‹ Souvenirs et portraitsChapitre 8 sur 43 · P.-M. BOURDELOT · texte numérisé non relu

P.-M. BOURDELOT

m SOUVENIRS ET PORTRAITS.

Boardelot revint en effet en France peu de temps après avoir écrit cette longue lettre, et c'est alors qu'ayant été pourvu des dispenses nécessaires, il obtint Tabbaye de Massay, sans s'engager dans les ordres, et prit le nom d'abbé Bourdelot.

Il mourut à Paris au mois de février 1685, dans sa soixante- seizième année. L'âge avait adouci depuis longtemps ce qu'il avait de causticité dans l'esprit, et tout le monde se plut à rendre justice à la bonté native qui faisait le fond de son caractère. Prodigue de sa science et, ce qui est plus rare, de sa bourse, il donna plus d'une fois au pauvre qui venait le consulter plus d'argent qu'il n'en fallait pour acheter le remède qu'il prescrivait, guérissant ainsi la misère avec la maladie. Plein d'obligeance aussi pour les savants et les hommes de lettres, sa bibliothèque était toujours ouverte à leurs recherches comme à leurs travaux.

Sain et vigoureux dans sa verte vieillesse, il pouvait espérer d'atteindre aux dernières limites de la vie humaine, comme son maître Hippocrate. Sa fin fut causée par un accident. Un valet mit par erreur de l'opium dans une conserve de roses, et endormit son maître pour l'éternité. L'Histoire de la musique, inachevée, passa entre les mains de son neveu Pierre Bonnet, médecin de la duchesse de Bourgogne. Il avait chargé par avance celui-ci de terminer cet ouvrage, si la mort venait à le surprendre, lui léguant tous les matériaux qu'il avait réunis, sa belle bibliothèque et le nom de Bourdelot, qu'il tenait à perpétuer.

Mais Pierre Bonnet-Bourdelot n'eut pas non plus le temps d'exécuter les dernières volontés de l'abbé, et ce fut à Jacques Bonnet, payeur des gages du parlement^ frère puîné de Pierre, qu'échut enfin la gloire de mettre au jour V Histoire de la musique et de ses effets^ depuis son origine jusqu à présent. Les annales de la musique gagnèrent à tous ces délais trente ans d'histoire de plus, car l'ouvrage ne parut qu'en 1715, trente ans après la mort de l'abbé. Ce livre fit grand bruit à son apparition ; l'auteur le dédia au duc d'Orléans , régent. (( Monseigneur, lui dit-il, souffrez que je vous présente une héroïne qui court le monde depuis quatre mille ans. » On conçoit qu'après tant de siècles d'un silence obstiné, une héroïne aussi coureuse se décide enfin à raconter ses aventures, mais elh eût tout gagné à parler plus tôt. Certes , nous ne sommes pas de ceux qui veulent qu'on dise avec Mézerai * : tout comptable est pendable , et nous sommes persuadé que ce payeur de gages du parlement était un parfait honnête homme, mais c'est un pauvre historien .

On trouve au reste dans son livre plusieurs des faits rapportés par l'abbé Bourdelot dans sa lettre à M. Le Gallois, nouvelle preuve de l'authenticité du manuscrit trouvé rue des Bourdonnais.

Ce Jacques Bonnet était un maniaque, un illuminé,

1. Mézerai avait à se plaindre de qnelque commis des finances. « Il voulut (Biographie Michaud) que le Dictionnaire de l'Académie^ au mot comptable^ servît son ressentiment, en recueillant le proverbe populaire : Tout comptable est pendable. Forcé par ses confrères de supprimer cette belle sentence, il écrivit en marge : Raye' quoi" que véritable, »

fort adonné aux mystères de la cabale. Il avait à ses ordres, disait-iL un génie nommé Éliel^ qui ne manquait pas de lui apparaître dans les grandes occasions. A l'âge de quatre-vingts ans il tomba dangereusement malade. Il fallut lui dire de se préparer à la mort. « Allez, allez, dit-il, nous avons le temps, Éliel me préviendra. » Il mourut dans la nuit^

1. L'idée première de la lefi? e à l'abbé Bourdelot a été fournie par la lecture de VHistoire de la musique et de ses effets, dont il est parlé plus haut; M. Pierre Le Gallois, à qui l'auteur de cette lettre suppose qu'elle est adressée, a publié un petit écrit sous ce titre : Lettre de M. Le Gallois à mademoiselle Regnault de Solier, touchant la musique. L'abbé Hautefeuiile était ami de la famille Bourdelot; il s'occupait de physique et de mécanique. Il a publié une Lettre à M. Bourdelot , premier raédecin de madame la duchesse de Bourgogne , sur le moyen de perfectionner Fouie. Il s'est aussi occupé des porte-voix, qu'il appelait des trompettes parlantes*

L'amitié qui a uni M. Fontaine et M. Percier est si connue, si célèbre, elle est encore présente à tant de souvenirs, qu'on semble user d'une sorte de violence en séparant ces deux noms tant de fois prononcés ensemble, écrits au frontispice de tant d'ouvrages, de tant de projets, sur le marbre de tant d'édifices. On dirait que chacun de ces noms appartient invinciblement à Tautre, et qu'en les isolant on brise de nouveau cette alliance suprême de deux nobles cœurs, de deux grands esprits, que la mort seule avait pu briser.

Le temps rattachera les fils rompus de cette chaîne, et la posicrilé renouera la trame de ces deux existences si étroitement entrelacées. Quand ceux qui viendront après nous auront effacé la trace de nos pas, quand les petites distances que nous parcourons se seront confondues dans la longueur du chemin, quand

1. Cette notice a été lue à la séance publique annuelle de l'Académie des beaux-arts, le samedi 7 octobre 1854.

l'heure qui sonne dormira sous le poids du temps, ces deux noms ne se quitteront plus. On ne saura plus que l'un des deux amis s'est arrêté dans sa marche, qu'il ô'est couché dans la tombe, que l'autre est resté seul pendant quinze ans. Il ne restera que le souvenir de travaux fraternels, d'une amitié constante, d'un dévouement sans bornes, et le reflet harmonieux d'une douce lumière, éteinte d'un seul coup, sans qu'aucun nuage soit jamais venu la troubler ni l'obscurcir.

