‹ Souvenirs et portraits: Œuvres posthumesChapitre 3 sur 11 · IS · texte numérisé non relu

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de quitter les plus respectés et les plus aimés des maltrt^s, était stupéfiant et peu encourageant au travail comme au respect.

Du reste j'eus peu de relations avec ce farouche Du Caurroy. Je suivis le cours d'Ortolan ; il traitait le droit romain comme un ensemble vivant et historique; et, comme il flattait ma passion pour l'histoire, ce fut le seul cours qui me parut tolérable.

L'autre chien était une sorte de grossier paysan comtois, partial, farouche à ceux qui n'étaient pas deson pays et qui ne prenaient pas de répétitions avec lui, on le nommait Biignet et il nous servait à décliner la grammaire française. 11 me déhugne, il estr^iujwanï, etc. 11 y a des pressentiments, j'en puis mettre ma main au feu; j'avais rêvé que ma vie d'étudiant ne se passerait pas sans que je me prisse aux cheveux avec ce vilain pataud.

En efl'et, j'eus dans la soutenance de ma thèse un fort empoignement avec lui, et si le bon Portets ne m'avait pas couvert avec une majestueuse solennité, de sa toque de président de thèse, je n'eusse jamais été reçu licencié. 11 est vrai que pour ce que celam'a rapporté! Le traité de Usuris que j'ai acheté fort cher et que j'ai lu avec héroïsme.

En dehors des chastes Muses qui me clignaient de l'œil, je tombais dans un excellent moment pour ne pas suivre passionnément les cours de l'École de droit. Il y avait, à la fin du règne de Louis- Philippe, un réveil du catholicisme en France et nous autres étudiants, nous allions gaillardement de l'avant. L'Univers, l'Union, ia Gazelle de France, sans par-

1er des autres feuilles, nous entretenaient en belle etflère fièvre.

C'est par centaines que nous étions aux cours de Miehelet et de Quinet quand nous les lïmes fermer; par centaines que nous défendîmes, avec moins de succès, Ozanam, qui protestait candidement au nom de la liberté qu'il avait toujours aimée; et l'excellent abbé Cœur, qui pleurait d'étonnement. Mais toute cette grande activité devait aboutir à la liberté d'enseignement.

Nous n'avions pas grand mérite, il faut le dire, à être hardis : nous avions pour nous élever l'âme et nous réchauffer l'intelligence, deux hommes de génie, Louis Veuillot et Montalembert. Tous deux, ils mettaient le feu à notre cœur et nous étions fiers d'eux. Les ennemis n'avaient rien de pareil à nous opposer. Quel mérite avions-nous à aimer la noble piété en écoutant Lacordaire et Ravignanî Quel mérite d'être enthousiastes à côté d'esprits sonores comme ceux du Combalot et d'Ozanamî d'aimer la charité représentée par Melun et Cochin? la dignité de la vie avec Riancey, Laurentie, Lenormant? l'éloquence avec Falloux et Berryerî Non, nous n'avions pas de mérite à être catholiques.

Les moyens hardis qui avaient réussi jusqu'ici aux révolutionnaires contre les conservateurs, nous voulûmes les employer contre les néo-jacohins. Nous fîmes donc du bruit avec une conviction résolue et avec une pointe de jovialité qui tenait à nolreadolescenceetàlasérénitédenos consciences.

On m'excusera de reproduire ici une lettre très longue, d'un caractère tout intime, que j'écrivis

alors à ma chère mère et qui raconte, avecl'impressioa du moment, un épisode de la vie scolastique d'alors, épisode aujourd'hui oublié, mais qui fut important :

« Ma chère bonne mère,

« Tu me demandes dans ta dernière lettre pourquoi je ne te parle plus des querelles à propos de la liberté d'enseignement; tu me dis qu'on commence à y penser en province, môme parmi ceux de nos amis qui ne lisent pas de journaux et qui ne s'occupent pas de politique, l'abbé Thilloy entre autres en a parlé.

« C'est pour ne pas l'inquiéter, je sais que tu trembles toujours pour moi. Tu te dis : Charles est vif. Il est en mfime temps étourdi et persévérant, il s'enthousiasme vile et il s'obsline dansl'enlhousiasme. Pourquoi ne reste-t-il pas tranquillement à étudier son code et à suivre ses cours de droit au lieu de suivre les cours de la Sorbonne et du Collège de France ?

« Mais, ma chère petite mère, cen'est pas toi, ni mes bons professeurs de Saint-Berlin qui m'auriez appris à rester tranquille quand on insulte la religion. Aujourd'hui je vais le raconter tout. Je t'écris à plusieurs reprises afin que ma lettre soit plus longue. Pour épargner ma petite bourse d'étudiant, j'attendrai une occasion pour Boulogne. John Mauly, qui va en Angleterre, m'a dit qu'il viendrait prochainement me demander mes commissions pour loi.

u Ta sais déjà que ce sont MM. Mtchelet et Quinet

qui nous attaquent ie plus. Après avoir hypocritement calomnié les Jésuites, ils viennent de démasquer leurs batteries, comme dirait notre voisin le capitaine Livois. Us ont suivi le conseil donné par un grand-maStre de l'Université, M. Cousin, qui.disait, à l'École normale, devant un de nos amis qui me Ta répété :

a Messieurs, n'alfaquez jamais directement le <i catholicisme, c'est maladroit. Vousavez te Jésuite. « C'est une cible. Il estreçudans la bonne société « qu'on peut tirer sur elle... tirez ferme, car tout " coup qui porte sur elle atteint le catholicisme en B plein cœur. »

« Il ajoutait, le vieux Tartufe :

K Quand vous êtes dans le monde, ne dites pas « que vous êtes sceptique, c'est mal porté en ce mo- « ment. Dites que vous êtes gallican, cela a bonne M odeur et nous permet d'attaquer les Jésuites, i< ensuite le clergé tant que vous voudrez. »

« Et voilà l'esprit de l'Université qu'on veut nous imposer, est-ce tolérable, voyons dis?

« Après avoir attaqué le jésuitisme pour préparer les voies, Michelet s'est ouvert tout à fait et il a dit en propres termes — je l'ai entendu :

« Il faut détrôner le Christ. » u Le christianisme " est une décadence non seulement sur le pagai< nisme, mais môme sur le fétichisme. «

u Je sais bien que c'est de la folie, mais c'est de la folie que l'Ë tat paie bon argent et qu'on veut nous forcer à admirer comme une vérité. Voyons, dis ■ encore, est-ce tolérable, cela?

u Tu crois, comme toujours que j'exagère, et que

c'estmon enthousiasme qui parle. Non, non. J'ai entendu Quinet, l'autre mallre Aliboron professe qu'il faut détruire le Christian isnne et le remplacer par une religion que rKlat imposerait à tout le monde et qui serait inspirée par le génie du bien, qui est la Révolution. Tandis que le génie du mal, c'est le Christ. Voyons, est-ce que ça ne fait pas bouillir le sang?

« 11 y a d'autres professeurs qui ne sont pas très catholiques, un M. Mickievicz. On lui pardonne parce que c'est un Polonais, car tout le monde parmi les écoliers aime bien la Pologne. Puis, c'est un grand poète, que les misères de la patrie ont rendu comme fou. Ce n'est pas un sournois enragé comme Quinet, qui au fond, j'en suis sûr, est un poltron : il a la tournure d'un cordonnier allemand. Ce n'est pas nonplusun épileptique exalté par une vanité grotesque, comme Michelet, qui fait le paon devant un tas de vieux bas-bleus.

« Nous avons donc résolu de punir ces gens-là, bien que nos confesseurs nous fissent des sermons pour nous faire tenir tranquilles. Ils craignaient qu'il n'yeût des duels et iisnousassurentque le duel est toujours défendu, ce qui paraltrude à plusieurs d'entre nous,

B Nos camarades m'ont chargé du cours de Michelet, parce que c'est celui de tous ces professeurs qui me porte le plus sur les nerfs. Pense que je le voyais, il n'y a pas longtemps, venir à la messe de midi, tous les dimanches à l'église de Saint-Etiennedu-Mont avec un gros missel sous le bras, et maintenant il veut détrôner le Christ !

« il y eut des séances de tapage bien amusantes. J'avais pris particulièrement en grippe une espèce d'individu salement habillé et qui sentait mauvais. 11 prétendait représenter les étudiants voltairiens. On ne l'avait jamais vu àaucun cours, et il ressemblait beaucoup plus àunfilsde portier qu'à un étudiant. On le nommait, à ce qu'il parait, Vatripon, dont nous fîmes vite, comme tu penses, va fripon, bien que je ne veuille pas dire que, à pari sa saleté, ce n'est pas un honnête garçon,

« Je lui en voulais sans doute un peu parce qu'il faisait autant de tapage dans son sens que moi dans le mien. Je sais bien que ce n'est pas juste de ma part. Mais j'ajoute que je l'avais vu racoler des commis eL mfime des apprentis maçons pour représenter les Écoles. Cela n'était pas de jeu. A nos yeux c'était une tricherie humiliante. Pense donc, faire passer des gâcheurs de mortier pour des étudiants! J'avais échangé avec lui des paroles vives et je l'avais fait glisser du haut en bas l'escalier du petit amphithéâtre du Collège de France. Il était souvent accompagné d'un homme d'une quarantaine d'années, en redingote verte et qui paraissait le guider. On disait que c'était un franc-maçon. Ces francs-maçoQS sont, parait-il, des républicains grotesques, qui boivent à tour de bras en faisant des singeries. Il y a quinze Jours, au cours de Michelet, je vis cet homme-là tout en bas de l'amphithéâtre, au milieu de cette troupe de vieux bas-bleus, laides, grognonnes, jaunes, qui entourent la chaire du professeur, et qui nous lançaient des regards de vipères quand nous sifflions leur père spirituel.

« Il me passa par l'esprit une idée amusante. J'étais tout en haut de l'amphithéâtre, surveillant l'escalier. Tout à coup, au milieu du cours, je me mis à crier :

« Passez-moi l'homme à la redingote verte, là en « bas, il se moque de nous. Il applaudit les sottises M que débite M. Michelet. «

« Et voilà mon homme saisi, hissé de main en main jusqu'au haut de l'amphithéâtre; et nous le faisons glisser en bas de l'escalier avec assez de vivacité.

« Je n'oublierai jamais l'air effaré qui, sur le visage de ce franc-maçon, succédait à l'air insolent, ces pans de redingote verte voltigeant à droite et à gauche et ces cris qu'il poussait, car nous ne voulions pas lui faire de mal.

— Rendez-moi au moins mon chapeau.

