H. MURGER
« Salle 5. N" S. «
« P. S. 11 est bien entendu que vous ferez une petite liste des objets que vous m'aurez fait passer. »
— 3ill —
Cette lettre dit beaucoup de choses. Les quatre points d'exclamations indiquent toute la somme d'amertume qui se trouvait dans ce cœur bon et timide. Ils représentaient tout le blâme qu'il croyait pouvoir se permettre contre cette funeste habitude que j'avais prise de lire ou de travailler la nuit et qui me rendait lourd à me lever avant neuf heures.
La liste des objets qu'il me demande joua dans la vie de notre amitié le même rôle que le sabre, le fameux sabre, dans la vie de H. Prudhomme. C'en fut le plus beau jour, c'est-à-dire que cela m'attacha fk lui malgré tout.
Bien que sa maladie et les causes de cette maladie excitassent vivement mes répugnances, je ne croyais pas pouvoir l'abandonner aussi longtemps qu'il serait à l'hôpital, mais je m'étais promis de lui battre froid dès sa sortie. Toutefois, quand je revis dans mon souvenir les misérables petites choses qu'il demandait avec une si humble et si angoisseuse gaieté, quand je pensai à ce fond d'horrible pauvreté que dissimulait mal cette gaieté et qui montrait si péniblement cette angoisse, quand je songeai que cette âme, assoiffée d'alTection, était par sa délicatesse innée, plus que tout autre encore, frissonnante à la misère, je me fis honte.
Il était abandonné de la terre entière, sans un appui, sans une espérance, sans un autre ami que moi, grimacier et méchant compagnon! Je sentis mon cœur se fondre. Je pensai à la vie qu'il avait dû mener, à l'abandon moral et religieux où il avait été, et en remerciant le Seigneur de m'avoir
donné une si jurande aboodance des biens du ciel et quelques-uns des biens delà lerre, je me promis d'être surtout bon pour ce pauvre diable.
Je me précipitai, le lendemain, dès l'aube, id est vers neuf heures du matin dans la rue des Feuillantines. — 11 me souvient que c'élait quelque part par là. — L'impétuosité aveugle et héroïque de Hégulus regagnant son tonneau à pointes me semblait seule digne d'être comparée à mon courage
Ce début ne fut pas récompensé. J'arrivai trop tard. Je laissai chez le concierge le paquet demandé. Je ne dissimulerai pas qu'il fut suivi de beaucoup d'autres. Mais toujours la même réserve touchante ; quatre sous de tabac, du pain blaoR, surtout: ah! ce pain blanc! il le regardait venir avec ce même reniflement voluptueux qui accompagnait plus tard le souvenir du patchouli d'Anna Thillon, car, horresco! ce parfum qui lui avait paru divin, c'était du patchouli !
Et la pièce de deux francs! 11 y faut bien venir et reconaaltrequ'elleeut quelque postérité. Toutefois, elle ne se multiplia pas autant que la famille d'Abraham; et ici encore le bon garçon y mit de la discrétion. D'abord il savait que ma petite boursette d'étudiant, oude « nourrisson de dame Clio » manquait de rondeur, et rarement ses emprunts dépassaient cette (1 pièce de deux livres»; c'était écrit. Dans les grands jours seulement il abordait la pièce de cinq. Jamais, je crois bien, il n'alla au delà. EL que de précieuses et aimables formules! Et toujours sincère conviction qu'il paierait Ses
dettes prochainement! On pense bien qu'avec non moins de gentillesse je dissimulais l'incrédulité la plus tenace et que jamais je ne lui réclamai rien.
Oui, il avait la ferme détermination de payer ses dettes. 11 était de trop bon naturel pour ne pas blâmer Champfleury, proclamant avec sa lourdaude ironie et sa grossière matoiserie de quincaillier roublard, que les bourgeois et leurs flls devaient être trop honorés de prêter de l'argent aux gens de bohème, et que c'était un devoir pour un écrivain d'avenir de ne pas le rendre.
Même cet incffensif Murger, te hargneux Champfleury était parvenu à l'exaspérer. — « Et je voudrais bien savoir, toi qui blagues les bourgeois, lui dit-il unjour, si tu ne sais pas bien trouver la porte de ton oncle l'épicier, quand tu as besoin de cinquante centimes? Tu m'embêtes, à la fin. Je ne le dis pas souvent, mais c'est trop fort. Descendstu du connétable de Bourbon ou d'Agnès Sorel? — Non. — Ton père casse-t-il des cailloux sur la route? — Non. — Eh bien, tu es un bourgeois comme tout le monde, et fiche-nous la paix! »
Murger héroïque était très drôle; au fond, cet héroïsme, qui nous faisait rire, n'était pas inutile. 11 nous évitait la peine de montrer trop vivement notre antipathie à l'auteur de Chien, Caillou. Celui-ci avait du reste, aussi, des bons moments, et il était autrement dégourdi dans tes voies de ce monde que l'auteur de la Vie de Bohème. J'en reparlerai plus tard.
Je n'avais pas grand mérite à oublier ces quelques centaines de francs qu'en dix ans il dut m'emprun-
tjîr. Je rae trouvais bien payé. Jamais je ne vis d'homme plus heureux que lui quand, plus tard, arrivé à la notoriété, il pouvait m'envoyer quelque loge de théâtre. « J'ai rencontré Adolphe Dumas, m'écrivait-il par exemple, et dans votre intention je lui ai demandé une loge pour le Français. Il m'a donné une lettre sans date, quel jour vous sera le plus agréable? »
Je ne pouvais lui faire plus grand plaisir que lui demander quelque fauteuil d'orchestre. 11 se mettait en deux, et quand il ne réussissait pas, quel chagrin!
(1 Mon cher d'Héricault, V N'étant pas rentré chez moi, mercredi, j'ai seulement reçu voire lettre hier au soir. Aujourd'hui, pour plus de sécurité, j'ai fait double démarche à la Porte-Saint-Martin et au Gymnase, et j'ai eu la grande contrariété d'échouer aux deux enceintes. A la Porte-Saint-Martin, on m'a donné pourprétexte que c'était la dernière représentation de Jenny l'ouvrière, et H. Coursier, le directeur, que j'ai vu lui-même, ne pouvait disposer que d'une loge inacceptable. Au Gymnase, je présume que le mauvais temps, favorable aux receltes, m'a fait eflacer delà liste, où je m'étais vu marqué pour avoir un billet; quand j'y suis retourné à quatre heures, la loge espérée ne s'y trouvait pas. Je suis désolé d'avoir si peu de chance de vous être agréable et d'échouer justement là où je réussissais toujours, toujours. La semaine prochaine, et j'ai
pris mes mesures, je réparerai ce pelit malheur. « Bien à vous.
a Henry Muhger.
■ Vendredi, 8 heures. -
Il avait d'autant plus de mérite alors à courir comme un Basque, qu'il était arrivé à la célébrité. Soncœur n'avait pas changé, ni son intention de payer ses dettes. Il y faisait parfois allusion dans ses lettres. Je l'envoyais promener et... il y allait. Il était alors fort à son aise. Lévy aflirme que, dans les dernières années de sa vie, il lui donna au moins cent mille francs. Si l'on joint à cela le prod'uit de ses pièces de théâtre, de. ses romans de la Revue des Deux-Mondes, où il était payé deux cents francs la feuille (1), et de la copie qu'il plaçait ailleurs, on verra qu'il était loin dn temps où il vivait dans l'attente de recevoir un couteau de vingt-cinq centimes (dans un bazar).
Outre ce couteau, ce tabac, ce pain blanc, il y a plusieurs individus nommés dans la première lettre. Je les retrouverai, eux aussi, plus tard, en compagnie de Champfleury.
Il parait que mes entrées furent aussi difQciles à avoir à l'hôpital qu'à la porte Saint-Martin.
H Mon cher d'Héricault,
« J'attendais aujourd'hui la visite du directeur de l'hôpital, qui, à la sollicitation de M. Ricord, ()) La feuille compte IG pages in-8°.
doit [«'accorder lapermission de recevoir mes visites dans la salle. Il n'est pas encore venu. Je vous informerai aussitôt que cette permission me sera accordée.
" J'ai achevé la Reine Margot, dont j'ai eu tous les soins imaginables. Comme je m'ennuie beaucoup, je vous prierai de m'envoyer demain dimanche Atonte-Crislo, qae je relirais volontiers; vous le feriez laisser chez le portier. Voyez donc dans votre cuisine si vous n'avez pas un couteau à me prêter, vous le joindriez aux livres.
•1 Je serais vraiment bien content d'avoir Monte- Cristo demain.
« Tout à vous et merci.
« Henry Muhger.
Nous étions alors en plein trouble. Les démocssocs préparaient la guerre civile. Les ateliers nationaux ne cachaient pas qu'ils allaient prendre le sac et le cou aux infâmes bourgeois. Nous cherchions à nous organiser. Je ne pus aller porter au portier Monte-Cristo, au jour indiqué. 11 ne savait rien de ce qui se passait. 11 m'écrivit de nouveau :
■ Mercredi, 21 Juin.
<( Mon cher d'Héricault,
H J'ai obtenu la permission de recevoir mes visites dans un parloir particulier, ouvert les jeudis
et dimanches de midi à 2 heures; si vous étiez libre demain jeudi, je serais bien content de vous voir. Je ne vais pas mieux et m'ennuie aflreusement, c'est pourquoi je vous prie de m'apporter Monte-Cristo, que je relirais avec plaisir. Tâchez de venir demain, mais pas plus tard que l'heure indiquée. Vous me demanderez salle S, ii" 2 : des ordres sont donnés pour qu'on vous laisse entrer au parloir particulier.
u Je vous serre les mains, tout à vous.
-< H. MUBGER,
.< Salle 5, n° 2. «
Je ne pus aller le voir. Il me crut mort. Il m'écrivit le 24 juin 1818, au commencement de la
grande bataille :
' Samedi 24, S heures du matin.
u Mon cher d'Héricault,
a Je suis dans une inquiétude mortelle; nous ne savons rien dece qui se passe aujuste. Les journaux n'arrivent pas. On dit que la ii° légion se bat contre la 12'. J'ai beaucoup de mes amis, sans vous compter, qui font partie de la 11', et je voudrais être rassuré sur son compte; écrivez-moi donc un mot, s'il vous plaît, et quelques détails. Si Paris est tranquille dimanche, tâchez de venir me voir, je pourrai vous attendre au petit parloir, où l'on est seul. Tâchez donc de venir demain (si les choses vont mieux). Seulement ne venez pas après 2 heu-
res et avant midi, et si vous ne pouvez venir, pour Dieu, écrivez-moi. Je ne vis pas, et je serais déjà sorti si je pouvais l)ien monter.
« Tout à vous.
" MuRGBtt. »
Je demeurais alors rue de Vaugirard. J'avais quitté la maison le jeudi soir et je n'y rentrai que le mardi matin.
J'ai raconté mes souvenirs guerriers et je me suis montré sous l'habit militaire.
Je ne répondis donc qu'en allant voir notre infirme, le mardi après midi. Il me parut que son œil pleurait davantage, en apprenant que j'avais couru un danger — bien petit d'ailleurs — et je ne fus pas assez vilain pour supposer qu'il avait surtout pensé à cette source de tabac et de pain hiane qui avait failli se tarir sur la place de la Bastille; je fus convaincu qu'il m'aimait autant que son égoïsme le lui permettait, et qu'il m'eût regretté, sans avoir besoin de passer devant une boulangerie.
11 sortit enfin de l'hôpital, ouf!
Je fus récompensé logiquement, comme il arrive presque toujours, même en ce monde, du grand sacrifice que j'avais fait en allant le voir. Chaque visite attristait mon existence pour deux jours. Je m'étais voué au sombre, je fus gratifié de la plus joyeuse comédie qui se puisse imaginer. Je fus également récompensé de la résolution que j'avais prise de ne pas l'abandonner, etmon cerveau reçut en poésie le prix qu'il avait mérité en volonté.
D'abord la comi5die. Quand il sortit de l'hôpital, il était exactement nu et gueux comme Diogène, avec une chemise en plus et une lanterne en moins. II me fallait donc ri^abiller. J'étais seul à Paris, avec la vieille Victorine, farouche et fidèle, qui tenait nion ménage pendant que nïa mère était à la campagne. Ma sacoche était flasque. Sagement, je ne voulais pas donner à Murger l'adresse de mon tailleur, dont j'avais vainement essayé d'exciter l'ambition en lui promettant le titre de fournisseur du roi de Bohême. Je n'avais pas aisément les cinquante écus qu'il eût fallu alors pour nipper à neuf ce monarque. Je dus donc me résoudre à l'orner de mes vieux habits. Mais j'étais aussi grand, aussi vigoureux qu'il était petit et malingre.
Je découvris un vieux costume de soirée qui avait depuis longtemps pris ses invalides pour cause d'étroitesse. Et voilà Murger avec un habit à queue de morue, dont la taille tombait jusqu'au haut des cuisses, et qui dessinait le long du corps des collines et des vallées, tant il était large.
Un vieux gilet de velours terni, à fleurages jaunes, un pantalon noir roussissant, dont il était forcé de retrousser le bas jusqu'aux mollets et dont le devant tombait en bourse sur ses cuisses, complétaient l'habillement de corps. La vieille Victorine, tout en grommelant, avait bien essayé de feindre un ventre à ce décharné en doublant les culottes avec un coussinet. Mais il faisait très chaud; cet appendice était fatigant. D'ailleurs il glissait toujours, et notre homme paraissait avoir une étrange difformité, jusqu'ici inconnue aux matérialistes les plus docu-
mentes : il représentait un mortel sans entrailles dont le ventre était descendu sur la cuisse, tantôt gauche, tantôt droite.
Ajoutons une paire de vieilles bottes vernies à tiges purpurines et un antique chapeau. \h! ce chapeau! Il était à larges bords, comme ceux que continuent de porter les vieu\ médecins, et tombant fréquemment sur le nez, il rappelait, avec un comique irrésistible, les renfoncements que notre ami Pierrot reçoit du camarade Arlequin.
II ne m'était pas très doux de me promener avec cet échappé des Funambules. C'était un supplice, agrémenté, il est vrai, de quelques fous rires.
Il marchait de la Taçon la plus gauche et la plus gônante, tombant sans cesse sur le voisin, ayant toujours l'air de vouloir lui donner un croc-en-jambes. De fait, il me faisait fréquemment chopper, ce qui augmentait le ridicule de notre duo. Je tremblais constamment de rencontrer quelques-uns des gens du monde que je connaissais; et avec l'effarouchement de la jeunesse, il me semblait que j'eusse été à tout jamais noyé dans le ridici|le.
Je profitais des incohérences de jambes pour me mettre à quartier. Mais quand je passais devant lui, il trottinait jusqu'à ce qu'il me rattrapât, et quand je me tenais derrière, ce chapeau médicinal, cet habit à contorsions drolatiques, ce pantalon relevé jusqu'aux genoux et laissant paraître le tendre incarnat des tiges de bottes, m'arracliaient un rire éclatant. Je me le reprochais, je m'en désespérais et, pris d'un bel héroïsme, je rejoignais mon compagnon, qui recommençait à me faucher et à
me donner là sueur d'angoisse de la mauvaise honte.
11 élait si faible qu'un verre de vieux vin le mettait en hilarité, eL, chose curieuse, c'étaif les seuls moments où cet intellect, le moins philosophique qui fut jamais, avait des aperçus d'une analyse assez ingénieuse. Je crois que la réflexion psychologique ne lui manquait pas, mais la hardiesse; et l'orgie, comme il disait — elle se composait de deux verres de vin rouge — la lui donnait.
Un jour même, après une coupe de vin de Champagne, qu'il nommait du « coco épileptiqUe », mais qu'il adorait jusqu'à enfoncer les poils de sa moustache au fond de ses narines, il déclara qu'il allait pousser ses classes de philosophie jusqu'à la prophétie. En effet, il nous fit aux uns et aux autres des révélations indiquant plus de connaissance de l'âme et de la vie qu'on ne l'eût attendu de ce hanneton d'amour.
Je me rappelle ce qu'il m'annonça : « Vous, d'Héricault, vous ne serez jamais qu'une bête à tondre, une béte à laine avec un dos ayant table ouverte, et si cette image, aimable pourtant, vous déplaît, je dirai un dos par-dessus lequel on joue à saute-mouton. La bienveillance, — je commence par là pour vous faire avaler le reste — l'amourpropre que les jocrisses appellent fierté, Tétournauderie que les exploiteurs nomment noble confiance en l'humanité, la paresse que les piqueassiette honorent du nom de générosité, et maint autre faux nez de vertus ! voilà votre portrait. D'oia il suit que vous n'arriverez à rien qu'à avoir un enterrement maritime. Il vous faudra traverser un
flot de larmes, en cercueil, pour arriver au cimetière Montparnasse, Tenez, regardez Jean Wallon, nommé Colline par les grands auteurs : il a la bosse de l'envie. Je le tiens de Gall en propre terme. Eh bien ! voulez-vous parier un déjeuner, dans l'Olympe du café Anglais, qu'il fera si bien qu'il vous forcera à quitter la Revue des Deux-Mondes, où il jaunit de vous voir écrire. Il rêve un duel à- l'arquebuse entre le nommé Buloz et vous, dans lequel c'est Victor de Mars qui mesurera le terrain, »
Au moment où je prends ce prophète, au sortir des mains de Ricord, il était surtout un homme hilare. Je me rappelle qu'une belle après-midi, il s'arrêta tout brusquement devant la boutique d'un grand épicier qui étalait des tonneaux de pruneaux dans la rue du Bac, en face le Petit-Saint-Thomas. Il entra vivement en me disant : — Je vais sonner la Marseillaise chez cet épicemar.
Je le croyais à peine entré qu'il ressortit en courant, poursuivi par les injures d'un notable en casquette de loutre et d'un garçon en tablier blanc.
— Monsieur, dls-je poliment à l'homme en loutre, je connais ce jeune homme. J'espère qu'il ne vous a pas gravement offensé. Il sort à peine de Charenton, où il avait été enfermé parce qu'il se croit le premier poète du siècle.
— Plus fort que Béranger?
— Plus fort que Béranger.
— Mais alors je comprends tout, répondille gros négociant. Je vous remercie, monsieur. Imaginez que j'étais tranquillement à ne rien faire, quand il s'approche de moi. Son aspect inspirait la défiance.
Mais on a un métier, ce n'est pas pour s'abandonner aux instincts de la nature. D'ailleurs il ôta poliment son chapeau et il me dit d'une voix douce, qui me réconcilia avec son habillement : « Monsieur, ce baril de pruneaux où il est écrit : Pruneaux d'occasion, est à vous? — Sans doute. — Ce sont bien des pruneaux d'occasion? »
Je baissai affirmativement la tôte.