Et cependant ces deux esprits, liés l'un à l'autre par un attachement si tendre et avec une persévérance si rare, étaient aussi divers qu'ils étaient unis. Riches de qualités opposées, ils trouvaient dans cette diversité même l'aliment fécond et salutaire qui fortifiait encore cette amitié puissante, toujours active et sans cesse excitée. Les qualités propres de chacun d'eux, et qui, iso» lées. se seraient peut-être refroidies, s'exaltaient en se combinant. De là un ensemble complet, instrument merveilleux de richesse, de lucidité, d'abondance, de rapidité. L'esprit ardent, vif, pratique de M. Fontaine, logé à Taise dans un corps infatigable, servait de complément h l'esprit rêveur de M. Percier, enfermé dans une enveloppe débile. L'un avait besoin d'espace, l'autre trouvait le monde dans son cabinet. M. Percier employait sa paresse à travailler toujours; M. Fontaine ne dissipait aucune partie de son énergie, et l'apportait tout entière au service de M. Percier, qui ne semblait vivre que de la force de son ami. A l'un l'activité, la fièvre de l'exécution, la puissance qui se multiplie et s'accroît en agissant; à l'autre, le calme, les veilles

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tranquilles, le travail assidu, qui chérit le silence et la paix du foyer. Avec des natures aussi distinctes, des goûts aussi tranchés, des besoins si différents, des penchants aussi contraires, ils s'aimaient comme les pigeons de la Fontaine. Je neveux pas dire que « l'un d'eux s'ennuyait au logis, » mais l'autre y restait volontiers. « Attendez les zéphyrs, qui vous presse? » disait M. Percier. « Ne pleurez point, » répondait M. Fontaine, « trois jours au plus rendront mon âme satisfaite, je reviendrai dans peu. » Et en effet, il revenait, plein d'ardeur, riche de projets et de trésors nouveaux, plus heureux que le pigeon imprudent, ayant trouvé partout, j'imagine, «bon souper, bon gîte, et le reste. »

M. Raoul-Rochette a lu dans cette enceinte, en 1840,* une notice pleine de charme et d'intérêt sur M. Percier. Que ne nous est-il donné de le voir encore au milieu de nous, de l'entendre, à cette même place, racon- ' ter à cette assemblée la vie de M. Fontaine, décrire et analyser ses travaux, assigner la place qui lui appartient parmi les maîtres, payer enfin à celui qui disparaît aujourd'hui le digne et pieux hommage si bien rendu à celui qui avait été enlevé le premier^ ! Achevant ainsi son œuvre, et couvrant de la même couronne ces deux grands artistes, il eût retracé leur histoire et restauré, pour ainsi dire, leur amitié, comme ils auraient

1. M. Raoul-Rochette est mort au mois de mai 185/i. L'auteur de cette notice a été élu secrétaire perpétuel de l'Académie des beauxarts au mois de juillet suivant. Cette notice sur Fontaine est la première lecture qu'il ait faite en cette qualité.

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eux-mêmes restauré les débris d'un noble monument que le temps aurait renversé.

Celte notice sur M. Percier, lue ici par M. Raoul- Rochette, est un des premiers travaux qu'il ait consacrés à l'Académie des beaux-arts, où il venait d'être appelé à remplacer M. Quatremère de Quincy, qui se retirait chargé d'ans et de renommée. Que de noms illustres et vénérés on rencontre dans l'histoire de l'Institut, et combien de devoirs ils imposent!

A défaut de la voix éloquente de M. Raoul-Rochette, nous aurons du moins un guide fidèle, sincère, dont l'exactitude ne saurait être mise en doute. Ce guide^ c'est M. Fontaine lui-même.

M. Fontaine a éciit l'histoire de sa vie, et pour ainsi dire l'histoire de son temps, qu'il raconte à une famille qui lui était chère. Le 20 septembre 1839 (il entrait ce jour même dans sa soixante-dix-huitième année) il commençait son volumineux manuscrit par des paroles auxquelles Dieu permit qu'il donnât un heureux et long démenti : « Restéjusque aujourd'hui sans infirmité, dit-il, je pense cependant que le terme de ma longue carrière ne peut être éloigné. » Il travailla cinq ans à ce récit, et s'arrêta le 20 septembre 1844, jour anniversaire de sa quatre-vingt-deuxième année, comme il le dit lai -même dans une note tracée d'une main ferme et sûre. Le volume porte pour titre: a Mia vita, » et pour épigraphe ces mots touchants : « Morto che saro^ che nel pensier vostro io viva. » Quatre ans plus tard, le 20 septembre 1848, « jour de mon entrée dans la quatrevingt-septième année de ma longue vie , » écrit-il er\-

core avec la même netteté, il reprend la plume; il raconte en quelques pages, et sous l'impression delà plus vive douleur, les événements du mois de février et la chute du roi Louis-Philippe. Puis il annonce qu'il veut enfin n'appartenir qu'à lui-même. « Après être resté sans interruption, » dit-il, « presque un demi-siècle dans l'exercice de la même place; après avoir été successivement, en commençant par la convention et le directoire, architecte du palais du Louvre, des Tuileries et de toutes leurs dépendances, sous le consulat, sous l'empire, sous Louis XVIII, sous Charles X, sous Louis-Philippe, et définitivement sous la république de 1848, je me détermine à solliciter ma démission. Je vais donc pendant quelques instants, s'il plaît à Dieu de me les accorder, jouir du repos que je n'ai jamais eu, et après lequel j'ai bien souvent soupiré. » Il écrivit au bas de la dernière page: (( Nunc dimittis servum; » puis, regardant sa mission comme achevée, il ferma, pour ne plus le rouvrir, ce livre auquel il aurait pu ajouter tant de pages pendant six ans d'une existence paisible, heureuse et vénérée.

