A MONSIEUR PIERRE LE GALLOIS, A PARIS
De Stockholm, ce 15 mars 1652
Il m'est enfin permis, monsieur, de vous écrire cette lettre, que j'aurais voulu vous adresser il y a longtemps, mais les occupations que j'ai en celte cour ne m'en ont pas laissé le loisir, mon service m'appelant souvent auprès de la Reine, qui, comme on vous l'a mandé, vient d'être gravement incommodée . Mais j 'ai eu enfin la gloire et le bonheur de rendre à une santé solide et parfaite cette grande et illustre Souveraine. Et en même temps je vous dirai qu'à cette occasion, j'ai reçu, pas plus tard qu'hier, un magnifique présent : j'étais dans la chambre de la Reine avec plusieurs seigneurs et savants, à discourir de choses et d'autres, lorsqu'on apporta, comme cela se pratique quelquefois ici, huit grands bassins remplis de confitures de toutes sortes. Sur uq neuvième bassin, au lieu de confitures, se trouvait une grosse et pesante chaîne d'or. Le valet qui l'apportait s'arrêta devant moi, et pendant que je la regardais avec admiration, le comte Magnus de La Gardie, chambellan de Sa Majeslè la Reine (et très-avancé dans sa faveur), s'approchant de moi, me dit galamment et avec beaucoup de courtoisie qu'il pensait que cette espèce de confiture serait fort de mon goût, et qu'il me l'offrait de la part de la Reine. Je me hâtai de l'accepter avec force reniercîments ^ et la mis à mon col pour le moment, et
dans ma poche un peu plus tard. Le comte y ajouta un fort honnête présent d'une bourse pleine de ducats. Joignez à cela les cadeaux que j'ai déjà eus direclement de la main Royale et de plusieurs grands du royaume, et vous verrez que je n'aurai pas eu à me repentir de mon voyage en ce pays.
Ce qui a encore. augmenté le plaisir que j'ai naturellement à recevoir des présents, c'est que cette distinction et cette grâce ont fort contrarié tous les pédants qui se trouvent ici et qui en étaient témoins, entre au-' très M. Marc Meibom (ou Marcus Meibomius, comme il se fait appeler en latin), pédant, fils et petit-fils de pédant, pédant de sang, de race et d'encolure, lequel, parmi bon nombre de prétentions ridicules, a celle de se croire plus savant et plus habile en musique que moi, ce qui n'est pas, certes, je vous le jure. Je vous conterai tout à l'heure une petite aventure qui a eu lieu entre lui et moi ces jours derniers. Ce qui me réjouit le plus, c'est qu'il va perdre, je l'espère du moins, la belle pension que lui donna généreusement la Reine pour la dédicace qu'il lui a faite de son livre sur la musique des anciens. J'en suis ravi au fond du cœur, et je ne négligerai rien pour arriver à cela. J'en ai déjà touché quelques mots à l'oreille du comte Magnus de La Gardie, qui est tout à fait de mes amis, et au chancelier Oxenstiern,qui ne demande pas mieux que de faire des économies pour grossir son pauvre trésor, sur lequel, depuis la mort de M. Descaries, est vBuue s'abattre une volée de malotrus qui le grugent à qui mieux mieux et vivent aux dépens de son épargne. Il faut se servir de ses amis
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pour nuire le plus possible à ses ennemis : c'est une bonne maxime, un précepte salutaire que j'aime; je m'en suis toujours bien trouvé et m'y conformerai toujours dorénavant, si Dieu me prête la vie qu'il me doit et qu'il promet à tout bon chrétien alors qu'il l'envoie dans ce bas monde. Cela ne m'empêchera pas d'être bon et compatissant aux pauvres et aux malheureux que je trouverai sur mon chemin.