« J'en adopterais volontiers plusieurs livres. Ils sont bien d'occasion, hein? Mais, avant de me décider, je voudrais savoir s'ils ont servi à des cens propres. »
Je fus un instant sans comprendre, conlînua l'épicier, tant cette parole était inattendue et insolente. Mais Anatole s'écria :
■ — Patron, il se fiche de vous!
J'eus un éclair, je compris lout, je me jetai à sa poursuite — car il avait fui ma juste colère — pendant qu'Anatole l'appelait cochon et que H"" Jacquet riait aux larmes.
— C'est elle qui a raison, dis-je avec gravité. C'est une parole poétique que ce pauvre maniaque a laissé échapper. Ne lancez pas la police à ses trousses.
Le bon garçon ne dlnaît pas régulièrement. Je devinais les jours de jeûne, quand il arrivait assez penaud, le soir, au café Dagneaux, Vers II heures, au moment de partir, je lui disais : — Venez donc souper à la maison.
Noces et festins! Murger avouait qu'il s'attendait toujours à voir flamboyer sur les murs de ma salle à manger Manii, Tkécel, Phares. Cette sardana-
— 2aa —
paierie se coraposaU d'un reste de Kili, mis de cûlé par la sage Victorine pour mon déjeuner du lendemain, de quelques fruits, de conlitures et de fromage.
Grande et furieuse stupéfaction de la brave paysanne quand elle trouvait à son lever la table mise, et le garde-manger vide. Elle recomptait dix fois l'argenterie, désespérée de voir qu'il ne manquait aucune pièce, et je suis sûr qu'elle eût donné un mois de gages pour qu'une petite cueiller eût disparu. Qu'eût-elle maugréé si elle avait su que je donnais à ce kapecker une bouteille du vieux vin dé la cave maternelle!
Je l'ai dit : cette bouteille et ce reste de rôti me furent payés au centuple, moralement, cela s'entend. Noces et festins à mon tour! Ce furent des noces de Gamaclie pour l'intelligence.
C'est à Murger que je dus d'aimer Flore la belle, comme dit mon vieux Ronsard, ou plutôt non pas la belle, mais l'élégante, l'inattendue, la séduisante, la Flore des campagnes de l'Ile-de-France, celle qui déploie surtout ses grâces exquises et mièvres, ses charmes fins et coquets dans les bois des environs de Paris.
Il connaissait à merveille ces bois charmants. Nous partions après souper, vers une heure de la nuit, moi armé d'un bâton u comme les hommes de ce siècle dégénéré n'en porteraient pas ». C'était tout ce qu'il avait retenu de sa lecture de VIliade, traduite par Bitaubé, et il prétendait que c'est tout Ce qu'il y avait de beau dans ce poème surfait par EggeretladameDacier. Lui, il était plein de bonne
volonlé, mais il n'avait pas l'àme martiale, et pour le rassurer je lui confiais un pistolet bourré uniquement de papier mâché, car, en cas d'alerte, j'étais convaincu que c'est moi qu'il atteindrait.
Quand nous avions passé les endroits dangereux des faubourgs — et c'est eux surtout que je crois surfaits, car jamais nous n'y rencontrâmes un malandrin — nous commencions à goûter la félicité champêtre. Nous allions voir lever le soleil dans les bois de Clamart, de Meudon, de Bellevue; nous poussions jusqu'à Sèvres ou bien jusqu'à Verrières. C'est à lui que je dois la découverte de tous les sites romantiques — qu'on me laisse jouir en paix de cet adjectif vieillot — dont ces bois sont pleins.
Christophe Colomb, en voyant H ispaniola sortir u du sein d'Amphitrite », ne fut pas beaucoup plus heureux que moi en découvrant l'étang de Saclé, l'ermitage du Villebon, la vallée de Chevreuse, la plaine de Velizy — la plus haute plaine de France, disent les indigènes — les fourrés de Verrières, la ferme de Malabri, l'entrée du bois de Clamart, la sortie du bois de Meudon dans la tortueuse rue de Bellevue, la sombre horreur de la Grande Allée, la vallée aux Loups, ces mille petits tableaux que la mignonne nature peignait pour mes yeux et pour mon âme avec ses feuilles toutes vertes, percées, de rayons d'or et penchées vers le tapis' à fond jaunissant, brodé de fleurs!
Ah! surtout les belles bandes d'incarnat flamboyant que l'horizon oriental tendait sur son ciel bleuissant! Après tant d'années, tant de larmes aussi, cette pourpre remplit encore mes yeux; et
■ mon imagination frissonne à la fraîcheur de ces matinées si pures.
J'oubliais que mon compagnon n'était pas aussi frais qu'elles. J'étais perdu dans la gloire de ce soleil, qui se levait doux et grandiose sur le haut de ces grands arbres, au milieu de l'harmonie mystérieuse qui est le chant d'adieu- de l'aurore. Il me semble encore que j'ai entendu la voix de la feuille mouillée qui s'éveille, se secoue et qui perd son paisible murmure dans la musique fougueuse des milliers d'oisillons.
J'étais habitué aux graves paysages de la sage Normandie ; aux larges horizons, aux champs bordés d'épines, aux vraies et « sombres « forêts de mon cher Boulonnais. Cette campagne de plaisance, ces bois gentils, ces forêts civilisées, ce pittoresque à pompons gracieux, ces champs remplis, comme par Lancret, de grands arbres à l'aspect de gala; dans l'encoignure de la clairière, ces petites fermes aux toits rouges, à la grande porte pleine, aux hautes murailles que craignaient les loups, remplacés aujourd'hui par les voleurs; ces entrées de sentiers cachées par des arbrisseaux fleuris; ces cavernes de feuillage d'où sortent des lapins effrontés, ces chevreuils qui viennent lire votre journal par-dessus votre épaule, ces aubergistes embusqués dans la poésie des grands chemins, ces paysans, ces paysannes qui représentent si naïvement la sauvagerie de la civilisation la plus matérialiste, et qui n'ont d'autre âme que celle de leurs choux : tout cela était nouveau pour moi, parfois ravissant, toujours frappant, ébranlant le
— 2;îr, —
cerveau à petits coups répétés, eaivrant les nerfs et remplissant l'imagination de sourires.
Que disions-nous dans ces promenades qui ont laissé tant de décors dans ma mémoire? Mais rien. C'est bien là le résumé de nos causeries. C'est peutêtre peu croyable. Murger pétillait d'esprit et soncompagnonne passait pas pour sot. Nous étions l'un et l'autre sensilifs et sensibles, rien de cette poésie n'était perdu pour nous. Nous bourrions notre cerveau d'images, d'impressions, de coloris, de frissons, de spirituelles jouissances. Son cœur parlait en lui, en moi mon àme ; nos lèvres se taisaient. Nous étions l'un et l'autre de la race des écouteurs, de ceux qui ont besoin d'une excitation vibrante pour deviser.
Cette tendance intellectuelle ne constituait pas les éléments d'un duo violent. D'ailleurs j'avais remarqué que cet écouteur n'écoutait pas, ou plutôt n'écoutait que lui. Pensait-il à ses boueuses Dulcinées de l'avenir avec l'espérance qu'elles ne le mèneraient plus à l'hôpital? 11 n'en disait rien. Peut-être avaient-il crainte de me blesser et soupçonnait-il que je lui eusse ri au nez.
De littérature, nous ne parlions pas davantage. Il ignorait que je voulusse m'en occuper. 11 connaissait de moi uniquement mon amour pour le moyen âge. J'étais, pour lui, un jeune bourgeois débonnaire, élevé autrement que lui, — et même mieux, cela il le comprenait — doré sur quelques tailles, poli et qui était toqué d'érudition au lieu d'être toqué de l'École de droit ou de Bullier. Tout cela, les livres et les drôlesses, était pour lui sur le même
plan moral. Il avait plus de mùpris pour le travail que pour le cancer. Voilà tout. Mais comme je n'étais ni avare, ni béLe, il me pardonna. U soupçonnait que je n'élaisrien aulre chose que « une bêle à Institut, un ruminant du palais Mazarin ». Il me dit un Jour gentillement que je succéderais à un académicien qui passait pour érudit. M, de Sacy.
— Je crois que vous avez laissé, aujourd'hui, votre bonnet de prophète sur la tôte de Mathieu Lensberg, lui répondis-je en riant.
— Ce n'est pas pour vous blesser, mais quand je vous vois débuter par publier des choses ennuyeuses dans la Bévue des Deux-Mondes, je me dis que c'est une bonne fortune qui mérite la punition de l'Académie française.
Toutefois il n'y revint plus. Jamais il n'insistait sur une chose désagréable. U y avait là de la bonté, il y avait surtout de Tégoïsme, qui ne voulait pas s'embarrasser dans de mauvaises affaires, et de la . timidité, qui les craignait.
Je n'oublierai jamais son étonnement comique quand je lui envoyai la Fille aux Itluets, et l'air penaud qu'il avait en me disant :
— Je ne me doutais pas que vous aussi vous vouliez faire de ça.
Aussi et ça, c'était tout l'homme : ça, c'était un métier, et il ne comprenait pas bien qu'on en fit quand on ne crevait pas de faim et qu'on pouvait être magistrat, par exemple. Mais ce métier, il . était convaincu qu'il le faisait mieux que tout autre. Il y mettait tant de soin ; il lui fallait un tel vernis
pour brillanter des guenilles, qu'il exagérait fort la valeur de ses bergerades Caubourienues. Ce mot aussi était un compliment qu'il me voulait faire. Je l'en remerciai.
Pourquoi ne lui parlais-je pas de mes projets littéraires? Je l'ai dit ; à mes yeux il n'était qu'un oiseau-chanteur. 11 fredonnait de son mieux, dans une cage obscure, étroite et salissante. L'ojsillon avait sans doute quelque mérite à donner de-ci delà une note claire. Mais Murger n'avait pas le moindre sens critique. 11 était, de plus, incapable de s'intéresser à ce qui n'était pas son propre petit romancero. 11 rtie semblait que mes héroïnes eussent été déshonorées en voisinant avec ces donzelles. J'ajouterai (jue s'il était sincère en flakulant sur sa musiquette, son art était toujours de l'art appliqué à l'industrie.
Il avait été, il était si misérable que le métier l'emportait sur tout. Les Lettres devaient être cultivées comme un champ de poireaux pour en tirer la pitance quotidienne. Le petit père Legendre occupait ses pensées plus que Musette. Virmaître avait une toute autre importance que Mimi. Aussi, quand il prenait la parole, c'était pour maudire la ladrerie du premier qui ne voulaitpasajouterun centime àla ligne, etlaférocitédusecond, qui professait pour les avances de fonds« l'horreur d'une profonde nuit «. ' Il y avait encore Vitu et ses 20 francs, 20 francs ! Oui, un jour, un jour étonnant « qui n'a pas dit son nom et qu'on n'a pas revu n, lui, Murger avait dans sa poche un louis de 20 francs 1 Et comme il était bon homme, il l'avait prêté.
L'histoire de ce Jouis étail longue. Elle est peutêtre dans quelque chapitre de la Vie de Bohême, Il me la raconta. Je l'abrège. » Ce louis était une chose ronde en or, en vrai or, avec «ne tête de prince sur son dos en guise de toison — d'où était venue l'histoire de la Toison d'or, et ce qui explique pourquoi chaque fois qu'on l'aperçoit on est tenté de crier ; Viens m'aider. — Jusque-là cet objet lui avait été aussi inconnu que la montre au sauvage. Un jour, un Anglais, le dernier des Incas évidemment, en récompense d'une copie quelconque, la lui amena dans la poche de son gilel. Elle lui parut si curieuse qu'il la montra à Vitu, lequel, abusant de l'innocence de la jeune princesse, la conduisit, pardes voiesdétournées, en son domicile. j>
Après Virmattre et Vitu venait Champfleury, qui était, dans la pensée de Hurger, le type achevé du ' mauvais camarade.
11 blaguait souvent l'auteur de la Vie de Bohème sur le nom de ses héros : « Rodolphe, Marcel, disait-il. A-l-on jamais vu quelqu'un s'appeler Rodolphe ou Marcel? Pourquoi pas Etheired ou Lodolska, comme dans le Solitaire de d'Arlincourtî On s'appelle Emile, ou Henri, ou Charles.
— Avec ça, disait Murger redressant ses antennes de papillon, qu'on s'appelle Chien-Caillou! on se nomme Lefebvre, ou Brunet, ou Fleury. Et tu fin-. titules réaliste! Allons donc! Tu inventes comme tout le monde, seulement tu inventes le laid parce que tu ne peux pas mieux faire. Tu m"embêtes, voilà tout, et parce que je ne te blague pas, ne crois pas que ça me soit dilTicile.
— aid —
Il avait parfois des pensi5es plus joyeuses et des espérances plus enchanteresses. Une Tois même, il crut sa fortune faite- 11 avait ses entrées dans une Revue fondée par un gentilhomme généreux et passionné pour les Lettres.
— Voyez-vous, me dit-il un jour brusquement au milieu de l'une de nos poétiques promenades, cette Revue-là, c'est une maison étonnante : on enire, on vous salue et on vous donne cent sous.
Voilà ce que j'ai retenu de plus caractéristique. C'est bien le topique résumé de plusieurs mois de causerie.
Il est vrai que nous avions travaillé comme Bernardin de Saint-Pierre, qui fit en 1775 une promenade à pied dans la Basse-Normandie, et qui s'arrêtaitde temps en temps pour prendre des descriptions de paysages. Ces paysages, il les retrouva quand il écrivit Paul et Virginie, et c'est ainsi que les ciels, les soleils, quelques-unes des vues de la vallée d'Auge aidèrent à peindre l'Ile-de-France. Le cahier descriptif de Bernardin existe encore et on . peut comparer.
Je quittai Paris à la fin de l'été. Je revins de la campagne au mois de novembre. Je crois que Murger n'habitait plus la rue Mazarine. Du moins, je le vis rarement. Ses entrées chez Dagneaux étaient suspendues, comme il disait. L'austère M"" Dagneaux avait fermé l'œil. La position financière du camarade s'était améliorée toutefois. Il avait depuis longtemps lavé l'habit à queue de morue, et je crus jeconnailre mes bottes à tiges incamadines dans les pieds d'un porteur d'eau du carrefour Bussy.
L'œil de la vieille dame se rouvrit, et je revis notre ami avec un pantalon sur lequel il ne marchait plus.
Avant de quitter ce Murgcr première manière, je m'abandonne à un remords. J'ai dlL que dans nos promenades champêtres il paraissait pensersurtout aux centimes du petit père Legendre. Je suis peutêtre injuste. 11 pensait aussi à Alfred de Musset, qu'il admirait, on se le rappelle.
Je regrette de n'avoir pas connu alors celte scène saisissante où Musset écrasa Hugo de son dédain, en lui disant que Hugo n'était qu'un rhéteur immense, tandis que le vrai poète, c'était Musset, Ci Musset, qui vivrait dans les siècles futurs, longtemps après que Hugo n'existerait que dans les livres d'écoles comme un modèle de ce qu'il faut éviter, et des terribles dangers courus par la langue française pendant le temps où ce puissant et grotesque phraseur était à la mode ■».
Murger eût bien été de cet avis. Musset était donc son maître et, si on le veut étudier, on verra qu'il fui surtout un imitateur; imitateur convaincu, imitant son maître, adoptant ses infirmités et répétant avec vivacité, avec sensibilité les inspirations de son initiateur.
Lt Chandelier, Il ne faul jurer de rien. On ne badine pas avec l'amour surtout, c'étaient pour lui les modèles du grand art. Il tentait même des approches tortueuses pour me persuader que Lorenzaceio était supérieur h Hamlel. Hais Shakespeare était mon grand ami comme Musset était le sien. J'entrais en une véritable indignation, je H
trépignais sur Lorenzaccio. Mots il chantonoait la Chanson de Forlunio.
Ce n'était pas une voix qu'il avait, c'était, comment dire? c'était une douceur. 1\ murmurait, mais avec tant d'expression et un sentiment si sincère, qu'on oubliait la grotesque tournure du chanteur. Je me bouchais pour ainsi dire les oreilles pour n'entendre que 1res peu celle voix de carton, e£ j'écoutais avec mon âme. Quoiqu'il y ail quarante ans de cela et malgré la vieillesse et la gravité chrétienne, je suis encore touché :
Si V
Oui, c'est bien le murmure plaintif qui sortait de ce cœur si doux, si tendre, si pourri. Pourtant, une fois, je ne pus m'empécher de murmurer :
« Je ne crois pas que vous oseriez le dire vraiment. »
Je ne sais si ma sympathie pour les gentils côtés de son être m'aveugle, mais je pense que peu de gens furent plus excusaWes qjie lui.
Il avait une âme ainsi contournée que, aimer, ce n'était pas seulement pour lui, comme pour le reste de l'humanité, le bonheur ou le devoir, ou le loisir. Il faut insister là-dessus pour être juste : c'était toute la vie, toute la consolation, tout le culte, toute la religion. Son enfance n'avait pas même entrevu cet autre amour, l'amour du Christ, d'où découle toute pureté et toute grande poésie. Quand nous le connûmes, il n'y avait parmi nous
aucun saint; notre esprit apostolique était trop jeunet et trop évaporé pour lui en imposer. La sincérité évidente de nos croyances lui revint peutêtre dans l'âme à son lit de mort. Au temps où je parle, nous ne pouvions lutter contre cette enfance vagabonde, ce paganisme invétéré et cette faisanderie Mimiesque et Musettine. Je regrette vivement aujourd'hui ce mélange de légèreté, de discrétion, de délicatesse qui m'empfichait de le prêcher.
Au moins, s'il avait perdu la pureté native, il avait gardé, comme je l'ai dit, la douceur.
Je ne le vis qu'une seule fois un peu fâché contre moi, encore était-ce factice, et en tous cas point effrayant. Il était, disait-on, le fils d'un portier delarueCoquenard. Je ne lui demandai jamais si cela était vrai, et cela ne m'intéressait pas. Mais il laissait entrevoir parfois qu'il était de race savoyarde, et que son grand-père avait possédé un clos dans les environs de Cliambéry.
Par une cristallisation joyeuse, ce clos avait d'abord été par nous planté de pommiers, puis ces pommiers s'étaient réduits au nombre de trois, comme les cheveux de Cadet Rousaelle, que nous nommions Clodion le Chevelu quand nous pensions à la brillante calvitie de notre ami.
Un soir que je lui demandais comment se portaient ses trois cheveux, il me répondit brusquement :
— Laissez mes pommiers en paix, je laisse vos vignes tranquilles.
Tout ce qu'il y avait là de gens du Nord éclata de rire, et moi jusqu'aux larmes; l'idée de voir faire
la vendange entre Boulogne et Saint-Onier nous avait saisis. Nous nous tordions.
Son effarement augmentait notre folie.
— Murger, lui dis-je en reprenant quelque gravité, je vous enverrai demain malin deux témoins.,
— Heu! s'écriai(-i! avec émoi.