M. Fontaine, je dois le dire, craignait beaucoup les notices nécrologiques, et « les récits faux et mensongers » (c'est ainsi qu'il s'exprime) qu'elles renferment d'ordinaire. Il le déclare dès la première page de son manuscrit. J'aime à croire cependant qu'il excluait de cet anathème les notices et les éloges qu'on lit dans cette enceinte. « C'est pourquoi, » écrit-il, «j'ai pris le parti de rechercher dans mes souvenirs, dans mes notes, les moyens de faire connaître sans emphase la vie et les

actions d'un homme qui, toujours ennemi de l'affectation, n'a jamais, pendant ic long exercice de sa profession, eu d'autre but, d'autre pensée que de trouver, dans les sentiers du vrai et du juste, les moyens d'arriver au bien. »

On comprend que sous le coup d'un avertissement aussi sévère, et devant des matériaux laissés dans une telle intention, la vérité, qui est toujours un devoir, est aujourd'hui une impérieuse nécessité. Je vais donc supposer que M. Fontaine est ici présent au milieu de nous; et de même que les secrétaires de Sully lui racontaient sa propre vie, je vais retracer à M. Fontaine lui-même les principaux événements de son existence, consultant sans cesse le précieux manuscrit, empruntant plus d'une fois ses propres expressions. Si quelque vérité le choque, il ne pourra s'en prendre qu'à lui. Nous parlerons surtout de sa jeunesse, de ses premières années, déjà si éloignées de nous, laissant à l'histoire contemporaine le soin de parler de ceux de ses travaux dont nous avons été témoins.

Pierre-François-Léonard Fontaine est né à Pontoise, l'aîné de sept enfants, le 20 septembre 1768. Il était d'une famille où l'architecture, en quelque sorte héréditaire, avait cependant promptement dégénéré. L'aïeul, architecte d'abord, s'était bientôt contenté de quelque célébrité dans l'art de conduire les eaux et de décorer les jardins. Le père, architecte aussi, glissant encore plus vite sur la pente rapide, était devenu entrepreneur de bâtiments, puis plombier-fontainier ; mais il était habile et honoré dans sa profession. Le génie du

fils ralluma ce flambeau qui s'éteignait en se transmettant, et sut retrouver l'art perdu dans cette industrie.

Le jeune Pierre, placé de bonne heure au collège de Pontoise, en sortit à seize ans. Son père avait besoin de lui et renvoyait à l'Ile-Adam, où il faisait exécuter de grands travaux dans le château du prince de Gonti, sous la direction de l'architecte André. La vocation du jeune homme se fit bientôt jour. Son goût pour l'architecture se révéla, en même temps que son aptitude à la pratique de toutes choses. Travaillant avec les fontainiers à la pose des conduits en fer ou en plomb, avec les maçons à la construction des aqueducs, avec le contre-maître Jean Peuchaud à la comptabilité des ateliers, il allait ensuite, pour se reposer, pour se récompenser de ces travaux vulgaires, étudier les plans de l'architecie, recevoir ses conseils, copier ses dessins. C'est ainsi qu'au milieu des ouvriers de tout genre, sur le terrain môme des chantiers, au sein d'une activité de tous les instants, il reçut une de ces éducations pratiques qui tracent des empreintes profondes et durables, et qui conviennent surtout à ces intelligences promptes, à ces esprits curieux et tenaces que le travail attire, que la difficulté excite, et que plus tard l'étude saura polir et vivifier.

Un jeune homme nommé Thibaut, qui devait aussi devenir un artiste distingué, arriva alors de Paris. Déjà connu comme dessinateur, il était appelé à l'Ile-Adam pour mettre au net les projets de M. André. Les deux jeunes gens se convinrent, et une commune ardeur pour l'étude fut le lien d'un amitié durable; cette liai-

son fut sui'lout alors profitable à Pierre Fontaine. Les conseils, les leçons, l'exemple de Thibaut, un peu plus âgé que lui et beaucoup plus habile, éclairèrent son esprit d'une lumière nouvelle et achevèrent de déterminer sa vocation.

Ces deux jeunes gens, on pourrait dire ces deux enfants, n'avaient qa'un goût, Fétude de l'architecture, et ce goût s'éleva bientôt jusqu'à la hauteur de la passion. Tous les ans, à Paris, le jour de la Saint-Louis, on exposait publiquement les travaux des élèves de l'Académie d'architecture qui concouraient pour la pension de Rome. Les deux camarades de l'Ile-Adam résolurent d'aller voir cette exposition. Demander au sévère M. André la permission défaire ce voyage était se soumettre d'avance à un refus certain. Ils se passèrent de permission ; par une nuit sombre, s'enlourant de toutes les précautions usitées par les malfaiteurs munis d'échelles de cordes et de lanternes sourdes, ils escaladèrent' les murs du château et partirent à pied pour Paris.

Nous devons dire que Pierre Fontaine, âme de ce complot, était encouragé à cette aventure par la réussite complète d'une expédition du même genre 'qu'il avait menée à bien quelques années auparavant, pendant qu'il était encore au collège de Pontoise. Il n'avait alors que douze ans, et cette fois, ce n'était pas une question d'architecture qui l'avait ému. Pierre Fontaine avait eu la fantaisie d'aller à l'Opéra.

Gluck venait d'arriver à Paris, et le 19 avril 1774 on avait donné à l'Opéra la première représentation

d'Iphigénie en AuKde. Le bruit de l'immense succès avait bientôt retenti jusqu'à Pontoise et percé les murailles du collège. Les merveilles qu'on racontait montèrent à la tête de l'écolier, qui se trouva pris d'un désir irrésistible d'aller admirer cette Iphigénie qui troublait son repos. La chose était difficile, ou pour mieux dire impossible. Il chercha des complices et n'en trouva pas; l'aventure était trop pleine de périls : il entreprit de les braver seul.

