‹ Souvenirs et portraits: Œuvres posthumesChapitre 4 sur 11 · L ÉRUDITION · texte numérisé non relu

L ÉRUDITION

Définition. — Le public tel qu'il se compose aujourd'hui n'est pas très imposant puisqu'il embrasse à peu près toute l'humanité; en ce siècle, tout homme se mêlant de savoir lire, il est loisible à ceux qui se mêlent de savoir écrire de penser à leur portier quand ils prennent la plume. Pourtant je connais peu de parrains plus embarrassés que l'auteur qui veut donner un nom au lecteur.

Il est difficile de l'appeler, comme Rabelais : Seuveurs très illustres; plusieurs se fâcheraient en disant qu'on joue à saule-mouton sur le mur de la vie privée. Sire, serait risqué. L'appeler comme fait Sterne : Votre Seigneurie, il me jetteraitmonlivre à la tète; ou, comme font les bons nigauds : citoyen, il me traiterait de diffamateur! Cher lecteur est compromettant ; lecteur bénévole, suranné ; le lecteur, c'est maigre. Le public, c'est présomptueux, mais que c'est gracieux, et quel attrayant spectacle! On entrevoit une foule immense qui s'enlretue à la porte d'un éditeur, une queue d'admirateurs

éblouis qui se déroule en replia tortueux jusqu'aux horizons lointains.

Nous disons donc : le public, sans nous refuser toute autre appellation qui nous semblerait séduisante.

Le public donc voudra bien comprendre que par le mot érudit nous entendons surtout les médiévistes, comme on dit en décente compagnie; les moyenagistes, comme disent les envieux; les moyenâgeux, comme disent les jaloux et les baineux. Des baineux, il y en a; le plus bouspillé, le plus étonnant de la bande, c'est un homme obèse qu'on nommait ou qu'on nomme Soury, je crois ; il faisait de la critique dans quelque journal de moyenne, représentant la bourgeoisie républicaine, je ne sais plus quel succédané du Temps, peut-être le Temps lui-même, 11 n'était pas ignoré, je crois même qu'il avait été à l'École des Chartes. Un de ses confrères lui porta les poésies complètes de Charles d'Orléans que je venais de publier. Ce Soury se mit en grande colère. — J'ai une telle horreur du moyen âge, s'écria-t-il, indigné, que j'aimerais mieux ne jamais écrire que de dire un mot de Charles d'Orléans.

— Omar, lui dit son ami.

Ce gros garçon était fort rouge et pas très frais. Il se f&cha, mais on ne put jamais savoir ce que Charlemagne lui avait fait.

Des envieux, il y en a aussi, il y en avait du moins; des gens de grande valeur intellectiielle sans doute, mais qui ne comprenaient pas bien d'où sortait ce tapage littéraire. Ils étaient tentés

de dire comme Louis XIV à l'aspect des tableaux de Téniers : « Qu'on m'enlève ces magots ; » comme Voltaire à propos de Shakespeare : .■ C'est un recueil de somptuosité, un marécage où nagent des choses monstrueuses. » L'Université en 1850 en était encore, dans sa presque totalité,- aux fameux vers de Boileau :

les plus étonnants vers que l'on puisse présenter à la stupéfaction humaine, car ils ont réussi à renfermer autant d'erreurs que de mots.

Il n'était donc pas possible d'appliquer le mot d'érudition à ces études sur le moyen âge. Je l'appris à mes dépens, à mes petits dépens, car le mal ne fut pas très grand.

Montalembert, lui, était passionné pour le moyen âge. il y mettait cet enthousiasme chaud qui lui attachait si aisément les cœurs et qui les lui détachait aussi; car, s'il était candidement attrayant, cet enthousiasme, il était très exigeant, et il n'admettait pas volontiers qu'on comprît le temps passé autrement que lui. Nous étions capables d'écrire sur le moyen âge, et c'est ma passion pour ces études qui me valut sa sympathie. Je lui avais proposé de faire chaque mois dans le Correspondant, vers 1860 — je ne me rappelle plus bien les dates, mais sûrement avant 1860 — un article intitulé Courrier de l'Érudition. « Vous êtes mieux qu'homme du monde capable de faire cela très

bien *, me répondit-il avec son aimable politesse.

J'envoie donc mon Courrier de l'Érudition. Peu de temps après, je revis Montalembert, non pas précisément penaud, mais légèrement embarrassé. D'une part, comme il était délicat, il lui en coûtait de ne pas tenir sa promesse ; de l'autre, comme il était très accessible à la critique et, de plus, quoi qu'on en eût dit, plein de modestie, très respectueux de l'autorité, il ne voulait pas démentir Lenormant, personnellement chargé de la direction du Correspondant.