— Oui, et je les clioisirai dans la gendarmerie, et je les prierai de vous conduire à llnslilut, par devant M, de Pongerville, qui vous condamnera à lire la Pkilippéide de Viennot pour allenfat .^ la pureté de la géographie. Malheureux insensé ! ligurez-vous que depuis le douzième siècle la vigne ne dépasse plus le climat d'Amiens, et depuis le dix-septième le climat de Paris.
— Ah! ces érudits, dit-il avec un dédain outré... ùla vérité j'y avais mis du pédantisme.
Murger avait quitté le quartier quand il avait eu de nouvelles bottes. Vitu lui avait-il rendu ces fameux vingt francs, un Eldorado! Virmaître elle pèreLegendre avaient-ils eu des successeurs plusen nœuds couIants?I]nousvenaiteneore à Dagneaux, mais non plus journellement. Toutefois je m'étonnais, un jour, d'une absence plus longue que d'habitude, lorsque je reçus un mot de lui. Il était malade, mais cette fois il n'allait plus à l'hôpital. Il m'engageait à aller chez lui. J'ai égaré ce billet, avec bien d'autres. Il me semble qu'il demeurait alors de l'autre côté de l'eau, très liant d'étage et de quartier. J'y allai et la porte me fut ouverte par une cuisinière grêlée. C'était Mimi. Grêlée, oh! mais grêlée comme un gâteau de miel.
Je veux croire qu'elle en avait la douceur. Elle
— 2ib —
avait l'air bonne fille la tournure balourde, quelque chose qui oscillait entre la blanchisseuse de Paris et la gouvernante d'un pharmacien de bourgade; elle avait le teint clair — douce compensation que la Providence accorde habituellement aux martyr» raboteux de la petite vérole — et c'était toute sa beauté, avec cette apparence paisible que j'ai dite. Nul air de coquinerie,ni d'esprit. Notre poète devait jouer là-dessus ses grands airs, comme un violonneux sourd et aveugle qui promène un archet sur un manche à balai. Mais il était un robinet d'idéalisme. Il le répandait à flots, sur toute jupe crottée.
Musette venait de se sauver. Combien de temps avait-elle résisté aux bottes incarnadines? Je n'en sais rien. Je ne l'ai jamais vue, et n'en ai entendu parler que dans tes gémissements imprimés. Je pense queMurger avait été réellement désolé pendant un temps bref. Il se plaint amèrement que son cœur est une pelote où le beau sexe se plaît à enfoncer des épingles; pour se consoler, il se promenait dans les bals, ou il s'asseyait sur les bancs des jardins publics, pour voir s'il rencontrerait quelque chose qui ressemblât à une Ariane.
Cela se trouva : voilà notre homme aux belles grâces.
— Mademoiselle, j'ai perdu mon Eurydice. Voulez-vous m'aimer?
— Monsieur, comme ça se rencontre! je viens également de perdre mon matelot, je veux bien essayer de vous aimer.
— Essayons. J'ai quelque influence au ministère
de la Marine, je vais intriguer pour qu'oa lui fasse faire trois ou quatre fois le tour du monde.
— Bon, y a-t-il longtemps que vous adoriez ce matelot?
— Je lui ai été Adèle pendant trois mois.
— Parfait, et avant cela?
— J'ai aimé un très grand nombre d'hommes mûrs, mais aucun jeune homme.
— Plus que parfait, je représenterai la jeunesse.
— Ah ! il faut vous dire que je suis mariée.
— Ah! bigre.
— Mais il n'est pas gênant. Je ne sais pas bien où il est : probablement en prison, peut-être en Amérique. 11 n'osera jamais revenir en France.
— C'est un brave homme.
— Du reste, j'ai une garde-robé assez bien montée.
— Excellent, se ditle poète, je n'aurai pas besoin de faire le préfet de police pour savoir, comme au temps de Musette, d'où venait la toilette.
— J'ai un métier tranquille, je brode.
— Métier charmant qui n'oblige pas à des relations masculines, comme celui de culottière, de modèle, de femme de ménage ou de porteuse de pain.
Enfm il constate que son interlocutrice parle de façon « à ne pas trop fâcher la grammaire » et que l'aventure est pittoresque. « Tout compte fait, j'évalue que cette aventure me fera cinq ou six numéros de nouvelle. «
Et il appelle celte matelote ma future. Il admire
celte fidélité de trois mois, et se réjouit d'avoir été précédé par une armée de vieillards. Il traite cette fiancée de trente-six rois de Garbe, comme Roméo pouvait traiter Juliette... Et il est sincère.
On s'étonnera, après cela, que je l'aie dit — je parle de Murger — sensible. C'est un étrange mélange. Je ne lui ai jamais vu une pensée obscène, ni entendu dire un mot cynique, et cette innombrable bande de prédécesseurs dégoûtants ne le trouble pas, ni le ministre de l'Instruction publique non plus.
Et c'est avec une mélancolie réelle que Murger écrira : « Quand je me suis promené pour la première fois dans la campagne avec elle — Mimi, la nouvelle, la matelote — j'ai retrouvé la trace des pas de cette méchante fille tant aimée — l'ancienne, celle d'avant l'hôpital, Musette, la voyageuse. — Les arbres avaient l'air de me faire des reproches. Pourtant qui fut ingrat? ce ne flit pas moi, » Tout cela est stupéfiant et répugnant
J'eusse pu entrer dans plus de détails, mais c'est assez, je crois, pour soulever l'indignation paternelle. Je n'ai voulu d'ailleurs prendre dans les lettres de Murger que ce qu'il disait à tout le monde et ce que tous les voisins ont pu voir et saisir.
C'est le moment de le répéter ; ce fond de délicatesse que j'ai reconnu en lui, était sans doute déprimé par l'absence de l'éducation chrétienne, et par cette croyance en la divinité de l'amour qui constituait tout le culte de l'école de Musset. Mais cette délicatesse existait; et de même qu'elle le portait à vouloir payer ses dettes qu'on ne lui ré-
clamait jamais, de môme il voulait sincèrement et " longuement pleurer sur son cœur, mais ce cœur était aussi Iroué que la face de sa Dulcinée.
« J'ai bien regretté de n'avoir pu vous serrer les mains avant votre départ. Si je ne suis pas retourné vous voir, c'est que d'abord, comme vous le savez, mes entrées à Dagneaux sont suspendues, et si je n'ai pas été chez vous, c'est que j'attendais de jour en jour que je fusse en mesure de vous faire quelque restitution, ce que malheureusement je n'ai pu. J'ai de l'argent à recevoir, mais les administrateurs ministériels sont d'une lenteur qui, dans un steepie-chase, les ferait vaincre par des tortues et par moi-même qui suis, comme vous le savez, un petit chef-d'œuvre d'insouciance et de paresse. J'ai du reste été fort malheureux. (Ici de longues confidences que je ne lui demandais pas plus que son argent, conlidenees curieuses sans doute, mais qu'il serait malséant de citer.) Je suis devenu un cavalier fort bien couvert (il avait abandonné l'habit à queue de morue), et il est tel jour où mon portier refuse de me reconnaître, tant mon élégance le suffoque. (Le pantalon et le chapeau que Ton sait avaient à juste titre, fait naître un profond mépris dans cette âme de concierge.)
<c Je vais déménager, j'ai loué dans une maison qui n'est pas un hôtel, un logement très conforlable, où rayonne tout le luxe moderne : un divan, des chaises pareilles, et des mouchettes... Le travail ne me vient que lentement, et pour longtemps j'ai peur de trouver des larmes dans mon encre. En somme, je ne suis pas malheureux (je n'invente
— -Itâ —
pas : celte phrase suit exactement les larmes précédentes), et il faut bien croire que je ne suis pas mauvais (en cela le pauvre garçon avait raison), car j'ai trouvé des amis qui se sont mis en quaire pour me tirer de ma mauvaise position, et j'en vais prochainement sortir. Parmi ces amis je n'ai pas besoin de vous dire que vous occupez une des meilleures places. Ecrivez-moi donc...
« Je vous serre bien afiectueusement les mains. Tout à vous.
« H. MuRGlilt. ,
• 30 juin iSi9. >
On voit dans ces dernières phrases ce cœur, hélas! sans dignité, fort faible, mais fort bon, et qui exagérait avec tant de gratitude, les bien minces services que j'avais pu lui rendre, pardonnant l'étonnant chapeau dont je l'avais affublé, comme il oubliait l'équipe qui l'avait précédé dans le cœur de Mimi.
Il ne devait pas sortir sitôt de sa mauvaise position. Quand je le revis, bien des mois après cette lettre, son portier ne faisait plus difficulté de le reconnaître. Ce cavalier fort bien couvert était revenu aux souliers éculés; mais il avait retrouvé son entrée chez Dagneaux. Il nous venait presque chaque soir, très souvent amusant, parfois fatigant par son esprit à rengaines comme son style.
Nous avions parmi nous un assez bon camarade du pays de Sapience, un Normand point vif d'esprit, mais pratique, sage, et qui se destinait, tout
en faisant son droit, à diriger un grand magasin de charbon que ses parents avaient à Fécamp. Il se nommait Couîllard, nom commun dans le pays de' Caux, mais assez inusité à Paris. Ce nom-là mettai t Murger en belle humeur journalière. D'abord il avait demandé, enalléguant des raisons drolatiques , àne jamais appeler notre camarade que Covillard, et chaque jour c'était la même charge.
— Êtes-vous ce soir un covillard de première ou de troisième classe? — Covillard, oii sont vos plumets? — Covillard, avez-vous beaucoup manœuvré dans Paris aujourd'hui?
— Mais qu'est-ce qu'ilme veut avec ses plumets? me demandait l'excellent Fécampoix.
— Ma foi, répondis-je avec gravité, c'est qu'il , suppose que vous avez chopiné vivement ce malin
et que vous avez joint quelques aigrettes au plumet qu'on a généralement en pareille circonstance.
Enfin, il Comprit, quand Murger, lui demandant s'il était décidément un covillard des pauvres, le réclama pour l'accompagner à sadernière demeure.
Ce Covillard-Corbillard, après nous avoir longtemps égayés, tourna à la scie comme la plupart des chaînes murgeresques.
Il commençait à être connu, et Buloz, qui ne s'endormait pas sur les vieux lauriers et que Ludovic Vitet, un des éminents administrateurs de la Revue des Deux Mondés, poussait toujours à guetter les jeunes écrivains, Buloz lui dépêcha le mélancolique V. de Mars. J'avais pu déjà subodorer quelque chose comme cela, car Vitet, qui voulait bien déjà m'honorer d'une amitié qui est restée une
— Soldes joies de mon souvenir, m'avait entretenu longuement de Murger et m'avait prié de lui prêter quelqu'une de ses publications.
Grand trioniphe et grasse sacoche !
Dès lors, Buloz fut une de nos récréations. Il agaçait Murger, Je le défendais, car sa rustaude franchise me plaisait, et j'admirais comment ce compositeur d'imprimerie, dont Sainte-Beuve racontait de si curieuses choses, étgiit arrivé à ce sage développement intellectuel, à ce flair, à ce tact littéraires, à cette puissance sociale. Murger, excité par mes apologies, nous racontait des choses à mourir de rire. Je crois qu'il les inventait.
— "Voyons, monsieur Murger, lui dit un jour Buloz, vos coquins et vos coquines c'est bien, c'est amusant, on ne connaissait pas ça. Mais, croyez-moi, on s'en dégoûtera bientôt, car c'est dégoûtant; entre nous, quand on ne peut pas faire autrement, c'est bon: piais notre abonné de Tours commence à s'en plaindre, et c'est un thermomètre que cet abonné.
Je demande qu'on me permette d'introduire entre deux parenthèses cet abonné qui terrorisait la Revue, et notamment le pauvre Victor de Mars, qui s'en plaignit une fois à moi ; car je n'étais pas hérissé comme je le suis aujourd'hui, j'étais modeste, et le doux Victor de Mars adorait la modestie. Il me conlia donc les tribulations que lui causait l'abonné de Tours, Je crois même qu'il se nommait Pinchinelle.
A chaque numéro, ce Tourangeau envoyait rue Saint-Benott une prose hautaine, qui concluait par-
fois ainsi : « Si la Revue publie eacore des articles fanatiques sur le moyen âge comme ceux de M. d'Héricault, ou sur les bas-fonds de Paris comme ceux de M. Murger, ou sur les Allemands comme ceux de M. Heine, ou sur les bêtes fantastiques comme ceux de M. Louandre, ou sur Spartacus comme ceux de M. Yeuillot, ou des articles de bedeaux comme ceux de MM. de Montalembert et de Broglie, mes amis et moi et les abonnés de cette ville et du département, nous nous désabon- ■ nons. »
— Ma foi, monsieur de Mars, lui dis-je, avant de vous arracher les cheveux, il me semble que vous devez voir si ces abonnés récalcitrants sont nombreux.
Cette pensée lui parut lumineuse. Il consulta les listes d'abonnement. Pinchinelle était le seul abonné que Tours et la Touraine possédassent. On le traita de Turc à Maure.
Ainsi unit le règne de l'abonné de Tours, mais il resta célèbre. Au fond, c'est un peu en pensant à lui et à ses exigences que Buloz voulait faire connaître le monde à Murger. Il l'engagea donc à dtner. Grand honneur, qui fournit à notre ami tout un carquois de brocards. 11 était furieux. On l'avait mis à une petite table, avec des pions, comme il disait, et je suppose que c'étaient de jeunes universitaires de fructueuse espérance. Comme ils étaient des gens polis — il ne s'agit pas d'About — ils voulurent honorer en lui la poésie et ils lui parlèrent longuement d'un poète, Perse, dont il n'avait jamai» entendu même le nom, mais qui était
remarquable, parce qu'on ne le comprenait pas. Ils lui demandèrent son avis sur un vers, qu'on pouvait expliquer de sept manières dlUérentes, sans compter une huitième, qui consistait à ne pas l'expliquer du tout. Murger déclara énergiquement qu'il se rangeait à la huitième manière.
Pendant ce temps, à la grande table, il y avait, racontait-il toujours, une douzaine de burgraves qui jouaient aux jeux indécents de la politique. On n'entendait que Mole par-ci, Guizot par-là. Persil par-ci, Duchâlel par-là. Il parait qu'il y avait eu une affaire oii Tbiers, je crois, avait passé la jambe au Moléî
— Je n'ai retenu qu'un jugement littéraire dans ces commérages du bas Empire. C'est que Nisard est un plat valet de Guizot, et. que Amédée Thierry fait tant de corrections que Buloz lui fait payer la composition de ses articles. Voilà ce qu'ils appelaient le monde des Belles-Lettres. J'en ai eu assez. Après dîner, j'allai jaser avec l'ampbytrion. Il était rouge et plus borgne que jamais, il me demanda avec bonté ce que je pensais du monde.
— Monsieur Buloz, lui répondis-je, laissez-moi vous dire : vous vous appelez la Revue des Deux- Mondes, n'est-ce pas? eh bien! vous êtes le monde et moi je suis l'autre !
Buloz ne se tâcha pas. Je maintenais toujours qu'il était plus colère que méchant, plus brusque que brutal! 11 ne sentait presque pas le parvenu, quoiqu'il vit fléchir devant loi bien des échines éminentes et tapageuses. Il avait une ténacité de volonté admirable, un flair littéraire étonnant, une
activité d'intelligence infatigable. Ce vulgaire Savoyard avait le génie de la domination ; ce borgne voyaittout ce qu'il lui importait de voir; ce sourd entendait, — avec son œil, je crois, — les nuances les plus fines. Noire ami le nommait : François ou l'Auberge pleine.
Deux fois la Revue avait été « aux portes du tombeau ", il l'avait guérie, et il fit rapporter deux cents pour cent aux actions, qui avaient valu moins que zéro.
Il méprisait la République. Toute sa préoccupation pendantles affaires de juin 1848, aumoment où nous croyions Paris efTondré et la France en guerre civile, avait été d'envoyer V. de Mars chez tous ses collaborateurs pour leur dire: « Nous attendons votre copie, la /feuue paraîtra au jour ordinaire. >■
Il avait dédaigné l'Empire, et quand son libéralisme lui valut des menaces, il répondit, avec une fierté prudhommesque, mais grande, qu'il était prêt à porter en Suisse le flambeau de la civilisation française.
Pour moi, je lui sus autant de reconnaissance de sa bienveillance que de sa colère : l'une et l'autre firent ma destinée littéraire, et je suis content de payer à son souvenir un tribut de justice. J'ajouterai que ce brutal a été méconnu et qu'il n'était pas sans bonhomie. Il avait môme une sorte de naïveté d'expression, une impétuosilé de parole, où se démoniraitle manque de l'éducation première; une espèce de primesaulerie de jugement qui lui donnait un parler de Cassandre. Nous apportions tous notre contingent à la légende bulozesque.
Je l'ailai voir un jour qu'il revenait d'un voyage en Normandie et en Angleterre. 11 était content d'un long article de critique que je venais de faire. Il le trouvait « ferme », c'était pour lui la grande qualité. 11 voulait me pousser à faire exclusivement de la critique, prétendant, que j'étais né pour cela — il avait la douce manie des vocations; — il me laissait entrevoir, d'une part, que la Revue n'avait pas de critique théâtral, et, d'autre part, que je pourrais remplacer Planche, qui était trop indépendant et qui ne se lavait pas assez. Je répondis, d'une voix forte, que si j'aimais l'eau beaucoup plus que M. Planche, je cherchais l'indépendance autant que lui, et qu'avant de songer à critiquer les pièces courantes, je demandais dix ans pour étudier le théâtre contemporain.
Il en fut comme dans la chanson du petit navire : ce discours plut au capitaine; et, pour me récompenser de ma candide franchise comme de la fermeté de mon article, il me raconta ses impressions de voyage.
Pour la Normandie, elles se résumaient en ceci, que les boulangers de Fécamp faisaient d'excellent pain. A propos des Anglais : « Quel peuple, monsieur, quel peuple! Croiriez-vous qu'ils courent la poste avec des chevaux anglais?
— Est-il possible? » m'écriai-je. Et je pris congé à la hâte. Je mourais d'envie de rire. Je m'abandonnai àcette hilarité quand je fus dans ce premier petit cabinet oii se tenait le bon de Mars, et je lui appris avec joie que le peuple anglais n'utilisait pas les chevaux percherons.
Un malin Picard de nos amis, Charles Louandre, érudit ingénieux, qui cachait sous une apparence lourde le plus fin esprit, avail des anecdotes plus topiques. C'est à lui, voulant rendre compte d'un ouvrage philosophique, que Buioz avait répondu eu faisant la moue :
H Bah ! bah ! Dieu n'est pas actuel ! »
Ce montagnard de Savoie détestait le style pompeux. Il aimaiE les phrases hachées, les incidences l'exaspéraient, les parenthèses étaient des drôlesses, et les que comme les gai étaient les ennemis de sa maison. Il faisait là-dessus la guerre à Louandre qui s'en exaspérait. Un beau jour il lui apporta un travail. BuIoz le lut et le lui rendit en disant, avec son aimable français r
— Celui qui a écrit tel passage est une ganache qui n'a pas la première notion de la langue française ; il vaudrait mieux pour lui devenir savetier que tenter la fortune des lettres. 'Voyez cette page, elle fourmille déçue.