Vous savez, Monsieur, que mon ancêtre et maître, le divin Hippocrate, a été loué, outre mesure à mon avis, par Gallien et par Plutarque, pour avoir refusé les présents d'Artaxercès- Longue -Main. J'espère cependant que vous ne me blâmerez pas d'avoir accepté ceux de la Reine Christine, et que vous réfléchirez que les temps étant changés les mœurs doivent l'être aussi. 0 divin vieillard de Cos! lui dirais-jeen me prosternant (si par faveur suprême il venait à m'apparaître), divin vieillard I pardonnez-moi si dans cette occasion je ne suis pas votre exemple comme je m'efforce de suivre vos préceptes. Je connais votre fière et belle réponse au satrape Hystane : « Allez, et dites à votre maître que j'ai de quoi vivre, me vêtir et me loger, que l'honneur me défend d'accepter les présents des Perses, et de secourir des barbares qui sont les ennemis des Grecs. » Gela est grand et noble; mais, ô mon maître! permettez-moi de vous faire observer que je n'en saurais dire autant sans mentir à chaque parole. Premièrement, je n'ai pas de quoi vivre. Secondement, mon pourpoint commence à s'user. Troisièmement, il me faudra bientôt quitter le logement que j'occupe dans ce palais qui
n'est pas à moi. Permettez-moi d'ajouter que les vivres sont plus cliers à Paris que clans l'île de Cos, et qu'on ymange davantage, à cause du climat. Que, par la môme raison, les vêlements y sont plus étoffes et plus chauds, partant plus coûteux. Quant aux logements, ils sont hors de prix. De plus, si l'honneur vous défendait d'accepter les présents d'un roi, la galanterie française (que vous ne pouviez connaître) m'ordonne d'accepter ceux que m'offre une Reine. Enfin, les Suédois ne sont pas des barbares, et ils ne sont pas les ennemis des Grecs. Songez aussi que j'ai déjà quarante-deux ans, et qu'il me faut de la prévoyance pour mes vieux jours, surtout si comme vous, ô divin vieillard^I j'obtiens des dieux immortels la faveur d'un siècle de vie, ce que j'espére. A ce discours plein de raison, de bon sens, de respect et de philosophie, qu'aurait à répondre le grand Hippocrate ? Ne pensez-vous pas, monsieur, qu'il s'en retournerait aux Champs-Élyséens, satisfait et convaincu, me laissant toute son estime ?
Voici maintenant la petite historiette où M. Meibom a joué son rôle, laquelle probablement ne vous intéressera guère, mais que je vous conte parce que j'y ai pris une part notable.
. Il y a tous les huit jours chez Sa Majesté un souper où Elle admet les savants étrangers qui se trouvent ici, des seigneurs et des dames. Ces soupers sont bons, le premier maître-queux étant devenu mon élève et mon ami. De tous les gens que je vois ici, c'est le plus utile et le plus modeste. Il vient conférer tous les matins avec moi, consulter mon appétit, qui est actif, et que
ce climat du septentrion ne laisse pas que d'aiguiser encore, ce qui est d'un bon pronostic. N'allez pas en conclure que je me livre à des intempérances que le bon goût comme la philosophie réprouvent, non, je suis délicat, je sais choisir, et j'use avec intelligence et sobriété des dons de Dieu. Et puis, à souper en bonne ' compagnie, il y a grande délectation et grande volupté, comme le dit Cicéron à son ami Pétus.
Combien je regrette d'être arrivé ici après la mort de ce pauvre M. Descartes! Hélas î les froids de ce pays l'ont tué! deux hivers de ces rudes climats ont suffi à nous enlever ce grand esprit!
Enfin, à notre dernier souper (c'était jeudi dernier), il y avait M. Gabriel Naudé, bibliothécaire du palais, que vous connaissez, M. Sauraaise, M. Isaac Vossius, notre Meibom ou Meibomius, plusieurs seigneurs, et des dames choisies parmi les plus aimables de la cour.
Or, après le repas, et pendajit qu'on causait, un valet ayant heurté maladroitement une épinette de grand prix, richement travaillée et incrustée, à laquelle la Reine tient particulièrement, cela amena naturellement la conversation a rouler sur la musique. Voyez la bizarrerie. La gaucherie d'un lourdaud nous fait parler d'une chose divine et immatérielle, laquelle amène une catastrophe, comme vous le verrez tout à l'heure.
De propos en propos, la Reine en vint à me demander de lui chanter quelques petits airs français, ce que je fais quelquefois, mais comme médecin, popr la distraire, et seulement quand nous sommes seuls, afin de pas déroger, et aussi parce que je n'ai pas la voix
forte, et que, dans ce pays, on ne fait état que des grosses voix. Mais comme j'avais bu quelques vins de France qui m'avaient donné de la ctialeur au cœur et de la force à la voix, j'ouvris bravement l'épinette. et y promenai mes doigts, puis, au milieu du silence général, je chantai d'une voix assez nette un air de cour qui est, je crois, de Auxcousteaux ou de Moulinié, ou de Guédron (je le crois plutôt de ce dernier), et qui commence par ces mots :
RempU d'étonnement, je consulte en moi-môme Si je dois préférer Amarante à Bacchus.