— Passez le chapeau,

« On nous en passa un aulre, peut-être celui de Michelet. Il était trop grand ; on le lui enfonça jusqu'au nez. Tu devineras notre joie!

« Une autre fois, nous décidâmes de varier notre attaque et, après avoir retiré la parole à Michelet à force de sifQets et d'interruption, de l'empêcher de parler à force de bravos. Jamais je n'ai rien vu de si drôle.

« Applaudissements furieux dès son entrée. Sa figure rayonne, il salue à droite, à gauche, jusqu'à terre: — Ah! messieurs, merci, je suis confus... Quelle récompense!... Vos applaudissements me prouvent... Ah I messieurs, assez. Je vous en supplie, assez, assez. Nos ennemis pourraient en rire. ..

« Quandilvitdécidément que nous nous moquions de lui, changement de visage, gestes brusques, parolesviolentes, sans doute, mais que nous n'entendions plus. La figure hérissée des vieilles filles surtout était à peindre. Enfin, après une demi-heure d'applaudissements furieux, il fut obligé de partir par la petite purte qui est derrière la chaire, suivi de sa troupe d'amazones de l'impiété.

B Les autres, les universitaires, les voltairiens, les étudiants d'estaminet, les républicains et les sournois des sociétés secrètes, se dirent qu'ils allaient nous rendre la monnaie de notre pièce. Ils allèrent siffler les professeurs qui étaient catholiques.

" C'est bien joué, parce que les agresseurs — le capitaine Livois te le dira — ont toujours lin grand ' avantage. Mais ce n'était pas juste. Nos maîtres n'atlaquaientpersonne. Ils faisaient tranquillement et logiquement leurscours,tandisqueMicheIet, non. L'administraleur du Collège de France le lui avait dit.

M Monsieur, vous devez faire un cours d'histoire « et de morale, je ne vois dans votre cours ni u histoire, ni morale 1 »

« Et Quinet qui doit parler des troubadours et qui invente une religion d'Ëlatl

« L'abbé Cœur, le plus doux des hommes, qui faisait un cours d'éloquence sacrée dans le grand amphithéâtre, pleura dès qu'il entendit les premiers sifllets. Nos amis eurent beau protester, applaudir et bousculer la bande des Va-fripons, l'excellent homme n'en pouvait revenir.

" Il parait, inachère petite mère, quej'ai été hors de moi au cours d'Ozanam. C'est un homme généreux, délicat, aimant la liberté, et qui a, je t'assure, beaucoup de talent. Il ne pouvait comprendre qu'on le sifflât. Ces sifflets nous exaspérèrent aussi, tant il avait l'air honnête el attristé. Je me vois monté sur sa chaire, montrant le poing aux révolutionnaires et criant :

« Il n'y a donc personne là-haut : (en haut de l'amphithéâtre) pour faire taire ces criards-là?

— Oui,oui,nousy sommes, répondirent quelques voix d'étudiants, où je crus reconnaître celles de MM. de Cadoudal etde Semallé.

<c Ce fut M. Lenormantqui paya pour tous. II faisait très tranquillement son cours sur les origines du christianisme, et je n'oublierai pas notamment celui qu'il fit sur les Esséniens el sur Flavius- Josèphe. Il était clair, très digne, fier, un peu hautain.

« On ferma son cours, tandis que ceux de Micheiel el de Quinet n'avaienl été que suspendus. Cela nous révolta. Nous décidâmes de faire une manifestation.

• Nous la fîmes hier ver3cinqheures.il faisait déjà nuit. Le rendez-vous avait été pris à trois heures sur la place qui est à côté du Collège de France. Il était bien quatre heures avant que nous fussions en nombre suffisant, parce qu'il fallait attendre les étudiants de médecine, qui s'étaient un peu battus avec les camarades qui voulaient les empêcher de venir. Nous étions bien alors sept cents étudiants, rien que des étudiants.

« Nous nous mîmes en marche en descendant la rue Saint- Jacques.

<i 11 s'agissait d'aller sur le quai de Gesvres. M, Lenorraant est conservateur à la Bibliothèque Royale et il y est logé; mais, comme c'est un établissement du gouvernejnent, il n'é lait pas convenable d'aller blâmer le gouvernement dans sa maison.

« Regarde bien! Qui est-ce que tu vois en tête de cette troupe grave et solennelle? Oui, c'est Charles. T'en voici toute saisie. Tu t'imagines déjà que les sergents de ville vont me sauter à la gorge et me mener en prison. Non, nous manifestons assez souvent, et il faut rendre justice à Louis-Philippe, il nous laisse libres. Nous savons bien qu'il est pour l'Université, pour le monopole, plutôt contre nous que contre les Va-fripons et 11 a tort. Car il devrait savoir ce que nous savons tous : c'est que nos adversaires veulent la République et que nous, étudiants catholiques, nous la détestons — mais enfin on nous laisse absolument libres.

« Il y avait beaucoup de sergents de ville et des milliers de curieux. Mais l'ordre avait été donné entre nous de ne pousser aucun cri et de ne donner aucun prétexte à faire rompre nos rangs.

« Pourquoi m'a-t-on choisi pour représenter les étudiants catholiques? Je t'assure bien franchement que je n'en sais absolument rien. H.Louisde Baudicour, qui me montre de l'amitié est venu me demander si je voulais dire, au nom des étudiants, une adresse à M, Lenormant, Je lui répondis en toute sincérité et timidité que c'était bien mon avis

d'en faire une et que j'accompagnerais mes amis; mais qu'il y avait mille étudiants plus dignes que moi de parler au nom de tous.

« Il insista, me disant en souriant que je suis grand, vigoureux, avec une figure ouverte et franche, des regards clairs, et que, comme je m'étais déjà fort montré, je ne devais pas craindre de me compromettre davantage. Cela m'éperonna, et ne voulant pas avoir l'air de reculer, j'acceptai, malgré une modestie que tu me connais bien. Il me donna un petit discours que je t'envoie. ll'aétéécrit parM. H.deRiancey et arrêté dans un conseil oiise trouvaient MM . de Montalembert, Veu illo t, L. de Baudicour, Cauchy, l'illustre mathématicien, Thayer, qui est sénateur, je crois, de Vatimesnii, Baudonet plusieurs autres chefsde parti.

«11 faisait nuit noire quand nous arrivâmes au quai de Gesvres, et une brume légère. Je crois bien avoir vu dans mon voisinage les étudiants dont je t'ai parlé, M. de Cadoudal, de Semallé, plus Gondal etNicolas, deux internes; Delavau, le flis de l'ancien préfet de police sous la Restauration, un de nos compatriotes, du Tertre d'Elmarcq ; Rameau qui est vif comme la poudre, deux Lorrains vigoureux, les Stoufllet, Eroilien NoveletJulesduLac. deMérona, de Soland. Il y en avait bien d'autres, mais ceux mêmes que je viens dénommer je ne les distinguais pas bien; j'étais préoccupé de la façon dont je lirais mon discours et le cœur me battait, et je voyais un peu trouble. J'aurais mieux aimé revoir mon Va-Fripon, car tu sais, je commence toujours par être timide.

« Arrive au quai de Gesvres, je quittai la bande avec quatre étudiants, doQtl'un connaissait la maison. J'étais de plus en plus préoccupé de l'inlonation qu'il fallait dooner au discours et je ne me rappelle plus si je montai au troisième ou au quatrième étage; je me rappelle que c'était haut et que le salon où j'entrais était bien meublé, bien chauffé et fort éclairé.

« Il y avait plusieurs hommes graves et quelques dames. Je ne connus ou reconnus personne que M. Lenormant. J'étais comme un homme qui porte une couronne de lauriers trop grande, etdont les feuilles lui tombent sur les yeux. Qu'est-ce que (lirait l'abbé Toursel (1) de cette image? Elle ne me semble pas laide.

<' J'avais pourtant appris ces quelques lignes par cœur. Je m'étais habitué à les déclamer. Mais je ne sais ce qui me manqua. Je crois que j'étais surtout ému de voir les yeux de toutes les dames présentes fixés sur moi avec une attention si forte. Je conservai néanmoins assez de sang-froid pour me rappeler que le porte-paroles des étudiants ne devait pas avoir une voix de femmelette, et je gardai ma voix sonore. J'ânonnai mon compliment d'une voix mâle.

« Voici cette adresse. Je sais que tu la garderas soigneusement, en te disant que j'ai défendu de mon mieux la cause de la vérité :

(1) L';il>L6 Toursel, supérieur ilu collège Stiint-Iirrlin.

« Monsieur,

« La jeunesse studieuse de Paris saisit avec u bonheur l'occasion de protester, par cette mani- « festation publique, contre des tentatives de vio- « lence qui ne sont pas dignes de ce siècle, ni de « ce pays. La conscience et le savoir doivent être « au-dessus de toute atteinte. Nous sommes donc " heureux de vous offrir le témoignage de notre H respect pour votre caractère, de notre admiration !■. pour votre parole et notre sympathiepourlacause « du libre enseignement. »

u H.Lenormant réponditetmedonna sa réponse, écrite de sa main. La voici également :

« Messieurs,

« Je reçois avec une vive reconnaissance l'expres- « sionde votre sympathie : je m'en réjouis surtout « comme du plus heureux symptôme pour lavenir M de notre pays. J'aime à voir en vous cet amour « de la justice, cette passion pour l'impartialité et n la libre discussion.

« Persistez, Messieurs, dans vos nobles senti- " ments. Grâce à vous, grâce aux progrès iramen- X ses qu'a faits dans cette voie la génération qui « nous succède dans la vie, l'empire de la force « morale que nos pères, dans leur sagesse, ont dft « considérer comme une brillante chimère devien- « dra la plus puissante réalité de notre temps. »

« Quand nous redescendîmes, il arriva une scène très curieuse et très belle. Les sept cents étudiants

qui attendaient là voulaient savoir ce qui s'était passé. 11 s'éleva de grands cris ;

« Le discours, le discours! »

" Qu'est-ce que je fis? Je grimpai à un réverbère, je pressai mon bras gauche autour de la colonne ; j'approchai de la lanterne le papier que je tenais de la maiu droite, je tus lentement, phrase par phrase. Trois ou quatre des plus robustes de mes camarades étaient venus fort bienveillamment se mettre en dessous de moi et j'appuyais mes pieds sur leurs épaules. Ils se relayaient. On ne pensait pas à la boue en un moment si solennel.

a 11 se fit alors un mouvement qui rappelle celui des Athéniens dans l'Agora (demande à l'abbé Thilloy de t'expliquer cela). De vingt pas en vingt pas, quelqu'un des nôtres se plaçait, répétant chacune des phrases que je prononçais et l'envoyant ainsi distinctement au bout de cette longue masse,

« Je t'assure que cette grande foule dans la nuit, ce grand silence, ces mots qui s'en allaient comme des balles, lancées de distance en distance, c'était un curieux spectacle. Moi, huche sur mon réverbère, je voyais tout cela avec un certain frémissement, accompagné de crampes toutefois. Je fus fort content que les discours fussent fort brefs et je suppose que mes porteurs n'en furent pas fâchés. Je glissai au bas de ma colonne et nous poussâmes des clameurs effrayantes.