Profitant d'un jour de fête et d'un congé qu'il avait obtenu à l'insu de ses parents, il sortit du collège dès que les portes furent ouvertes, gagna le bord de l'eau, et, se j étant dans un petit bateau qui descendait la rivière , il oublia Pontoise, le collège et les professeurs ! Il allait rejoindre la flotte grecque, il voguait vers l'Aulide; il rencontrerait bientôt Agamemnon, Calchas, Iphigénie, tout cet opéra qu'il avait rêvé, vers lequel il courait, en s'écriant comme Achille:

Et quoi qu'on me prédise, Je ne demande aux dieux qu'un vent qui m'y conduise.

Mais le petit bateau n'allait pas si loin; il s'arrêtait à une lieue de Pontoise.pour y charger des briques. Force fut au nouvel allié des Grecs de reprendre terre et de continuer son chemin pédestrement.

Il marchait depuis quelque temps et commençait à trouver la route longue, le pavé dur et le voyage pénible, lorsqu'il fut dépassé par un brillant équipage. Il ne put s'empêcher de jeter un regard de convoitise sur cette bonne voiture qui roulait si vite, qui paraissait si

douce, et qui venait de le couvrir d'un nuage de poussière. A quelque distance la voiture s'arrêta. Pierre Fontaine, qui marchait toujours, allait la dépasser à son tour, lorsque le voyageur, commodément installe sur de moelleux coussins, lui adressa la parole : « Vous semblez bien pressé, nlon petit bonhomme; ùdonc allez-vous si vite?

— Je vais à l'Opéra, monsieur, répond l'écolier d'une oix ferme et d'un accent décidé.

— Comment, à l'Opéra?

— Certainement; je vais voir Iphigénie en Aulide.

— Vous êtes donc bien riche ?

— J'ai deux petits écus et une pièce de douze sousf dit fièrement le jeune amateur. »

Le voyageur fit monter près de lui le piéton poudreux, le conduisit à Paris, fit rectifier sa toilette, lui offrit un excellent dîner, et mit le comble à tant de gracieusetés en lui donnant un billet d'Opéra. Après le spectacle, l'écolier retrouva à la porte du théâtre le brillant équipage, îl y monta sans s'émouvoir, se fit ramener à Pontoise, et rentra tranquillement au collège, tout rempli de magiques souvenirs, encore muni de ses deux petits écus, de sa pièce de douze sous, et sans que personne pûi se douter qu'il venait d'entendre Legros et mademoiselle Arnould, qu'il avait vu le coin du roi et le coin de la reine, M. Suard, l'abbé Arnaud, la Harpe, Diderot, Marmontel, le baron de Grimm, et le chevalier Gluck. M. Fontaine n'a jamais su le nom du protecteur bizarre auquel il devait tant de reconnaissance; peutêtre était-ce Gluck lui-même, revenant de faire sa cour

au prince de Conti, el charmé de trouver sur une grande route un ami si dév^oué, un partisan si précoce et si chaleureux de son Iphigénie.

Mais le voyage nocturne avec Tliibaut ne devait pas se passer aussi agréablement. Nulle voiture hospitalière ne les recueillit; il leur fallut marcher jusqu'à Paris, où ils arrivèrent épuisés et mourant de foim; ils n'avaient oublié qu'une seule chose, de l'argent; là bourse des conspirateurs était vide. Ils virent d'un œil morne et découragé les dessins, les plans, les façades qu'ils auraient voulu admirer, mais qui n'avaient plus de charmes pour eux, et revinrent tristement à l'Ile- Adam, où les attendaient de justes reproches, les alarmes d'une mère et les sévères réprimandes de M. André.

La fatigue de cette course insensée rendit le jeune Fontaine gravement malade : on le crut près de succomber; il fut condamné, ses jours furent comptés, et les médecins préparèrent les parents à la perte de ce fils si chéri. On sait que cette cruelle épreuve leur fut épargnée, et que Fontaine trompa ce pronostic douloureux, auquel il survécut trois quarts de siècle.

Ce voyage eut cependant un heureux résultat. M. Fontaine père comprit qu'un jeune homme capable d'un pareil dévouement ne pouvait plus se contenter des leçons qu'il recevait à l'Ile-Adam; il se décida à le conduire à Paris.

Pierre Fontaine, qui avait gardé l'incognito dans ses deux premières visites à la capitale, y fit son entrée solennelle , vers la fm d'octobre 1779, en croupe sur le cheval que montait son père. Ils descendirent rue

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Montorgueil, à l'hôtel Saint-Claude, tenu par M. Picquenard.

M. Picquenard, dont le nom est ainsi transmis à la postérité, était, dit M. Fontaine, « le filleul de mon père, qui lui avait prêté quelque argent, et il fut convenu qu'il me nourrirait et me logerait en acquit d'une partie de sa dette. » Cet arrangement plein de sagesse et d'économie ne satisfit pas longtemps le jeune artiste. Le séjour que son père, dans sa prudence, lui avait préparé, offrait peu d'agréments, et les hôtes manquaient d'élégance. L'hôtel Saint-Claude était ^ le rendez-vous, le quartier général, la bourse enfin des marchands de farine, des marchands de beurre, des marchands rie poisson de Pontoise. Pierre Fontaine s'occupa bientôt de trouver un domicile moins fortement empreint des souvenirs de sa ville natale. L'amour delà patrie semble cependant avoir encore inspiré le choix de sa nouvelle résidence. Il alla demeurer chez un marchand de farine de la rue des Prouvaires ; mais au moins il y logeait seul.

Le lendemain nîême de son arrivée, il avait été présenté à M. Peyre jeune, inspecteur des bâtiments du roi, dont l'école d'architecture, située rue Boucher, était célèbre. C'est dans cette école, où M. Percier venait aussi d'être admis, que les deux jeunes architectes se virent pour la première fois, qu'ils commencèrent à s'aimer, et que naquit cette communauté d'études, de luttes, de travaux et de gloire.

Comme on le pense bien, l'objet de l'ambition des jeunes architectes était alors, comme maintenant, le

premier grand prix de l'Académie. Mais, pour se présenter à ce concours, il fallait d'abord être élève de l'Académie.