— A,h ! mon Dieu, dit Louandre, j'ai oublié les guillemets. Cette page est de Bossuet.
Buloz se mit en colère, à cause de la bévue où on l'avait fait choir? Non pas. Il jurait que Bossuet était un piètre écrivain et que, s'il lui avait jamais présenté un article, il l'eùl refusé^avec mépris. Mais comme à la Revue on ne payait ni les citations ni les notes, il était furieux, croyant que Louandre avait voulu le carotter-
Avant de quitter ce bon endroit, je noterai que j'ai assisté à l'arrivée de Renan. Elle ne fut pas triomphante. Une après-midi de l'an 1853 — je
crois bien qae c'est cette année-là, — je vis entrer penaudement, dans le cabinet de V. de Mars, un gros garçon lourdaud, sale, répugnant, si gros, si pesant qu'il semblait ramper, avec une figure si plate, si rubiconde de mille boutons que nous frissonnâmes. Il dit à de Mars quelques mots que discrètement nous ne voulûmes pas entendre. Il lui remit un rouleau de papiers et disparut, toujours en routant.
— Qu'est-ce que c'«st qu^ ce crapaud purulent? demandai-je.
Victor de Mars n'était pas un homme, c'était un , agent.Bulozétaitsoncenturion, illui disait: «Va, » et il allait. J'aimais cet honnâte garçon si écrasé, au fond intelligent, fort bon, affectueux, qui soutenait cette vie de pénible docilité, de complet effacement, parce qu'il lui fallait nourrir sa mère. Il sourit vaguement, et il répondit avec sa paisible et timide politesse :
— C'est un séminariste que M. Vinet nous recommande.
M. Vinet m'était inconnu, j'ai su depuis que c'était à ma honte, et que ce Vinet était un Genevois profond. Il tendait la perche à ce défroqué et lui faisait un pont sur le protestantisme pour l'aider à passer dans la cuisine de l'assiette au beurre et de la libre-pensée.
Voyons. Pendant que je liens de Mars, le serf de la rue Saint-Benoît, il me servira à donner une dernière preuve de l'étonnante perspicacité de Buloz. Celui-ci vit un jour entrer timidement un jeune homme tout maigre, toutpâie, qui venaitlui oITrir,
avec une timidité de jeune lévite, un petit manuscrit.
— Revenez dans trois jours, lui dit brusquement l'autocrate.
— Votre article ne vaut pas le diable, lui dit-il, quand, le troisième jour et de Mars furent venus, maisla Revue a besoin d'un secrétaire, asseyez-vous là!
Jamais on n'en rêva un pareil. Buioz, qui croyait en Dieu, était convaincu que le Créateur l'avait fabriqué exprès pour lui.
Murger apportait toujours de nouvelles historiettes. Il n'avait pas tardé à voir dans le grand François un illustre petit père Legendre, un Virmaltre doré sur tranches; il demandait volontiers un supplément de salaire, comme disent les francsmaçons, qui veulent être reçus Kadosh. C'est dans de telles circonstances que Buloz était sourd comme un navet. Quand il finissait par entendre :
— Ahl ah! disait-il avec une touchante mélancolie, la Revue, c'est une ruine, les écrivains me mangent tout.
Et il redevenait plus sourd que son bonnet grec.
Quelques jours après, Buloz tout gaillard. — Vous êtes de Savoie, Murger? C'est comme moi. Les propriétés n'y sont pas chères.
Murger frissonnait d'aise, il entrevoyait une chaumière, don gracieux de la Revue. Une chaumière et son cœur.
— Si jamais, continuait Buloz, vous entendez parler d'une petite propriété à vendre dans les 300.000 francs, j'ai quelque argent à placer.
Murgernous revenait en battant les murailles et nous racontait alors l'histoire du chandelier.
— Eh bien! monsieur Buloz, puisque vous ne voalez pas m'augmenter ni me faire une avance, au moins prêtez-moi de l'argent sur ces chandeliers que je vous apporte et que je vous confie. Je suis gueux comme ceux de Callot.
Je crois cette historiette brodée sur beaucoup de coutures, car, malgré ses amusantes rodomontades, il n'échappa point au monstre que Buloz avait créé pour garder l'Eden de la rue Saint-Benott.
Ce monstre était un cadre, un cadre-/*rociM(e, le cadre de la Revue. C'était l'invention géniale, la force surhumaine. Il y a quelque chose comme cela dans la mythologie : cette machine.tte laïque et obligatoire ofi Vulcain enveloppe les guerriers entreprenants, c'était le prototype du cadre de la Revue.
Le grand François l'avait inventé à l'usage des gens de lettres, et il fonctionnait méthodique, implacable. Oui, c'était bien un diminutif du lit de Procuste, combiné avec les rets de VuIc^in.
Le scélérat de cadre!... c'était mon ennemi. La jeunesse est réfractaire aux encadrements. C'était le bon de Mars qui était chargé de la garde et de l'application de cet instrument de supplice. Il le maniait avec conviction. Jamais encadreur ne fut plus impassible. Il paraissaitmême accomplir une charge sacerdotale.
Ce cadre lui avait communiqué quelque chose de professoral, d'académique même.
Dieu n'était pas actuel, mais le cadre l'était ton-
jours. Il apparaissait rigide, infaillible, inévitable, comme celte lanterne que Camille Desmoulins nous montre à la poursuite des aristocrates. Il revenait, inexorable, dans toutes les lettres que V. de Mars m'écrivait. Je n'en citerai qu'une : elle est un peu longuette. Mais le cadre de la Reoue s'y montre si bien! Puis elle donnera une idée du ton à la fois courtois et dogmatique que l'illustre Revue avait avec les jeunes.
Je soupçonne qu'en voyant mon je gambader dans chacune des pages de ces souvenirs, on est tenté de m'accuser d'être le sire de Montorgueil. Je veux démontrer ma parfaite humilité, car enfin rien ne me force à dévoiler la leçon que me valait ce cadre :
« Monsieur,
a Je ne voudrais pas que vous puissiez douter de mon désir de faciliter et de hâter la publication de l'étude sur Coquillart. J'ai cru, il y a quelque temps, que l'encombrement qui nous arrête cesserait vers les premiers jours de février. Il ne m'est malheureusement pas possible aujourd'hui d'en prédire le terme avant la fin de ce mois. Tout ceci me fait regretter bien vivement que vous entrepreniez pour la Revue des travaux qui s'écartent à ce point de son cadre. Vous écrivez pour des livres, et non pour un recueil. De là ces retards que nousne pouvons vous épargner, ces ennuis que nous partageons bien, soyez-en sûr ; de là aussi ces revi-
sions si lentes qui ont pour but d'approprier à la Revue des études qui ne sont pas faites pour elle.
■1 En ce qui touche Coquiilarl, je persiste à trouver la division malencontreuse. On ne saisit bien l'intérêt d'articles semblables qu'à la condition de les embrasser dans leur ensemble. Je comprends que dans votre livre vous ne négligiez aucun développement ; mais dans la Revue, vous êtes tenu d'être concis et de savoir sacrifier les détails d'érudition, si précieux qu'ils soient, à l'effet général d'un article. Quoi qu'il en soil, monsieur, je ne néglige rien pour faciliter l'envoi prochain de votre travail à rimprimerie. Veuillez de.votre côté faire un effort pour vous mieux placer à notre point de vue. Je vous ai dit bien des fois que des articles de critique contemporaine n'avaient jamais à attendre leur tour d'inscription. Ne vous absorbez donc pas trop dans les études purement historiques, et nous pourrons dans le courant de cette année, vous faire place plus souvent que par le liasse dans la Revue. Ne croyez pas que nos retards signifient indifférence pour des travaux sérieux, dont nous reconnaissons l'intérêt; le seul obstacle qui nous arrête, c'est la nécessité même de nous renfermer dans notre cadre et, en vous priant d'accepter les limites qu'il impose, nous ne pensons pas vous demander des efforts impossibles.
Il Veuillez recevoir, monsieur, mes salutations les plus distinguées.
V V. DE Mars. »
J'eus une dernière fois encore affaire au cadre. Il y avait alors, parmi les personnaffes qui illustraient la Revue, un écrivain, Ludovic Vitet, dont il faut que mon cœur parle quand son souvenir me revient. Son amitié a été l'honneur de ma jeunesse littéraire, et il faudrait que tout mon être fût mort pour ne pas tressaillir d'aise à la pensée de cette âme noble, douce et droite, de cette intelligence lumineuse qui revint si généreusement à la foi chrétienne, et qui s'y baigna, comme le voyageur fatigué dans Teau limpide échaufl'ée par les rayons du soleil.
Il voulut me faire revenir à la Revue, sans passer par ce que M. Pinchinelle appelait les fourches caudines. Il connaissait le moyen. Il fit à propos de... — la pâle envie me guette, je tairai le hom de l'ouvrage —un article fort élogieux pour moi, dans la Revue. Le piège était bon. Buioz y tombait ton- ' jours. Il était auxaguets de tous les écrivains qu'on citait, alïn de voir s'ils n'entreraient pas dans le fameux cadre. Cette fois, il était justement grognon, pour la façon impertinente dont je m'étais sauvé de l'encadrement. Il ne se contenta pas d'être borgne, il fut aveugle, au point qu'il eût affronté les Sirènes à l'égal des compagnons d'Ulysse. Mais Cuvillier-Fleury vint à la rescousse; les Débals venant après la Revue — les deux phares de la littérature française, monsieur — comment résister!
— Hé, hé! M. d'Héricault, dit-il un jour à Vitel, je suis sûr qu'il a envie de revenir à la Revue, je te lui avais bien prédit.
— Il est toujours honorable d'écrire à la Revue
répondit Vitel, avec sa gravité un peu hautaine contre laquelle Buloz regimbait, en grondant comme un dogue attaché. Mais elle ]ui en imposait souvent.
— Eh bieni dites-lui donc d'apporter quelque chose à de Mars.
J'apportai quelque chose à de Mars. C'était un' petit roman. Le lecteur — je ne sais pas qui c'éteit alors — me fit quelque éloge, mais le héros détestait la Révolution, et le cadre de la Revue...
Cette fois le cadre avait tort. A la barbe de M. Poincaré — je suppose qu'il en a — je dirai que celte nouvelle est un pur chef-d'œuvre. Voilà mon opinion. Elle est indiscutable.
Je ne sais pas si la Revue a encore un cadre. Mais je crois bien que la prophétie de Buloz sera vaine et que je mourrai avant d'y rentrer. Je ne suppose pas que les Mère» des Saints m'en ouvrent la porte.
Murger, comme j'ai dit, n'y échappa point complètement, et le Dernier rendez-vous, le Sabot Rouge, par exemple, n'ont plus la libre allure des Scènes de la Vie de Bohème. L'or de ce cadre avait un peu déteint sur lui.
Malgré ses protestations de gueuserie, il était devenu assez pimpant.
Des bottes à tiges incaraadines le souvenir môme avait disparu. Il venait de plus en plus rarement chei Dagneaux.
Pourra-t-on me pardonner encore une lai^e, extrêmement large parenthèse? Ce sera la dernière, je le suppose.
Il est diflicile, je l'ai indiqué, d'appeler cercle la ' réunion que nous avions chez Dagneaux. Celait une chose tellement ouverte que tous les vents, tous les vents de Bohème surtout, ne tardèrent pas à y entrer.
Mais quand nous y vînmes en 18i7, nous avions le candide espoir d'y. être nous. Nom, c'était ce que Murger appelait, avec une politesse teintée de respect, ces messieurs, une troupe légère où dominaienl ceux que les vieux hrocards de l'Université, au moyen âge appelaient omîtes de gente Picardi. On se le rappelle, c'étaient des étudiants, des stagiaires, de jeunes avocats, des internes, des « nourrissons des Muses "j des élèves de l'École des beauxarts, de l'architecture, ou de normale, plus quelques autres compatriotes, jeunes gens riches et de loisir, qui cherchaientdepuis quelques années, à Paris, ce qu'ils pourraient bien apprendre. Quelques-uns, francs et aimables compagnons d'ailleurs, devaient mourir sans l'avoir trouvé. Tout cela appartenait à la classe libérale. Un peu le hasard, un peu plus la renommée, à peu près décente, de la rue de r Ancienne-Comédie nous avaient amenés là.
Cette rue, c'était le faubourg Saint-Germain du Quartier Latin, et il y avait trois établissements célèbres, en ces parafes :
Le café Procope, illustre depuis le dix-huitième siècle, et où nous mettrons les pieds pour peu de temps, un peu plus haut; le restaurant Edon et le café-restaurant Dagneaux, ces derniers célébrés dans V Horace de George Sand.
Dagneaux était un homme habile en réclames.
Son pâle-monstre avait été chanté par le Charivari, qui était alors dans le journalisme une étoile d'une certaine grandeur. Les républicains que ce restaurateur exécrait, les démocs-socs qu'il méprisait, les bohèmes pour la bourse desquels il avaitpiètre estime, t'accusèrent d'être affilié à la police, parce qu'il témoigna contre les émeuders lors du Quinze- Mai. Je n'en crois rien. C'était un bourgeois orléaniste, dur et énergique, qui eut le courage, rare alors et toujours, de dire la vérité sur les émeutiers.
La troupe des démocs et des bohèmes fit de grands gestes indignés. Ils menaçaient d'excommunier sa maison et de retirer leur- clientèle à l'éUblissement. Hélas! cette malédiction n'eut pas de suites. Nous n'avions pas tardé, en eftet, à être côtoyés, puis envahis. II en est du cabaret comme des festins de village, oii un ami en amène un autre, et où plus on est de fous plus on rit.
H n'y avait même pas souvent besoin d'être amené par un camarade. Un passant entrait, par hasard ou de parti pris; il restait pendant quelques jours dans 'notre voisinage, saluait, passait un journal, blaguait le Conslitulionnel, lançait quelque proposition sur la pluie et le beau temps, ou sur Bilboquet, ou sur ftachel, ou sur Harjotio, ou
sur Diicaurroy, ou sur Fulehiron, selon l'air ambiant. Au bout de huit jours, il était de la maison, et on jouait avec lui sa consommaLion, au billard, aux dominos, au piquet, à l'écarté.
Comment 'les bohèmes vinrent-ils là? Voici la genèse de l'invasion. Elle ressemble à une histoire de gentils rongeurs. Oye? celte histoire : a J'étais un jour dans un grenier qui était bien muai de provisions. J'entendis un léger bruit, et je vis passer par un trou un museau pointu, orné de longues moustaches. Les moustaches s'agitèrent un instant, le petit museau renifla et des yeux noirs brillèrent. Puis le tout resta longtemps immobile et enfin se retira sans bruit. Au bout de quelques instants, le museau reparut, puis la tête, puis le corps d'un rat maigre. Il s'arrêta quelque temps encore et rentra de nouveau en bondissant dans son trou. La première fois, il avait été dire à ses camarades timides qu'il avait découvert un endroit qui sentait le lard. Cette fois-ci il retournait dire qu'il ne s'était pas trompé, que le lard embaumait, et qu'il y avait encore d'autres odeurs non moins alléchantes, et que ces trésors de bombance étaient mal gardés. Il s'avança précédant dix museaux, dix rats de plus en plus maigres, jusqu'au dernier, si dépenaillé, si hébété, si vorace, qu'il représentait, évidemment, le régime parlementaire dans la République rateuse, comme dit notre vieil ami Clément Marot. »
On va croire que je raconte là l'invasion de la France par les Juifs. II y a bien de cela, mais j'ai voulu dire l'histoire de la conquête du café Da-
gneauxpar les stradiotes de ta bohème. Ils nous viarent, je l'ai dit, du café de l'Europe et du café de Bussy, siluésaux abords de larue de l'Ancienne-Comédie, ils avaient usé ces deux refuges, où on ne leur ouvrait plus qu'un seul œil plein de langueur.
Nous nous étions imaginés que l'air rébarbatif, grave et cossu, dil café Dagneaux éloignerait la geat mal blanchie : candeur juvénile! Le bohème a horreur du vrai et grenouillant Quartier Latin, autant que la nature déteste le vide. Là les étudiants sont jeunes, serrés les uns contre les autres. Ils ont huit années de Belle s- Lettres * dans le nez ». Lés Muses pouilleuses ne leur disent rien. D'ailleurs et surtout, ils n'ont pas trop d'argent pour leurs plaisirs gros et menus, et c'est uniquement par les étudiants de quinzième année qu'ils se laissent enjôler. Le parasitisme, qui est la triste condition imposée à la plupart des gens de lettres de bohème, ne trouva pas là de gras pâturages. Au contraire, ils furent alléchés par la naissante gravité qui commençait à pousser en nous avec nos moustaches, et qui accompagnait agréablement la chaîne d'or de nos montres et nos chapeaux luisants.
De 1847 à i832, et surtout pendant les trois années très chaudes 1848, 1849 et 1830,1a grande salle où nous nous réunissions chaque soir présentait trois groupes qui se mêlaient, mais oii l'on pouvait toujours retrouver la physionomie d'origine : les bourgeois, les bohèmes, et une classe intermédiaire qui venait de la bourgeoisie, côtoyant la bohème sans y tombera plat. Cette dernière classe se composait de jeunes gens poussés hors des voies
paternelles, soit par l'amour des lettres ou des arts , soit par la pauvreté, enlin par l'attrait du loisir ou, au moins, du travail internittteiit.
Le type du bourgeois bourgeoisant, c'était bien le sage Coviilard, déjà nommé. Il avait des paroles augurales. Nous Taisions souvent une bouillotte, une bouillotte de famille, une bouillotte douce et humble, comme il seyait à notre modeste pécule. Mais nous étions des princes de Golconde à côté de ces seigneurs de Plate-Bourse, comme appelle les bohèmes un de leur grands-pères du seizième siècle. Ils avaient un truc, un truc du temps de la mer des Faluns, un truc primitif et touchant, en face duquel nous feignions la cécité du sage Tirésias. Quand les plus petits de la bohème — je ne les nommerai pas, pauvres diables! — avaient récolté péniblement une pièce de dix sous, ils faisaient le tintamarre jusqu'à ce qu'ils eussent vu installer ladite bouillotte. Ils jouaient serré comme Harpagon, et quand ils avaient gagné vingt sous, ils niaient comme Charlemagne : ils avaient leur déjeuner pour le lendemain.
Coviilard trouvait cela agaçant, toutefois il se taisait. Mais ils perfectionnaient le truc ; il arrivait souvent, très souvent qu'ils n'avaient pas lesSO centimes : i!s les empruntaient à quelqu'un d'entre nous, et, quand ils les avaient perdus, ils saluaient poliment la compagnie, en assurant qu'ils les rendraient le lendemain. Le lendemain, ils avaient eu d'autre besogne, et quand ils revenaientle surlendemain, cette menue pièce était tombée dans le limon du Ltithé.