Cet air fit grand plaisir à la compagnie; prié de continuer, et encouragé de la sorte, je me donnai carrière plus hardiment encore, et fis choix d'un autre air qui commence ainsi :
Amis, ce bufifet m'importune.
Ce n'était pas sans raison que je choisissais cette petite cantate ; j'étais en effet importuné de la vue d'un buffet chargé de liqueurs de toutes sortes, lesquelles éveillaient en moi une soif toute diabolique. Par merveille, comme si j'avais été compris et qu'on eût lu dans ma pensée et dans mon gosier^ on fit à l'instant môme circuler ces bonnes liqueurs au gré de mes désirs, et je remarquai ce que j'avais déjà été à même d'observer, à savoir: que les dames n'étaient pas des dernières à s'en accommoder, et que ce n'étaient pas toujours les plus petites mains qui prenaient les plus petits verres.
Alors la conversation devint plus enjouée. Toutes
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les dames parlaient à la fois. L'une d'elles (qui n'est plus jeune) me dit avec un gros soupir, qu'elle avait connu particulièrement M. de Noailles que j'avais accompagné à Ronie en 1635. Une autre me parla des Italiens que M. le Cardinal avait fait venir il y a quelques années à Paris, où elle se trouvait alors, lesquels chantaient à ravir la fable d'Orphée en musique. Celle-là était belle à faire enrager Eurydice. Une troisième ^ me demanda de lui apprendre les airs que j'avais chantés; mais son mari, jaloux et brutal, n'aime pas la musique, et je n'insistai pas.
Je racontai qu'il y avait à Paris, dans ce moment môme, un garçon qui ferait parler de lui, grâce à la musique. C'est ce jeune Florentin hardi et malin' que vous connaissez, je pense, et qu'on nomme Baptiste ou LuUy. Je dis aussi que pour les chansons, les brunettes, les vaudevilles, les noëls, on était passé maître en France, que les dames de Paris avaient la voix douce et mélodieuse, mais qu'on chantait mieux en Italie, parce qu'il faut du soleil au chant, qu'il y a dans ce pays-là un air chaud et doux qui baigne moelleusement la poitrine, et qu'on ne craint pas d'y. attraper un catarrhe en ouvrant la bouche comme il le faut faire en chantant. Que c'était là la raison naturelle du grand nombre de voyelles qui entrent dans tous les mots de la langue italienne, par exemple, dans allegramente , anima^ amore, cara, dolce, etc., tandis que les langues du Nord semblent craindre les voyelles, et sont prodigues de consonnes, comme pour dispenser les dames d'ouvrir trop souvent et trop largement la bouche, et de s'en-
rhumer en avalant du brouillard ou de la neige fondue.
Je dis aussi que les Grecs avaient chanté harmonieusement; qu'ils avaient excellé dans la musique comme dans tous les beaux arts; que chez eux les orateurs plaidaient au son de la flûte; que de la perfection des formes devait naître le parfait équilibre, le jeu régulier de tous les organes; que dans de belles enveloppes devaient se trouver de belles poitrines, dans ces belles poitrines, de belles voix, et que, par canséquent, les épaules gracieuses, les poitrines bien faites et bien tournées d'Aspasie, de Laïs, de Sapho, de Pliryné...
Ici M. Meibomius m'interrompit malhonnêtement. Notez que pendant que j'avais chanté, il avait feint de s'endormir, ce qui était, vous en conviendrez, assez malséant. On n'y avait pas pris garde, parce que tout le monde sait qu'il est un rustre sans usage et mal élevé, ce qui lui donne un privilège dont il use sans scrupule. Mais dés que j'avais parlé des Grecs, il s'était levé de son siège en agitant ses longues oreilles, comme si la Grèce tout entière lui eût appartenu, à lui seul, avec ses dieux, ses poètes, ses orateurs, ses nymphes et ses courtisanes, qui certes se seraient enfuies à son approche.
Il se mit alors à parler longuement de ses découvertes prétendues dans la musique des anciens, et cita à tort et à travers Euclide, Alypius, Aristide, Quintilien et autres illustres morts. Je le laissai parler tout à l'aise et tant qu'il voulut, parce que je voyais bien qu'il ennuyait la Reine et les dames.