— Pristoche, me dit le gros Stoufllet qui avait porté une moitié de ma personne, combien pesezvous?

— Cent soixanle-dix-sept livres.

— Seulement ! j'aurais cru que vous pesiez cinq cents.

« Il voulut, ainsi que du Tertre d'Elmars et quelques autres, m'escorter, s'imaginant que les sergents de ville, les républicains, les universitaires, les carbonari, les Va-fripons allaient me sautera la gorge. Personne n'y pensait et n'y pensera. Tu peux être tranquille, ma chère petite mère',

H D'ailleurs, c'est fini. Le P. de Ravignan nous a fait prier de nous tenir désormais tranquilles, ces querelles n'étant favorables ni au travail, ni à la paix de l'àme, ni même, disait-il, à la cause que nous défendons. En cela je ne suis pas de son avis. Je suis sûr que notre protestation servira d'abord à rabattre l'arrogance des voUairiens, puis à faire réfléchir le gouvernement. Mais nous nous inclinons. Il est certain d'ailleurs, qu'on ne pensait pas beaucoup au Code civil pendant tout ce tapage. Et si j'ai jamais M. Bugnct pour examinateur, j'aurai une belle petite boule noire, car on dît qu'il est rouge. U est vrai qu'il y a des blancs parmi nos professeurs.

Nous étions sept cents quand nous allâmes chez Lenormant, nous étions mille quand Chateaubriand reçut les plus lestes et les plus poignants d'entre nous dans ses appartements de la rue du Bac. Je me rappelle très bien son nez grec et la grâce tendre avec laquelle il nous dit que M"" Chateaubriand voulait recevoir quelques-uns des manifestants. 11 y avait surtout un petit diable d'homme noir, avec un manteau très long que personne ne connaissait, qui prit la parole à titre de Breton, disait-il, et qui

voulait nous emmener casser les vitres du ministère de l'intérieur; mais nous ne voulûmes pas aller jusque-là, nous n'aimions pas Jocrisse, et on houspilla le long manteau à titre de mouchard-

Notreactivitése portait aussi sur les œuvres pies — je réjouirai mes contemporains en leur affirmant que j'ai donné des leçons d'écriture, oui d'écriture, à des soldats dans les tours Saint-Sulpice (1) — nos conversations et nos conférences du cercle catholique de la rue de Grenelle et les et cœtera de même sorte nous intéressaient plus que la voix fôlée de Du Caurroy, palabrant sur des choses plus fêlées encore.

Mais si je ne me suis pas laissé absorber par la gentille vie de ma petite enfance, si j'ai laissé de côté cette heureuse existence du collège Saint- Bertin avec les fidèles et pures amitiés, le doux souvenir des maîtres sages et bienveillants, je n'en dirai pas plus pour aujourd'hui de ma vie d'étudiant, bien qu'elle eût une glorieuse soirée.

Mais ces trois séries de mon existence juvénile déposèrent en moi chacune une couche du subsiratum au-dessus duquel devait germer ma petite

La vie très libre sous une surveillance active, sans inquiétude, beaucoup de tendresse sans faiblesse, beaucoup de baisers et l'ombre noire d'un paquet de verges dont on parlait souvent, mais qui aimait l'immobilité, une nature très champêtre, où

(1) Cette reranrque est singulièrnment piquante pour qui sAit que l'écriture de H. de Rlcault d'Héricault n'ékiit pas précisément de la calligraphie.

— ailes vieux usages et le vieux langage vivaient encore dans leur originalité, le mouvement très actif et très borné de la vie agricole, beaucoup de domestiques jaseurs, chanteurs, contents parce qu'on les aimait et gardant, eux aussi, en même temps que les mœurs, leur originalité, tout ceci développa en moi l'amour de la nature, la volonfé des descriptions, la Joie très sentie des caresses du soleil, delà nouveauté, delà neige, et la douceur des grands feux flambants, le mouvement de l'imagination, la recherche instinctive des choses passées et surtout la puissance de goûter les petites félicités et enlln la bonté dans la dignité.

Cette éducation de l'esprit et du cœur ne donne pas le génie, elle aide au talent. Mon père ne voulait pas qu'on m'apprit à lire avant l'âge de six ans quand je retournai à la ville auprès de lui. Mais la liberté de la vie champêtre, le développement personnel de l'esprit d'observation, cette confiante candeur, ce respect de soi et cette tendresse pour l'humanité, trois qualités qui — j'insiste là-dessus,

— très grands éléments de l'art romanesque, avaient mis dans mon être leurs inébranlables fondements.

Je m'arrête ici pour vanner et tamiser ces souvenirs de ma petite enfance : à la ville, je vis mon cousin, mon cousin Duriez Lafoircz Saint-Amour, C'était un homme grand, avec une belle figure large et souriante, et je connaissais à merveille les amples poches de son gilet, car il avait dans l'une

— les jours de grande fête — une belle tabatière d'or, reste d'une splendeur évanouie — et dans

l'autre — tous les jours — une petite boîte d'écaillé pleine de dragées k l'anis dont il comblait les enfants. Car ce digne homme aimait les enfants comme il avait aimé et comme il aimait encore les femmes, sans plus de méchantes pensées, parce que femme et enfant cela est gracieux et doux à voir, joyeux à entendre, et qu'il avait l'esprit ouvert, l'âme caressante et l'intelligence polie.

Aussi que de beaux saints, que d'aimables sourires il avait et que de jolies choses il savait dire ! C'est un speclacle que je n'oublierai, jamais : mon cousin Duriez-Lafoirez et notre cousine, M"° de Brionval, se saluant aux grandes fêtes, le jour de Pâques particulièrement ! Caria politesse était une vertu, presque une piété, et il la fallait mieux pratiquer pendant les Bons Jours.

Cette vieille demoiselle était une de nos parentes du côté paternel, parente à un degré quelconque aussi. Quoiqu'elle fût de la bonne vieille petite noblesse du pays, et qu'elle parlâtavec une dignité paisible des Toussaincts de Brionval, dont l'un, son cousin et son (îancé — elle en portait encore le deuil en 1830 — était mort à l'armée du prince de Condé, elle était pleine de grâce pour ce vieux bourgeois qui était de son temps, presque de sa parenté, par la politesse. Ahl les belles révérences et les gracieux saints! Mais je n'y veux pas penser, car M'" de Brionval m'est très chère, et je mourrai en regrettant le bel éventail qu'elle m'avait donné, qu'on me vola, et où il y avait peints, par un élève de Boucher, des bergers et des bergères. Oui, oui, j'ai passé mon enfance à les admirer, et la bonne

chère demoiselle prétendait qu'il fallait apprendre à aimer la grâce dans les gestes de ces bergers et la vivacité dans les contours brillants de ces bergères. Mon cousin Duriez était un homme déchu, mais il n'avait rien perdu de la dignité de ses manières; il était arrivé à l'extrême vieillesse, et rien en lui ne montrait la décrépitude. Sa passion pour la propreté, cette élégance grave qu'il tirait de ses amples vêtements à l'antique, ces phrases dont toute l'imagerie rappelait les vieilles mœurs, son désir d'être agréable à tous lui donnait un air de distinction qu'on devinait plus qu'on ne pouvait l'expliquer. Je me demandai plus tard s'il n'y avait pas un fond de mollesse dans cette insouciance avec laquelle il supportai t*o«riammenï l'infortune ; une véritable faiblesse, non pas intellectuelle mais morale, dans cette tranquillité avec laquelle il restait en une position inférieure, quand, avec plus de vigueur, plus de persévérance, une moins grande appréhension du labeur pénible, il eût pu reconquérir sa belle situation d'autrefois.

Il avait, comme tout Français, depuis que la Révolution a remis toutes les familles sur la roue tournoyante de la fortune, des parents très pauvres et des parents très riches. Les premiers détestaient en lui cette apparence d'ancien régime qui le mettait trop au-dessus d'eux, les autres méprisaient en lui cette mollesse débonnaire et insouciante, si contraire aux fiertés de la vieille bourgeoisie.

C'est ce que je compris bien la dernière fois que je le vis, ou plutôt je remportai de la scène un souvenir vif qui me permit, plus tard, de pénétrer jus-

qu'au fond de ce caractère à ia fois actif et insouciaDt

J'avais un grand-oncle du côté maternel qui était en parfait contraste avec Durier. Il lui était aussi parent, mais à un degré qu'il est impossible de préciser. Par ce temps-là, en province, on cousinait avec une persévérance infatigable et sans autre raison que celle-ci : nos arrière-grands-pères étaient parents au deuxième degré ou alliés, ou compères, ou grands amis, M. Berquier-Neuville, mon grand-oncle, était un homme sec, d'un cœur excellent, mais d'une austérité glaciale que rien ne paraissait émouvoir. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu bouger un trait de son visage, ni saisi dans sa voix la moindre trace d'émotion.

11 avait été pris par Joseph Le Bon et envoyé dans les prisons d'Arras, où il attendait la mort lorsque le 9 thermidor lui rendit la liberté. 11 avait été nommé membre du Conseil des Cinq-Cents, après quoi il était revenue Boulogne reprendre tranquillement son négoce.

Nous entendions dire autour de nous qu'il était fort bon, très intelligent, et que la cité était fiëre de lui. Toutefois c'était avec une véritable angoisse que j'allais chez lui. Il m'intimidait et je suis sûr qu'il m'effrayait. Je n'y allais, je crois, qu'à la nouvelle année. Ce jour-là, il n'y avait pas à reculer. C'était un devoir de piété familiale. Mon père n'eût pas permis qu'on y manquât, et nous n'avions pas l'idée qu'on pîlt hésiter quand le père avait dit sa volonté.

Nous savions bien que les cornets de bonbons

traditionnels nous allendaienl. Pourfant, encore une fois, je me dirigeais vers la rue de La Lampe — c'était là que demeurait M. Berquier-Neuvillle — avec une véritable angoisse. Il me semblait que j'embrassais du marbre quand mes lèvres s'approchaient de sa joue, et je courais vite me réfugier dans ie coin le plus noir de la petite salle du premier étage où l'on me recevait.