On pense bien que Mui^er ni aucun de ceux que je vais nommer ne se livraient à ces gentillesses de l'escorniflerie. Il s'agissait de quelques louveteaux de cette maçonnerie bohémienne qui venaient flairer notre humble boursicot d'étudiant.
Aucun de ceux-là ne se fit connaître honnêtement. Ils puaient l'impuissance. Après Février, quelques-uns découvrirent qu'ils étaient des républicains de la veille. Les plus hardis exercèrent, avec des écharpes tricolores, au nom du Gouvernement provisoire, dans des postes variés, leur talent de prestidigitateurs et le coup de la pièce de cinquante centimes, comme disait le sage Covillard. C'est lui surtout qu'ils exaspéraient; et il disait avec un louable désenchantement :« Je ne veux plus jouer à ce jeu-là : tout ce que j'y puis gagner, c'est l'argent que je prête, n
il y avait dans le camp des bourgeois lettrés d'autres personnages que ce Fécampoix. Quelquesuns devinrent des magistrats de haut bord, des avocats, des médecins, des ingénieurs dont on parla. Je veuxnommer seulement quelques-uns de ceux que le grand public a connus et connaît encore. J'y trouve tout d'abord le compagnon de toute ma vie Louis Moland, un des plus lumineux, des plus sûrs, des plus encyclopédiques parmi les historiens littéraires de cette seconde moitié du dix-neuvième siècle.
Barthet, qui devint du jour au lendemain célèbre avec son Moineau de Lesbie.
Lepère, qui se révéla à nous avec la chanson : Non, il n'est plus, le vieux Quartier Latin. Il fut
longtemps, avec une pointe de cynisme, une voix enrouée, une figure de Jocrisse et des principes languissants, le plus réjouissant des camarades. Il devint ministre de l'Intérieur; hélas ! il eût mieux fait pour sa gloire de continuer à culotter des pipes.
Dois-je ranger parmi ces bourgeois de lettres Théodore de Banville? Il venait bien rarement. U frôlait avec dédain les bohèmes. II avait une morgue augurale. Il paraissait désireux de proclamer par chacun de ses gestes quil était un homme bien né.
Les bohèmes ne l'aimaient guère d'ailleurs, et je crois bien, sans en être assuré, que c'est Murger qui me dit, en un jour d'audace :
— Banville n'est pas un poète, c'est un musicien. II a des grelots dans le cerveau. Il sonne des rimes : il n'a jamais pleuré.
Pleurer! Pour lui c'était le grand critérium. Il lui importait peu de pleurer dans un chaudron, d'essuyer ses larmes avec un torchon sale.
U avait un autre critérium : » C'est la guenille qui fait le poète. » U n'en sortait pas.
Est-ce chez Dagneaux que je vis pour la première fois deux bourgeois bien vôtus, point pleurnicheurs, et qui étaient de vrais poètesî
Je parle de Le Vavasseur et de Prarond. Leurnom ne sera pas oublié, parce qu'ils ne désespéré' rent pas de la poésie au momwit où elle était officiellement représentée par Belmontet; lorsque le réalisme comme le naturalisme la guettaient pour rétoulîer dans le baragouin de Champfleury et la drôlerie faubourienne d'Henri Monnier.
Non, Le Vavasseurne pleurait pas.
Prarond ne connaissait déguenillés que ce que Callot en montrait; mais ils avaient la pensée toujours lumineuse, la svelte aisance, les sentiments vrais, et cette grâce naturelle qui est l'honneur immortel du génie français. Depuis lors, la poésie s'est réveillée, ets'ils ont, comme je le crois, contribué à l'empêcher de dormir d'un sommeil de plomb, je suis parfois tenté de le regretter, en voyant les contorsions qu'elle fait aujourd'hui. Je l'aimais mieux dans la posture de la Belle au Boisdormaat que dans le cabanon oii Verlaine et les autres sous-Murger la font trépigner sur la langue française.
Qu'en eu8siez-vou8 pensé, Vîtu, vous dont l'esprit devint si brillamment senséî Votre politesse, votre maturité d'idée qui tranchaient avec le débraillé et l'excentricité de vos compagnons de bohème, vous faisaient un bon spécimen de cette classe intermédiaire que j'ai dite, et qui gardait les souvenirs de la bonne éducation dans les angusta du foyer littéraire.
Il n'était pas le seul, et je citerai encore un des hommes qui ont le plus enlevé ma sympathie.
Je veux dire Nadar, dont mille contradictions d'opinions devaient me séparer, dont les paroles parfois fort dévêtues eussent dû m'éloigner. Mais la fï'anchise de son allure me plaisait. Je le voyais hardi, de cette hardiesse qui n'était pas sans chevalerie, car on trouvait derrière ses paroles, joyeusementlibres, une véritable générosité de sentiment et une facilité d'émotion qu'on n'eût pas
attendues de ce vif railleur. Il avait le cœur ouvert , le verbe franc, et ce n'est pas sans une bonne ressouvenance que je relis cette lettre écrite après la publication de mon premier roman ;
X Mon ami,
« Le diable de justice s'en mêle, et ce n'est pas le moins désagréable de tous, puisqu'il me prive du très vif plaisir que je me promettais de déjeuner aujourd'hui avec vous. Mais voyez si j'ai de la chance! Sans délai ni remise. M" Marie, averti hier du jour, plaide ce jourd'hui pour moi à la 3° chambre contre mon voisin M. de Barigo et Cie. Ne m'en veuillez donc pas et plaignez-moi deux fois.
" J'ai lu le livre. Je vous en dirai tout ce que j'en pense avec sincérité, comme je le fais toujours et quand même. Mais vous n'avez guère à craindre de moncôlé; jetrouve là avant tout le côté ESSEN- TIELLEMENT SYMPATHIQUE, quelques critiques de détail à côté. J'aime mieux la second*! nouvelle que la première.
« Quand venez-vous dtner avec moi à Billancourt? Prenez-moi quand vous voudrez à 3 heures au boulevard.
« Votre
« Nadar. »
Je rencontrais rarement Baudelaire chez Dagneaux. 11 y vint peu. Il ne trouvait pas là ce qui lui convenait; et c'était, dillicile. Le personnage
était d'ordre composite. Ce qu'il voulait était compliqué. Il était hautain et insolent. Ce mélange constituait le fond de son être et, si l'on veut bien y regarder, tout le fond de son talent : il jetait son agressif orgueil à la tète du public. Cela sulUsait pour attirer l'attention, non pour la garder.
Sur la trame que lui fournissaient ces deux qualités, exploitées habilement, il dessinait avec un soin exquis des arabesques contorsionnées, en fil gros et solide, colorié de tons vifs et crus. Cela encore était plus tapageur que sympathique.
Ainsi altier et artiste, il était également sincère et comédien : sincère en son orgueil, comédien pour tout le reste.
Je regrettai qu'il ne vint pas plus souvent. La plupart de nos camarades ou de nos visiteurs étaient souples, jeunes, abandonnés, ouverts et clairs pour le bien comme pour le mal; lui, personnage désarticulé, avec les arabesques de son talent, comme de son âme, me promettait des observations curieuses. Je dis la plupart de nos visiteurs ; je dois, en effet, excepter Théodore de Banville, qui était, lui aussi, unpersonnage fait, comme il fut plus tard surfait, sans simplicité, sans naturel et gourmé comme un manche de fourche. Seulement, lui était roide et ennuyeux, quand Baudelaire était irritant et intéressant.
Jamais celui-ci n'eût pris pour lui un passage de Montaigne que je citais : « Je ne sais pas pourquoi l'on admire tant la gravité. Mais les ânes aussi sont graves. » Baudelaire ne s'y fût pas trompé, il était trop sincère en son orgueil.
11 l'était tellement qu'il méprisait l'ostîme, dédaignait même l'admiration ; elle était insuffisante ; ce qu'il voulait, c'était l'ébahissement.
Une cherchait pas, — et c'était le dernier mot de l'orgueil et de l'égoïsme — des disciples. Le disciple est gênant, il est encombrant, il éloigne la foule des badauds, et surtout il permet des perspectives qui aident à mesurer le maître, et il montre des défauts qui jettent de la lumière sur les faiblesses du modèle.
11 ne voulait pas de maître non plus. Je sais bien qu'il parut admirer Théophile Gautier, mais ce fut une de ses bonnes ruses. Il l'adopta quand il était, lui, à ses débuts et quand Gautier était à ses fias, quand il recherchait péniblement les vieilles couleurs dans les vieux tubes à peu près desséchés, et qu'il soufflait, en haletant, sur ses feux d'artilice éteints.
En résumé, Baudelaire avait Tait de sou âme une solitude sacrée, un sanclum sanclorum où il était le dieu, l'idole, où seul il entrait et où, prêtre aussi bien que dieu, il sulfisai-t k tous les besoins du culte. Par exemple, autour de ce temple, il voulait une foule ébahie, et sur le fronton, comme Arlequin sur l'estrade, il jouait une musique discordante, enragée, et poussait des cris où il y avait des injures mélodieusement notées.
Cet auditoire de gobe-mouches, il ne pouvait le trouver parmi nous, aussi sceptiques et railleurs que bons enfants, à qui il était difficile de donner à garder des vessies pour des lanternes.
La première fois que j'entendis parler de lui, ce
fut par Murger. « C'est un garçon très fort, me ditil; il a une famille riche, dont il s'est privé. Il a vraiment fait de beaux vers, mais c'est un malin. !1 met une perruque blou-sombre pour attirer l'attention ; des boucles d'oreilles pour qu'on le montre au doigt; si ce n'était pas gênant, il mettrait des boucles à son nez comme une négresse. »
J'ai à peine écoulé le nom du général que sa mère avait épousé, et ces commérages ne m'Intéressaient pas. Mais j'eusse voulu voir celte perruque bleue : je dois déclarer que je ne l'ai jamais aperçue. ,
Beaucoup plus tard, quand Baudelaire commença à devenir célèbre, Murger revint là-dessus :
— Hein! Eh bien! ces boucles d'oreilles et ces boucles de nez, il en a mis à ses vers. Mais je ne sais pas ce qu'il a fait de sa perruque bleu-sombre.
— Il la mise à la morale, lui dis-je en riant. Mais la morale était un mot qui ne répondait à
rien pour Murger. Il me lança un de ses regards vagues et interrogalifs. Je lui analysai de mon mieux cette dépravation ciierchée et sombre, avec quelques reflets d'azur, qui caractérise les Fleurs du. mal.
Peut-être étais-je subtil, il secoua la tète. H me comprit mieux quand je lui dis :
— Eh bien! admettez que, cette perruque bleue, il s'en serve pour la montrera la foule, en la jetant par-dessus les moulins.
— Il est plus malin que cela, conclut-il, il met un habit noir et une cravate blanclie pour jeter des cailloux dans les vitr^ des bourgeois.
En effet, je crois que la morgue de Mérimée avait ravi notre Baudelaire.
On le vil plus tard fort raide, fortaltler, avec des tours de cou d'une aristocratie hilarante. Cette raideur britannique, avec ce visage de squelette, était assez' stupéfiante, comme ces allures de beau Brummel, avec ce corps étriqué, étaient risibles.
y avait-il en lui de la vanité donjuanesque? Les bohèmes, qui ne l'aimaient pas, qu'il dédaignait et auxquels il touchait par hasard et par le « canal des Muses », les bolièmes le prétendaient.
Je me rappelle qu'un soir il demanda conseil aux camarades assemblés. Il racontait que, la veille, M"' X... lui avait fait des grâces significatives, et il posait ia question de savoir si c'est qu'elle voulflt l'épouser. On a parlé d'elle depuis. Mais elle passait alors pour une honnête jeune fille.
Nous trouvâmes cet affichage inusité et d'un être plus fat que galant homme. On commença à lui battre froid.
Il nous blessa, un aulre soir, par des théories nouvelles sur le respect fihal. Nous le lui dîmes avec chaleur; on ne le revit plus.
Baudelaire lie recherchait pas l'amitié, mais il daignait accepter la camaraderie, une camaraderie de choix, dans de rares circonstances, et à condition qu'elle reconnût, au moins tacitement, mais sans conteste, ta supériorité transcendante des Fleurs du mal.
Qu'est-ce qui avait pu agenouiller, dans le vestibule du temple baudelairien, Cliarles Asselineau?
Celui-ci avait l'esprit le plus charmant, peu de
cœur, l'àme délicate. Peu de cœnr, je veux dire qu'il ne mettait d'ardeur en rien, et qu'il défendait contre l'envahissement de n'importe quelle passion son gentil petit égoïsme, sans scepticisme toutefois. H était gentil en tout, poli, discret, obligeant, sûr en ses relations, point naturellement libertin, de bonne compagnie.
C'était le bourgeois lettré dans sa fine fleur. Il était un descendant de Peyresc, de Desmaiseaux, de Guy Patin, de tous les bourgeois collectionneurs, ' amoureux de l'érudition. 11 en descendait comme Louis-Philippe descend de Louis XIV, en infiniment petit. 11 avait 4,000 francs de rente. Ruissellement de diamants, aux yeux deMurgerl Pluie d'or, au jugement de cette classe de jeunes écrivains d'un cran social supérieur à la bohème, et dans laquelle Asselineau avait ses accointances! Mais minime pécule, comparé à la fortune des grands collectionneurs de l'Ancien Régime.
Bourgeois par sa famille, bourgeois par son apparence, bourgeois par la plupart de ses instincts, il vivait dans la préoccupation de n'être pas bourgeois. lldevaità cette préoccupation quelques qualités et aussi des défauts. Elle lui enlevait d'abord la simplicité, qui eût été exquise en lui. Elle le rendait railleur pour telles vertus qu'ilétait instinctivement porté à aimer ou à respecter : l'amour du foyer domestique, la dignité magistrale, la vie chrétienne. Il ne voyait pas que c'est par là surtout qu'ilétait bourgeois. Car en ce temps-là le respect des choses religieuses, qui gagnait dans la jeunesse, était moins répandu dans les classes
bourgeoisement ■dominanles, héritières, proches encore, de ces pelits-fiis de Voltaire qui avaient mené si grand tapagecontre les Jésuites, la Congrégation et te Pavillon de Marsan.
La pratique religieuse était alors petite bourgeoisie ou grande aristocratie, comme aujourd'hui i'impiété,est ordurièro ou scientiflque.
Pour Asselineau, la littérature comme la vie était dominée par cette crainte de la bourgeoiserie. On eflt cru qu'il dût appartenir à l'école du Bon Sens, véritable émanation de la sagesse ef de la (inesse bourgeoises. C'était son horreur... Quand il voulut citer le dernier mot de la sotti.se humaine, il l'emprunta à Ponsard ;
Qunnd I» borne est Crnnciiie, U n'est plus de Jimite.
11 ne trouvait en aucun siècle, en aucune langue, une Jeannoterie comparable à ce vers.
Y avait-il un peu de crainte de l'embourgeoisement dans celte passion qu'il avait de se placarder du titre d'homme de lettres? En toutcas, ilyfallait de la bravoure. Ce qualificatif ne sentait pas très bon alors : désordre, libertinage, gueuserie, paresse, il englobait tout cela. Jamais je n'eusse osé aller dans le monde avec cette étiquette, et c'était une curiosité d'entendre les formules embarrassées dont les vieilles dames, qui voulaient me présenter, se servaient pour exprimer que je cultivais les lettres. On essaya môme, tant le mot était mal odorant, de le remplacer par un autre, si sot, si mal bâti, qu'il ne put vivre : Ungendelettre;
comme on disait un gendarme. Les hommes de cinquante ans se rappellent ce vocable.
Lui, Asselineau, le proclamait, et je crois qu'il cherchait à être témoin de mariage, pour pouvoir en scandaliser les employés de mairie. Quand il pouvait ajouter à ce titre celui de pansien, c'était an }o\if albo nolanda lapillo. C'était cette antipathie eontre'la bourgeoisie et la loi des contrastes
— loi qui noue presque tous les liens de ce monde
— qui avait donné à Asselineau la sympathie admirative pour l'excentrique Baudelaire, comme elle lui donnait aussi sa réelle affection pour Nadar, aussi mouvementé qu'Asselineau était paisible et coi.
Il ne montrait sa bourgeoisie qu'en une chose, et cela étaitfort à l'honneur de son courage moral : il défendait Louis-Philippe. En ce temps-là, de 1848 à 1855, il était le seul qui eût cette audace, parmi les jeunes. gens que j'ai connus. Son père avait été médecin dn roi, etc'était un devoir' filial que de défendre celui-ci. On le lui pardonnait, bien que cela étonnât; puis, comment lui en vouloir? cet attachement était accompagné d'un tel mépris pour les républicains que nous lui eussions permis d'admirer Valout, et d'encenser Trognon.
It était vraiment érudit dans les petits détails. Il connaissait bien les dessous du dix-sep tiènie siècle. Il annota finement quelques volumes, et donna sa mesure dans de gentilles et fines, brochurettes comme YEnfer d'un Bibliophile.
Le groupe littéraire auquel il appartenait, — je ne l'appelle pas école, car il n'y avait ni doctrine,
ni maître, ni modèle, ni discipline, aucun lien ferme, aucune cohésion, rien qu'un contact, un voisinage, une sympathie; de la critique sans affirmation précise, — ce groupe se remuait entre le coin de la bohème et l'eslrade de l'Université, borné au nord par l'école du Bon Sens, qu'il raillait avec mépris; au sud, par le Romantisme, qu'il tolérait avec défiance. C'était le royaume du Bon Vouloir artistique. Chacun suivait son instinct avec goût, un goût sans passion, mais attentif et soigneux; avec dignité et fierté, avec quelque vague rêve de gloire, mais plutôt avec l'amour du travail intellectuel.
Ces indépendants différaient des bohèmes par la science, car ceux-ci, Murger et Champileury, leurs chefs, en tête, élaient d'une stupéfiante ignorance.
Les universitaires, dont les deux exemplaires les plus caractérisés étaient Mérimée et Cuvillier- Fleury, manquaient complètement de l'instinct poétique, et c'est par là que les indépendants se différenciaient d'eux.
Ils comprenaient la plupart de ces écrivains que je nommais, toutà l'heure, les semi-bourgeois. A vrai dire, les différences étaient surtout sociales. Ils avaient des rentes, quand les universitaires avaient des places et que les bohèmes n'.avaient rien. Ils n'étaient pas débraillés comme ceux-ci, ni roides comme les autres. Ils étaient surtout des gens bien élevés, ni braillards nr pédants. Etre « bien élevé », c'était le signe distinctif, pour Asselineau. Cela comprenait et remplaçait, je crois.
morale, religion, piété, et renfermait l'honnêteté et l'honneur, sans plus d'explication.