Il est temps que je vous dise quel esprit et quel
homme est ce Meibom dont le nom revient si souvent dans cette lettre. Je vous dirai d'un mot qu'il est savamment bête. Il a beaucoup de lecture et peu de jugement, quelque science et point de goût ; aucune grâce dans l'esprit. Quant à l'homme, il est brutal et colère, et il y a dans les forêts de la Dalécarlie bien des ours qui sont moins mal léchés que lui. La reine ferait bien de l'envoyer dans cette partie de ses domaines, pour y vivre dans quelque caverne écartée, en lui ôtant sa pension toutefois.
Il traduit et commente à sa guise les anciens. Quand le texte le gêne, il l'ajuste et le rogne à sa taille. Pour les modernes, il les pille sans façon, témoin le père Mersenne. C'était là un vrai, un digne savant ! aimable, modeste, un peu simple et crédule, mais le brave homme ! je crois le voir encore dans son jardin des Minimes de la place Royale. Hélas ! hélas! il n'est plus, et M. Meibom, plein de santé, n'a encore que vingtsix ans !
Pendant qu'il chevauchait ainsi sur ses auteurs, je sentis tout à coup une idée merveilleu^>e pbindre dans les cannelures les plus reculées de mon cerveau. Je la communiquai sur-le-champ à la Reine, qui daigna Fapprouver. Alors, interrompant à mon tour le rustre : Monsieur Marcus, lui dis-je d'une voix haute et ferme, vos discours ont charmé Sa Majesté (il s'inclina gonflé, ne prévoyant pas le coup qui allait le frapper) , et pour avoir une idée de la sublimité de la musique des anciens. Elle vous demande de Lui chanter sur l'heure l'ode pythique de J^indare dont vous parlez si bien.
m SOUVENIRS ET PORTRAITS.
A cette attaque à brûle-pourpoint, pétrifié par la surprise et par la terreur, il demeura quelques moments sans répondre, sentant bien que cette demande était un ordre, et voyant d'un coup d'oeil la profondeur du précipice où il allait choir.
— Majesté, dit-il enfin en balbutiant comme un homme ivre (il l'était peut-être), je ne chante pas aussi bien que M. Bourdelot, et d'ailleurs pour chanter l'hymne de Pindare une lyre me serait indispensable pour soutenir ma voix, à l'instar des anciens.
— Qu'à cela ne tienne, répondit la Reine. J'ai des guitares, des théorbes, des luths en quantité, vous choisirez.
— ■ Mais, pour chanter cette ode et lui faire rendre tout son effet, il faut en même temps que l'on danse ; que Votre Majesté daigne écouter seulement le commencement de cette ode, que je vais traduire de mon mieux : « Lyre dorée (vous voyez que le poëte s'adresse à sa lyre), compagne inséparable d'Apollon et des Muses à la belle chevelure, tu règles par tes sons les mouvements de la danse... »
— Eh bien ! s'écria la Reine, M. Naudé dansera. Cette parole royale retentit dans l'assemblée comme
un coup de tonnerre, et le tonnerre lui-même, s'abattant sur la tête du pauvre bibliothécaire, ne lui aurait pas causé plus d'effroi. Il pâlit et poussa des cris de désespoir. La reine l'avait désigné, je crois, parce qu'il avait quelquefois, pour son malheur, dansé aux bals de la cour, et aussi peut-être parce qu'elle trouvait là une bonne occasion de prendre ses ébats. Moij'e fus affligé, car j'aime M. Naudé qui est honnête homme; et si
VOUS racontez cette aventure à Paris, n'en dites rien à M. Guy Palin, qui a une grande amitié pour lui, cela lui ferait de la peine.
M. Meibom, qui avait bien compris que j'étais l'auteur de son malheur, et qui me lançait des regards à me dévorer, était cependant charmé de faire partager sa mauvaise fortune à ce pauvre M. Naudé, qui résistait toujours à toutes ses instances; mais la Reine et le comte Magnus s'étant mis de la partie, M. Naudé céda. Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? comme dit M. Corneille. — Qu'il dansât; c'est ce qu'il se résigna à faire, hélas! et d'aussi bonne grâce que possible.