La dernière fois donc que je vis Duriez, c'était un de ces Jours de l'An terribles et solennels qui éveillaient mon intelligence tout en me poignant le cœur. Duriez était venu faire sa visite à H. Berquier. Il était tout gracieux, tout riant, tout brillant et, à coup sûr, plus aimable que jamais.

Je regardais avidement les deux vieillards. Je comprenais que l'ancien parlementaire traitait Duriez avec une bienveillance hautaine où je devine aujourd'hui qu'il y avait non du mépris, mais un franc dédain. Duriez connaissait bien ce sentiment de mon oncle- Mais s'en moquait. Gela était saisissant pour moi, el cela soulagea mon petit cœur, car, incapable alors de comprendre toute la beauté morale de cette rigide ligure de l'ancien représentant, j'étais du parti de mon cousin, dont la Onesse et la caressante bienveillance me touchaient sensiblement.

La conversation n'était pas languissante quand Duriezétait là. Il est vrai qu'il parlait presque seul. M. Berquier le regardait avec sa physionomie glaciale, et mon père, volontiers austère lui aussi, écoutait poliment, car il se sentait pour lui quelque attrait.

M. Duriez, agacé sans doute de, cette obstination du silence de mon oncle, voulut le réveiller.

— On n'a jamais sn, Berqnier, dit-il, si c'est par la porte ou par la fenêtre que passa le Conseil des Cinq-Cents, au 18 brumaire, quand il fit place à Bonaparte.

Il fit place, c'était une délicatesse du bon Duriez. M. Berquier répondit de sa voix qui me parut encore plus sèche que d'habitude :

— On ne passa ni par la porte ni par la fenêtre. On alla jusqu'à la porte et -la fenêtre. C'était tout ce qu'il fallait, mais il fallait cela. A quoi bon parler de cette histoire? Il y a des questions graves qu'on ne peut discuter devant tout le monde.

Les larmes me vinrent aux yeux, sans que je me rendisse bien compte de mon impression. Je souffrais pour mon cousin. Lui, bien qu'il sentit la pointe aiguë du trait, ne perdit pas son sourire, il haussa imperceptiblement les épaules, et, se levant, il dit avec sa plus belle révérence :

— Vous m'expliquerez une autre fois, Berquier, comment on peut sortir sans passer par la porte ou par la fenêtre. Car enfin, vous sortîtes. Je sais bien qu'il y a la cheminée. Pour moi, avec mes cinquante ans sonnés — il en avait plus de quatrevingt-dix — je vous demanderai la permission de choisir la porte.

Um'embrassa, salua mon père, car il ne donnait jamais la main — il trouvait cela grossier — et sortit.

— II y a de certaines choses qu'on ne peut exposer devant La Foirez, dit mon oncle après le départ de

celui-ci : il a l'esprit Lroi) léger pour les comprendre. Puis, je veux bienle recevoir et le traiter poliment, car on n'a rien de grave à lui reprocher : il a payé toutes ses dettes, et je sais qu'il est excusable d'en avoir fait. Mais il y a mis du temps, trop de temps, et a n'a pas paru assez triste d'en avoir.

II secoua la tête doucement, ce qui était le plus grand signe qu'il donnât d'une forte indignation, et il reprit :

— A vous, monsieur et neveu, je dois dire que cette affaire du 18 brumaire a été mal expliquée. A part quelques ânes bâtés de jacobins ou quelques terroristes hébétés, h part surtout quelques coquins qui n'avaient plus rien à pécher dès l'heure que l'eau redevenait claire, tout le monde était d'accord pour voir que la France s'en allai t mourant. Seulement — et voilà tout le mystère, — on avait été nommé par des républicains mêlés à des royalistes, il fallait satisfaire les uns et les autres. On protesta faiblement en faisant signe de se retirer, mais quand on fut arrivé à la porte, la protestation était suffisante. Les honnêtes gens pensèrent àla patrie, que les Directeurs ruinaient etmolestaient, et on vint reprendre sa place fort tranquillement.

Mon père m'expliqua plus tard que ce qu'on ne pardonnait pas à H. Duriez et ce qu'on ne lui pardonnerait jamais, c'est d'avoir gardé sa gaieté quand il avait des dettes et de ne pas avoir porté le deuil jusqu'à ce qu'elles fussent payées.

C'était là la grande fierté bourgeoise, la dignité commerciale. Mon cousin n'avait pas paru assez

triste d'avoir des dettes ! l\ eùl été tiéshonoré de ne les pûint payer et personne ne l'eût pu recevoir; il les avait payées et on le recevait, mais il n'avait plus le droit d'être fier puisqu'il pouvait sourire quand ses traites devaient être protestées.

11 parait qu'on n'a plus ces idées de l'ancien régimel Pourtant je me rappelle une chère vieille dame — je ne la désignerai pas plus clairement, car je l'aimais bien et je fus bien triste quand elle mourut en sa quatre-vingt-dix-huitième année — qui resta six années sans quitter la chambre parce que son flis avait fait faillite. Elle ne sortit que quand elle eut payé toute la dette. Je vis, pendant ces six années, un étrange combat dans cette âme entre l'honneur et la religion. Car elle était très pieuse, la chère femme. Mais comment se montrer avec une telle tache sur son nom ! L'honneur l'emporta. Elle resta donc six années sans sortir, même pour aller à la messe. Ce fut une grande angoisse. Mais elle était comme folle, et vraiment malade. Quoique je la blâme énergiquement, j'espère bien que le cher Seigneur lui pardonnera, car il sait que l'honneur, le plus fier enfant de la société chrétienne, est le plus implacable ennemi de la Révolution.

Tout le monde n'était pas aussi sévère contre M. Dm'iezqueM. Berquier-Neuville et beaucoup d'austères négociants: le public voyait en lui un homme qui était toujours charitable, etlui pardonnait tout. Ha mère, qui représentait l'opinion de ce qu'on nommait alors les dévots, n'étaitpas d'accordavecmonpèr€ qui, homme grave, d'une grande

raideur morale et porté à Tobservation psychologique, assurait, comme je l'ai dit, que Duriez montrait dans son insouciante gaieté de l"égoïsme et de la mollesse. Ma mère trouvait, au contraire, qu'il était un homme moralement élevé, et, pour tout dire, admirable : c'était à force de résignation qu'il en était venu à supporter cette demi-pauvreté.

Je crois bien que c'est elle qui approchait le plus près de la vérité.

Si j'étais un personnage pins intéressant, j'insisterais sur les aimables détails de cette enfance. Il y en a déjà trop sans doute pour ma petite notoriété.

Le collège ecclésiastique de Saint- Berlin fit germer toutes ces semences. L'affectueuse bonhomie des maîtres, la piété simple, patriarcale, si je puis dire, oîi il y avait de la gravité flamande, et cette sincérité champêtre qui était tout le fond de leur cœur; l'amitié très douce de quelques amis à l'âme claire, franche et pieuse maintinrent mon esprit en haut, comme mon cœur en naïve chaleur, et j'ajoute que, en cinq années que je passai là, je n'entendis pas un mol qui eût pu blesser l'âme la plus angélique. Pourtant ma piété n'était pas très enflammée, et si l'on avait poussé les accessits du prix de sagesse un peu loin, j'aurais pu recevoir le centième, comme il seyait à un garçon que l'on aimait parce qu'il était franc et affectueux, mais dont II était diflîcile de maintenir la joyeuse turbulence.

Cette vie d'étudiant, que je me suis borné à esquisser, me gardait en enthousiasme et aussi

conservaitia petite augmeotation d'esprit, de sensibilité d'observation, de talents que les cent menus avatarsdes années antérieuresavaientpumedonner.

Pendant que je suivais sans ponctualité les cours et que je lisais avec mépris les commentaires sur les six Codes — il n'y en avait que six alors, et c'était beaucoup, Seigneur! — je ne passais pas tout mon temps aux bons devis du cercle catholique, ni aux diverses escarmouches de la Sorbonnè et du Collège de France, ni aux sermons du P. de Ravignan et du P. Lacordaire, pour lesquels, chacun suivant son attrait, nous avions un enthousiasme que les adolescents d'aujourd'hui ignorent peut-être, à ce qu'on m'assure, ils sont devenus graves et pratiques; que Dieu les bénisse.

Je recherchais paresseusement mon idéal littéraire, beaucoup réfléchissant aussi, ne rêvant pas encore, faisant des vers roides comme desperches et des chapitres de romans historiques oii il n'y avait que d'aimables bavardages. — Tout cela est brillé il y a belle lurette. Il me semblait que mon instinct m'entraînait trop vers les romantiques; je tes admirais pour leur éclat, je les méprisais pour leurs bouffonneries intellectuelles, leur manque de bon sens et leur inintelligence historique, non seulement leur inintelligence historique de la langue, mais de la société, des idées du temps passé. Je commençais à entrevoir que Notre-Dame de Paris, le chef-d'œuvre comme on disait alors, les aimables romans de Dumas, les livres de chronique du bibliophile Jacob étaient au rebours de la véri té.

Les classiques étaient morts, desséchés. Il n'en restait plus que quelques brindilles, que l'école du bon sens, le professeur émancipé Ronsard en tête, essayait de nous présenter comme des objets d'un art vivant.

Le réalisme inaugurait ce règne que nous voyons finir en ces temps dans le poison putréfié du naturalisme. Mais dans les hauteurs de Balzac comme dans la boue de Champfleury, il était facile de voir qu'il se composait de mille petites pierres vraies serties de façon à former un faux risible. Il était évident que Ealzac n'avait jamais connu de vraies grandes dames : sa duchesse de Nucingen était une vérité aussi drôlement et ignoblement fausse qu'étaient étranges les grandes dames du bon Murger, qui ne connaissait que des blanchisseuses. Ses choux pourris de Fleury, dit Champ- Henry, étaient sans aucun doute de vrais choux, mais ils formaient le plus répugnant mironton qu'on pût offrir à des vidangeurs.

Je me disais bien qu'avec les éléments de ces trois écoles on en pourrait former une où l'imagination s'orienterait vers la beauté morale et la pureté de la langue, sur des sujets bien observés. Mais pour faire avec cette idée une œuvre et une école il fallait du génie eL.. la fin de la phrase manque. Le lecteur n'y suppléera que trop aisément.

Me défiant surtout des extravagances romantiques, et trop entraîné vers les couleurs et les comparaisons brillantes, j'avais mes quatre livres de chevet. Je les abandonne à la risée publique.