' Quand notre ami avait dit : «. 11 est mal élevé », c'était Texcommunication majeure, et cela voulait dire un homme capable de tous les crimes ou en possession de tous les vices. La politesse et le scepticisme du bourgeois de Paris se montraient là dans cette molle formule, comme la politesse ouïe scepticisme de l'ouvrier de Paris se dévoilent quand il dit d'un filou : C'est un maladroit.
On était donc bien élevé dans le groupe des indépendants, et on devait toujours s'adresser aux honnêtes gens, comme être toujours bien vôtu. Je dis : en principe, car Baudelaire se moquait fort de la première règle, et Dulamon, le meilleur élève de Cousin, l'esprit le plus ingénieusement philosophique qu'on put souhaiter, était tombé dans une crasse plus épaisse que la malpropreté de n'importe quel bohème.
Littérairement, le domaine était également très large; sans doute Banville et Baudelaire, Le Vavasseur et Prarond étaient, par la poésie, bien plus près de Mui^er que de Cuvillier-Fleury; Moland, Asselineau, pour ne citer qu'eux, par l'érudition et la critique, se rapprochaient plus de celui-ci; mais les premiers n'étaient pas purement des poètes : ils étaient en outre des lettrés; les seconds étaient aussi des Imaginatifs.
Celui qui tenait le plus exactementle milieu dans
cet immense domaine, c'était Hippolyte Babou. 11
était bien élevé; il avait beaucoup d'idées, des
théories, l'amour des lettres, de l'érudition, qu'il
montra finement dans Les Amoureux de Mme de Sémgné, de la critique assez acre et ingénieuse, et de l'imagination, qui lui dicta Les Païens innocents et Les Sensaliom d'-un juré.
Mais me voici loin de la bolième, et j'y reviens.
Dans la bohème pure, il n'y avait guère que trois personnes qui me plaisaient. J'ai dit Murger, et je dirai Abadie, un Basque qui avait le génie de la romance, un bon cœur et la touchante mollesse du poitrinaire résigné. J'ajouterai cet Addeville dont le nom a déjà été cité. C'était un professeur de mathématiques, garçon intéressant, énîgmatique et livide, professeur déclassé, en qui j'avais aperçu les restes d'une ancienne beauté morale.
On le disait très fort en sciences. J'ai toujours mieux aimé « le croire que d'y aller voir n, car je frissonnais encore au souvenirderangoisse éprouvée à l'examen du baccalauréat, quand M. David m'avait demandé de lui confier pourquoi 2 et 2 font 4. S'il n'yavaitpas mis la plus grande douceur, et surtout s'il n'avait pas eu des pantalons de nankin, j'eusse échoué. Mais il avaitla jambe si maigre, ses pantalons se relevaient si mutinement jusqu'à mi-jambe, que je pensai à Rob-Roy, mieux connu de moi que la plus simple addition. Le souvenir de cet Écossais m'aida à reprendre mes esprits. Je répondis, avec gravité, à cet examinateur, qu'ils faisaient quatre parce qu'ils ne faisaient ni trois ni cinq. Il me regarda avec bienveillance — c'était l'ami intime d'un ami de ma famille. — Il trouva cette réponse profonde, et je promis aux dieux immortels que, en souvenir de ce meilleur des
hommes mathématiciens, je témoignerais de la sympathie à tous les X. Addeville ne pouvait pas s'empêcher d'ailleurs de rappeler qu'il avait été « bien élevé », et ii brillait dans une spécialité qui le rendait intéressant : il avait fait un traité remarquable sur le jeu de domino, et il y perdait toujours. Comment ne pas aimer un homme qui encourageait ainsi le mépris pour la science !
Parmi les bohèmes, deux étaient bien les êtres les plus agaçants que j'ai jamais connus. Ils étaient -pour noire esprit ce qu'est pour les dents le bouchon qu'on coupe.
Il y a l'animal-musicien, l'animal-comédien, l'animal-ténor, qui est le mélange parfait des deux précédents. L'homme spécialisé complètement rentre dans la classe animale et agit surtout par instinct. Il devient imbécile et tourne à l'état de ,pur manœuvre, chez qui toute espèce d'idée est atrophiée, qu'elle soit morale, philosophique, poétique, artistique, à moins qu'elle ne rentre dans son instinct.
Courbet était l'animal-peintre. Hors cela, c'était l'outre gonflée de présomption et de bêtise. 11 eût été pour nous un joyeux pitre, s'il n'avait pas cherché à se faire valoir par l'impertinence, par cette impertinence voulue qu'on notait, sous l'ancien régime, chez les paysans devenus financiers. Ignorant de la grandeur morale, incapable de croire à un noble sentiment, salissantdans son imagination toute action délicate, il était toujours aussi prêt à injurier qu'à recevoir les injures par lesquelles on se vengeait.
D'autre vengeance, il n'y en avait pas de possible. Ce hargneux était impassible. 1) était de plus défendu par Barthet, que nous estimions. Celui-ci était son compatriote et il se met tait souvent devant lui, bien qu'au fond il ne dût pas l'estimer beaucoup.
J'avais dit un jour à Barthet, en montrant un gros chien de boucher qui, hargneux, se promenait avec un collier et une cuirasse à pointes de fer :
— Voilà Courbet, et c'est vous qui êtes le collier et le matelas hérissé.
La plupart du temps, ce peintre-bouffe nous égayait avec ses réflexions saugrenues, son parler nasillard, trainant et rustaud, de paysan comtois.
La première révélation que j'eus du personnage me saisit.
II y avait parmi nous deux bourgeois qui représentaient la garde nationale; l'un était le chef de bataillon de mon quartier; l'autre, Duport, achevait son stage et était capitaine d'une compagnie voi-
Gros, vif, brave, fort ennemi des républicains et delà démocratie, il adorait Béranger, à qui il reconnaissait sincèrement toutes les qualités des vates antiques.
Il avait quelque faiblesse pour Voltaire et il dédaignait autant les pleurnicheries de Murger, que Murger méprisait les rimailleries de Voltaire et de Béranger. Il y avait entre cet efflanqué bohème et ce dodu milicien les plus intéressantes discussions. Pour Duport, Murger était un parasite social et Mimiune u salope ». Ce dernier qualiûcalif ne nous
blessait pas, mais quel beau jeu il nous faisait à propos de la Lisette de Béranger.
Uu soir que, par hasard, l'on était muets, noua vîmes entrer un gros, grand balourd, inconnu de nous tous. Il se Jeta pataudement sur un divan prëâ de nous et se mit à fumer une pipe très noire, avec une grossièreté ludesque. C'était Courbet. Il était si déplaisant que Duport, renfonçant sur son nez ses fines lunettes d'or, dit à haute voix :
— Ma foi, si même les garçons bouchers viennent ici, moi je m'en vais.
Courbet ne broncha pas. Un jeune collégien en peinture vint le rejoindre, et la conversation s'engagea :
— Vois-tu, cria Courbet, tu peux dire à Yvon qu'il se f..,ourre le doigt dans l'œil, avec ses soldats. Les soldats et les anges, vois-tu, ça ne fait que de la f...ichue peinture : c'est bon pour les aristos et pour embêter le peuple.
— Les soldats, je veux bien; mais les anges!
tu oublies Raphaël.
Courbet éclata de rire.
— Ah! c'est bon! Raphaël! Mais c'est pour ça que je les méprise. Raphaël n'est qu'une poire — je gaze — une poire molle, un décorateur de poupées, un barbouilleur de crème, un peintre de pape. Dis-le àYvon de ma part, et s'il n'est pas content, dis-lui que c'est moi qui l'ai dit, moi Courbet,
H regarda avec une dignité d'oie grasse autour de lui. Sa notoriété n'avait pas encore dépassé les frontières de la bohème. Nous considérions ce grotesque avec un étonnement joyeux. 11 ajouta :
— Voilà pour Raphaël ! Si je ne devais pas faire mieux que cet enfant de chœur-là, j'aimerais mieux être vitrier.
— Ainsi soit-il! dit Duport.
Pour nous, nous n'étions pas habitués à ces déjections de langage. Nous nous retirâmes dans une autre pièce.
11 venait rarement, du reste. Nous en étions arrivés à l'ignorer complètemeut, on ne le regardait pas, on ne le saluait pas. 11 était un étranger désagréable.
Je veux dire la dernière comédie qu'il nous donna, beaucoup plus tard.
Il était illustre alors, et son infatuatioa atteignait la jocrisserie qu'on montre en foire.
C'était après dîner, il avait régalé — car il n'a jamais passé pour avare — généreusement, un jeune caudataire, qui se tenait devant lui dans la posture d'un chien fouetté. La grosse face de Courbet était enluminée, et le maître peintre était déboutonné. Il pontifiait, il prêchait, il décrétait,' il proclamait, il débitait des oracles, il était Dieu et son prophète.
Le rapin écoutait, avec une piété intense, cette voix dogmatique et pâteuse.
— Vois-tu, tu t'appelles, je n'en sais rien, je l'ai oublié, je m'en fiche, ça ne fait rien.
— Paul Pichart, monsieur Courbet.
— Ça ne fait rien. Tu viens me trouver et tu me dis : « Courbet. »
— Monsieur Courbet.
— Bon, je te dis. Je vois que tu as besoin de
moi, je suis bon enfant, moi, et je ne m'enveloppe pas dans une gloire comme un de ces J. F. de l'Institut. Vive la République 1 hein? et à bas le pape et , ses peintres I hein? Alors, je n'ai pas besoin d'en savoir plus, et je le dis : « Montre-moi ça? » Tu me montres Ion petit bariolage et je te dis : " Ça ne vaut pas le diable, tu ne f... jamais rien ; tu seras peut-être de l'Académie, mais si j'étais de toi, je me ferais journaliste ou épicier, à ton choix. » Mais lu as le respect, de l'art, et je vois sur ta figure que tu as du goût pour la bonne peinture et les vrais peintres, quoique tu sois incapable de devenir autre chose qu'à l'Institut. Je te dis : « Viens diner avec moi. » Je t'ai bien régalé, hein?
— Oui, monsieur Courbet.
— Sais-tu pourquoi tu n'arriverasjamais àrienî
— Non, monsieur Courbet.
— Eh bien! écoute, je vais te le dire, c'est ce qui explique tout. Tu m'écoutes, hein? Ce que je vais te dire enfoncera tous les évangiles, toutes les .\cadémies et le nommé Dieu.
— Oui, monsieur Courbet.
— Eh bien! c'est que tu n'as rien dans le ventre. Vois-tu, avoir quelque chose dans le ventre, c'est là tout!
— Oui, monsieur Courbet.
— Moi, je suis Courbet, !e maître peintre, hein? et j'enfonce tout, comme un chacun l%voue, et il n'y en a pas un qui me vienne aux... cuisses-
— Non, monsieur Courbet.
— Sais-tu pourquoi?
— Non, monsieur Courbet.
— Eh bien! c'est que j'ai quelque chose dans le ventre :avec ça, c'esl tout. Ainsi on me dirait : « Toi Courbet, maître peintre, tu fais de la grande peinture, c'est l'avenir de l'humanité, ça honore la France et c est le salut de la République ; eh bien! c'est pas tout ça, pour le moment. Sais-tu le grec, toi Courbet?— Non! —Connais-tu Homère, toi Courbet? — Non. — As-tu lu Vltiade, toi Courbet? — Non. — Eh bien! nous allons t'enfermeren prisonjusqu'àceque tu aies fait l'/Ziade. » Eh bien! je n'y resterais pas huit jours, et je te f--. une Iliade qui enfoncerait l'autre, et en grec encore, et qu'Homère s'en lécherait les babines. Pourquoi? Parce que j'ai quelque chose dans le ventre.
— Oui, monsieur Courbet.
Champfleury était une autre espèce de désagréable compagnon. C'était notre bé(e noire. J'avais bien fait tout ee que la politesse avait pu suggérer pour qu'il ne fût qu'une bête grise. H n'y eut pas moyen. Le naturel était trop fort. Il ne revenait même pas au galop, il ne partait jamais.
Un d'entre nous avait esquissé une fable, dédiée à Courbet et à Champfleury, intitulée l'Ours et le Singe. C'était cela.
Tous deux étaient également agressifs, vaniteux jusqu'à la bouffonnerie ; seulement l'un encadrait ses défauts dans la patauderie champêtre, l'autre les aiguisait avec la Qnauderie du petit bourgeois. Courbet allait à l'art comme le porc va â la truffe, Champfleury attirait la trufle à lui. Il y déployait dextérité et ténacité, 11 me rappelait souvent le chiflonnier qui fouille dans le tas de détritus et qui
pique, pique, jusqu'à ce que l'os convoité, et qui échappe longtemps, se laisse saisir et mettre en hotte.
C'était tout son talent : pratiquer effrontément ses défauts, et persuader le public que ce sont des qualités originales. 11 y avait là, sans doute, une véritable force.
Malheureusement, il était incapable d'écrire en français; il n'avait, d'ailleurs, ni tact, ni délicatesse, ni ampleur de pensée, ni élévation de sentiment, ni noblesse d'instinct. Il était myope, d'œil comme d'intellect : il voyait petit et il sentait petit. Comme rien nallirait en haut ni son âme ni ses regards, il n'avait pu observer que les bas incidents de la vie et de la pensée, la vidange de l'âme et des rues.
De cela, il fit un tout, proclama que ce tout c'était l'art, le seul art, l'art moderne, l'art de l'avenir. Il nomma cela réalisme. El voilà mon homme chef d'école.
Comme cet œil, à la vision restreinte, avait la perception aiguisée; comme ce cerveau, au développement étroit, était vigoureusement malicieux, il persuada, en effet, pour un temps, à une partie du public, que le dernier mot de la littérature française était d'écrire non le français, mais le Molinchard; d'étudier finement les égoutiers; de cracher sur l'idéal et sur toute sa séquelle : religion, poésie, morale. La Muse, la vraie, ce n'était pas Mimi ni Musette ; celles-ci changeaient ordinairement de logis à chaque trimestre, mais, enfin, elles y restaientparfois plus longtemps-: Si Musette avait déguerpi vivement, Mimi s'était habituée.
sur le tard, à laver la vaisselle. C'étaient des Muses rétrogrades et bourgeoisantes, La Muse moderne, républicaine, démocratique et réaliste; c'était la grande fille au front bas, à la lèvre livide, et qui posait pour les jambes, chez les rapins de la rue Gui sarde.
Je le vois encore notre matin réaliste. Sa laide ligure jaunâtre et renfrognée avait des petits yeux liargneux, qui paraissaient toujours en quête d'une aigre remarque.
En tout, comme en littérature, il pratiquait l'art d'accommoder les restes, et de s'en faire une . théorie qu'il comptait bien imposer, pour le grand profit de Champfleury. C'est ainsi qu'il avait, pour pouvoir être acrimonieux sans mettre flamberge au vent, inventé ceci : on ne doit réparation qu'à ses égaux, et encore à ses égaux en littérature. Ce serait abaisser l'art que de se commettre avec un bourgeois ; ce serait insulter t'art que de risquer de tuer son supérieur; ce serait ridiculiser l'art que d'exposer sa vie contre celle d'un inférieur : entre égaux, à la bonne heure I
Mais jamais on n'inventait de balance assez délicate pour trouver cette égalité parfaite.
L'excellent Barthet faillit en devenir fou. Il avait eu, comme j'ai dit, un grand succès au Théâtre- Français. Champfleury, qui avait fait une pantomime pour les Funambules, assurait que Barthet lui était inférieur et que Champfleury pouvait le harceler en paix.
Une autre fois, il accourait tout rayonnant, c'était le signe : il avait trouvé quelque sottise à nous dire.
— Vous autres bourgeois, dit-il, en me regardant — j'étais un bourgeois parce que j'écrivais à la Revue des Deux-Mondes — vous devez être trop heureux de prêter votre argent aux vrais écrivains, et l'art ordonne à ceux-ci de le rendre, sans se gêner, seulement après fortune largement faite.
— C'est un jeu que je connais, c'est le jeu de qui perd gagne. Seulement, mon pauvre Champfleury, vous serez obligé d'y jouer tout seul, car on ne trouve pas souvent de partenaire.
— Je le pense bien, et c'est pourquoi je vous dis que vous ne serez jamais, tous tant que vous âtes, que des commis, des magistrats, des juges, des employés, des académiciens, des généraux, des écrivains publics. Il n'y a de véritable artiste que celui qui meurt de faim.
— Alors, pourquoi diable 1 empruntez-vous sa bourse au camarade? Est-ce pour suivre le conseil d'Odry : Cette caisse doit être à nous.
— Vous n'entendez rien à l'art, vous autres bourgeois, et vous n'y entendrez jamais rien, nous disait-il une autre fois. Je suis arrivé ù pouvoir écrire étant ivre; ceci vous étourdit, hein? Et je n'ai jamais rien fait d'aussi réussi. Vous n'y comprenez rien, hein, vous autres réactionnaires!
— Au contraire, et môme, depuis que je vous connais, j'ai envie de vous le conseiller. Quand je monte un cheval, et que ce cheval est paresseux, je 'lui donne du fouet. Vous avez, vous, l'esprit lent, et l'eau-de-vie, c'est votre fouet!
11 faut noter que ce garçon, qui avait des théories
de Iraand, a toujours passé pour probe, et jamais pour ivrogne.
Cet ennemi des bourgeois avait quelque part, dans l'épicerie, un oncle dont il connaissait la moutarde et la caisse. Cet apologiste de chaussures éculées, de l'indépendance farouche des artistes, a si bien marché sur ses tiges de bottes qu'il arriva à quelque sinécure grassouillette dans je ne sais quel ti'ou gouvernemental.
Au fond, c'était comme je l'ai dit, un petit bourgeois, parvenu par la plume au lieu de l'être par l'usure.
Il était le plus bruyamment républicain de toute la bande, et je crois qu'il l'était sincèrement : il en avait le trait caractéristique, il voyait partout des mouchards et des... proxénètes.
Jean Wallon, le Colline de la Vie de Bohème, avait également pour signe caractéristique la ténacité; seulement il l'appliquait non à faire parader ses vices, mais à les corriger. Il n'était pas plus que Champileury doué du don d'écrire. Son instinct était également réfractaire au génie de la langue française.
Cet instinct, il le combattit -et le vainquit. Il arriva à écrire un peu raide, mais correctement et clairement ; il arri\'a aussi à se corriger de cet autre instinct d'envie qu'il partageait avec le petit bourgeois de Molinchard. Seulement chez lui cet instinct était sombre, bilieux, ai^x aguets; chez le cornac de Mademoiselle Mariette, il était aboyeur.
Wallon était vigoureusement laborieux, austère dans sa vie. Sans la platitude de sa face, sans cet
ardélionisme comméranl, sans ce besoin de prendre nos propres afiaires en mains — et c'est par là qu'il était dangereux — il eût inspiré de la sympathie.