Celui-ci, en bon universitaire, trouvait impertinent le mot érudition appliqué aux études du moyen âge. Il voulait m'imposer un autre titre, Montalembert n'y voyait pas d'inconvénients, mais c'était le temps de la bouillante et impatiente jeunesse; elle venait de me faire quitter !a Revue des Deux Mondes. Elle me rqidit encore cette fois et, dès lors qu'on ne voulait pas que nous autres, médiévistes, nous fussions les érudits par excellence, je reprenais mon projet comme j'avais repris mes articles à Buloz. Toutefois je ne rompis pas avec ie Correspondant, où je suis, je crois bien, le plus ancien collaborateur.

Au fond, je reconnais qu'ici, comme dans mes rapports avec la Revue, j'avais purement tort. Pourquoi, en elTet, Champollion et Boissonade, parce . qu'ils s'occupaient des papyrus égyptiens, ne méritaient-ils pas le titre d'érudits comme Raynouard et Ampère qui étudiaient les manuscrits français? Pourquoi le Bamayana, i'Jlliade, VEnéïde ne conféraient-ils pas autant de titres de gloire à leurs

annotaLeurs que la Chanson de Roland? Mais nous étions en pleine réaction, et puisqu'on en était encore à VEnfin Malherbe vint, nous montrions patriotiquement le poing aux assyriologues et aux égyptologues comme aux hébraïsanis et aux indianisants. Mais si l'érudition était pour nous plus respectable quand elle traitait du moyen âge, nous ne chunlions pas ia Marseillaise contre les humanistes latins; ceux du collège de Salnt-Bertin, où l'on avait conservé des traditions qui paraissaient remonter au bon Rollin, avaient cherché à faire de bons humanistes. Je me gardai, comme je l'ai dit et le dirai peut-être, dans les meilleurs termes avec le latin, jusqu'en ces dernières années où, me livrant tout entier à la société des Jacobins, je n'eus plus rien à faire avec lui.

Le grec, que mon professeur de rhétorique m'avait fait prendre en gré, fût oublié plus facilement, quoiqu'il me fût bien plus sympathique, et je me trouvais un peu éperdu quand j'en eus besoin en 1853, car je n'ai guère de livres grecs.

Mais ma première fureur de bibliophile me précipita vers les classiques latins. J'avais quelques amis avec qui je causais des elïévirs en lettres lourdes ou en lettres italiques. Ils n'étaient pas trop chers, et cela convenait â la modestie obligatoire de mon modeste boursicot d'étudiant. Tous les pédants prétentieux, envieux, impies et railleurs du seizième et du dix-septième siècle, depuis Érasme jusqu'àBayle, trouvaient grâce âmes yens à cause de leurs inquiétudes passionnées, qui se portaient sur les mêmes découvertes de l'érudition

classique. Mon imagination hanta souvent les UMc de Hutten, comme les Guy Patin, les Henri Estienne, les Naudé, les d'Aubigné, les Scaliger, les Ménage, et cent autres membres de ce petit clan dont la passion était l'amour des livres et qui, en France,enltalie,en Allemagne, enHollande, en Suède même, attendait comme un événement considérable un Aide, un Elzévir, et s'enfiévrait dans l'espérancedecomprendreunjourtouslesvers de Perse. C'estainsiqu'encestempshéroiques, nous étions abandonnés même par nos amis naturels, et, quand on fut parvenu à faire admirer les beautés épiques du 11 moindre romancero », nous eûmes grand'peine à faire valoir ensuite les droits de l'histoire littéraire, l'utilité d'étudier les genres moins élevés et les auteurs moins originaux.

Sainte-Beuve se croyait un peu le père dumédiévisme poétique par ses études sur Ronsard. Comme le bibliophile Jacob avait été proclamé par les Allemands le père du médiévisme satyrique par ses grossiers romans, il n'admettait pas, à cause surtout de ce bibliophile et de ces romans, qu'on se préoccupât d'autres choses que de la bande poétique du moyeu âge. En i868, il me reprochait, avec une aigreur que je n'ai pu oublier, de quitter le treizième siècle pour me perdre dans des études sur lequinzièmeetlecommencementduseizièmesiècle.

Mais, monsieur, je ne m'y perds pas, je m'y retrouve. C'est par là que j'ai commencé, et je voulais lui expliquer une méthode que j'exposerai tout à l'heure. Mais il ne sortait pas de la Chanson de Roland, il n'avait pas le sens philosophique de

l'histoire. C'était un esthète, un ralTiné, il ne voyait rien entre cette Chanson de Roland et la Pléiade.

De tou.s les bons devis qui précèdent on voudra bien conclure que, tout en faisant amende honorable à Hontalembert el à Lenormant, et en excusant Sainte-Beuve à cause de la splendeur poétique de Ronsard, j'applique les mots érudit et érudition uniquement au moyen âge.

Peut-être voit-on se détacher dans le vague cette œuvre que j'ai qualifiée de grande, quels qu'en pussent être les ouvriers, la voici dans sa pleine lumière.

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