C'est Juvénal et Tacite, La Bruyère et Sévigaé, et je battrai ma coulpe en disant que j'ai toujours criminellement préféré Shakespeare à Molière, et Ronsard à Malherbe. Je me rattrape en mettant Corneille à dix atmosphères au-dessus de Racine. Enfin, pour finir de parler de mon histoire, je dirai que je fis doucement, paisiblement, lentement, en cachette de tous mes amis, mon éducation complète théologique. Elevé par une mère pieuse, ayantfaitmes études dans un collège dirigé par des prêtres également pieux, j'avais les habitudes portéesà la foi chrétienne; comme ma mère était très aimante et mes professeurs très bons, mon cœur aidait ma foi dans ses croyances et comme ma mère et mes professeurs étaient fort intelligents, mon esprit n'avait aucune raison de se révolter, et commejen'avaisjamais entendu même un mot gaillard, grossier ou corrompu, ma raison marchait du même pas que ma foi et mon cœur. Toutefois, je me dis qu'en cultivant les lettres, j'allais me trouver en un milieu difiérent de ce très doux et très pur monde où je vivais, fort exposé dans la bataille des idées et des mœurs, et qu'il fallait avant tout voir clair et savoir défiaitivement où était la vérité. Je voulais voir sincèrement si tout ce que je croyais, un peu par autrui, méritait cette créance qui obligeait à tout sacrifier, lameilleure fortune, le meilleuravenir; si c'était bien cette évidente lumière qui luit au-dessus de toutes les angoisses, de toutes les ambitions, de toutes les faiblesses. Stella maris qui mène au port les pauvres humains battus par la tempête et rou-

lés parles flots. Je fis, autant que je le pas, table rase de tout ce qu'on m'avait enseigné. Je replantai mes idées l'une après l'autre et quand, après deux ans de ce travail sans lièvre, mâle à lavie de chaque jour, à toutes les circonstances, à tous les incidents de l'existence humaine, je regardai la forôt nouvelle, je vis qu'elle était la même que la forêt de préjugés où Voltaire voulait ahatire tant de fagots, tous ces fagots que nous voyons aujourd'hui bois mort ayant remplacé les verdissants rejetons de la société chrétienne.

Seulement les racines étaient plus profondes, les troncs plus solides, les branches plus feuillues. Des mystères, des choses inexplicables, j'en trouvai duis la germanisation de mes croyances comme j'en trouvai dans la germanisation à càté, et il était évident qii'il doit y en avoir dans l'intelligence de l'homme qui n'est pas un être immortel et parfait. Mais le catholicisme m'offrit la plus incomparable grande somme de vérités, de réponses satisfaisantes en philosophie, et la vérité complète sur la morale comme sur la civilisation, et c'est lui seul qui peut aflronter l'histoire sans subtilités, sans embarras, sans paradoxes.

Ainsi ratiocinant, philosophant, étudiant du bout de la mémoire les petits-fds dégénérés de Tribonien, id est Duranton et Du Caurroy déjànommes, et m'attachant de plus en plus & l'histoire et à la littérature du moyen âge, je fis si bien dans mes journées que, cahin-caha, j'arrivai même avec majorité de boules blanches à soutenir ma thèse de licence et £t me prendre aux cheveux avec ce

paysan rébagnani qui passait, comme j ai dit, pour infliger des boules noires ou des répétitions aux jeunes élèves. Ce parvenu du Code, je ne dis pas du Code civil — à qui mon nez déplaisait, — je ae dis pas non plus que le goât de ce Comtois, fût épuré — prétendit que je ne devais pas savoir assez de latin pour avoir fai t, moi-même, ma thèse latine De Usuris. A la vérité, j'y avais mis quelque coquetterie historique, beaucoup de Molinius etun peu de moyen âge et de théologie. Est-ce cela plus que mon nez qui déplut à cet ami de Pigault-Lebrun? Peut-être bien lui fais-je tort en lui attribuant ces vilaines relationsd'amitié, mais je l'en soupçonnais.

J'étais fort jeune. J'avais la pétulante indignalion — et c'est la seule fois d'ailleurs qu'on m'accusa de fourberie; — aussi le souvenir, comme on le voit, m'en est resté vif. Je lui répondis quelques mots fort raides qu'en langue classique l'on peut traduire ainsi : Si vous voulez que nous nous trouvions seul à seul chez Barbin à quatre pas d'ici, je vous ferai passer un examen sur Juvénal et Tacite à la suite duquel, aux applaudissements de toute l'École, vous vous promènerez avec un bonnet d'âne au lieu de toque.

Je ne me servis pas de ces termes qui eussent mis un arrêt, comme disait Murger, à ma carrière de jurisconsulte. J'eusse mieux aimé sans doute passer ma vie àpianter des choux que de supporter sans protestation cette insolente et menteuse accusation, mais je tenais â montrer à ma mère cette peau d'âne. C'est ainsi qu'avec ingéniosité nous nommions notre parchemin de licencié. Le bon

M, de Poriets, comme je l'ai dit — etje vois encore avec un souvenir reconnaissant ses petits yeux clignotants et malins — met magistralement sa toque jusqu'à la racine de son nez et il dit vaillamment — écoutez, professeur d'aujourd'hui : — « Le hasard a fait que monsieur a passé tous ses examens devant moi, et je garantis (la toque tombajusque sur ses yeux tant il mit d'énergie à scander ce compliment) qu'il est capable d'avoir fait cette chose I « Le brave homme! On disait que le Rebugnel était républicain tandis que Portets était légitimiste. Je puis assurer qu'il ignorait que je le fusse, car de près ou de loin je n'eus jamais aucune relation avec lui. C'est le sentiment de la dignité et de la justice qui le poussa, et s'il a quelque part en Languedoc quelqu'un de ses descendants, je lu! fais mes révérences.

A cette rare algarade, Bugnet devient rouge comme une vieille tomate, mais il n'y avait rien à faire. Portets avait la présidence et la direction de l'aflaire. Noire rubicond saisit lui aussi sa toque. Il la mit d'un geste furieux sur le côté de l'oreille droite, prit la porte et me colla une noire — j'en demande pardon au secrétaire perpétuel de l'Académie, mais c'était le mot que les étudiants de ce temps ne me permettraient pas de changer. — Il me colla donc la plus noire de toutes les boules, on dirait aujourd'hui à l'intention de blacbouler un candidat. EL là-dessus j'arrête un instant ce récit dramatique, et je demande au secrétaire perpétuel et aux autres académiciens pourquoi avoir pris la peine d'emprunter à la perlîde Albion ce moderne

blacboMler, qaand nous avons ce bon vieux français collerune noire, qui estplus expressif et plus jovial. 11 était presque consolant.

Je n'eus pas besoin de cette consolation, Bugnet était aussi peu aimé des professeurs que des candidats. Les quatre autres examinateurs, ravis de ce joyeux intermède, me donnèrent, avec une aimable unanimité, chacun une boule blanche, et j'eus mon diplôme.

Pour l'utilité que j'en tirai! Eh bien, j'ai tort. Il me procure la seule distinction que je puis dire m'appartenir en propre etsans partage avec aucun ôtre humain, le rare, le rarissime, l'unique bonne fortune de prêter serment avec un mouchoir de somnambule en guise de cravate.

Dès que j'eus mon parchemin, on devine que la douce préoccupation de ma chère mère fut de me faire prêter serment de défendre la veuve et l'orphelin. Je le prêtai, je ne les défendis jamais, mais je ne les attaquai jamais non plus.

Elle y tenait d'autant plus que parmi les connaissances d'école de mon père, et parmi les plus chers, les plus aimés, les plus dévoués de nos amis, se trouvait un agronome, maître de poste, à qui rétablissement des chemins de fer avait enlevé quelques centaines de mille francs. Il voulait les demander solennellement aux magistrats de son pays, et c'est moi qu'il voulait charger de cette demande indiscrète. L'excellent homme!

La Providence le garantit de cette épreuve.

J'étais retiré des aftaires de Thémis quand cette cause des maîtres de poste contre le gouvernement

arriva. Mon vieil ami paya très cher nn grand avocat, qui perdit le procès. Je le consolai en lai disant que, si j'eusse plaidé, il eât été condamné anx travaux forcés à perpétuité pour avoir insulté le roi Louis-Philippe en présentant une réclamation saugrenue. Toutefois, comme je n'avais pas encore cassé les vitres du Palais de justice, j'avais fait signe de vouloir bien prendre à cette cause un intérêt fiévreux. Elle était juste d'ailleurs, et tellement que quand je dis qu'elle n'avait pas chance de triompher, l'indifférence que j'avais jusqu'ici pour les balances de l'Aveugle se changea en antipathie et m'enlevâmes dernières hésitations. Je la dirai cette cause — je jure que ce ne sera pas long. Les maîtres de poste disaient à l'Etat : « Vous m'avez fait payer 2 ou 300,000 fr. pour promener des gens au grand galop et à grands chevaux; maintenant vous établissez des engins anglais auprès desquels le grand galop de nos chevaux n'est qu'une promenade de limaçons. Or les voyageurs veulent aller en poste, non en limace. Vous tenez la poste; remboursez-nous le prix du brevet que vous nous avez forcé de prendre et indemniseznous pour ces chevaux de courses que vous nous avez imposé d'avoir et qui sont bons aujourd'hui tout au plus à traîner notre corbillard. » Dame Thémis répondit avec sa gravité habituelle : « On vous avait donné ce privilège, on vous le reprend, de quoi vous plaignez- vous? On ne vous a pas forcés sons peine de mort de demander ce privilège.

Alors que réclamez- vous? Allez vous asseoir I » Pour les chevaux, on n'avait pas encore inventé le

beefsteak de cheval, sans quoi elle eût ajouté : « Allez les manger, »

Cette vaine tentative pour me pousser à l'éloquence du barreau me procura une série d'entrevues avec les suppôts de la Dame. J'allai voir un agréé au tribunal de commerce, il était notable, on l'appelait, je crois bien, Schayé ; je l'attendis quelque temps. 11 rentra daus son cabinet en s'épongeant le visage et le cou à tour de bras, et il me dit avec un aimable sourire :

— Je viens de plaider, je sue comme an veau.

On trouve peut-être que je fais le dégoûté, mais cette image ne me donna pas d'illusions.

Pendant que j'y suis, et pour ne pas trop interrompre ma causerie avec les Muses que j'avais un brin commencée, je vais en finir de mes relations avec les gens de la Dame qui avait menacé ma jeunesse.