Aujourd'hui les lettres, les sciences, les beaux-arts, se prêtent dans l'Institut un mutuel appui, et dans ce concours généreux chacun sent redoubler son courage et sa force. On respire le même air, l'air d'une seconde patrie; et quoique les Académies vivent de leur propre vie, comme elles sont unies par un lien fraternel, chacun, dans sa sphère, prend part à l'œuvre de tous. A cette époque, ce lien n'existait pas, et l'Académie d'architecture, comme les autres académies, vivait dans son isolement.

L'Académie d'architecture, établie en 1671, par les soins de Colbert et sous la protection de Louis XIV, se composait de trente-deux membres, parmi lesquels on comptait le professeur d'architecture, le professeur de mathématiques et le secrétaire perpétuel. . A l'époque où Fontaine étudiait, le professeur d'architecture était David Leroy, membre aussi de l'Académie des inscriptions, célèbre par ses voyages, par ses écrits, par sa publication sur les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce, Un des premiers après WinckelmanUj David Leroy avait essayé en France, peut-être mSme en Europe, de ramener les écoles à l'étude de l'antiquité: il professait depuis quarante ans quand l'Institut fut créé, et il fat un des premiers élus de la classe des beaux-arts. Le professeur de mathématiques était M. Mauduit. Le secrétaire perpétuel était Sedaine.

Les étudiants étaient partagés en deux classes : les

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uns, en nombre illimité (c'était le vulgaire, le peuple, n le tiers état), pouvaient suivre les cours et concourir pour les médailles que Ton donnait tous les mois, mais ne pouvaient être admis au concours dont la récompense était le grand prix.

Ce privilège était réservé aux élèves de l'Académie, véritables patriciens des écoles. Chacun des membres de l'Académie avait le droit de désigner un élève, de le prendre sous son patronage, de le présenter au grand concours. Il faut signaler encore une particularité remarquable. Le lauréat ne recevait pas nécessairement la pension de Rome. L'Académie décernait le prix, le ministre de la- maison da roi donnait la pension. Un élève pouvait remporter le prix sans recevoir le brevet de pensionnaire; le ministre donnait souvent le brevet à un élève qui n'avait pas obtenu le prix.

M. Fontaine parvint enfin à mériter l'honneur d'entrer dans le corps d'élite des étudiants privilégiés. M. Heurtier, membre de l'Académie, le choisit pour son élève, et lui ouvrit ainsi l'entrée du grand concours, auquel il ne fut admis cependant qu'après de persévérantes études.

Le concours d'architecture qui vient d'avoir lieu cette année même * à l'Académie des beaux- arts, pourrait être l'occasion d'un rapprochement qui ne manquerait pas d'intérêt. Les sujets de programme ne sont pas inépuisables : il se trouve, et c'est un hasard qu'il faut remarquer, que le sujet que les concurrents ont eu à

traiter cette année est à peu près le même que celui qui fut donné pour le concours de 1785, auquel prit part le jeune Fontaine, et dans lequel il obtint le secondgrand prix. Nous devons dire, à l'éloge de l'Académie actuelle, dût sa modestie en souffrir, que le programme donné aujourd'hui est plus complet dans son ensemble, plus satisfaisant dans son esprit; qu'il a dans son énonciation quelque chose de plus grand, qu'il est pourvu de détails qui ajoutent encore à la richesse de la donnée principale. Ne serait-il pas curieux de rapprocher les travaux faits pour ces deux concours ? Et si ces dessins, tracés depuis trois quarts de siècle, ont pu être conservés, si, malgré les tumultes de tant de révolutions, ils dorment encore dans la paix poudreuse de nos archives, ne serait-il pas opportun de les éveiller, de secouer cette poussière, de comparer les styles, les maîtres, les élèves, l'enseignement, de rajeunir ces couronnes flétries, en présence des jeunes lauriers que l'Académie vient de décerner? Et fasse le ciel que les lauréats couronnés tout à l'heure soient appelés à fournir une carrière aussi remplie, aussi brillante que Ta' été celle de l'homme éminent dont nous esqui3Sons la vie!

Ces travaux oubliés, ces maîtres dont plusieurs furent célèbres, ces élèves qui ne sont plus, et dont quelques-uns devinrent aussi des maîtres, ces témoignages d'un enseignement qui allait s'éteindre pour renaître plus brillant, ces débris d'une école que le temps allait rajeunir, le tei^ps les sépare encore moins de nous que les changements survenus dans nos mœuj^s, dans notre

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vie publique comme dans notre vie privée, dans nos goûts, dans nos arts eux-mêmes. Qui ne sait que si les principes du beau, du grand, du vrai sont immuables, des besoins nouveaux, des habitudes nouvelles produisent aussi des formes nouvelles, ^quelquefois peu conformes à ces principes qu'on respecte toujours et qu'on viole si souvent, et qu'on ne proclame jamais aussi haut qu'alors qu'on les oublie? Il se pourrait bien qu'à certaines époques le simple et le vrai fussent logés dans l'île escarpée et sans bords dont parle le poëte. Quelques pilotes dévoués et courageux croisent autour de Tile, s'efforçaht de ramener ceux qui en sont dehors. Navigation difficile, où l'on chavire souvent! mission pleine de périls, qui n'offre souvent au pilote, pour toute récompense, qae les railleries de ceux qu'il voudrait sauver t

On demandait aux concurrents de 1785 un projet pour la sépulture des rois et des princes.de la famille royale. On ne peut s'empêcher d'être tristement ému en songeant à ce programme, à cette date, à cette famille royale ! Nous pouvons dire ici comment M. Fontaine avait traité ce sujet. A défaut de ses dessins^ nous avons la description que l'auteur en a laissée, et que nous transcrivons .