11 disparut de nos alentours après avoir publié quelques opuscules, un entre autres sur le Pouvoir. II y indiquait un esprit ferme, des idées philosophiques franchement chrétiennes, avec des échappées d'originalité galopantparfoisàcôtéderorthodoxie. Je le revis quelques années plus tard, grave, bienveillant, courtois même. Le désir instinctif de dominer, d'où naissait en lui l'envie, était devenu le désir de proléger. Son ardélionisme s'était fait obligeance, et quan,d on était en situation de se refuser à ses services, il avait des airs de Mécène "qui plaisaient, tant il mettait de grâce â ses louanges.
Il avait quelque parenté, je crois, en tout cas grande hantise, avec une madame Cornu, qui était sœur de lait de l'empereur. Très dévouée à la politique impériale, elle passait pour une personne sage, vénérable môme et, disait-on, de bon conseil comme de bon cœur. Par elle, Wallon tenait quelque menue puissance, qu'il plaçait adroitement . Il avait la main dans les journaux ofTicieux, et la rédaction en chef d'une feuille qui ne vi t pas autant de printemps que le « Jeune malade » de Millevoye. Cela s'intitulait YEiendard, si j'ai bon souvenir.
Murger me nomme Fauchery, dans ses lettres.
D'où venait celui-ci? Que faisait-il? Mystère dont nous ne nous inquiétions guère. Il était gentil garçon, bruyamment républicain, un peu que-
mandeur; un honnête gamin de Paris monté en graines pas très fertiles.
Il croyait la France sauvée parce qu'il avait fondé un club des Grands- Atigus tins et que ça sonnait bien.
En juin 1848, il vint réunir quelques pavés en face du café Dagneaux. 11 avait trouvé, je ne sais où, un long pic en fer. Il l'enfonçai t. entre les pavés avec une mollesse qui devait donner aux habitués du café le temps d'être avertis et de venir contempler son héroïsme. Nous accourûmes aux fenêtres, etnous nous mimes à rire, bien que les cinq journées révolutionnaires annonçassent déjà leur caractère lugubre. Fauchery jeta au ciel un geste tragique, destiné à signifier qu'il allait donner pour la République sa vie et ses trésors.
Le geste élait si expressif et si comique en même temps, que l'un de nous se mit à chantonner les vers d'une chanson arabe, qui était à la mode alors ! « Je donnerai pour toi mes trésors les plus chers, et mon fusil bronzé, l'effroi des infidèles, y
L'éclat de rire désarçonna notre apprenti barricadier. Nous lui criâmes de venir prendre une chope. II monta, nous lui serrâmes la main, et nous allâmes rejoindre notre compagnie de la garde nationale, pour tirer sur d'autres pavés que les siens, qui étaient inoffensifs.
Je ne le vis nulle partpendant les cinq jours que dura l'affaire. Il nous revint très frais, le mardi, quand nous eûmes quitté la place de la Bastille pour rentrer dans notre quartier.
Je lui jurai, en riant, que c'était lui qui le lundi, à travers les barreaux d'une porte de !a rue des Lions-Saint- Paul, avait tiré un coup de fusil qui avait épouvanté mon shako.
Quelque temps après, il alla en Australie, d'où il revint avec un volume intéressant : Les Souvenirs d'un mineur en Australie. C'est tout ce que je sais de lui. Peut-être vit-il encore.
Je voudrais parler de Monselet, mais il faudrait un chapitre spécial pour le plus aimable des égoïstes, le plus flndes gros hommes, le plus malicieux des bons vivants. On l'eût aimé si ou avait jamais pu trouver en lui un point solide pour y poser la première pierre de l'amitié. J'avais vu, tout enfant, une statuette représentant une fée dont le doigt de pied reposait sur une boule ronde. On m'avait dit que c'était la Fortune. Pendant toute mon enfance, je m'étais demandé pourquoi cette demoiselle se tenait dans une posture si pénible, et cela m'était resté dans la mémoire. Il faut qu'on me laisse comparer le cœur de Monselet à cette boule. En roulant sans cesse, elle échappait aux devoirs de la camaraderie.
11 était riant, aimable compagnon, poli surtout, et c'est par là qu'il s'éloignait de la vie de bohème, où quelques gens comme Murger arrivaient à une sorte de courtoisie par la délicatesse naturelle, mais où la masse était mal rabotée. Il avait été, en effet, commis dans la maison de l'un des grands négociants et armateurs bordelais, — et mon cœur saute d'affection quand je pense à ce cher compagnon d'école. — Monselet avait trouvé là les mode-
les de l'urbanité parraile et de la plus haute dignité morale. Au moins en rapporta-t-il la politesse et une bonne grâce qui allait bien avec sa grosse physionocoie ouverte. Il cherchait finement une sympathie qu'on lui donnait volontiers; qu'il prenait et ne rendait pas. Il n'y avait pas d'homme comme lui pour se défiler, pour fuir les corvées et pour s'en excuser avec d'aimables apparences et une évidente bonhomie.
Un jour, je m'étais imaginé que je pouvais faire claquer mon fouet tout comme un autre dans l'antre de Melpomène. Je voulus avoir l'avis de quelques gens assez compétents. Je les réunis. Je convoquai Monselet. C'était un ennuyeux pensum. Il les détestait, il avait bien raison. Mais c'étaitun coup qu'on recevait et qu'on rendait. 11 ne vint pas ; le lendemain je reçus le poulet accoutumé :
u Mon cher d'Héricault,
" Vous m'avez bien invectivé, n'est-il pas vrai, et sans doute votre courroux dure encore? Ah! quelle tête que la mienne! Ce n'est que le lendemain que le souvenir de mon engagement m'est sauté au visage en retrouvant au fond d'un de mes gilets ces mots cabalistiques : Mercredi, lecture d'Héricault, 45, Vaugirard. Voyons, que puls-je faire pour rentrer en grâce et en amitié auprès de vous?
« Votre désolé -r mais dévoué et affectionné
« Ch. Monselet.
Je lui répondis que je lui pardonnais s'il me promettait d'étudier l'histoire. C'était, en effet, un chroniqueur très spirituel, mais TanEaisiste, et qui modelait le document, au gré de son caprice, comme de l'argile mouillée. Je lui avais fait une grimace, très légère, pour un mot qu'il avait mis sur moi dans un de ses plus amusants livres : Les Tréteaux. Il voulait donner une joyeuse idée de la Bibliothèque Nationale, des habitués comme des bibliothécaires. Il supposait une sarabande de livres débarrassés des assommants lecteurs qui les maniaient depuis tant de mois : « Nous ne verrons plus pendant trois mois », chantait le chœur des trouvères, « d'Héricault, chéri des belles ».
Je lui demandai ce qui avait pu le pousser à me donner cette posture de ténor léger.
Voici son génie historique mis à nu :
« Mais puisque vous vous occupez des poésies du moyen Sge, vous êtes un trouvère, et c'est le devoir absolu d'un trouvère d'être chéri des belles. »
Il ajouta qu'un jour il m'avait vu servir de cornac à quelques étrangers et étrangères qui m'avaient prié de leur faire visiter la Bibliothèque, et que. comme j'étais poli et que les étrangères n'étaient pas disgracieuses, il en avait conclu qu'elles me chérissaient.
Cette argumentation et celte manière d'écrirel'histoire me désarmèrent. Nous rimes de bon cœur. Et voUà comme on traitait la pauvre Clio au milieu de ce siècle 1
Je laisse dans l'ombre les fantoches dépenaillés,
fant&mes de journalistes dont tous pourtact n'étaient pas sans valeur. J'en juge ainsi, non point parce que le gouvernement provisoire les envoya en province avec le titre de commissaires républicains, mais parce que le gouvernement de Napoléon en garda quelques-uns, deux au moins, à titre de sous-prérets.
Je ne quitterai pas Dagneaux sans parler de l'un de ces originaux qui surgirent si nombreux en 1848, et que Louis Reybaud a esquissés asset fidèlement dans son Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques.
Celui qui nous ennuyait souvent de sa présence était Jean Journet, plus monomane, je crois, qu'intrigant, et qui, avec des allures de Mangin sans voiture et de Bilboquet d'estaminet, paraissait pourtant sincère.
Il avait composé une série de brochurettes qu'il intitulait : Cri. Il venait nous offrir des Cris de dégoût, des Cris d'indignation, où il y avait de la folie, de l'honnêteté, de l'impiété et du républicanisme. Il était un peu gâté par Nadar, qui, naturellement généreux et vibrant, lui donnait son argent et son amitié. Pour moi, je n'étais pas plus républicain en ce temps-li qu'aujourd'hui, bien que la République fût alors moins répugnante dans ses sommets. De plus, Jean Journet était le plus assommant des raseurs; on se servait alors d'un mot plus expressif et qui rappelait M. de Pourceaugnac poursuivi parles matassins : piglio su.
Je l'avouerai, je suis têtu sur ceci, qu'on ne doit jamais aider les écrivains ennemis, même en leur
achetant un journal d'un sou. Je n'avançais donc jamais mes cinquante centimes. C'était le prix de chacun de ses Cm. Il se fâcha, quoique homme aussi doux que fluent, mais « argent quand tu nous tiens!.,. » Puis, il fallait éviter la contagion ,de l'exemple. Il m'assura donc que je n'étais qu'une pourriture bourgeoise et que je serais noyé, et mangé par les asticots avant l'âge de trente ans.
— Tiens, c'est comme M"" Louise Collet! lui dis-je. Si vous voulez me promettre de ne plus me pousser des Crû dans ma poche, je vous le raconterai.
L'idée de ressembler à M°° Collet le mettait en une rage écumante, et je fus obligé de lui narrer une anecdote, en faveur de laquelle je demande, de nouveau, la bienveillance du lecteur.
Un soir donc que j'étais au bal, chez un député de nos amis, j'y rencontrai M"° Louise Collet. Elle était la fille d'un très honnête homme de Nîmes, ardent légitimiste, et notre ami Femand Béchard était le député légitimiste du Gard. La réputation de ladite dame n'était pas en guenilles comme elle le fut depuis, et on pouvait la recevoir. Elle ne faisait pas encore profession effrontée de libre-pensée. Elle gardait l'hypocrite diplomatie que son ami Victor Cousin conseillait : « N'attaquez pas directement le clergé, c'est mal porté et on passe pour un malotru. Attaquez les Jésuites, c'est bien vu et vous percez l'Église en plein cœur. »
II y avait, ce soir-là, chez Béchard, un de ses amis, l'illustre Cauchy, l'un des plus puissants
mathématiciens de ce siècle — je m'en fie à ceux qui aiment cette note-là — mais un médiocre argumentateur.
La dame l'avais entrepris. Elle lui voulait démontrer, à l'aide de beaucoup de citations fausses, les crimes terribles de la Compagnie de Jésus. Le digne homme se défendait mal.
L'angoisse que me donnait la vérité embourbée — on n'était pas aussi habitué qu'aujourd'hui à voir la pauvrette eacetétatparlementaire — triompha du respect que m'inspirait cet illustre, et de la modestie qui seyait à mon âge. J'avançai mon jeune museau entre la longue, maigre, claire figure parcheminée du grand savant et le gros visage d'un blond luisant de la dame. Je rectifiai, avec une juvénile ardeur, les citations. Je n'y eus pas grand mal. Elle était, en histoire, de laforce de Vlntransigeant. Je citai même une phrase de Louis Veuillot, mais ce n'était pas des leçons d'histoire que celte Bradamante de lettres attendait de la jeunesse des Ëcoles. Elle était impétueuse, comme elle le montra, le couteau à la main, au dos d'Alphonse Karr ; elle me dit avec colère :
— Défendre les Jésuites ! admirer Louis Veuillot! à votre âge! Voulez-vous que je vous fasse une prédiction : vous serez penduavant l'âge de trente ans.
Il parait que ma trentièmeannée était en vedette.
En ce temps-là, on n'abordait pas de bonne heure les nobles couleurs de l'effronterie. M"' Collet, je viens de le dire, ne faisait encore que se préparer dans l'ombre et le mysière, dans la culture de Voltaire et de Cousin, à ce développement de morale
civique dont le couteau ci-dessus nous révèle quelque chose. La colère féminine effrayait noire candide chevalerie. Je restai muet et penaud. Puis, l'idée que mon goût pour la prose de Veuillot me vaudrait la corde et que la trfentaine était inabordable à tous ceux qui ne partageaient pas l'hallucination de Sue et de Michelet sur la Compagnie de Jésus, cette idée me parut si comique que j'éclatai de rire et je m'éloignai en saluant respectueusement, car, en ce temps-là encore, il fallait se tenir à quatre pour n'être pas poli. laudator!
L'excellent M. Cauchy s'était sauvé. Il courait à travers lès groupes pressés en levant les bras au ciel et en disant : « Voilà M"" Collet montée. »
C'était le premier calembour que l'illustre savant eût jamais fait, et il mourut, — saintement d'ailleurs — avec la douce certitude qu'il n'en avait jamais émis un seul.
Dans le courant de la soirée, il avait rencontré de nouveau la grosse dame irritée et, comme il était la bonté même, il voulut l'apaiser.
— Vous avez, madame, assurément le don de plaire.
Il parait, en effet, qu'elle eut ce don, en grande quantité; mais si son panégyriste lui reconnut le don de prophétie, il a induit le public en erreur. Je n'ai jamais été pendu et j'ai dépassé la trentaine de quelques lustres. J'ai donc lieu de croire que Jean Journet, qui était fort sur les Cris, ne l'était pas surlesoracles.
Il ne goûta pas ce récit. J'espère que le lecteur ne sera pas de son avis.
Que vois-je encore, vers cette époque-là, à Dagneaux, parmi les bohèmes? Ah! Privât d'Anglemont, un grand diable qui ressemblait à Alexandre Dumas, le vieux, le Grand, comme on disait alors, bien qu'il ne fût pas grand-croix de la Légion d'honneur. Mais Privât était un Dumas à l'oseille, maigre et aigre. A vrai dire, il n'avait du puissant romancier que la faconde, mais présomptueuse, cocasse de suffisance; un bavardage oraculaat, qui savait tout, décidait de tout, 11 jugeait en premier, second et dernier ressort les pièces qui se jouaient, parce qu'il avait l'intention de faire un jour un mince opuscule intitulé : Les Métiers inconnus^ où il révélerait ù l'univers ébloui l'existence du berger en chambre. !1 rendait donc des arrêts littéraires à côté desquels les décrets du comité du Salut public n'étaient que billevesées.
Il inventait d'ailleurs, au profit de sa vanité, des scénarios inattendus.
Un jour, il accourait parmi ses camarades :
— Tu sais, Murger! tu sais, Champfleury 1 Eh! Wallon, ça te la coupe! Ah! ah ! Vitu, prends garde! Ton monocle, Champfleury, va jaunir de rage. Eh bien ! mes enfants, Buloz m'a reçu une Série d'articles.
Protestations, ricanements, haussements d'épaules, cris de mépris ; tous les signes de la dénégation la plus insultante.
— Il m'a même fait une avance.
Trépignements, rires étouilants, — Fauchery
demande un verre d'eau, à l'eau,
— Il m'a dit :« Monsieur Privât d'Anglemont, je
vous autorise à venir toucher quand vous voudrez six cents francs à la caisse de la Revue. »
On veut étrangler Privât, on lui jette le Constiiutionnel et le Tintamarre à la tête. 11 reste impassible. Wallon et Champfleury commencent à dresser l'oreille et à se dire comme le Marseillais :
— Té ! si c'était vrai cette baleine ! !
— C'est bien simple. Quelqu'un de vous a-t-il une pièce de cent sous ?
Brusque et complet silence. I^uis Murger proteste contre l'insolence d'une telle question.
— Ça ne fait rien, j'avancerai la monnaie. Sur l'honneur, hein, Champfleury! Eh! je parie un déjeuner pour deux à cinquante sous parlote, chez V Aquatique, que je vais de ce pas toucher six cents francs à la caisse de la Revue. Je ne voulais pas y aller si tôt, pour ne pas me déconsidérer en paraissant pressé d'argent, mais puisque vous me poussez...
— Si les murs de Dagneaux ne vont pas tomber d'étonnement dans le sein de M"' Georges (qui jouait alors à l'Odéon), c'est, dit Murger, qu'ils ont " été bâtis par les cyclopes. Covillard, assistiez- vous aux obsèques de feu ces géants avec des plumets de tambour-major?
Le pari fut tenu par Murger, qui avait été visiter cette maison aimable où il suffisait d'entrer et de saluer pour avoir cent sous.
Toute la bande se dirigea rue Saint-Benoît — j'entends la bande des bohèmes, car les bourgeois n'aimaient pas ces descentes de la Courtille littéraire. Privât entra dans le petit bureau d'en bas,
avec Murger, qui devait y nouer plus tard d'agréables relations.
— Bonjour, Monsieur Gerdès,
— Monsieur Privât, je vous salue. Ça va toujours bien? Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
— Eh bien, ces 600 francs?
— A vos ordres, monsieur Privât.
Murger tomba sur une chaise et d'une voix langoureuse demanda des sels.
M. Gerdès ouvrit un tiroir, tira un sac d'argent — l'or ne courait pas les rues à celte époque — et le remità Privât.
— Le Cliimborazo de la surprise! disait Murger, qui s'exécuta galamment et paya, chez Rousseau, le déjeuner sardanapalesque à cent sous pour deux.
Pendant deux ans. Privât vécut sur cette gloire. Les articles ne paraissaient pas. Il expliquait que sa dignité littéraire s'y opposait. De Mars lui avait demandé le sacrifice de quelques phrases. Or lui. Privât, ne voulait pas passer par ces fourches caudines. Celait bon pour Cousin et autres académiciens. !1 voulait, de plus que les citations fussent payées.
Au bout de deux ans, on connut la ruse. Privât recevait chaque année, de je ne sais quel parent, un sac de six cents francs ; il connaissait Gerdès, il avait été prier ce brave homme de lui garder sa sacoche pendant quelques jours!...
Qui, encore?Ce vagabondage de souvenirs se fait long et je crains que ces infiniment petits et ces éphémères ne lassent la bénévolence du lecteur.
J'ai été conduit, de Ql en aiguille, à faire des-
cendre ces petits mémoires de la bohème littéraire jusqu'à Fauchery et Privât. Au moins, ceux-ci étaient d'honnêtes garçons.
Je suppose que le pauvre Murger ne se guérit jamais complètement. Je sais qu'il m'écrivit au 1" janvier, je crois bien que c'est 18S6 :
« Je vous prie de m'excuser, si je ne vous ai pas vu depuis mon dépari du Quartier. Mais le voyage a été improvisé en une demi-journée. Depuis ce temps, j'ai été assez indisposé pour ne pas pouvoir retourner de l'autre côté de la Seine, »
Le déménagement, comme on voit, n'avait pas demandé beaucoup de wagons capitonnés. Mimi n'avait pas encore de robes à traîne, car elle eut des robes à traîne, monsieur le ministre, et même elle faisait la cuisine en ce pompeux costume. Exemple d'économie domestique que vous avez négligé de proposer aux étudiants.