Elle avait été représentée une fois par un agréé, la seconde fois elle le fut par un avoué très honnête homme, très courtois, très estimé. Son étude ne rappelait que de très loin les bureaux de cette Revue dont on disait en s'extasiant : a Quelle maison! on entre, on salue et on vous donne cent sous. » J'entrai, je saluai et je donnai cent écus. 11 est vrai qu'on ne me les rendit pas, qu'on m'avait rendu mon salut, et j'échangeai des cartes avec cet homme... poli jusqu'à la mort.

Une autre fois, — je montais dans l'échelle hiérarchique — je m'élevai jusqu'au juge de paix. Il se nommait Million; c'était un beau nom et il était bien porté. Le juge avait des cheveux d'or, et il ne

me condamna pas, bien que ce fût un cocher qui m'avait traîné devant lui. Ce bon pocHard — je parle du cocher — qui était ivre comme le vieux Silène, voulait me faire payer les huit heures de voiture qu'il avait passées, étant sur son siège comme le fils de Thésée, à la porte d'une maison où il m'avait conduit. Seulement le bon juge me blâma doucement d'avoir allégué pour expliquer l'indiscrétion de cette demande que cet Hippolyte était ivre.

— Ma foi, monsieur, répondis-je avec un sourire bienveillant, j'aime mieux l'accuser d'être ivrogne que d'être un voleur.

Hais cela ne fît pas l'afTaire de mon antagoniste, qui demanda à faire comparaître tous les cochers de Paris pour prouver qu'il ignorait même l'existence de l'eau-de-vie et que, en surplus, il me casserait les reins.

C'est la quatrième fois qu'on me faisait cette prédiction, je les ai encore et j'espère les garder jusqu'à ma mort.

Je dirai tout à l'heure comment, et au son du tambour, je rompis définitivement toutes relations intimes et coulumières avec la justice. Mais j'ai parlé de cette cravate qui les avait inaugurées.

On prêtait serment au Palais de justice de vaut le président Séguier. J'ai dû évidemment à ce moment promettre d'employer l'instrument qu'on me mettait en main. Comme je ne m'en suis jamais servi, j'ai bien oublié ce qu'on me demanda. J'allais là simplement comme j'eusse été faire une visite du matin.

Le président Séguier ne l'entendait pas ainsi. 11 'était le plus respecté, le plus équitable, le plus in-, tègre, le plus vertueux des hommes; mais — ces qualités n'étaient pas alors encore considérées comme des antiquités — malheureusement, ou plutôt fâcheusement et ennuyeusement, le président y joignait des manies pleines de tendresse pour d'autres antiquités et les fooormules, filles de la fooorme dont parle notre ami Brid'oison.

Il se renfrognait quand on mettait quelque élégante désinvolture à prêter le serment et qu'on ne paraissait pas pénétré d'un saint respect en entrant dans les parvis sacrés où resplendit la justice.

Cela, c'était bien peut-être un peu vieilloteux ou vieitlotard, au choix, quand on pense aux présidents d'hier qui appellent balançoires les vénérables balances de Thémis, et à ceux d'aujourd'hui qui mettent les pieds dans ses augustes plateaux, des pieds de vache.

Quand on pensait au président Debelleyme, qui n'avait rien de coloresque, cette majesté portait au scepticisme. Mais on la comprenait en pensant à la très grande majorité de ces juges qui étaient austères et laborieux et dont plusieurs étaient des types admirables de dignité morale, de gravité religieuse et d'une rectitude de conduite qui faisait frissonner d'aise les hauteurs du cœur.

Toutefois le président Séguier détestait vraiment trop les moustaches. On racontait là-dessus des histoires de l'autre monde,

— Maître Patin, dit-il à un jeune effronté qui passait devant moi les lèvres ornées de ces hor-

reurs, faut-il vous lire l'arrêt qui ferme les portes de cette barre à ceux qui portent mçustaches?

— Je remercie monsieur le président de la peine qu'il veut bien se donner. Je me permettrai de lui faire observer qu'elle est inutile. Je connais bien cet arrôt, il est du moins noté à côté d'un autre qui interdit aux juges de siéger sans perruque.

11 parait que la harangue faisait partie de la même tradition que la tradition aux poils, et le président offrait aux stagiaires un môme discours qui semble un extrait de YArt de Parler, du P. Lamy, dont j'avais une édition de 1673 avec quelques ornements tirés des Règles pour former un avocat de M. de iFcrville — je commence à donner une bonne idée de mon érudition — Paris, Mesmes, 1740.

Jusqu'ici rien ne me blessait, je n'avais pas encore sur les lèvres de quoi offenser le farouche président et les règles qui convenaient aux gensdu barreau m'intéressaient autant que le Jeu Olympique,

— Maître, me dit l'huissier — et cette appellation, que j'étais destiné à ne plus jamais entendre, me parut douce, brillante et digne d'être conservée comme une fleur à peine éclose dans l'herbier du souvenir. Le romancier se montre immédiatement après l'érudit.

— Maître, jamais M. le président ne vous permettra de prêter serment avec une cravate noire,

— Diable! dis-je à cet homme qui paraissait bienveillant et courtisan de la piécette. Bah! je. vais ôter ma cravate et le col de ma chemise qui est d'une entière blancheur...

— Ah ! non, M- le président ne s'y trompera pas et ce serait une affaire.

— Comme l'affaire Bugnet, pensai-je.

— J'offrirai bien à monsieur, mon mouchoir en guise de cravate, reprit ce conseiller de bassecour, mais je prise, et puis je n'ai que des mouchoirs rouges.

. Ce suppôt de Thémis était sérieux comme il convenait à l'endroit.

— Voilà une raison, repris-je avec la même gravité et en réfléchissant à l'idée de mettre à moa cou le mouchoir de l'huissier. Hais mon imagination avait été mise en éveil et laissant mon homme ébahi, je tournai sur les talons vilement et me mis à courir.

Je me rappelai que j'avais un ami, deux amis, très voisins du Palais.

L'un était un médecin qui avait non des clients mais deux qualités : une obligeance sans nom et une cuisinière somnambule.

J'arrivai chez lui au galop. Il était absent et Marie ne somnambulait pas, elle faisait cuire des côtelettes de porc frais.

« Monsieur avait emporté les clefs. » L'armoire aux cravates avait une serrure redoutable. Marie ne trouva pas de clefs pouvant l'ouvrir. J'eus envie de l'endormir pour lui demander conseil. Je n'avais pas de scrupules sur le somnambulisme, qui m'a toujours paru une affaire innocente, amusante, naturelle, une sorte d'électricité dont le courant était encore inconnu. Mais je ne voulais pas m'en mêler, excepté à titre d'observateur équitable.

— sa —

Marie gai était aussi candide dans sa cuisine que futée dans son sommeil, m'évita ces extrémités. Elle me fit une offre naïve, qui me parut dictée par Minerve elle-même.

— Un client de monsieur m'a donné un joli mouchoir de batiste. Il n'a jamais servi.

— Pas de prises, bonne prise. Je le préférai au mouchoir rouge du suppôt. J'en entourai mon cou, et me voici regaloppant. J'arrivai à temps. L'huissier cligna de l'œil de complicité. On n'était pas magnifique en ce temps-là, je bornai ma munificence à lui donner un petit écu.

« Pour acheter du tabac », dis-je à mi-voix, compensant par mon esprit la maigreur de mon cadeau. J'avais acheté, la veille, une folie, les si\ volumes des Fables de La Fontaine, illustrées par Flessart et bellement reliés.

Le président jeta un regard menaçant sur les ombres légères qui voltigeaient sous mon menton, mais le mouchoir de la somnambule le ravit évidemment ; cette cravate avait l'air d'être la petitefille des rouleaux de linge blanc qui entouraient les illustres cous de la Restauration.

Ce mouchoir ne fut pas le seul lien qui m'attacha à la vieille dame aveugle. Je faillis même me compromettre grandement avec elle, et je mis les pieds dans son antre, dans l'antre de la chicane ; et comme i! ne faut jamais négliger aucun moyen d'instruire l'innocente effronterie des journalistes, j'apprendrai en passant, à ceux de mes confrères qui s'en vont à tous les diables chercher l'étymologie du mot chic, qu'il vient tout simplement de

ch icane. On nommait gens du chic les clercs de basoche, et comme ils étaient turbulents, spirituels, très brillants dans leurs fêtes, notamment dans la plantation du Mai, on prit l'habitude de dire non pliis voilà les gens du chic, mais les gens de chic, et, actuellement, les gens chic. J'avais averti Magnard, dont un rédacteur avait pesamment donné une étymologie allemande à ce mot-là.

Mais le rédacteur était Juif; il voulait bien céder l'origine allemande, à condition qu'elle fût anglaise, ou hollandaise, ou môme Scandinave, mais française, jamais. Le bon sceptique Magnard ne voulait pas lui faire de peine. Mais si quelqu'un se rebiffe, je le renvoie à l'une des brochures publiées au dix-huitième siècle, lors de la querelle de la Rognure et du Portrait. Ah I mais.

Je continuai donc avec un détachement qui allait jusqu'à la plus blessante négligence, à faire ma cour à la déesse du chic. Je pris une des inscriptions doctorales, et comme on assurait à ma mère qu'il était impossible d'être un notable magistrat sans avoir pâli sur la procédure civile, elle essaya de me persuader que cette chose devait être pleine d'attraits dramatiques.

J'en parus convaincu en principe et je lui promis n d'aller chez l'avoué à titre de clerc amateur ». Amateur, ce mot me parut amer. Toutefois, cela qui pourrait indiquer une folle passion pour l'art d'assigner les gens à comparaître, signifiait tout simplement qu'on ne vous donnerait pas un rouge liard. 11 est vrai qu'on était à deux de jeu et qu'on en donnait à son patron pour son argent.

Le principe eut beaucoup de ma! à dégager les conséquences. C'était l'an 18i8, où il y avait beaucoup de tocsin, de tambours, de clubs, de coups de fusil, de vie tapageuse et joyeuse pour la jeunesse. Cela va paraître peut-être monstrueux, mais je dois cette déclaration à l'impartiale histoire; jusqu'aux aiTaires de juin, qui furent terribles et nous vimes bien du sang couler dans notre voisinage, cette année parut par son bruit continuel, son mouvement, son activité, par tous les appels qu'elle faisait à la vie extérieure, une vie très douce pour les gens de ma génération, pour leur esprit comme pour leur imagination.