(( J'avais imaginé, dit-il, de placer sur le sommet de la montagne de Montmartre l'édifice demandé. Après avoir indiqué par des étages de portiques différents audessus les uns des autres les rangs qui distinguaient les sépultures des souverains, celles des princes et celles des grands, je consacrais, dans un ordre méthodique

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et dans une disposition régulière, le reste de la montagne, jusqu'au boulevard extérieur, à la sépulture des habitants de la capitale. J'avais, dans le dessin de ma façade générale, supposé l'effet d'un coup de tonnerre qui éclairait le sommet de la pyramide circulaire, sur laquelle on voyait, au centre d'un cercle de coursiers lancés au galop, la statue du Destin qui portait sur le monde, la faux à la main, la mort dans toutes les directions. J'ai lieu de croire, ajoute M. Fontaine, que ma pensée, un peu alambiquée, et à laquelle je n'avais pu joindre aucune explication, n'a pas été comprise, et que mon coup de tonnerre seul, quoique assez mal rendu, m'a fait avoir le second grand prix, auquel je n'aurais pas môme osé prétendre. »

Il est curieux de lire l'opinion que M. Fontaine émet, après tant d'années, sur cette composition juvénile, qu'il apprécie, comme on le voit, sans trop d'indulgence. Il traite avec la même indifférence plusieurs ouvrages de sa jeunesse. Il est souvent juge inflexible, et n'a pas d'entrailles paternelles.

On sera certainement frappé, en lisant cette description, de la similitude qui existe entre le projet ainsi développé par la jeune imagination de Fontaine et le sujet proposé cette année K Car l'idée de placer le monument sur une montagne, fournie aujourd'hui par programme de l'Académie, n'était pas inditjué dans l'ancien programme, et appartient tout entière à M. Fontaine, Il y a donc là une invention, une conception

1. Le sujet donné en 1854 était : un édifice consacré à la sépulture

hardie qui grandit le sujet, puisque, sous le crayon du jeune artiste, le tombeau prend les proportions d'une vaste nécropole. Il y a aussi une certaine poésie dans l'idée aussi bien que dans l'effet de ce coup de tonnerre qui éclaire le sommet de l'édifice. Mais, sans manquer au respect que Ton doit à la mémoire de M. Fontaine, on peut ajouter quelques observations aux siennes, et dire, non pas à l'académicien, mais au jeune concurrent, qu'en esquissant sa composition il était sous l'influence d'une étude trop jalouse, trop exclusive, trop ardente des arts et des mœurs de l'antiquité; que son projet est païen, que la religion en est absente, que la prière n'y a pas de place. Il est certain que ce monu- ' ment aurait mieux convenu à la race d'Agamemnon qu'à la famille du roi très-chrétien, et que si on l'eût exécuté, le Destin aurait pu à bon droit s'étonner de se voir à Montmartre.

Quoi qu'il en soit, ce projet mérita à Pierre Fontaine le second prix et presque le premier, accordé, à la majo-

des souverains d'un gra?id empire. Voici les parties les plus importantes du programme que les concurrents avaient à remplir :

« Cet édifice serait situé sur une éminence ou sur un côteau à proximité d'une capitale. Des pentes douces y donneraient accès.

(( II se composerait d'une partie souterraine et d'une partie en élévation. Dans la première seraient disposés les caveaux.

« Les escaliers par lesquels on y descendrait devront être combinés de manière à produire un effet imposant.

« C'est dans l'édifice du haut que seraient célébrées les cérémonies funèbres ; il devra être disposé de telle sorte que l'on puisse y officier en grande pompe et y admettre les grands corps de l'État. L'intérieur serait décoré de monuments commémoratifs.

« Ct4 édifice, (]ui aura à la fois le caractère religieux et funéraire, serait entouré d'une enceinte et de plantations, etc. »

PIERRE FONtAINË. 1$3

rite d'une voix seulement, à l'élève Moreau, devenu plus tard aussi un architecte distingué. Mais Fontaine ne poussa pas plus loin la recherche des récompenses académiques; il s'arrêta et ne concourut plus. Il faut dire la cause de cette abstention.

L'année précédente, un jeune peintre qui a laissé de grands souvenirs, Drouais, élève de David, avait remporté avec éclat le grand prix, et était parti pour Rome, où il allait mourir, où Fontaine et Percier, devenus ses amis, devaient, avec le sculpteur Michallon, lui élever un monument consacré par la piété de ses camarades. Son tableau de prix, la Cananéenne pénitente, avait excité un véritable énthousiasme, et les élèves, décernant à Drouais les honneurs d'une ovation publique, l'avaient porlé en triomphe autour du Louvre, et, chose inouïe, avaient applaudi les académiciens î

Un pareil phénomène était gros de tempêtes. Le second prix d'architecture, accordé à Fonlaine, ne satisfit pas les élèves, qui lui décernaient le premier; et je n'ose dire ici avec quelle irrévérence extrême ils traitèrent cette fois les juges du concours.

Le scandale fut grand, et le pauvre Fontaine en porta tout le poids. On l'accusa d'avoir été un des auteurs d'une manifestation qui l'avait au contraire profondément affligé, parce qu'il prévoyait bien qu'on l'en rendrait responsable. 11 crut qu'il ne pourrait effacer de l'esprit de ses juges une prévention que son caractère droit, sa conduite régulière et laborieuse, sa reconnaissance et son respect pour ses maîtres auraient certainement fait évanouir, et il renonça sur-le-champ à courir

134 SOUVlîNIRS ET PORTRAITS.

les clianccsdc ce premier prix qu'il devait être appelé à donner t int de fois.

Il fallait ''ependant voir l'Italie, Rome surtout. Il demanda encore à son père vingt-cinq louis. Muni de ce subside, que la tendresse paternelle augmenta de la promesse d'une pension de 400 francs, il se décida à partir pour Rome.

Vers la fin de septembre 1783 , le coche. d'Auxerre, relégué désormais dans les souvenirs fabuleux de nos anciennes traditions, quitta le port Saint-Paul à Paris, recélant dans ses lianes toute une compagnie d'heureux artistes, qui commençaient ainsi, en remontant lentenrient la Seine, ce voyage qui ne devait se terminer que sur les bords sacrés du Tibre. La joyeuse compagnie se composait de Pierre Fontaine; de Dufoar, architecte comme lui, et qui occupa aussi une place dans son amitié; de Michallon, qui venait de remporter le prix de sculpture, et de quelques autres artistes. Laissons-les tous sur le coche d'Auxerre, et sans les suivre dans ce long voyage, accompli difficilement, à pied, en voiture, sur les fleuves, sur la mer, qui ne leur fut pas clémente, retrouvons-les à Rome, où ils arrivèrent à la fin de l'année, dans la saison des pluies. Mais rien ne pouvait empêcher nos jeunes amis de parcourir avidement la ville fameuse, objet de leur ardente aspiration.