On avait, pendant ces colloques, apporté, par ordre de la reine, quantité de luths et de guitares qu'on avait déposés en tas sur le tapis aux pieds de M. Meibom, qui se tenait là droit et roide, absolument comme un archer qui aurait vidé son carquois. Après avoir fait semblant d'essayer plusieurs de ces instrments, auxquels il n'entend rien, il choisit enfin, d'un air de connaisseur, un luth assez bon etqui, par parenthèse, avait appartenu à M. de L'Enclos, père de la belle Ninon, car ce gentilhomme jouait très-bien de cet instrument. C'est la Ueinequi voulut bien m'instruire de cette particularité, sans me dire toutefois par quelle aventure ce luth était venu à Stockholm. Pendant ce temps aussi, l'assemblée, éveillée au dernier point, prenait place sur des sièges et faisait cercle autour des malheureux; de toutes parts brillaient des yeux remplis de malice et d'une attente moqueuse. Pour moi, il me semblait voir deux gladiateurs destinés à périr, et je croyais lire
gravée sur la peau de leur front cette triste inscription : Morituri te salutant. Cela me faisait vraiment du chagrin pour M. Naudé.
Enfin on entendit tout à coup quelques accords que M. Meibom tira de ce pauvre luth que Mademoiselle de L'Enclos avait peut-être aussi caressé de ses jolis doigts. Ces accords étaient tout à fait faux, et hors de la tablature; mais, comme on croyait que c'était des accords grecs, on ne dit rien. Puis M. Meibom se mit à chanter, et M. Naudé à danser. ' -
Muses à la belle chevelure , Apollon, qu'invoquait Pindare, aidez-moi à décrire ce chant et cette danse! Je vous parlais tout à Theure des ours de la Dalécarlie! Combien j'aurais préféré entendre leurs grognements et jouir de la vue de leurs gesticulations naturelles ! (pourvu qu'au préalable on les eût muselés). De tous côtés j'entendais un petit rire contenu qui grossissait toujours comme la mer quand elle monte; mais tout à coup la Reine ayant ri très fort, tout le monde reconnut le rire royal, et la vague creva avec un bruit épouvantable. Les plus graves n'y tenaient plus. M. Vossiu!s étouffait, M. Saumaise se tenait les côtes. Moi, j'étais si content, que je ne riais pas, je regardais rire les autres. J'étais semblable à un auteur qui observe l'effet de sa pièce de théâtre. Aristophane et Térence, j'imagine, ne riaient pas à leurs comédies.
A ces éclats d'une hilarité universelle, immodérée, royale, olympienne, les champions se regardent d'un air interdit et interrompent leurs exercices; puis, à l'instant même, et comme saisi d'un accès de rage,
M. Meibom, éperdu, me cherche des yeux dans la foule, m'aperçoit, et, se sentant démuselé, se précipite sur moi. Le croiriez-vous, Monsieur! il lève sur ma figure sa main tout ouverte, et... Mais le comte Magnus, qui a servi, m'a dit que j'ai senti seulement le vent du soufflet.
Il s'ensuivit comme une mêlée, une sorte de brouhaha et de bousculade, puis on fit sur-le-champ sortir M. Meibom, afin que l'air frais du soir calmât ses humeurs irritées et l'âcreté de sa bile. Quant au bon M. Naudé, chacun chercha à le consoler, car on l'aime généralement. Il était tout confus, hors d'haieine et de sens. Il en fera une maladie, mais je le guérirai. Pour M. Meibom, après cet éclat et cette sauvagerie, il ne pourra pas, certes, rester plus longtemps à la cour, je m'en irais plutôt. Mais la Reine ne voudra pas perdre son médecin, et il faudra bien qu'il aille porter ailleurs ses chansons pindariques et ses colères de cuistre. Après cela tout le monde se retira, et voilà comment la fête finit.
Maintenant je vous dirai que j'ai toujours et plus que jamais le projet, que je vous ai annoncé plusieurs fois, de faire un livre intitulé : Histoire de la musique et de ses effets, depuis son origine jusqu'à nos jours. Cela peut, j'en conviens, paraître bizarre au premier aspect. Sied-il à un médecin, me direz-vous, à un docteur de la faculté de Paris, de se livrer à une étude pleine de frivolité? C'est là que je vous attendais. Ignorez-vous que les plus beaux génies de l'antiquité, que les docteurs de la foi chrétienne, que des Rois, que des Papes
ont touché à ce bel art? C'est l'éternel honneur de la musique de pouvoir citer dans ses annales tant de grands noms de législateurs, de philosophes, d'historiens, poètes, guerriers fameux, souverains illustres. Où la couronne et la tiare ont passé, je puis bien fourrer mon bonnet carré , et la dignité de ces grands hommes vaut bien celle de Pierre Michon-Bourdelot. Allez, croyez-moi, ce ne sont pas mes juleps, mes sirops, mes saignées, mes ordonnances de toutes sortes qui feront vivre mon pauvre nom; mais je me présenterai hardiment, mon livre à la main, devant le tribunal de la postérité, quand j'y serai convoqué.
