philosophie sous la direction de ses deux oncles maternels, Jean Boùrdelot, savant helléniste, et Edme Boùrdelot, médecin du roi Louis XIII. L'élément Boùrdelot, comme on le voit, remportait de beaucoup dans la famille sur l'élément Michon. Aussi les deux oncles, flattés des succès du jeune homme, éblouis de Téclat que venait de répandre une thèse brillamment soutenue contre de robustes adversaires, thèse dont on parla longtemps dans les écoles et qui fit grand bruit dans la généralité de Sens, lui firent adopter et porter ce grand nom de Boùrdelot, déjà si riche par lui-môme, et 'illustré depuiS longtemps par leurs propres travaux, voulant ainsi confondre et réunir sur une seule tête leur double couronne de philologue et de médecin. Tout cela ne put se faire sans causer quelque déplaisir au père Michon, qui ne voyait pas sans amertume le nom qu'il tenait de ses aïeux délaissé par celui-là même qui devait en fonder la gloire, et déshérité à tout jamais de cette gloire qu'il voyait rayonner dans l'avenir. Mais le bonhomme, malgré qu'il en eût, dut se résigner; il abdiqua par tendresse son orgueil paternel, et consentit à voir la branche Michon absorbée. Ainsi l'humble ruisseau se perd et disparaît dans le fleuve orgueilleux.
Voilà donc le jeune Michon métamorphosé. Tout brillant de son nom nouveau, il suivit en 1635, à l'âge de vingt-cinq ans, le comte de Noailles, qui s'en allait en ambassade à Rome. C'est pendant ce voyage en Italie qu'il s'éprit pour la musique d'un amour sincère, auquel il resta toujours fidèle. Non-seulement cet art devint pour lui un délassement, une élégante distraction, il en fit encore l'objet d'études sérieuses et persévérantes ; mais ce fut plutôt en savant qu'en artiste qu'il l'étudia, et qu'il voulut en connaître les destinées et les mystères. L'histoire de la musique le préoccupait constamment, il voulait en surprendre l'origine, en suivre la marche d'âge en âge, la transmission d'un peuple à l'autre ; mais les guides lui manquant, il prit la résolution d'écrire cette histoire qu'il ne trouvait nulle part. C'est ainsi qu'un voyageur qui parcourt un pays inconnu, en dresse lui-même la carte. Il conçut alors l'idée première du livre dont il parle dans la lettre que nous avons retrouvée, VHistoire de la Musique et de ses effets, et il s'occupa activement d'en rassembler les matériaux.
Bourdelot ne resta pas longtemps en Italie. Son oncle Edme, qui se sentait mourir, le rappela à Paris. Ce bon parent le donna au prince de Condé, qui voulait un jeune médecin pour l'accompagner au siège de Fontarabie, en 1638. Mais la campagne ne fut pas heureuse, il fallut lever le siège ; et si l'ambassade de Rome avait donné au jeun^ homme le goût de la musique, il ne paraît pas que cette expédition lui ait donné le goût de la vie militaire. Il aimait ses aises, le loisir, l'étude, la
bonne chère; il devenait difficile et délicat, le canon le troublait, la mousquetade ne lui plaisait guère, et la vue du sang l'incommodait. Il revint tranquillement chercher à Paris le bonnet de docteur, qu'il n'avait pas encore reçu, et qui fut plus facile à prendre que Fontarabie.
Puis son oncle Jean, l'helléniste, vint aussi à mourir, et il resta seul pour soutenir le poids du nom dont il était chargé. L'oncle Jean l'instituait son héritier, mais la succession fondit entre les mains des gens d'affaires, et il ne lui resta guère que la bibliothèque, qui était belle et bien garnie. En 1642, nommé médecin du roi, il devint tout à fait un personnage, et sa réputation s'étendit au loin. 11 fut appelé en 1651 auprès de la reine Christine de Suède, dangereusement malade, et il la guérit, ou du moins elle guérit. C'est pendant son séjour à Stockholm qu'il adressa à son ami M. Le Gallois la lettre que nous publions.
Après quelques recherches bien dirigées, nous avons été assez heureux pour pouvoir faire constater que la maison où ont été découverts tous ces vieux papiers .sauvés des mains de l'épicier, avait appartenu à la famille Le Gallois, preuve surabondante d'ailleurs de leur authenticité.
Quoique M. Bourdelot fût un peu tracassier, et parfois taquin, il était bonhomme au fond. Nous allons donner son épître: on n'y a rien changé, si ce n'est l'orthographe, qu'on s'est permis de moderniser, et quelques tournures de phrases un peu enchevêtrées, le tout pour la plus grande commodité des lecteurs.