Quand un long enivrement fut dis.sipé, quand il fallut descendre de ces nobles hauteurs, pleines de ravissements, pour s'occuper des choses vulgaires de la vie de tous les jours; quand il fallut quitter tous ces grands souvenirs, et sortir du Forum pour compter avec son

hôtelier, un profond découragement s'empara de l'âme du jeune artiste. Il fallait oublier les beaux noms de Tantiquité, pour écrire à un oncle, chanoine à Lisieux, qui avait promis une petite pension, dont le quartier n'arrivait pas. Le présent était plein d'inquiétudes; il ne restait plus rien des vingt-cinq louis. La fortune vint heureusement, quoique d'une main avare, au secours de la bourse épuisée. Un soir que Fontaine et Dufour rentraient à leur modeste domicile de la porto Pinciam, tout près de ce beau palais de la Villa Medici, aujourd'hui palais de notre Académie, et où flotte le drapeau de la patrie, pour rappeler à nos jeunes artistes que la France compte sur eux, que leurs travaux lui appartiennent, que leur avenir fait désormais partie de rhonneur du pays; un soir, ils avaient osé confier quelques baiocchi, leur dernière ressource, au hasard delà loterie papale, et ils avaient gagné! Vingt piastres, cent francs, tombaient dans leurs mains frémissantes! Trésor inespéré qui leur rendait le courage! subside tombé du ciel ! manne bienfaisante, qu'ils eurent la sagesse de ne pas chercher à recueillir une seconde fois !

Fontaine, pour se créer des ressources, voulut faire des vues de Rome, les colorier à l'aquarelle, afin de les vendre aux étrangers , curieux de ces sortes de souvenirs; « mais après plusieurs essais qui eurent peu de succès, » dit M. Fontaine , « je reconnus que je devais, avant tout, étudier le dessin^ que je savais fort peu, et apprendre la perspective, que j'ignorais entièrement. »

M. Fontaine rencontra alors, dans un café de la rue

du Cours, un vieux gentilhomme français qui avait le goût de toutes les belles choses ; il se nommait M. de Nainville. Fixé à Rome depuis plus de vingt ans, il avait trouvé dans un revenu médiocre des ressources suffisantes pour vivre dans la paix que donnent la culture des lettres et l'amour des arts. Le vieux gentilhomme s'intéressa au jeune artiste et le prit en sincère amitié. Frappé de son désir de s'instruire, il voulut combler les vides d'une éducation imparfaite, et commença par lui enseigner ce dont il avait le plus besoin , la perspective : car M. de Nainville dessinait très-bien. Ils visitaient ensemble les monuments de Rome, et s'arrêtaient surtout devant les débris qui peuplent le Forum. Là , assis sur une pierre tombée d'un fronton en ruine, M. de Nainville expliquait à l'élève attentif les règles de la perspective, et lui faisait tracer sur le sable les figures nécessaires. Un souffle de vent effaçait quelquefois la leçon ébauchée, mais elle renaissait pleine de vie dans les souvenirs du jeune homme. Souvent aussi elle restait gravée sur le sol, abandonné aujourd'hui à sa majestueuse solitude, et le maître et l'élève, dans leurs promenades matinales, retrouvaient les lignes oubliées dans le sentier désert. D'autres jours, M. de Nainville, par un ingénieux enseignement, lui expliquait Virgile dans la langue du Tasse;'ou bien encore, entrant dans le Cotisée, sous l'ombre des portiques, il lui apprenait Rome, Tacite et Cicéron à la main. Noble amphithéâtre pour ces leçons solitaires données avec simplicité, reçues avec respect, et qui aclievaient, au milieu de Rome,

une éducation commencée dans l'école obscure d'une pelite ville des Gaules!

Au milieu de ces leçons, dont M. Fontaine conserva toujours le souvenir, il apprit avec bonheur que Percier venait dé remporter le grand prix d'architecture, qu'il allait venir à Rome; et bientôt une lettre de Percier annonça une nouvelle qui changeait tout à fait une position pleine d'incertitudes : « Je suis plein de joie, écrivait Percier, Fontaine vient d'obtenir la pension. » C'était M. Heurtier qui, veillant de loin sur rélève dont il avait vu à regret l'éloignement, avait obtenu pour lui cette faveur de M. de Breteuil, ministre de la maison du roi. M. de Breteuil s'était rappelé que xM. Fontaine père avait exécuté pour lui des travaux importants, et il récompensait dans le fils l'habileté et la probité du père.

Percier et Fontaine, bientôt présentés à M. Lagrenée, directeur de l'école, et installés au palais de France, nouèrent plus cordialement encore la liaison commen- , cée dans l'atelier de M. Peyre. Témoins des dissipations de quelques-uns de leurs camarades, ils s'isolèrent et s'affermirent dans leur amitié. « Nous fîmes, Percier et moi, nous dit M. Fontaine, sans bruit, sans éclat, un pacte d'amitié, fondé sur l'estime et la confiance. Nous concertâmes ensemble un plan d'études qui plus tard nous a été très-utile. »