Si j'écrivais tout bonnement sur la médecine, comme vous me l'avez conseillé, serais-je plus habile qu'Hippocrate et Galien? Je ferais nombre avec un tas de barbouilleurs de papier. Ah! si j'avais le malheur d'être musicien de mon métier, je me garderais bien d'écrire sur la musique I où serait le mérite? Non, je ferais un gros livre sur la médecine que je ne saurais pas. Mais un médecin écrivant l'histoire de la musique, à la bonne heure ! voilà du bon, du neuf, du piquant! Et c'est ce qu'il faut, Monsieur, dans le siècle où nous sommes. La hâblerie prend toujours. Les simples sont des niais. Sortez Diogène de son tonneau, que vous restera-t-il? un gueux comme un autre. Vous lui jeterez une obole et passerez votre chemin. Mais le tonneau, Monsieur, le tonneau!
Que si vous me dites : « Que mettras -tu dans ton livre? )) Je vous répondrai que la matière ne me manquera pas. Depuis la création du monde jusqu'au jour
d'aujourd'hui, le monde est plein de musique. J'en vois partout, et de si belle que je n'en peux plus ouïr. Et ne savez-vous pas que les astres, en marchant dans Tespace, font entendre des accords sublimes? Je vous dirai un jour en quel mode tourne la terre; mais je ne toucherai pas à ces hautes questions. Mon champ sera encore assez vaste, et je le parsèmerai çà et là de petites anecdotes, pour que les dames ne craignent pas de feuilleter mes pages de leurs mains blanches et parfumées. Sans le suffrage des femmes pas de réussite possible, mon cher Monsieur. Cet aphorisme en vaut bien un autre. D'ailleurs les femmes sont très-souvent mêlées aux annales de la musique, comme on le verra : témoin Clytemnestre, dont je vais vous conter l'histoire que je connais dans tous ses détails.
Vous savez certainement. Monsieur Le Gallois, que les Grecs usaient de plusieurs chants ou modes ditTérents dont chacun avait son emploi. Voulait-on inspirer la joie, ou la tendresse, ou la colère, on prenait le mode indiqué, comme un chimiste prend une^ fiole dans son laboratoire, et l'effet ne manquait jamais. On pouvait, par exemple, au moyen d'un mode connu, exciter une sédition sur la place publique ; puis quand le peuple était parvenu au dernier degré de la rage, on l'apaisait avec une modulation. Avec un autre mode , on allumait au cœur d'un amant une jalousie frénétique qu'on éteignait à volonté par la suavité d'un ton nouveau. On savait, par la force d'un air de flûte, faire naître la fureur dans l'âme d'un guerrier; il met l'épée à la main, il va la plonger dans le sang de son ami le plus
cher, se charger d'un remords éternel ; mais au même moment un air de citliare le jette dans un sommeil rempli de songes charmants, et il s'éveille couronné de roses. Les modernes ont perdu ces secrets merveilleux. Certes nos musiciens ont du talent, et leurs airs de flûte et de guitare me font grand plaisir, mais ils sont incapables de renouveler ces prodiges, dont pourtant l'histoire ancienne est remplie.
Un des principaux modes grecs , on peut dire le premier de tous, était appelé par eux dorien. Servant aux choses graves, sévères, honnêtes, religieuses , il était fort estimé des Lacédémoniens, et Lycurgue en faisait grand cas. Ce mode avait entre autres propriétés celle d'inspirer la chasteté ; aussi se gardait-on bien de jouer de ces airs-là devant les courtisanes.
Or Agamemnon, qui connaissait la force de cette musique et qui se déliait prudemment de la fragilité de Clytemnestre, son épouse, laissa auprès d'elle, lorsqu'il partit pour le siège de Troie, un musicien dorien pour l'entretenir dans la continence.