J'étais bien décidé i aller chez l'avoué. C'était M° Oscar Moreau, parent d'un de mes camarades de collège, homme d'ailleurs poli, jeune, avec des yeux très noirs qui perçaient les gens. Dès ma première visite, il vit bien que je n'étais pas un amateur bouillant. Son étude gisait dans !a rue Drouot, si j'ai bonne mémoire, et, entre la rue de Vaugirard où je demeurais alors et cette rue Drouot, je trouvais toujours mon exeat.

Puis la vie littéraire l'emportait définitivement.

Une génération nouvelle avait monté au Cercle catholique. Je n'y trouvais plus mes anciens compagnons, peu de gens « voués aux lettres » ; je commençais à hanter les bibliothèques. Je me trouvais, par une série de petits hasards , dans une compagnie moins fine mais moins juridique et plus libre.

Après l'alTaire du 15 mai, qui aurait été fomentée par les démocs-socs, comme on disait alors, les gens mal informés affirmaient que tout ce tapage

qui mettrait les marchands parisiens àla paillasse, étail fini.

J'étais mieux, quoique mystérieusement, informé. Je crois qu'après bientôt cinquante ans de discrétion, je puis ouvrir les lèvres.

Un jour de la fin de mai, je vis débarquer un de mes amis, Louis Chauveau, que nous retrouverons si nous avons le temps d'entrer dans la section du journalisme après les érudits, les poètes et les romanciers. 11 était de Boulogne, où son père était maire ; il avait l'air absorbé et important.

— Sais-tu, lui dis-je après l'avoir embrassé, que tu me rappelles l'âne chargé de reliques ou le mayeuxd'Etaples, qui passaitpour l'homme le plus embesogné du Boulonnais.

— Saufl'àne, que je récuse, tu as un peu deviné. Je sais que tues discret. Voici la chose, et tu pourras me servir.

C'est Ayraud-Degeorges qui est notre sous-préfet, il ne passe pas pour un sot ni un malhonnête homme. C'est un républicain des plus avancés, ultra autant que possible. Mon père, appelé pendant son absence à remplir la fonction de souspréfet, a ouvert naturellement les lettres adressées audit sous-préfet. 11 en a trouvé une qui lui a fait dresser les cheveux sur la tête. La voici. On y indique que le gouvernement provisoire devient de plus en plus l'esclave de l'infâme réaction, et qu'il est temps d'arriver aux moyens extrêmes si l'on ne veut voir l'aristocratie relever sa tête hideuse.

Bref, on indique clairement un mouvement déci-

sif et terrible pour la fin de juin. Lés ateliers nationaux mettront, s'il le faut, Paris à feu et à sang. Les grandes villes de Lyon, Marseille, Lille, etc., étaient prêtes à prendre part à la Révolution qui donnera définitivement le pouvoir à la démocratie, pouvoir momentanément absolu, implacable et terroriste. On était sûr de la discrétion d'Ayraud, et on lui écrivait pour savoir si on pouvait compter sur lui et sur Boulogne.

Louis venait avec l'intention de communiquer ce document au gouvernement provisoire, et il me demandait mon avis. Il me parut bien qu'il y avait là quelque abus et indiscrétion. Mais le salut du pays ne devait-il pas l'emporter? Fallait-il laisser faire tant de ruines, exterminer tant de Français par respect pour cette gentillette vertu de discrétion ! On me jettera peut-être la pierre, je conseillai à Louis de ne pas garder ce secret pour lui et pour moi.

Il porta donc la lettre à Crémieux, avec lequel son père avait eu des relations jadis. Si bien que quand, à la fin de juin, le gouvernement provisoire pensa s'évanouir de surprise, j'en conclus qu'il avait l'évanouissement facile. A moins que Crémieux n'eût gardé le renseignement pour M"° Rachel.

C'était un homme d'esprit étonnant que ce Juif éloquent, et je dirai encore un dernier mot sur lui puisque je suis en veine d'indiscrétion et qu'il est bien entendu que ces souvenirs sont une causerie.

On avait condamné à mort pour assassinat un pauvre Frère des écoles chrétiennes. Il n'y avait

pas de doate sur son ianocence. Une dëputation du Languedoc était venue implorer sa grâce. Elle avait été présentée à Crémieux, représentant le gouvernement provisoire, par l'éminent député de Ntmes, Ferdinand Béchard.

— Ehl messieurs, dit ce succédané de saint Louis, que voulez-vous que fasse au gouvernement l'innocence ou la culpabilité du Frère Léotade et qu'importe à la République qu'un Frère soit guillotiné? Il a été condamné régulièrement, n'est-ce pas?

Ce prince d'Israël garda-t-il pour lui ce document compromettant pour plusieurs de ses collègues et beaucoup de ses amis? Nous n'en sûmes rien, mais bien averti comme je l'étais qu'il y aurait un terrible tumulte dans le courant de juin, je décidai ma mère à quitter Paris. Donnant, donnant. II fallut lui promettre que je me déciderais à. aller chez l'avoué.

Le mardi 20 juin, ne voyant rien venir, je me dirigeai mélancoliquement vers l'étude de M" Oscar Moreau.

J'avais lasciato ogni speranza. Je n'avais pas d'espérance, sans quoi je l'eusse bien laissée à la porte, jamais elle n'eût voulu entrer. Dieu! que cela me parut froid, noir, lugubre, et quelle étonnante odeur de vieux cuirs et de vieux papiers I Deux pièces sombres, vêtues de cartons verts sans autre vêtement, quelques chaises «n bois, quelques pupitres malpropres, quelques jeunes gens mal vêtus. Trois levèrent le nez, l'un goguenard, l'autre honteux, le troisième hébété. Le reste de

la troupe continaa de faire crier sa plume sur du papier jaunissant. On avait le plus parfait mépris pour les clercs amateurs. Ils le méritaient. Le maître clerc, averti, me conduisit avec une politesse altière vers le coin le plus sombre des deux pièces. Il ne voulait pas que mon oisiveté vraisemblable scandalisât les vaillants travailleurs.

J'étais à côté d'un petit bossu qui copiait des rôles avec une écriture enviable et de l'autre côté il y avait un pupitre vide. C'était le pupitre d'un autre amateur, probablement aussi enflammé que moi.

Le matlre clerc me mit doucement sous les yeux un papier écrit. Il me dit d'un air mystérieux que c'était une assignation et qu'il m'engageait à la copier pour apprendre /e slyle. Eh bien, je l'adorai ce style. 11 avait l'air si sûr de lui, si convaincu qu'on n'avait rien à lui reprendre, rien à lui répondre. Et avec cela une bonne petite routine vieillotte qui me transporta au commencement du seizième siècle, dans l'étude de maistre Jehan Bouchet, procureur et poète, auteur de plus de vingt mille vers, où l'on trouve ce puissant calembourg : o Cela luy convenait autant que bas-aux-chiens. »

Après une heure de travail, je m'en allai.

Le lendemain, c'était le 21 juin 1818. J'avais un ami, une sorte de Gil Blas très original, étudiant en droit, chimiste, peintre, agriculteur, journaliste, ingénieur, sceptique. Pour le moment, il raillait joyeusement la République, et il était républicain très ardent et piqueur aux ateliers nationaux. Il vint m'avertir dès le matin que la société allait

craquer, que les 117.000 hommes des ateliers nationaux, la moitié des dix légions de la garde nationale, les capitaines de la garde républicaine de Caussidière et de Sobrier et cent mille soldats qui devaient accourir des quatre coins de l'Europe entière devaient ce jour même couvrir Paris de barricades et mettre tout à feu et à sang. Il n'était que temps, me dit-il tendrement, de gagner la province. Je l'engageai à déjeuner, j'envoyai chercher quelques camarades, notamment Louis Chauveau que cette annonce n'étonna pas comme on pense; je leur distribuai i. chacun un morceau de mon équipement de garde national : àl'un ma tunique, àl'autre mon pantalon; je gardai mon shako et serrai mon ceinturon sur un vieil habit hleu à larges boutons d'or, qui me fit bien endéver, car mes compagnons d'héroïsme me harcelèrent tout le temps avec cette plaisanterie que tous les coups seraient pour moi, l'éclat de mes boutons d'or devant inévitablement attirer l'attention des insurgés. Or on ne demandait pas mieux que de faire son devoir, et la preuve c'est qu'on y allait quand on pouvait rester chez soi, ainsi qu'il arriva à maint de nos compagnons d'armes.

Nos compagnies, en effet, étaient de 400 hommes et nous partîmes 60 pour le faubourg Saint- Antoine. Encore y avait-il plusieurs volontaires : mon porteur d'eau qui croyait devoir à sa clientèle de la suivre au champ d'honneur et qui fit ma désolation. Sa taille l'appelait à marcher derrière moi et il ne pouvait se mettre au pas, si bien que tous les cinq pas il me marchait désordonnément

sur les talons; ilignorait aussi le talent d'employer des armes à feu et il avait adopté ce moyen de désarmer son fusil en tirant tout droit devant lui sur les camarades. On n'en voulait pas à tous ces braves gens, mariés, pères de famille, de rester chez eux; c'était bien à nous, jeunes et lestes gaillards, à faire campagne. Mais, il faut l'avouer, on n'était pas sans émotion, on n'avait pas à prodiguer de l'héroïsme et on savait, tout en souriant des lèvres, que l'on était aussi aimé de sa mère que ces braves . gens pouvaient l'être de leurs femmes.

Pourtant, nous achevâmes de déjeuner asse?.

gaiement et bOmes à la confusion et à la destruction de la République une vieille bouteille de la case maternelle. Elle nous tint les nerfs en joie; pour nous tenir également le cœur en gaieté, je leur racontai une histoire nationale que ma vieille servante Victorine — la sœur du grand Antoine dont il a été question — m'avait racontée le matin même. C'était une aventure de sonneveu, jeune soldat qui venait d'arriver en Algérie. On l'avait mis enembuscadeavec une vingtaine de camarades derrière un buisson de je ne sais quoi. Les Arabes se montrent et voilà un homme au cœur d'or et vaillant quittant son embuscade et se précipitant vers l'ennemi en agitant les bras et en criant : « Ne tirez pas par ici, il y a du monde. »

A peine avions-nous lini de rire qu'il se passe quelque chose d'assez singulier. Tout brusquement ce murmure ronflant et sourdement puissant qui se compose de tous les bruits de Paris passa à l'état d'indistinct et imposant ronronnement con-

— Oi —

tinu, sur lequel se détacliaient tous les bruits aigus et voisins. Ce ronflement curieux de la grand'ville avait cessé tout à coup. Nous nous regardâmes, il semblait que le vide se faisait autour de nous, le vide accompagné de froid glacial et d'angoisse.