Ce plan d'études, concerté entre deux jeunes gens dont le plus âgé avait à peine vingt-quatre ans, et c'était Fontaine, était remarquable par la nouveauté qu'il présentait. Les deux amis, dans leur ardeur in-

lelligente, avaient été frappés par une révélation subite ; un éclair de génie venait cle leur montrer qu'il y avait deux Romes dans Rome. Ils furent comme éblouis de l'éclat que répandaient des richesses merveilleuses jetées à profusion sur ce sol généreux, et que les architectes leurs dev^^nciers , fermant les yeux à la lumière, n'avaient pas aperçues ou, pour mieux dire, n'avaient pas voulu voir. Pour eux, leurs regards embrassèrent tout ce vaste horizon. A côté des temples en ruines, ils virent les églises et les basiliques debout. A côté des palais couchés dans la poussière, près des thermes écroulés, ils virent les palais pleins de vie des seigneurs romains. Sur les voies antiques ils admirèrent ces villa, ces jardins que l'art de la renai.-sance avait semés au milieu de tant de débris. En présence de ces beautés, ils tirent deux parts de leur vie. L'une, consacrée aux devoirs imposés aux pensionnaires, appartenait à la Rome des Césars; l'autre, que de vaines distractions auraient pu emporter, fut consacrée à la cité moderne.. M. Fontaine rend ainsi compte de ces doubles travaux : « Dès le grand matin, nous allions chaque jour explorer, dessiner, mesurer tous les édifices dans lesquels nous trouvions les traces du bon goût qui pendant le quinzième et le seizième siècle régna dans l'Italie. Nous rentrions ensuite chacun chez nous pour mettre au net les fruits de la récolte de chaque jour. Ainsi nous passious le temps, ne négligeant en aucun point les règlements du pensionnat. » Ces dessins et ces études leur servirent pour la publication de leurs ouvrages sur les Palais et maisons

de Rome, et sur les Maisons de plaisance de VItalie, publication qui les aida à supporter les mauvais jours qui les attendaient à leur retour dans leur patrie. C'est à cette époque que M. Fontaine fit deux beaux dessins que nous avons encore trouvés dans son cabinet. C'étaient deux vues, prises toutes deux du sommet du monte Mario, l'une de la Rome anti(fue restaurée, l'autre de Rome actuelle. Ces ingénieux dessins étaient pour ainsi dire le résumé de ces doubles études.

Nous passons rapidement sur les travaux de Fontaine pendant la durée de ce pensionnat, dont il observait les règlements avec une exactitude si louable. Disons seulement qu'il avait entrepris un magnifique projet de restauration, un travail sur les eaux et les aqueducs de Rome, qu'il devait exécuter avec un de ses camarades, plus tard aussi membre de l'Institut, M. Bonnard. Ils voulurent en commencer les études par une visite an lac Bracciano, dont les eaux, qui font quinze lieues dans un aqueduc construit depuis deux mille ans, tombent encore aujourd'hui, abondantes et limpides, dans les vasques de la fontaine Pauline. Ils voyageaient à pied, chassant le long du chemin, quand tout à coup le fusil de Fontaine part à l'improviste, et va frapper le pauvre Bonnard, qui se croit mort, et tombe. Heureusement, la blessure était légère. « Mais les affreuses pensées qui me vinrent toutes à la fois, dit M. Fontaine, me causèrent une telle émotion, que ce ne fut pas le blessé qui se mit au lit. » Ce coup de fusil éloigna Bonnard d'un collaborateur aussi dangereux, et les études du lac Bracciano furent interrompues»

D'ailleurs les nouvelles qui venaient de Paris commençaient à troubler la paix de noire école, et M. Fontaine dut bientôt quitter Rome : son père le rappelait. Les premiers événements de la révolution l'avaient ruiné, et il réclamait avec instance la présence et le secours de l'aîné de ses enfants.

Fontaine ne pouvait hésiter; pour ménager le peu d'argent qu'il avait à sa disposition, il résolut de faire la route à pied, et il partit sur-le-champ, accompagné dans tout ce long voyage par son ami dévoué, l'architecte Dufour.

La joie que causa son retour, et que lui donnaient aussi les embrassements d'une famille qu'il n'avait pas vue depuis cinq ans, fut bientôt assombrie. Déjà la pauvreté menaçait la maison. Les ateliers étaient déserts. Le jeune Fontaine vit que sa présence ne serait qu'une charge de plus, il comprit que sa place était à Paris, que là seulement, malgré les difficultés du temps, il pouvait espérer d'être utile à ceux qu'il aimait. Plein de tristesse, mais plein de courage, il sortit de cette maison autrefois si heureuse; et sans prévenir son père, qui ne connut sa résolution que par une leltre qu'il lui laissa, il alla demander du travail à la capitale, pleine de trouble et d'agitation.

Avant de trouver ce travail, il fallait trouver un asile. Il pensa à son ami Thibaut; mais Thibaut était encore à Rome. Gomme les temps étaient durs, M. Thibaut père consentit à louer à Fontaine le logement de son fils avec tout le mobilier, au prix de cent cinquante francs par an.

C'est dans ce pauvre domicile, situé au fond d'une allée obscure, dans une de ces petites rues tristes et fangeuses qui vont, ou plutôt qui allaient, de la rue Saint-Denis à la rue Saint-Martin, que s'installa d'abord Tarchitecte futur de tant de souverains ; c'est là qu'il commença par d'humbles travaux une carrière destinée à tant d'éclat. Un fabricant de meubles * lui demanda quelques dessins, qui réussirent. Puis vinrent les fabricants de papiers peints et ceux d'étoffes de soie. Bientôt des artistes l'employèrent. L'architecte Ledoux, qui allait publier ses Barrières de Paris'^, lui fit aussi faire des dessins; il acceptait tout, attendant des jours meilleurs et des occupations plus dignes d'un lauréat.

Cependant son esprit s'éteignait dans ces travaux obscurs. La lutte stérile qu'il soutenait depuis deux ans flétrissait son cœur et épuisait son courage. Cette vie lui devint insupportable. Après avoir convoqué un conseil où se réunirent ses amis, Percier, récemment arrivé de Rome, M. Bernier, dont nous n'avons pas encore parlé, et M. Bonnard, celui qui avait reçu le coup de fusil du lac Bracciano^ après beaucoup d'incertitudes, après avoir pensé à se faire soldat, il choisit de tous les partis le plus hasardeux : il résolut d'aller tenter la fortune à Londres. M. Bonnard devait l'y accompagner. M. Bernier les conduirait jusqu'au Havre; quant à Percier, il se trouvait bien à Paris, il y resterait tranquillement, au milieu de quelques élèves qu'il avait

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