Elle vécut chaste tant que son musicien lui joua tous les jours, et à larges doses, les airs les plas fortement dorions; mais le Prince Égisthe, qui en était devenu passionnément amoureux et qui la trouvait inflexible, chercha les causes d'une vertu aussi étonnante, et il reconnut facilement que c'était l'effet des chants de son Dorien, lesquels élevaient ainsi chaque jour un mur de chasteté entre elle et lui. Cette découverte fut fatale à ce pauvre homme, car le Prince Égisthe, qui se souciait peu d'un musicien, et dorien surtout, le fit em-
UNE LETTRE DE L'ABBÉ BOURDELOT. lo7
poisonner et le remplaça adroitement par un musicien très-habile dans le chant myxo-ljdien.
Or le chant myxo-lydien est un mode terrible. Gar dez-vous-en bien si jamais vous vous mariez, préservezen soigneusement votre femme, tout estimable qu'elle sera (je n'en doute pas), car devant ce chant perfide et insidieux, la vertu fond comme la glace au soleil. Plutarque en parle dans son Traité de Vamour.
Clytemnestre ainsi attaquée se trouva sans défense , et il devint facile à Égisthe de la rendre sensible; ce fut l'affaire de quelques airs et de quelques jours de régime myxo-lydien. La pauvre Clytemnestre succomba. Vous voyez qu'on peut l'excuser en quelque sorte, ou du moins la plaindre ; elle eût probablement résisté sans l'artifice d'Égisthe, mais celui-ci avait étudié à fond tous les modes, et il n'en connaissait que trop bien la puissance et la valeur. Je crois, quant à moi, que beaucoup d'histoires amoureuses n'ont eulieu que par la force de ce ton. En général, les jeunes gens bienfaits, dont l'œil est doux et la taille bien prise, ont du myxo-lydien; il faut s'en défier. Monsieur, et encore, dans certains cas, les chants les plus doriens du monde n'y pourraient rien.
Il est certain que les sages ont toujours regardé la musique comme une science divine qui ne devrait servir qu'à des choses pieuses et salutaires, mais la corruption des-^mœurs, flattée par l'organe des musiciens, en a changé l'usage, il faut en convenir; c'est ce qui fait dire à M. de Mézerai qu'Anne de Boulen, femme d'Henri VIII, roi d'Angleterre, savait irop bien chanter
pour être sage. Elle avait une intrigue amoureuse avec son musicien Smetton (ce qui se voit assez souvent). Ce monarque, qui n'entendait pas raillerie, fit trancher la tête à la pauvre femme. Quant à Smetton, ii fut tout simplement pendu et coupé par quartiers. Tout cela était probablement encore an tour du myxo-lydien, et Ton peut voir par là que, même transporté dans un climat brumeux , il ne perd rien de sa force. Ainsi beaucoup de musiciens perdent la vie et leur fortune par leurs incontinences, ce que j'ose dire sans leur déplaire, mon intention n'étant point de détruire la réputation des musiciens dans l'histoire de la musique.
L'histoire d'Amphion prouve que la musique fait sentir ses effets jusqu'aux choses inanimées : c'est par la force de Tunisson, et j'en ai des preuves.
Ainsi un écuyer du feu roi Louis XIII m'a dit qu'ayant un jour amené à dîner chez lui deux musiciens des plus belles voix de la musique du roi, ils entonnèrent un grand air, étant debout, vis-à-vis une grande glace, qui fut cassée en six morceaux par la force de Tunisson , et qu'ils furent obligés de changer de ton pour sauver le reste des glaces.
Un bon joueur de flûte m'a dit, que buvant un jour de la bière avec un de ses amis, chez un faïencier, il joua sur son flageolet un air supérieur, dans un ton très-aigu, et qu'en moins d'un quart d'heure il flt retentir et trembler toute la faïence de la boutique , ce qui fit fuir tous ceux qui étaient dedans. Il y a peu de gens versés dans la musique qui n'aient connaissance de ces faits et d'autres analogues.
ÙNË LETTRE DE L'ABBÉ BOURDELOf. lOÔ
Nous avons quantité d'exemples qui prouvent que la musique peut calmer les douleurs de l'àme. Ainsi, Ricimer , roi des Vandales , ayant perdu une grande bataille, fut contraint de s'enfuir dans les montagnes, où il fut investi. Accablé de douleur, il fit demander à son vainqueur, le général Bélisaire, un pain pour l'empêcher de mourir de faim, une éponge pour essuyer ses larmes et un instrument de musique pour se consoler dans son désespoir. On dit que Bélisaire ne lui envoya de tout cela que l'éponge. Je ne puis approuver cette raillerie.