« Veuillez donc, continue Murger, prier Moland de m'excuser, si je ne lui ai pas rendu son volume; d'ici deux jours il le trouvera chez son portier. »
11 était aussi probe que négligent. Il n'oubliait jamais les livres qu'on lui prétait, mais il les retrouvait rarement. On n'a jamais accusé Mimi de les avoir dévorés. Mais il y avait, sur le vagabondage des livres prêtés, une histoire de porteur d'eau idéale. Elle est trop longue pour la fin de cette chronique.
11 terminait avec la gentillesse attentive qui était en lui :
« Vous seriez bien aimable de venir un jour en
venant à la Bibliothèque, et plus aimable de raq. demander une loge au Gymnase. Tout à vous. »
Plus tard vint l'eflondrement de la maison Dagneaux. Beaucoup de grands bohèmes avaient pris un vol assez haut. Le reste de la bande s'éparpilla. Quelques-uns entrèrent dans les voies droites de la marchandise.
Shaunard, Shann en son nom, se mit à vendre des poupées et des arlequins. Il est vrai qu'il n'avait d'autre don littéraire qu'une voix de carton et cela t'avait prédestiné aux poupées.
La masse confuse mourut de mjsère, de coquinerie ou... de sa Ijelle mort.
Quelques-uns des notables revenaient nous voir au café Procope, où quelques-uns d'entre nous avaient transporté une partie de whist. Car nous avions vieilli, nous étions devenus graves et nous avions cessé cette bouillotte étonnante qui abrégea, je le crains, les jours du bon Covillard.
Là, nous rencontrâmes une autre classe de bohèmes, les pédissèques de la suite de dame Thémis, Gambetta en tête.
Allons ! la surprenante fortune de ce personnage me fera peut-être pardonner d'en dire quelques mots, pas trop longs; bon lecteur, ne vous impatientez pas.
Quand nous transportâmes donc nos pénates à Procope, l'habitué qui nous y conduisit nous dit :
— Montez au premier étage : au rez-de-chaussée on ne fume pas, pendant la matinée du moins, et il y vient un tas de bons prudhommes de l'Université, du journalisme et de l'Institut ; le père Pingard
y est un aigle. Montez au premier. Surtout déflez- , vous du salon à droite : vous y trouveriez des avocats, et le plus, insupportable d'entre eux, un criard, un loqueteux, et il sent mauvais.
C'était Gambetta qu'on nous montrait dans ce portrait délabré.
Celui-ci connaissait, paratt-il, un capitaine, brave officier vieillissant et bon homme, qui avait été boa pour la famille de l'épicier de Cahors, et qui avait voulu continuer sa protection au jeune Léon quand ce dernier débarqua à Paris.
— Viens dîner avec moi, au moins quand tu crèveras de faim.
Il crevait souvent. Le capitaine le recevait toujours bien, mais les camarades de table se gendarmèrent. ,
— Vous nous ennuyez, capitaine, avec ce garçon braillard que vous nous amenez. Ses pantalons efUlochés et son odeur désagréable nous coupent l'appétit.
Le brave capitaineessayadeprotester.Il dut céder.
— J'aime mieux te donner trente sous, lui dit-il. Quand nous vinmcs à Procope, il ne marchait plus
sur ses tiges de bottines, mais i! était toujours un voisin pénible. Les éclats de sa voix se mêlaient au fausset de Laurier, pendant toute une soirée, sans un moment de repos. Il raisonnait, il déraisonnait sur toutes les questions politiques, et si bruyamment, que nous étions parfois obligés d'interrompre notre partie de whist. Bien que les discuteurs fussent dans la salle voisine, nous ne nous entendions plus.
A plusieurs reprises, un vieil officier rageur, très instruit, original, qui savait tout, honnis le whist, pour lequel il avait une tendresse déplof-ahle, fut obligé d'aller les prier de contenir leur efiervescence. Il exécrait la République; ces expectorations anti impérialistes te mettaient hors de lui etn'augmentaient ni sa science ni sa chance, li se nommait Couturier de Vienne et il exécrait les curés jusqu'à la bouffonnerie. Le whist sçul pouvait lui faire supporterdes dévots comme quelques-unsd'entre nous.
Tout d'un coup sa colère contre Gambetta cessa. Le maître du café lui avait confié que ledit Gambetta était prêt à se rallier à l'Empire. Ce digne cafetier, que j'ai lieu de croire véridique, m'assura, en effet, à plusieurs reprises, que quand l'Empereur créa le ministère Olivier, Gambetta penchait à accepter une place dans ce miaistère, bien qu'il n'aimât pas Olivier. Il n'aurait pas hésité une minute, si on lui avait offert le poste de premier ministre donné à celui-ci.
Ledit maître de café jurait du reste que Gambetia était un fort honnête homme, il en donnait cette preuve que trois jours après que celui-ci eut été nommé membre du gouvernement provisoire, le ^ septembre 1870 — je crois bien que c'était le S — ledit Gambetia lui avait envoyé 1,200 francs : 1 .200 francs de chopes bues depuis trois ou quatre ans!
Ce long crédit explique les confidences du client au patron. Confidence pour confiance.
Mais je veux terminer cette longue liste, où les bélitres et les vilains ne manquent pas, en reposant mon esprit sur des noms que j'aime.
Coquille était aussi un habitué du café Procope, Coquille « le saint du journalisme ». Il y venait, chaque soir ou à peu près. 11 allait se placer à côté d'une table en marbre rouge que ton nommait la table de Mirabeau. Je le vois encore avec sa cravate blanche, sa physionomie claire comme le ciel, sa souriante bienveillance ; j'entends son parler doux, sa paisible causerie. Je suis heureux de lui avoir dit combien j'admirais ses articles, où il me semblait que chaque phrase contenait une petite pensée précieuse, tirée à coups de pince de l'intelligence de Pascal. J'eusse mieux aimé le comparer à Nicole, qu'il me rappelait davantage, mais j'eusse craint de faire pâlir ses bonnes joues candides en le comparant à ce Janséniste, dont le mérite littéraire est insuflisamment apprécié.
Je nommerai aussi les deuxDumaine qui tenaient aux lettres puisqu'ils dirigeaient la librairie militaire, et le D' Violet; ils n'étaientni des bohèmes, ni des érudits, mais de bons et francs amis, ils s'intérftssaient à nos travaux, la mort seule a pu rompre nos amicales relations et tes larmes me montent aux yeux quand je pense à la gentillesse de leur esprit, à la délicatesse de leur cœur.
Me voici terriblementloin de Murger. J'y reviens, j'espère, pour ne plus le quitter.
L'intimité, pour les raisons que j'ai dites, avait toujours été bornée, entre nous, aux sympathies littéraires. Encore, quand il murmurait quelquesunes de ses effusions poétiques, en était-il comme de la chanson de Fortunio, chantée par sa voix de rogomme. Je pouvais difûcilemenl regarder sans rire ce chapeau de fleurs naïves, qu'il mettait avec un geste arrondi sur un front bourgeonné d'une portière; et quandj'allais subir l'influence de cette gentille musiquette, ce diable d'hôpital se mettait de la partie, et j'avais souvent envie de lui demander laquelle de ces Musettes l'avait conduit là.
Jamais je ne le fis, bien que cet étalage de Heurs sur ce fumier fût impatientant. Il chantait sa chanson de Fortunio avec une expression si douce, avec des gestes parfois si tristement expressifs que, malgré sa voix de carton et la grotesque application qu'on pouvait faire, on était souvent prêt à se laisser toucher.
Oui, je croyais qu'il était sincère, bien que je le visse entraîné par la scène à faire et qu'il se montât aisément le cœur. Parfois il me venait quelque doute. Ainsi je me rappelle une grosse discussion que nous eûmes sur une pointe d'aiguille.
Dans une de ses nouvelles, celui de ses héros qui était chargé de le représenter, enterre une de ces Musettes, jette dans la tombe entr'ouverte une foule de pleurs, de plaintes et d'interjections; il termine ainsi : « ma jeunesse, c'est vous qu'on enterre! »
Quand il me lut cela, je ne pus me tenir, et je lui dis avec gravité que j'aimerais mieux ceci : « O
ma jeunesse, c'est nows qu'on enterre- » Il tomba d'accord que cela était mieux. Le lendemain, il avai t remis le tious. G'étaitune affaire de conscience: le gaillard n'avait pas envie d'être enterré, et quant à sa jeunesse, il se promettait de venir la tirer de la fosse, le plus tôt posssible.
En quoi il était franeliement sincère, c'était dans sa haine contre les poètes de l'école de Voltaire, de Viennet et de Pongerville. Je lui parlai un jour . d'un de mes compatriotes qui avait réellement une grande facilité de versification, Ernest Serret.
— Le connaissez-vous? lui dis-je.
— Ah ! oui, un monsieur qui fait des vers pour les avoués.
Nous perdîmes même cette vague intimité. Nous ne nous voyions plus guère, mais les bonnes relations persistèrent. Il s'était installé à Marlotte. Il était là dans une espèce de grange, au milieu d'un curieux fouillis d'artistes de toute catégorie, qui ■ venaient chercher la gibelotte économique, la chaumière au loyer débonnaire, l'air pur, la camaraderie hérissée, les perspectives de la forêt de Fontainebleau elles descriptions agrestes.
Je lui faisais parfois signe de venir fesUner ù, Paris, avec quelques-uns de ces messieurs. Il était, je le répète, le meilleur garçon du monde, mais il
avait besoin d'être ua peu tenu en bride sur l'exactitude, et j'ai toujours eu la maladie deia politesse. Il n'y eut jamais de querelle entre nous que quand il montrait là-dessus quelque négligence. J'étais d'autant plus roide que je n'avais rien pour être dans les bonnes grâces de la sultane qui embellissait la grange que je viens de dire. Il mettait la plus parfaite gentillesse à s'excuser :
u Mon cher d'Hériçault,
H On vous a fait, je le crains, beaucoup de bruit de bien peu de chose. Voici l'histoire de ce contretemps. Lorsque vous m'avez écrit pour m'inviler à aller vous voir, j'étais à Londres. La petite qui devait décacheter les lettres que je recevais, a égaré la vôtre et lui a donné une date qui n'était pas celle indiquéepar vous. Voilà tout le mystère- C'est en arrivant aujourd'hui de la campagne que je trouve votre lettre et que je vous réponds. Mon voyage en Algérie est remis, mais votre départ ne Test sans doute pas. Serez-vous chez vous dimanche? J'irai vous serrer la main et vous rappeler la promesse que vous m'avez faite de me prêter votre fusil, car voilà la chasse qui va s'ouvrir.
V Bien à vous.
« Henry Murger. »
Je. cite ce billet à cause du fusil. Murger en chasseur téméraire me ravissait. U était gauche, et maladroit à tuer les voisins, mais il avECit des
instincts de gentleman — je ne dis pas gentilhomme — et de même que, sorti de misère, il avait ébloui son portier, entré à ]a. Revue, il voulait éblouirles camarades' de Marlotte. Ce fusil nous vaut d'ailleurs un joli mot.
11 avait été arrêté parle garde champêtre, pour avoir chassé au crépuscule; il comparut devant le juge de paix.
— Reconnaissez-vous avoir chassé quand le soleil était couché?
— Oui, monsieur le juge de paix, il était couché, mais il ne dormait pas encore.
Cette aimahie réponse empêcha la confiscation de mon fusil ; je l'ai encore, et je te garde en guise de relique.
La plupart du temps, Murger accourait à mes invitations :
> Marlotte, le 6 ntril.
" Mon cher d'Héricault,
'< Demain, àtiheuresj'arrive au rendez-vous que me donne votre bonne et vieille amitié. J'apporte ma grande poignée de main, une grande fourchette et un grand verre,
« A vous et à demain.
" Henry Murger. »
En parlant de grand verre il se vantait, le plus petit sulTîsait pour le mettre en joie.
Nous avions longtemps esquivé la visile à Marlotte. Enfm, il insista tellement auprès de Moland
et de moi, qne je lui écrivis notre prochaine arrivée.
• Marlotte, 13 aoât 18G0.
" Mon cher ami,
n Très bien, très bien! commcdisait M. le maire de Meaux. Mais en arrivant à Fontainebleau, aa lieu de vous éreinter par une route insignifiante comme vues, et d'ailleurs assez longue, prenez donc une guimbarde qui vous amènera tout droit chez moi en quarante minutes. Je compte bien sur vous, le couvert sera mis à midi, dans la grange d'honneur.
» Bien à vous tous, et à vous particulièrement.
" Henry Hurger. »
C'est là que je jouis de ce bonheur enviable de contempler un peu longuement l'illustre Mimi. Du ^oins, je crois que c'était la même que j'avais vue quelques années auparavant. Elle me parut moins grêlée. La poésie lui réussissait mieux que la marine. C'est alors aussi que je la vis faire cuire des beefsteaks avec une robe à queue. Elle avait appris quelques mots d'auteur; à part cela, elle tournait à la cuisinière bourgeoise.
Je rencontrai à Marlotte Paul Dhormoys. Il était là avec sa femme, fort bien née, de fort bonnes manières. Je ne saurais dire l'impression que me causa la vue de cet homme distingué et de cette femme vraiment élégante, délicate et digne de tout
respect, au milieu de cette colonie, à côté de cette fricoteuseà traîne.
C'est l'amour des lettres qui poussait Dhormoys dans ce grouillis. Il a été aLtaiiué, je le sais, et, je le crois, fort injustement. Pour moi, je goûtai ce fin Voyage chez Soulougue, qu'il nous donna peu de temps après, et cette Comédie politique si documentée. Je .goûtai surtout l'homme bien né et resté le courtois, l'aimable et obligeant représentant de la confraternité littéraire. Je veux bien que sa vie fut un chapitre de GU-Blas. Diplomate, chancelier de consulat, quasi bohème à Marlotte, écrivain répandu, correspondant politique du roi des Belges, secrétaire à ta Chambre des députés, préfet, puis homme du monde, puis homme de Bourse plusieurs fois millionnaire, il mourut pauvrement.
Je l'ai nommé parce que c'est à lui que je dus de revoir Murger dans un autre hôpital, cette fois luxueux.
Un soir je reçus un mot de Dhormoys : « Voulezvous voir notre ami Murger? il se meurt, vite ! »
Aussi vite que peut le faire un cheval de fiacre; et la course était longue entre la rue de Vaugirard, oii j'avais si souvent amené souper le pauvre hère, et la maison Dubois
Quand j'arrivai, Murger était couché, rouge comme s'il eût été cuit, couvert d'écaillés purulentes. Il étouffait, son souffle haletant, rauque, incessant, paraissait sortir avec un effort et une douleur indicibles du fond de ses entrailles; l'odeur était effroyable. Il était sans grande con-
naissance. Quelques amis étaient là, Dhormoys et Nadar entre autres.
En entendant du bruit, le moribond tourna péniblement la tête et referma les paupières.
— Comment, dit >'adar, tu ne reconnais pas l'ami d'IIéricaull?
Il releva la tf-te, fixa des regards mornes, comme je me figurais, quand j étais petit, les yeux des fantomes dont me parlait le meunier blanc.
Il fil un signe adirmatif, se souleva un peu plus, ouvrit la main gauche et en battit la paume, à plusieurs reprises, de son pouce droit. Puis il relomba souillant, ratant avec un grondement de la gorge qui ébranlait le lit.
Je ne pouvais plus résister à l'odeur, je sortis. Nadar me suivit.
— Qu'est ce qu'il veut dire avec son geste? lui demandai-je.
— Je n'en sais rien, c'est étonnant. Ah ! bah ! je parie que vous lui avez prêté de l'argent?
— Bah ! si peu,
— Eh bien! c'est ça. 11 veut indiquer qu'il vous en doit et qu'il voudrait bien vous payer.
Je qui [tai brusquement la maison, et dans la rue je ne pus me retenir de pleurer.
Ce souvenir reconnaissant, jusqu'à la mort, du bien léger service que mon humble bourse et mon jeune cœur avaient pu lui rendre, me semblait alors assez honorable pour faire oublier la souillure de sa vie. Il en élaiL à l'heure même eflroyablement puni, de cette souillure. Je parle surtout de la souillure morale, de ce crime qu'il commet-
tait contre la société, contre la jeunesse, contre la poésie, en instituant une adoration bruyante, effrontée, attrayante pour les Musettes.
Je le plaignais, le pauvre bon garçon, d'avoir mené là ses délicates qualités'. Je pensais surtout aux misères de cette vie si souvent lugubre, et à la plus cruelle de ses infortunes, à l'absence de cette éducation religieuse qui eût fait de lui le grand poète de la suavité.
Ces compatissantes pensées triomphèrent de mon hésitation, de l'odeur et du r&ie. Je rentrai dans l'hospice. Dhormoys était dans la chambre qui précédait celle du malade. J'entrai, je m'approchai du lit. Murger était immobile. Il y avait une légère rémission dans sessoufTrances.Jesortisdenouveau, je demandai à Dhormoys si notre ami avait vu un prêtre.
— Oui, me répondit-il, l'aumônier est venu, et il l'a fort bien reçu.
Je sais bien qu'il existe une autre version; il aurait dit, quand on lui annonça l'aumônier :
— Apprenez-lui que j'ai lu Voltaire.
Je crois que c'est un mot d'auteur, mais ce n'est pas le mot de la fin.
Je sais que Murger était faible et fanfaron, esclave du jeu de mot; il est possible que, pour parader devant quelques camarades railleurs, il ait lancé celte flèche. Mais s'il a dit le mot, je ne crois pas qu'ill'ait pensé, et j'ai la conviction qu'il n'a pas persisté. Je n'ai aucune raison de me défier de Dhormoys, qui était poli envers la religion, non ct^ncal. D'ailleurs, rien, rien, en dix ans de con<
versations franches qui abordaient tons les sujets, en dehors des vertus de Musette, rien ne m'a jamais fait entrevoir en Murger l'ombre d'une impiété. Il était antidémocrate, indifférent aux choses politiques et religieuses, ignorant, incapable de philosophie. Son sens moral atrophié était remplacé par un sens poétique très développé qui l'eût amené s'il avait eu des amis plus autorisés et plus ardemment apostoliques que nous, à aimer le Génie du Christianisme.
De Voltaire il avait lu la Pucelle et les Contes ; il les avait relus, je le veux bien, mais c'était tout. Il le méprisait comm« poète : pour lui c'était un rimailleur de mirliton, un ancêtre de Serret, de Viennetet de Pongerville. 11 était convaincu que, sous Louis-Philippe, Voltaire eût travaillé pour le fidèle Berger,
Hier encore, je recevais une lettre d'un autre ami de Hurger, et il m'écrivait : « Murger s'est confessé, » J'ajouterai ceci : le bon et sage Asselineau avait l'ùme trop pondérée, les sentiments trop délicats, l'inlelligencetrop lucide pour ne pas comprendre le Christ, Il se confessa lui aussi, et mourut chrétiennement.