C'était le recueillement mystérieux qu'on constate dans la nature quelques instants avant le déchaînement de l'orage. L'orage se déchaîna, l'orage commencé depuis trois mois; tambour et tocsin, le rappel, la générale qui éclatÈrent au milieu de ce silence d'une attente épouvantée.

Ce bruit, quoiqu'il annonçât l'approche de la guerre civile — et nous pensions qu'elle serait terrible — nous soulagea. Ce fut, en effet, le plus saisissant côté de cette lugubre semaine que le désert et le silence dans les rues qui n'étaient plus occupées que par des hordes de gardes nationaux dans le voisinage des barricades, et par quelques pauvres gens, quelques ménagères allant aux provisions en rasant les murailles et en parlant à mi-

Nolre ami, te piqueur des ateliers nationaux, n'avait pas voulu rester avec nous. Il valait mieux, dit-il, dans l'intérêt général, qu'il fût avec ses hommes. Je lui donnai une lettre pour M. Oscar Horeau. Il me promit qu'elle serait remise, elle le fut, La voici d'après un brouillon, car je n'arriverais pas à lui donner le ton de majesté désirable.

<■' Monsieur, le salut de la patrie l'emporte sur mon goût prouvé pour la procédure civile. Le tocsin m'appelle au champ d'honneur. On me dit d'ail-

leurs que le chemin qui conduit de la rue de Vaugirard à la rue Drouot est changé en une forêt vierge de barricades.

« Je dois vous avertir, d'après un capitaine d'insurgés qui m'honore de ses confidences, que le plan de ceux-ci est de piller tous les banquiers et qu'ils ne distingueront pas suffisamment la caisse des avoués du coûre-fort de la Banque de France. Jecrois vous témoigner ma reconnaissance pour votre bonne réception dans votre étude (je ne l'y avais jamais vu) en vous conseillant de la mettre dans un abri mystérieux:.

. a Si je succombe au champ d'honneur, soyez assuré que l'avant-dernière de mes pensées sera pour vous, monsieur, pour votre maltre-clerc et pour un bossu que vous m'avez donné pour voi-

6 En tout cas, vous ne me reverrez pas avant que Paris soit nettoyé de ses barricades. »

Je ne raconterai pas mes campagnes. II m'en est resté le souvenir d'un véritable roman de chevalerie. Je tirai quelques coups de fusil, je vis un homme tomber à côté de moi, pas plus; je marchai sur beaucoup de pavés sanglants et escaladai plusieurs barricades mal occupées; j'entendis une unique balle siffler à mon oreille gauche, bien que nous eussions été accueillis par une vive fusillade en arrivant sur la place de la Basfille. Sur cette même place, quelques heures après ladite fusillade, je sauvai la vie à un insurgé que les gardes républicains menaient à la fusillade et auxquels je livrai un homme de mauvaise mine, que j'étais

chargé d'exécuter. Cet insurgé reconnaissant, dont j'avais sauvé les jours à l'entrée du faubourg Saint- Antoine, me le rendit rue des Lions-Saint-Pau], en me faisant baisser la tête; il n'y eut de blessé que le pompon de mon shako, où peut-être toraba-t-il de peur ou de vieillesse. Je fis amitié avec un allumeur de réverbères et avec Remy, l'insurgé à qui j'avais évité la fusillade. Je les avais convertis aux bons principes conservateurs. Remy, qui avait été soldat, se rengagea ; mon allumeur se mit à vendre du charbon et devint un réactionnaire bouillant. Je rentrai chez moi après cinq jours de charcuterie, de vin bleu, de bivouac et avec... des vermines.

Je trouvai ma bonne Victorine dans les larmes. La réception enragée qu'on nous avait faite place de la Rastille avait engagé bon nombre de nos voisins à rentrer dans leurs pénates. Pour expliquer comment ils avaient ainsi lâché leurs boucliers en rentrant dans un désordre extraordinaire, ils firent courir le bruit que tous ceux qui n'étaient pas revenus étaient morts. La bonne hlle me raconta, en essuyant ses larmes, une scène qu'il faut confier à l'histoire. En apprenant que j'étais tué, elle avait mis un mouchoir noir sur son bonnet blanc, et s'en était allée à la mairie de notre arrondissement, rue Garancière, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la librairie Pion. Elle était accompagnée par la femme de notre capitaine, M^'Marion, une parente de l'illustre professeur Saisset, et la mère d'un de nos compagnons, spirituel et vaillant guerrier qui mourut tristement au Mexique, C'était Quinet, le

— BS —

grand Quinet, mon vieil ennemi Quinet, qui élait colonel. M"°° Harion, qui le connaissait, avait une petite estime pour lui. Elle demanda à le voir et entra, suivie de bon nombre de mères de famille, dans une pièce où Quinet déjeunait plantureusement, Elle demanda des nouvelles de notre bataillon. Quinet répondit qu'il n'en savait rien.

— Comment, monsieur, dit M"' Marion, petite, maigre, jaune, belle pourtant d'énergie avec des yeux noirs éblouissants, comment, monsieur, vous êtes le colonel et vous êtes là à déjeuner tranquillement pendant que vos soldats se battent, et vous vous en inquiétez si peu que vous ignorez s'ils sont morts ou vivants! Monsieur le colonel, vous Êtes un lâche.

Victorine trouvait que c'était bien tapé.

Outre la vermine, je rapportai un grand principe de cette expédition. Je ne l'exposerais pas, s'il n'était partagé avec le grand Napoléon : c'est que la guerre civile virilise les simples.

Augustin Cochin, que j'avais connu dès les premières heures de l'adolescence, me fit appeler. L'Assemblée, après les journées de juin, avait voté plusieurs millions pour venir en aide aux pauvres, notamment aux femmes et aux enfants des insurgés.

Trélat, qui élait, je crois bien, — sur ce détail ma mémoire n'est pas précise, — maire du XII° arrondissement, l'avait prié de l'aider dans la distribution de la portion des secours attribuée à cette circonscription, l'une des plus misérables, des plus grouillantes et des plus révoltées de Paris,

et il me demandait de visiter la me HoufTetaid, qui avait fourni le plus farouche contingent à l'émeute.

On devine les réclamaHons, parfois furieuses chez des gens persuadés, par cinq mois de paradoxes révolutionnaires, non pas que nous leur apportions un bienfait, mais que nous leur restituions une minime partie du bien à eux volé. Notre propriété, c'était le vol !

■ On devine aussi les écœurantes comédies que l'on nous jouait, les petits enfants que l'on se repassait de maison en maison, d'étage en étage, pour augmenter avec le nombre d'enfants la quantité des secours.

L'on nous recevait parfois dans des antichambres sordides. Poussions-nous la porte, nous nous trouvions dans un salon qui n'était pas, comme dans le Pré-aux- Clercs, le rendez-vous de bonne compagnie.

En somme, les menaces n'étaient pas bien dangereuses aprèsia leçon quenos faubouriens venaient de recevoir, et l'on déjouait assez aisément les ruses des faubouriennes. Mais il y avait un autre ennui. Cochin n'était pas seul à choisir des amis pour visiteurs. Tous les coquins n'avaient pas passé aux insurgés. Il y en avait beaucoup dans les administrations républicaines des mairies.

Nous ne tardâmes pas à apprendre par les pauvres eux-mêmes, qui en devenaient plus insolents, que certains de nos collègues faisaient danser l'anse du panier et se distribuaient à eux-mêmes une quote-part des bienfaits de la République.

Cette mauvaise coiupagQie n'avait rien d'encourageant. Je m'en vins dire à Cochin que la rue Mouffetard avait perdu tout attrait pour moi et que je m'en allais en vacances.

Je connaissais sa sensibilité et sa délicatesse, je ne voulais pas l'attrister en lui dévoilant ces vilenies. Il me parla de la charité, comme il en savait parler. Je fis un pas de plus vers la vérité et je lui racontai les insupportables roueries de cette population malodorante — je dis moralement, car la Société de Saint-Vincent de Paul nous avait bronzé les narines.

— Eh! mon cher ami, me dit Cochin, malgré tout, ces gens'là sont encore plus malheureux que nous.

11 avait de ces arguments renversants qu'il tirait du fond de son cœur charitable.

Il fallut donc lui dire la fin du jeu : c'est que je ne voulais pas être le collaborateur de coquins. Il devint triste.

— Que deviendrons-noua si les honnêtes gens refusent de faire la charité, par la raison qu'il faut traverser un ruisseau pour entrer dans la maison des pauvres? Voyez-vous, mon ami, continua-t-il en' reprenant son paisible sourire et en fixant sur moi ses grands yeux bleus, de ce bleu, comment dire? de ce bleu austère que j'ai rencontré encore dans les prunelles de Guizot, la charité est comme la cuisine. Si l'on regardait les mains des cuisiniers, hein!... Nous dtnons, pourtant, et même avec gourmandise. Allons, un peu de gourmandise pour la rue Mouffetard.

Mais j'étais moins incomparablement charitable que lui. La cuisine du faubourg m'avait coupé l'appétit de la charité, et je persistai à regagner mes « prairies vertes et fleuries ».

Quelques mois après, en rentrant de vacances, je rencontrai M' Oscar Moreau. Il n'était pas sot. Il me dit en souriant : — Est-ce qu'il y a encore des barricades entre la rue de Vaugirard et la rue Drouotî

— Il y en aura jusqu'à la fin de nos jours, lui répondis-je en riant.

Ce fut, en effet, la dernière affaire que j'eus avec l'antre de la justice.

Ma chère mère, que des devoirs de famille appelaient pour longtemps hors de Paris, n'était plus là pour me rappeler sans cesse aux devoirs judiciaires. Enfin, l'abbé Duquesnay la décida à ne pas me laisser plus longtemps dans cette vie où je travail- . lais mal, sans goût, sans encouragement et dès lors sans avenir. Je n'ai jamais oublié ce service qu'il me rendit avec cette chaleureuse et affectueuse amitié qui m'avait attaché à lui... Quand il fut nommé évéque, je le perdis de vue, je fus plus de vingt ans sans le voir et par un mot qu'il me fit dire, peu d'heures avant sa mort, je vis qu'il ne m'avait pas oublié.

Me voici maintenant voué aux belles-lettres et Dieu montra qu'il m'y voulait. Il voulait peutêtre aussi me récompenser d'avoir obéi du moins mal que je pouvais aux intentions maternelles, et la Providence m'accorda pour mon entrée dans le labeur littéraire — car jusqu'alors j'avais peloté

en attendant partie — trois dons les plus précieux qu'elle puisse accorder dans ce bas monde : un grand et ferme dessein, un bon et intelligent compagnon et un début de lettres magistral.

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