Les Gêtes, peuple barbare, n'envoyaient jamais leurs ambassadeurs que la harpe à la main. Bel exemple ( que je voudrais voir suivi par nos diplomates modernes.
Un fameux médecin de la cour de France, mon collègue 5 m'a assuré qu'à Saint - Germain il avait guéri par la musique une dame de la première qua^ lité, malade d'une passion amoureuse causée par l'in< constance de son amant. Ayant épuisé vainement toute sa science, il fit faire dans la chambre de Cbtte dame un retranchement pour y placer des musiciens sans qu'elle pût les voir. On lui donnait trois concerts le jour, et le soir un jeune chanteur, dont la voix était très-suave , y chantait des airs les plus tendres du monde pour flatter sa douleur. Gela dura six semaines, au bout desquelles elle fut si bien guérie, qu'elle prit pour amant le jeune chanteur, tellement que le piemier amant, étant revenu, trouva la place prise.
Je pourrais aussi rapporter des faits qui prouvent que tous les animaux sont sensibles aux charmes de la symphonie. La fable d'Orion a été in^agiaée pour montrer qu'elle touche même les poissons dans la mer, ce qui m'a été confirmé par un pilole qui a fait trois fois des voyages de long cours.
Vous refuserez-vous à croire Aristote? Ce grand philosophe nous appreiid que les chevaux des Sybarites aimaient si passionnément la musique, que les Crotoniates, sachant le faible de ces animaux , s'avisèrent un jour de combat de mener avec eux une grande quantité de joueurs de flûte. Au son de ces instruments, les chevaux sybarites, se dressant sur les pieds de derrière pour danser, jettent leurs maîtres à terre, • et passent en cadence du côté des Grotoniates. Ceux-ci n'eurent plus que la peine de tuer à leur aise leurs ennemis couchés dans la poussière, et les chevaux charmés les suivirent jusqu'à leur camp, et bien à propos, car ils n'avaient plus du tout de cavalerie.
Varron rapporte qu'il y avait en. Lydie un marais dans lequel on voyait des îles flottantes, qu'au son de la flûte elles se rangeaient en cercle et formaient une espèce de danse, et Varron, Monsieur, est un homme grave. {De rê rusticâ^ lib. III.)
J'ai vu fort souvent aux Tuileries, pendant le mois de mai, des gens qui y vont le matin avec des luths et des guitares, at autres instruments. Les rossignols et les fauvettes viennent se placer jusque sur les manches de ces instruments pour mieux entendre, et ces pauvres botes se laissent prendre à la main sans s'ef-
UNE LETTRE DE L'ABBÉ BÔURDELOt. 411
faroucher. Deux de mes amis m'ont assuré que , s'ils avaient voulu, en deux heures de temps ils auraient pris tous les oiseaux du jardin.
M. de la Motte-Le-Vayer m'a dit qu'en Guinée il y a des singes qui jouent de la flûte et de la guitare, et cela dans la dernière perfection.
J'ajouterai par curiosité ce que les Chinois disent d'un oiseau qu'ils ont en Chine, appelé lac-ni, ou bec de cire. Il est de couleur cendrée, pas plus gros qu'un meiie, et passe pour un prodige de nature. Il chante des airs notés^ parle chinois, représente à lui seul toute une comédie , touche des instrumenls et joue aux échecs.
Voilà une bien longue lettre, Monsieur, j'en suis honteux, et cependant je la'prolongerais encore, si on ne me pressait de la fermer. Je vous l'adresse par un courrier que le Chancelier expédie pour Paris, lequel part dans une heure, et joindra aux dépêches royales ma volumineuse correspondance. Commencée , interrompue, continuée à diverses reprises, ce'te lettre vous dira quelle joie j'éprouve à m'entretenir avec vous. Je vous ai écrit bien des choses que j'aurais mieux fait de garder pour moi ; mais vous êtes indulgent et discret. Saluez pour moi tous nos amis, l'abbé de Hautefeuille en particulier. J'espère bien à la S^-Pierre prochaine fêter joyeusement à Paris, à votre table ou à la mienne, mon patron, qui est aussi le vôtre. Ménagez-vous pour ce grand jour, et tenez-vous prêt à me faire raison. Cura ut valeas,